OPPORTUNITÉ DE L'ENCYCLIQUE OU NÉCESSITÉ D’UNE SOLUTION ENTRE L'ÉGLISE
EDR MT ANÉ
Était-ce bien le moment de poser ce redoutable problème et d'exposer la liberté dont l’Église jouit au sein de la société moderne, le bien qu’elle peut y faire, et la foi d’un grand nombre d’âmes, en prenant l’offensive et en attaquant le xix° siècle dans ce qu’il a de plus cher, les conquêtes de 1789? Oui; car, moralement, c'est précisément ce problème qui pèse sur les consciences, et si au premier abord la lumière peut en étonner quelques-unes, le doute et l'incertitude en torturent et en blessent un bien plus grand nombre. Oui; car, matérieHlement, la vie catholique devient de plus en plus difficile au sein de la société sécularisée, et, à mesure que la foi se retire des masses, ce n’est pas Rome seulement et l’ordre spirituel, c’est l’ordre tem-
porel tout entier qui est sous le coup d’un péril croissant.
L'heure est donc venue de Comparer la doctrine catholique et les idées modernes, et l'Encyclique nous y invite avec une saisissante opportunité. Le conflit n'est pas nouveau, mais de part et d'autre on sent qu’il tire à sa fin, et que l’on approche du dénoûment. L'Église n’est pas d'hier, voilà dix-huit cents ans qu’elle vit, et qu’elle fait vivre l'Europe chrétienne; mais jamais elle n’a été à la fois plus nécessaire et plus menacée, et elle se dit seule appelée à nous sauver d’une catastrophe imminente. Bien que plus jeunes en apparence, les principes modernes ne sont que le réveil des éternelles prétentions de la raison humaine. De l’aveu de tous, ce sont eux, sous une autre forme, qui ont inspiré les réformateurs du xvi° siècle et les philosophes du xvin*. Et aujourd'hui, après soixante-quinze ans de victoires incontestées, ayant tout l'arsenal de la civilisation moderne à leur disposition, ils se croient en mesure d’extirper, de la vie politique et sociale, jusqu’au dernier vestige des institutions chrétiennes, seul obstacle à leur triomphe définitif.
À quoi bon nous dire que ce n’est là qu'un malentendu passager et sans importance ? Il n’est que trop évident qu'il y a là, au contraire, un conflit où tout notre avenir est engagé. Affirmés par le Pape, contestés par la raison, les dangers que court la société sont-ils réels ou imaginaires ? S'ils existent, et si les peuples
ont besoin de l’Église, on aura beau leur dire qu'ils se
portent bien, et qu'ils n’ont qu'à marcher devant eux : ils sont à la veille de lecons terribles qu'il serait encore possible d'éviter. Si ce n’est là au contraire qu'une fausse maladie, exploitée par la religion, il est temps pour le patient de jeter là remèdes et appareils, de dire adieu au médecin et de prendre la clef des champs. De toute façon, il est urgent de savoir qui a raison de l’Église ou de ses adversaires, qui nous a sauvés hier et qui nous sauvera demain.
Mais, nous disent nos adversaires, si vos prétentions ne sont pas inopportunes, elles sont chimériques et condamnées d'avance, d’un côté, par l’éblouissante prospérité des peuples protestants ou rationalistes, de l’autre, par la décadence universelle des sociétés catholiques et par la pauvreté incontestable de la dernière quisoitencore debout, à Rome. Voyez l'impuissance du gouvernement pontifical. Son armée a donné la mesure de ses forces à Castelfidardo; ses finances se consument dans une lutte inégale avec des déficits croissants; ses peuples sont opprimés, impatients, prêts à se donner au Piémont; ses amis mème du dehors n’ont-ils pas constaté son infériorité économique et politique, et ne l’ont-ils pas jugé sans appel en le comparant à ces républiques intertropicales, le rebut du nouveau monde? Et voilà le chef-d'œuvre de la sagesse et de la puissance catholiques, le type que vous nous proposez d'admirer et
d'imiter! Pendant ce temps-là les nations modernes
débordent de richesse, de force et de liberté. Plus de barrières, plus de distances, plus de secrets. La presse, la vapeur et l'électricité mettent en contact perpétuel peuples, races, pouvoirs, religions, et d'un bout du monde à l’autre publient les événements du jour, les découvertes de la science ou de l’histoire, les espérances ou les menaces de l'avenir. Les gouvernements remuent des milliards; sur terre et sur mer leurs armées disposent d'engins merveilleux; ce n’est plus qu'un jeu de prendre Mexico ou Pékin. Enfin, sur ce vaste théâtre, point de position à laquelle chacun ne se croie libre d’aspirer, et quand on a vu un sous-lieutenant d'artillerie devenu Napoléon I‘, le prisonnier de Ham devenu Napoléon I], et tant d’autres tout d’un coup maréchaux, ministres, millionnaires, nul rêve de fortune ou d'ambition ne semble défendu.
Le premier sentiment qu'inspire ce spectacle est celui de la toute-puissance. Dans l’étreinte d’une nouvelle fraternité, les peuples ne vont-ils pas voir finir, avec les croyances et les institutions locales, tous les maux qui en naissaient? À la place de ces débris d’un autre âge, la vérité pure n'aura qu'à paraître, et im- primée dans toutes les langues à des milliards d’exemplaires, transportée par les chemins de fer et par les bateaux à vapeur, acclamée par la raison avide de toutes les nations, elle fera en un clin d'œil le tour du monde, 11 y a soixante-quinze ans, le seul espoir de
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cet avenir faisait déjà battre le cœur de nos pères. Aujourd’hui nous jouissons des splendeurs de la réalité. Les forces de la civilisation ont décuplé en nos mains. Les idées modernes sont appliquées partout, en Autriche comme en Italie, en Espagne comme en Belgique, en France comme en Amérique. Et c’est à une pareille puissance que le Pape ose jeter un défi; c'est cette activité colossale qu’il prétend soumettre aux lois de l'Église; c’est cette immense fièvre de richesse et d’indépendance qu’il espère calmer en n'ayant à lui offrir pour type de perfection que le plus chétif et le plus pauvre des États. Pour qui ne va pas plus ayant, cela peut paraître une tentative désespérée.
Toutefois, pour peu que l’on perce cette première écorce, l'aspect change, et le malaise des esprits, les souffrances de l'Europe et du monde contrastent singulièrement avec la magie des progrès matériels. Comme - le père Lacordaire l’écrivait il y a déjà longtemps : « La guerre ! est en Europe, quoique les armes soient pendues aux murs, et que l’araignée semble y avoir tendu dans la poussière un fil paisible. »
Partout la foi religieuse et le sentiment national, ces deux sources premières où l’homme puise ses joies et sa dignité, sont troublées par de cruelles violences.
L'Italie, depuis des siècles la proie de l'étranger, aspire