‹ L'Encyclique: Les Principes de 1789Chapitre 32 sur 51 · PAC · texte numérisé non relu

PAC

les abus du passé, contre les donjons et les couvents. En réalité, ce sont eux qui sont l’ancien régime. Ne le. cherchons pas si loin : il est là, vivant à nos dépens, aux mains des financiers, qui ne payent point d'impôt, et qui prélèvent la dime sur toutes les entreprises nouvelles; aux mains des fabricants, pour qui l’ouvrier n’est qu'un rouage, dont ils réduisent l'entretien au strict nécessaire; enfin aux mains de quelques journalistes, qui, trop souvent aux gages du plus offrant, ont le monopole de la publicité et d’un libéralisme de convention.

Sans doute, il y a des financiers, des fabricants, des journalistes, animés d'excellentes intentions, de même qu'au moyen âge tout seigneur n'était pas un anthropophage. Mais, à côté de ces généreuses exceptions, impuissantes contre le mal, les autres ne songent qu’à exploiter, tranquillement et grassement, les libertés modernes, le progrès moderne, la civilisation moderne. Depuis soixante-quinze ans, on fait sa fortune avec les principes de 1789. Qu'importe leur valeur intrinsèque? Le bourgeois s’en inquiète peu : il débite sa marchandise. Pendant la Révolution et le premier Empire, il a commencé par se gorger des biens du clergé, de la - noblesse et des pays conquis. Puis, pour sauver ses richesses, il a joué à la hausse le lendemain de Waterloo, et voté la déchéance de Napoléon [*. Il à ensuite libéralement envahi les fonctions publiques et les rouages

constitutionnels de nos deux monarchies parlementaires, pour les abandonner toutes deux au moment du danger; et il a sacrifié la liberté comme la gloire, nos franchises comme nos conquêtes, pour garder ses priviléges. Il a été tour à tour voltairien, jacobin, impérialiste, royaliste, orléaniste, fépublicain, réactionnaire; il a tout trahi et tout vendu, à commencer par son âme, pour continuer à manger de l'or et des divi- : dendes. Lui seul pourtant est l’homme de progrès, l’homme de 89, le vrai libéral, traitant avec le même mépris tous les pouvoirs, toutes les grandeurs, toutes les gloires passées. Pygmées, laissez dormir, dans leur tombe, ces hommes dont vous auriez baisé les pieds, si vous les aviez vus debout. Pendant que vous faites les braves contre des morts désarmés, que vous évoquez, pour faire peur à une foule trop crédule, ce qu’il faut avoir le courage de dénoncer, c'est vous, c'est la féodalité du jour, qui a confisqué la Révolution, c’est l’absolutisme, non pas antique, mais nouveau, auquel cette féodalité nous mènera et nous livrera fatalement.

En effet, quand cette bande noire aura accaparé, dans le monde entier, les biens du clergé et des corporations, les domaines de l'État et des grandes familles, les concessions de mines et de chemins de fer, la richesse présente et future des nations, et qu'il ne restera plus, comme en Angleterre, qu’une minorité de propriétaires en face de la multitude croissante des prolétaires, qui

empèchera que les colères populaires, si longtemps déchaïnées contre l'ombre de l’ancien régime, ne se retournent contre ceux qui les auront excitées, amusées et trompées? Qui saura faire qu'après les vérités politiques et religieuses, la propriété ne soit pas, elle aussi, mise en question ? N’est-elle pas, plus que tout le reste, ‘une institution imparfaite, hérissée d'abus, variable avec les temps et avec les lieux, modifiée chaque jour par la loi et par l'impôt? N'est-ce pas R qu'est la clef des problèmes qui pèsent si lourdement sur le xrx° siècle, et, pour que le droit commun et la liberté pour tous soient autre chose qu’un vain mot, ne faut-il pas à chaque citoven un foyer inviolable, à chaque famille un héritage, garantie de son indépendance? Voilà où conduisent et l’affranchissement de toute autorité religieuse, et l’abdication de l'État lui-même dans les questions économiques. Voilà le mal profond que les plus généreux efforts ne font qu’atténuer, et dont ils retarderont à peine l'explosion, si l’on n’y trouve un remède efficace.

De là, qu'on y réfléchisse bien, la menace inévitable de cette guerre et de cette révolution sociales, dont la pensée seule, en 1848, a glacé d’effroi la bourgeoisie,

‘et, comme terme de ces luttes violentes, la nécessité, non moins lamentable, d’une nouvelle centralisation et d’un nouyel absolutisme de l'État sur le terrain économique.

Les libéraux eux-mêmes y poussent. Du moment qu’on touche à leurs priviléges, ils trouvent tout simple d’invoquer les coups d’État, les transportations, les fusillades. À la moindre frayeur, ils réclament, comme un bienfait, le secours du pouvoir. Leur vole-t-on un chou, ils demandent l’embrigadement des gardes champêtres. Incapables de rien faire, de rien défendre eux-mêmes, il leur faut partout un fonctionnaire. Ainsi, peu à peu, tout tend à se concentrer aux mains du pouvoir central, être abstrait, mystérieux, divinité omnipotente, qui, quoi qu'on fasse, s’incarnera toujours en un ou deux - hommes, intelligents, dévoués, honnêtes comme on l'est d'ordinaire, c'est-à-dire sans excès. L'aristocratie élective ou héréditaire fera place à une aristocratie de fait, directeurs, sous-directeurs, inspecteurs, contrôleurs, tous bien payés et remplissant leurs fonctions avec le zèle modéré qu'on met aux affaires d'autrui. Le pays ressemblera à une grande compagnie de chemins de fer, incapable de gérer elle-même sa fortune, connaissant à peine ceux qui seront censés la représenter, et les cœurs, les esprits, les bras, les fortunes seront à la merci de quelques casquettes galonnées, à la fois toutes-puissantes et irresponsables.

Que les riches vendent leur conscience et leur liberté au pouvoir, qui promet d'accroître où de conserver leurs jouissances, c’est une lâcheté qui se conçoit. Mais, à ce

nouveau despotisme, que gagneront ceux qui n’ont rien ?

LIBERTÉ CIVILE SANS L'ÉGLISE. 277 qu'y gagneront les masses laborieuses? Quand, par impossible, au lieu d'être héréditaire, la propriété deviendrait complétement élective, et qu’elle serait mise entièrement à la disposition de l'État, le capital n’en serait ni moins exigeant, ni moins impitoyable pour le travail. Les lois les plus radicales, qui tenteraient de partager violemment la richesse actuelle, n'auraient d'autre résultat que de la détruire, et viendraient se briser contre la force des choses, c’est-à-dire contre une puissance infiniment plus grande que la leur. Sous prétexte d’émanciper les prolétaires, cette application finale des principes de 1789 mettrait le sceau à leur servitude économique, politique et religieuse.

En tout temps et sous tous les régimes, le seul moyen d'être libre, c’est d’avoir quelque chose à soi. Or la Révolution n’a inventé que la liberté illimitée du propriétaire, c'est-à-dire l'absolutisme de ceux qui étaient déjà libres, et elle ne peut plus y toucher sans atteindre, en sa source, la richesse elle-même. Comment sortir de ce cercle vicieux? Où est la force morale capable de régler l'usage des biens du monde sans les détruire, de les répartir plus équitablement sans violence, et d'en assurer à chacun une part suffisante pour garantir la vie de sa famille, l'exercice de ses droits civiques et l'indépendance de sa conscience ?

Nous avons constaté le principe de mort, que la liberté illimitée ne fait que déchainer. Il est temps de

trouver le principe de vie, qui pourra donner aux ouvriers une association, une représentation et un enseignement sérieux, et rallier en un faisceau commun les forces et les dévouements isolés, qui s’agitent confu-

sément pour leur émancipation.

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