Lettre sur le Saint-Siége
à réaliser la pensée traditionnelle des papes et à se liguer contre les barbares du Nord; mais c’est au prix: de sa foi et de son autonomie que le Piémont prétend lui faire acheter sa délivrance. Brisée par la réforme, l’unité allemande demande à renaître; mais elle cherche en vain un obstacle contre lequel elle puisse unir ses efforts et affirmer son existence. L'Irlande s’épuise lentement, exploitée par l'Angleterre. La Pologne ne compte plus ses années que par ses essaims de martyrs. À la honte du xix° siècle, le croissant plane : encore sur la tête des chrétiens d'Orient, qui souffrent comme au moyen âge, sans plus exciter l’élan des croisades. L’Asie croupit dans la barbarie. Jusqu'à ce jour l'Amérique s'est déshonorée par l'esclavage, et sa liberté même est mise en péril par les violences d’une guerre fratricide. Les nations chrétiennes consument à se surveiller entre elles des trésors et des armées dont la dixième partie suffirait à conquérir et à civiliser le monde entier. |
Ce n’est pas tout. Au sein des peuples les plus vivaces, les libertés locales disparaissent, Communes et provinces font place à une bureaucratie raffinée qui dispense chacun de penser et d'agir, et qui accumule au centre de quelques grands États le soin et la responsabilité de tout. Appliquée au travail, cette centralisation supprime les petites industries, assure le triomphe des gros capitaux, et créant d’un côté une véritable féoda-
lité financière, de l’autre augmente de plus-en plus [a multitude des prolétaires.
La justice constate avec eflroi le relâchement des mœurs, et les attentats les plus honteux se multiplient avec une irrésistible rapidité. Dans les grandes villes, où la civilisation semble à son apogée, la séduction est si forte qu’il faut pour s’en préserver toute l’indépendance etles loisirs du riche, et que la fille de l’ouvrier y est presque infailliblement condamnée au déshonneur.
Ainsi, au lieu du triomphe de la justice, éclate celui de l'oppression et de la tyrannie. Alors que la vérité n'avait qu’à paraître pour exercer un invincible ascendant, l'erreur reste partout vivace, toujours prête à renaître après tous les assauts, après toutes les catastrophes. On avait cru que l'ignorance et la pauvreté retenaient seules les peuples captifs, et les progrès de la science et de la richesse ne servent qu'à mettre à nu la racine du mal au plus profond du cœur de l’homme. Fût-il réuni sous les mêmes lois, doté d’un bien-être sans limites, le genre humain, comme chacun de ses membres, se trouverait encore aux prises avec une corruption native, que d'incessants efforts peuvent seuls contenir et réfréner.
N'est-ce pas là la trace irrécusable de la déchéance originelle? Les plus éclairés de nos politiques et de nos économistes en font l’aveu. IL est écrit, en pages
éloquentes, dans les WMéditations de M. Guizot, comme
OPPORTUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE. 35 dans les Réformes de M. Le Play. Le public ést moins clairvoyant, et, sans s’en rendre compte, il s’affaisse sous le poids du mal qu’il avait mis son orgueil à nier. En effet, rien ne mène plus vite au découragement et à l’apathie qu’une ardeur irréfléchie et de folles espérances. De là, après l’enthousiasme de 1789, de 1830 et de 1848, l'abaissement des caractères, le scepticisme des esprits et une honteuse résignation à toutes les misères que l’on prétendait guérir.
Ainsi, pendant que le Pape, que l’on croit au bord de la tombe, se proclame plein de vie, et affirme, plus énergiquement que jamais, sa mission divine et perpétuelle, l'esprit moderne, en plein triomphe, se trouve mal à l’aise et doute de lui-même. C'est un premier démenti à l’apparente supériorité dont se vantent les adversaires du Saint-Siége. Il faut aller plus loin, et ne pas craindre de sonder les plaies de nos sociétés et celles de l'État romain, afin de discerner le principe de vie et la cause de mort qui se les disputent.
Ce qui saute tout d'abord aux yeux, c’est la division et l’antagonisme, et partant, l'impuissance des forces intellectuelles et matérielles qui sont au service de la ‘civilisation moderne.
Que dire des gouvernements? Leur condition est peut-être plus digne de compassion que de rigueur. Obligés de prendre les hommes tels qu’ils sont et de compter avec les idées du moment, subissant et leur
36 CHAPITRE Il.
entourage originel et celui que leur créent sans cesse l'ambition et l'intrigue, ils ont certes leur part de responsabilité, mais elle est essentiellement limitée. Ge n’est pas leur faute s’ils sont presque partout réduits à vivre au jour le jour. Tenus en suspicion par leurs peuples comme par leurs voisins, ils multiplient, d'année en ann°e, le nombre de leurs soldats, et perfectionnent sans relâche leurs moyens de destruction. Les ressources les plus claires, les hommes les plus vigoureux se consument en armements insensés, comme si dans chaque pays le pouvoir était destiné à dévorer ce qu'il y a de trop et de meilleur. Si déplorable qu'il soit, ce développement de la force matérielle devient de plus en plus nécessaire, parce que la force morale disparaît et qu’à la place des principes, auxquels personne ne croit plus, il ne reste que des faits condamnés à s'affirmer et à vivre par la violence.
Autour des gouvernements, inquiets et chétifs navigateurs, s'agitent les flots tumultueux des passions religieuses et nationales, politiques et sociales.
Malgré les efforts de quelques esprits généreux mais chimériques pour réunir, dans une tolérance commune, les branches diverses de la grande famille chrétienne, malgré l’envahissement du scepticisme, qui prétend fondre les dogmes les plus opposés en une vague et nuageuse indifférence, le schisme poursuit par le knout
et par la Sibérie l'assimilation de ses sujets catholiques ;
OPPORTUNITÉ DE L'ENCGYCLIQUE. 37 le protestantisme mine, à prix d'argent et à coups de révolution, la grande unité romaine; enfin, tout ce qui est jeune et logique dans le camp de la libre pensée a déclaré une guerre à mort à Jésus-Christ et à son Église. Ainsi, lutte et anarchie partout, toutefois avec cette particularité qu'il faut noter d'avance, c’est que le catholicisme reste le centre, contre lequel les vieilles hérésies et les aspirations modernes unissent leurs efforts.
Même division, même antagonisme entre les peuples ou nationalités. En apparence, ils se partagent en deux catégories : les peuples d’ancien et de nouveau régime, les vieilles et les jeunes constitutions, la vieille et la jeune Europe. Mais ce n'est là que le moindre mal. Au sein de ces deux camps, moins différents qu’on ne pense, se retrouvent en présence une race conquérante et une race conquise, des annexeurs et des annexés, des nationalités qui prétendent naître et grandir aux dépens de leurs voisines, et des nationalités qui se débattent contre ces étreintes meurtrières.
Au milieu de ces dissensions, le crime de l’ancien régime, le partage et l’anéantissement de la Pologne, s'achève sans que la révolution n'ait rien pu ni rien tenté pour une cause digne entre toutes d’exciter son zèle, et le crime de la révolution, l'unification et l’asservissement de l'Italie, se consomme sans que les plus augustes et les plus touchantes infortunes
aient fait vibrer la moindre fibre chez les potentats de l’ancien régime. L’injustice et l'impuissance sont égales de part et d'autre, avec ce trait commun que ce sont partout des catholiques qu’on écrase sans pitié. Opprimés de tous côtés, ils n’oppriment personne, et, en une seule année, il a coulé de leurs veines, à Naples et en Pologne, plus de sang qu’ils n’en ont versé pendant des siècles.
Si de ce vaste champ de douleurs nous passons à l'examen d’un peuple en particulier, le tableau n’est pas plus consolant. Ceux que leur intelligence et leur fortune destinaient à conduire l'opinion et à servir de trait d'union entre la multitude et le pouvoir, sont divisés en partis qui se subdivisent eux-mêmes en coteries, toutes dépourvues d'esprit politique et plus ou moins étrangères au véritable sentiment populaire, partant incapables de prendre sur les hommes et sur les choses un ascendant sérieux.
Pour les uns tout est dans le choix de la dynastie, pour les autres tout dans l'agencement des institutions; pour ceux-ci tout est dans l'expansion de la richesse et du bien-être, pour ceux-là tout dans la liberté de tester ou dans le droit d'association. Nul ne songe que ces grands intérêts se tiennent, et que la première chose à faire serait d'établir clairement les conditions communes et primordiales de l'autorité et de la liberté, de l’ordre
et du progrès. Aussi chacun persiste-t-il à voir le salut
OPPORTUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE. 30 de la société dans la recette qu’il rumine, et personne ne parvient ni à convertir son voisin ni à se ranger soi-
. même à l'avis d'autrui.
Faute de s’entendre sur le fond des choses, les gens d'esprit ont fait depuis quelque temps de laborieux efforts pour mettre les principes hors de cause et pour rallier leurs forces éparses autour du drapeau de la liberté, de la paix et de l'économie. « Gardons chacun, disent-ils, nos chères convictions. Que chaque religion, chaque parti soutienne dans le champ des théories la perfection de son idéal, et que chaque peuple s'occupe de conquérir lui-même son indépendance politique et nationale. En attendant, oublions ces horizons lointains pour nous occuper de nos affaires à un point de vue pratique, et ne songeons qu'à l'amélioration pacifique de nos institutions et de nos finances, qu’au couronnement progressif de l'édifice, qu'aux biens modestes et sérieux après lesquels tous les honnêtes gens soupirent. »
Ce serait merveille, s’il suffisait de désirer ces biens pour les avoir. Malheureusement la paix, la liberté, l’économie, ne se décrètent pas; elles supposent précisé-
. ment ce qui nous manque, c'est-à-dire l'union des esprits et des cœurs en des principes communs; et y toucher, même avec la plus grande discrétion, c’est remuer des questions grosses comme le monde, intimement
liées les unes aux autres. Que vous proposiez de dépla-
cer d’une ligne ou d’une lieue les tours de Notre-Dame, la difficulté reste la même.
La liberté! certes nul bien n’est plus digne de passionner les âmes. Mais pour peu qu’on lui ouvre la porte, qui lui posera des bornes? Qui lui dira : Tu n’'iras pas plus loin? Déversée au dehors, qui l’empêchera de mettre l’Europe en feu? Concentrée sur elle-même, qui lui interdira de réveiller le socialisme qui dort, et d’évoquer la formidable perspective qui, en 1848, a tout à coup glacé d’effroi nos hommes d'État les plus résolus?
La paix n’est pas moins séduisante: mais sur quoi la fonder? Au nom de quelle autorité réunir le congrès qui réparera toutes les injustices, et qui fera taire toutes les convoitises? Comment arracher à ses bourreaux la Pologne, lien sanglant et vivace de la néfaste Sainte- Alliance? Comment délivrer l'Italie des passions qui la livrent tantôt à l'étranger, tantôt à la révolution? En Allemagne ne suflit-il pas que l'Autriche ait un désir pour que la Prusse le paralyse? et la France peut-elle avoir une velléité de légitime agrandissement sans trouver l'Angleterre sur son chemin?
Ainsi la paix est l’ennemie de la liberté, car elle n’est que le maintien d’iniquités monstrueuses et l’accumulation de périls croissants; et la liberté est l'ennemie de la paix, car elle n’est que la cohabitation stérile de systèmes également nuls et inoffensifs ou que le déchainement de passions acharnées et irréconciliables.
OPPORTUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE. 1 Quant à fonder la paix et la liberté sur la nécessité des économies, c'est le renversement du sens commun, et, tant que le désordre des esprits n'aura pas cessé, il est évident que la plaie financière sera sans remède. Bien plus, elle ne fera que hâter la crise. En effet les États, qui par leurs dépenses excessives devancent la marche de la prospérité publique, sentent qu'il faudra, un jour ou l’autre, trancher par le glaive le nœud qui les enserre. Les plus obérés, les plus voisins de la banqueroute, sont par cela même les plus pressés de tirer . l'épée. Le Piémont a beau vendre ses chemins de fer, vendre les biens du clergé, emprunter à gros intérêts, faire argent de tot; il ne peut entretenir son armée de quatre cent mille hommes qu'à condition de la lancer au plus tôt sur l'Autriche. à Bien que la France n’en soit pas là, son équilibre budgétaire, comme celui de toutes les grandes puissances, réclame le désarmement. Or, comment désarmer avant d’avoir atteint le but que l'on poursuivait en armant, c’est-à-dire avant de s'être battus? Est-ce pour remettre l'épée dans le fourreau sans avoir rien fait, que nos arsenaux regorgent de canons, nos ‘ armées de soldats, et que nos dépenses militaires s’élèvent à sept cent millions par an? Est-ce pour entamer toutes les questions sans en résoudre aucune, que nous avons planté notre drapeau en Crimée, en Italie, en Syrie, en Cochinchine et au Mexique? Au lieu de faire
des économies, ne sommes-nous pas ainsi fatalement condamnés à dévorer nos ressources et à grossir notre dette, jusqu’au jour où la France dira ce qu’elle veut, et l’exécutera quoi qu’il en doive coûter?
Pendant que les grandes guerres et les armées permanentes réduisent à néant l'espoir de la paix, que la balance des pouvoirs et d’une sage liberté est bouleversée par des révolutions périodiques, et que les dépenses emportent chaque année les digues de la sagesse financière, en dépit des traités, des constitutions et des budgets la démocratie, dont on parle beaucoup, mais qu'on ne connaît pas, poursuit l'idéal, et pour elle l'idéal ce n’est pas l’immobilité stérile des équilibristes, c’est une activité puissante et féconde; ce n’est pas la libre profusion de systèmes également inoffeusifs, élaborés dans leurs doux loisirs par des têtes aristocratiques, c’est le triomphe du système vrai, qui réalisera le bien-être du pauvre, l'émancipation des opprimés, le réveil des hommes et des nations asservis.
C'est en vain qu'on espère calmer par le bien-être cette soif de vérité et de justice. Le Français reste ce qu'il est, et la religion de l'intérêt bien compris si pieusement pratiquée par nos voisins d'outre-Manche ne lui suflira jamais. Chez nous, les grandes fortunes ont surtout été faites par des étrangers ou par des hommes ayant, par exception, les qualités qui nous manquent.
Chez nous, le riche ou le pauvre dépense son or plus
OPPORTUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE. 13 vite qu'il ne le gagne; si loin qu'il soit poussé, le luxe ne le satisfait qu’un instant, et, au nom de quelque infortune à secourir, de quelque iniquité à châtier, au bruit de la trompette et du canon, il oublie son opulence ou sa misère; il a trouvé sa joie, son élément, sa vie. De là, malgré nos progrès matériels, les révolutions qui, de quinze en quinze ans, trahissent le malaise des esprits. De là l'impuissance des. théories politiques, qui n’ont cherché leur appui que dans l'essor de la prospérité publique.
Il n'y à pas à balancer. Toute doctrine, toute aristocratie, tout gouvernement qui renoncera à résoudre ces grands problèmes est par cela mème condamné à périr. Il n’est point de révolution, point de calamité, point d’utopie, que la multitude ne préfère à l'abandon de ses généreux désirs.
Or, que répondent les philosophes, les politiques, les économistes au peuple qui les presse de se mettre d'accord, de lui donner une solution, ou du moins de lui indiquer les ennemis à combattre et les obstacles à vaincre? À les entendre tous, et c’est le seul point où ils parviennent à se concerter, l'ennemi ou l'obstacle, c’est l’Église, c’est la Papauté. Pour les uns, c’est son influence cachée qui mine et qui paralyse leurs travaux. Pour les autres, c’est son immobilité qui entraîne le naufrage universel, alors qu'il lui serait si facile de se rajeunir au contact d’une nouvelle civilisation. Gha-
cun lui reproche de ne pas consacrer comme un monument d’éternelle justice sa petite recette politique et sociale, son plan de réforme et de constitution; et pour se donner le temps de recommencer plus à l'aise ces maisons de sable tant de fois renversées, que la prochaine marée emportera encore, on désigne et on livre aux fureurs populaires, comme aveugle, comme ingrate, comme opposée à tout progrès, la seule autorité capable d'éclairer et de réconcilier les âmes.
À force d'entendre dire qu’il faut changer et transformer l'Église, la multitude conclut que le plus court est de la détruire et de voir comment les choses iront ensuite. Aussi n'est-ce ni au Grand-Turc, ni au czar, ni à l'Angleterre que les maux universels sont imputés, mais bien à ce pouvoir du Pape, que le traité de Westphalie a exclu de la diplomatie, que le pro-" testantisme, l’ancien régime et la révolution ont systématiquement dépouillé de toute action politique et sociale, et séquestré dans un coin de l'Italie. Le Saint- Siége, qu'on à mis depuis trois siècles dans l’impossibilité de rien faire, est le grand criminel qu’on accuse d'avoir tout fait, et sur qui les vrais coupables se vengent de leur impuissance.
Il semble qu'en un jour, toutes les passions qui ont agité l'histoire du monde se soient réveillées, et qu'elles se donnent rendez-vous autour du trône de saint
Pierre, attendant de sa ruine la réalisation de leurs
OPPORTUNITÉ DE L'ENCY CLIQUE. cn vœux si divers. Aux Hongrois, aux Serbes, aux Monténégrins, aux Polonais, l'essor d’une prétendue nationalité italienne est présenté comme le signal de leur propre résurrection, et en même temps la despotique Russie compte que la chute du dernier pouvoir spirituel indépendant lui permettra d’assimiler complétement les peuples rebelles à sa domination. En France et en Angleterre, les amis des libertés modernes se flattent d'implanter au delà des Alpes le libre examen et les principes de 89, pendant que les adorateurs secrets de la centralisation et du césarisme se préparent à y étouller jusqu'à la dernière trace de vie locale et d’autonomie. Enfin, d’un bout à l’autre de l'Europe, les socialistes, qui rêvent la félicité des classes déshéritées, sont pressés de voir tomber la clef de voûte de l'ancien ordre social, et, loin de la soutenir, les heureux de la fortune seraient bien aises de faire taire, avec la voix de leur conscience, celle du pontife incorruptible qui condamne leur morale financière et leur scandaleuse opulence. La tête tourne aux princes eux-mêmes, qui trouvent plus facile de-suivre le flot que de lui résister.
Ainsi, au sein de l'Europe malade, les partis divisés, impuissants, incertains du lendemain, ne trouvent d'unité, de force et de certitude que pour assiéger et pour détruire le pouvoir du Saint-Siége, et c'est à peine s'il nous reste une dernière heure de trève pour nous
ab CHAPITRE I.
demander où nous conduit cet étrange concert de passions.
Dans ces colères, l’ingratitude le dispute à la folie. Car, à côté des ferments d'anarchie et d’immoralité qui agitent nos malheureuses sociétés, et en attendant qu'elles aient trouvé le flambeau d’une vérité nouvelle, qui est-ce qui entretient dans leur sein les mœurs et l'honnêteté publique et privée, sinon l'antique religion de nos pères? Qui soutient encore, par une salutaire concurrence, le schisme penchant vers un abrutissant despotisme et l'hérésie menant au scepticisme absolu, sinon l'immuable catholicisme ? Qui assure à nos libres penseurs la sécurité et la paix de leur foyer, sinon des épouses, des enfants, des serviteurs à qui l'Église a enseigné la chasteté, l'obéissance et la fidélité? Qui leur donne à eux-mêmes un instinct secret de générosité et de probité, sinon le lait chrétien qu’ils ont sucé dans leur enfance, l'air chrétien qu'ils respirent malgré eux? Enfin qui leur permet de renverser constitutions et dynasties sans qu'ils soient eux-mêmes broyés par l'anarchie, qui leur permet de discuter l'organisation sociale elle-même, et de peindre en sombres couleurs les misères trop réelles du prolétariat sans que la multitude se soulève à leur voix pour tout briser, sinon le vieux respect de l'autorité, l'amour du travail et ee 0 légués à l'ouvrier par vingt
générations chrétiennes ?
Si donc la société moderne souffre des maux cruels, elle ne saurait les reprocher à l'Église, dont elle n’admet les conseils ni dans ses traités, ni dans ses constitations, ni dans ses lois économiques; et si au contraire, à certains jours d’enivrement, elle s’étourdit assez pour être fière de sa richesse, de sa puissance et d’une paix éphémère, elle ne saurait oublier que, chassée de son foyer, l’Église veille encore comme une mère au seuil de sa vie publique et privée, et que, malgré toutes les entraves, elle distribue à des millions d'âmes affamées le pain substantiel de ses sacrements et de sa doctrine.
Passant de l'Europe au domaine temporel du Saint- Siége, il ne serait pas moins injuste de rendre le Pape responsable de l'état de pauvreté et d'impuissance apparente où se trouve son pouvoir. Ge n’est pas le Saint- Siége qui est un gouvernement d'ancien régime, ce sont les Italiens qui sont devenus peu à peu des peuples d’ancien régime, aussi incapables de se laisser gouverner que de se gouverner eux-mêmes. Comme la séve catholique est encore mêlée au sang de tout l'Occident, de même, en sens inverse, Rome est le centre où les
.misères de tous les temps et de tous les peuples sont venues se réunir, et exercer sans relâche leur fatale influence. Non-seulement le peuple romain, résidu de toutes les races tombées, est le plus vieux de l'Europe, et pour le rajeunir, pour faire revivre à its cité des
Césars, il faut le miracle d’une résurrection perpétuelle, mais par leurs passions et par leurs convoitises, les autres peuples apportent à cette œuvre des obstacles incessants.
Sans remonter au delà de nos derniers bouleversements, qui est-ce qui à détruit en Italie la vie municipale et provinciale, encore pleine d'activité au siècle dernier? La révolution. Qui a rendu stériles les efforts de Pie IX pour rendre à ses peuples une part équitable au maniement de leurs intérêts? La révolution. Qui a écrasé en un infâme guet-apens sa petite armée renaissante? La révolution. Qui l’a mis par la spoliation dans l'impossibilité de rétablir l'équilibre de ses finances et dans la nécessité de tendre la main à ses enfants du monde entier? La révolution. Qui s'efforce tous les jours d’aigrir ses peuples, de corrompre ses fonctionnaires, de débaucher ses soldats? qui arrête les vivres aux frontières ? qui flatte les ambitieux? qui stipendie les traitres? pour. épouvanter les timides, qui aiguise les poignards, et qui jette les bombes? Toujours et partout la révolution.
Ainsi la Papauté, qui n’a entravé aucune des expériences modernes, se voit chez elle assiégée, ruinée, paralysée dans tous ses mouvements, et à l'inertie naturelle de ses peuples viennent se joindre les plus
coupables et les plus incessantes excitations. … ee Par un touchañéontraste, le pontife contre lequel
OPPORTOUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE. 49
s'acharnent tant d’ennemis, sans autre lien qu’une haine commune, ne répond à leurs attaques que par-sa tendresse, et les embrasse tous dans une commune et infatigable sollicitude. Ouvrez les Actes ! de Pie IX, et vous le verrez protester contre toutes les injustices et oublier ses propres malheurs pour songer à ceux de la Pologne, de l'Orient, de la Chine, de l'Amérique et du monde tout entier. De là, en dépit des outrages et des calomnies, le respect qui l’entoure et l'ineffable majesté qui seule soutient son trône au bord de l’abime.
Ainsi nous apparaît, d’un côté, la civilisation moderne, armée d’une puissance matérielle sans bornes, mais divisée, torturée et ne pouvant s’unir que dans un seul sentiment, la haine ou la peur du catholicisme, et, de l’autre, une puissance morale, réduite à l’indigence et dénuée de tous secours humains, mais affirmant solennellement qu’elle aime les hommes et les peuples, qu’elle les a portés dans son sein, qu'elle les a nourris, et qu’elle les sauvera encore malgré eux.
Dans cette situation, il est évident que le péril pour la liberté, pour la justice, pour la civilisation, n’est pas dans une doctrine abandonnée des gouvernements, des savants, des financiers, privée de tout moyen d’action matériel, ne pouvant reconquérir les âmes et les
: æ 4, Les Actes pontificaux, publiés par Poussielgue, 1865.
peuples que par leur libre adhésion. Le péril caché, d'autant plus menaçant qu'il est plus ignoré, est au contraire dans l’absence de toute doctrine capable de régler et de modérer l'emploi des forces humaines. Il est dans le libre déchainement de toutes les opinions qui n’est autre chose que la négation de toute vérité certaine, dans le vague et l'incertitude des principes qui assure la victoire et la domination des gens sans principes, dans la liberté illimitée de tous les systèmes religieux et politiques qui, sous une apparence de grandeur, nous mène à la pire des religions et à la pire des politiques. Il est dans cet immense développement des forces matérielles, qui seront les armes du plus terrible despotisme qui fût jamais, si elles ne sont pas au service de la vérité.
Les hommes ne peuvent se passer ni d'Église ni d'État. En tout temps, après plus ou moins d’agitations et de tâtonnements, ils arrivent à formuler leurs croyances, et ils subissent un régime proportionné à leur niveau moral. Avant de rompre définitivement avec l'Église catholique, et de mettre à la disposition de l'Église néfaste cachée sous le manteau de la raison, l'imprimerie, l’enseignement, la vapeur, les canons rayés, l'électricité et la centralisation, qu’on prenne la peine de réfléchir sérieusement, et qu’on sache se dégager des Ne A temps où tout est confus,
mobile et transitoire.
OPPORTUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE. 51 Où est aujourd’hui le romain, où est le chrétien, à qui la révolution n’ait pas déjà inoculé quelque chose de son venin, et qu'elle n'ait pas, par là même, condamné à une impuissance momentanée ? Où est le révolutionnaire qui n'ait plus une goutte de sang chrétien dans les veines, et qui n’ait pas bâti sur un reste de catholicisme latent ses rêves et ses illusions ? Pour juger en connaissance de cause l’Église catholique et l'État moderne, ne nous arrêtons donc pas à un coup d'œil superficiel, à des antipathies ou à des préjugés irréfléchis, mais demandons-nous ce qu'est et ce que veut l'Église, ce qu’est et ce que veut l'État sécularisé, et voyons si l’une et l’autre n’ont pas donné, en d'autres temps et en d’autres lieux, la pleine mesure de leurs forces. |