QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
l'enfant trouve une famille constituée qui préserve sa faiblesse, un toit, un foyer, des vêtements qui l’abritent, un patrimoine et des avances qui lui permettent de grandir. A peine formé, il est saisi par l’engrenage de la société, obligé de gagner son pain, de conquérir sa place sur le champ de bataille du travail, de soutenir ses parents qui faiblissent, et de se préparer luimême à fonder une famille, C’est la vie sociale.
Mais cet homme appartient lui-même à une grande famille qu’on appelle une nation. Il a une patrie et, dans cette patrie, un gouvernement, des magistrats, une armée, qui le protégent et qui le défendent, et qui en échange lui demandent respect, soumission et dévouement. C’est la vie politique ou nationale.
Enfin, si cet homme lève les yeux vers le ciel et si, cherchant au delà de cette courte vie le secret de sa destinée, il interroge ceux qui l’environnent, il apprend qu’il doit conquérir par la vertu la couronne d’une félicité sans terme. C’est la vie religieuse.
En naissant, chacun fait ainsi partie d’une famille, d’une patrie, d’une religion, et est soumis à la triple autorité d’un père, d’un État et d’une Église, dont il reçoit les pensées avant de penser lui-même, et qui ont droit à sa reconnaissance et à son respect avant qu'il ait le droit de les discuter. Ces trois vies se pénètrent si intimement qu’il est impossible de les séparer un seul instant. La famille ne subsiste qu’en se conformant aux
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lois de l'État et de la religion, lois qui ne sauraient se contredire sur un seul point sans jeter le trouble le plus profond dans les âmes. L'État est chargé d'assurer la liberté de la vie sociale et de la vie religieuse, en même temps que de veiller à l'ordre, au bien-être et à la sûreté du pays tout entier. Enfin, la religion, dominant tout le reste, enseigne à chacun ses devoirs, et trace, au nom de l’éternelle justice, le chemin du vrai et légitime bonheur dont l'homme est altéré.
Jusqu'ici, tout semble régulier, harmonieux, pacifique, et pourtant le monde n’est qu'une arène, où il faut défendre sa vie sociale, sa vie politique, sa vie religieuse contre de redoutables ennemis, et où, au lieu de s'unir pour nous protéger, l'État et l’Église semblent se livrer un duel à mort, reflet du combat établi au cœur de chaque homme entre la nature et le surnaturel, la vie présente et la vie future, les passions et les devoirs, l’illasion et la vérité.
En effet, toute âme est partagée d’un côté par le désir légitime de fonder un patrimoine et une famille. de l’autre par la soif d'or et de volupté qui le porte à envabir le patrimoine et la famille d'autrui. Point de liberté sociale, sans des lois et sans une force publique servant de rempart à la famille et à la propriété.
De même, en face du désir de prendre part à la direction des affaires de son pays, se place cette indomptable passion qui porte les hommes d'élite à do-
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 55 miner, à exploiter les autres, et qui fait du pouvoir, et du pouvoir absolu, le but des plus âpres convoitises et la plus disputée des jouissances. Point de liberté politique sans un gouvernement régulier et inébranlable servant de digue à toutes les ambitions.
Enfin, si l'homme veut aller librement à Dieu, l’entendre et lui parler, un instinct d’orgueil le porte perpétuellement à prendre lui-même la place de Dieu, à le faire à sa propre image, à parler en son nom, en un mot, à confisquer violemment la vérité, et à intercepter les rapports des autres avec Dieu. Point de liberté religieuse sans une vérité immuable, accessible à tous et mise à l'abri de toutes les falsifications,
C'est à défendre ou à combattre ces lois religieuses, politiques et sociales que se consume la vie des hommes et des peuples. Depuis l'enfant, qui commence à ronger son frein, jusqu’à la nation la plus puissante et la plus civilisée, une profonde unité règne dans toutes les parties de ce vaste tableau. Ge n’est pas l'accord paisible de forces se développant harmonieusement sous le contrôle de la raison, c’est l'intérêt dramatique d'un champ de bataille, où le bien et le mal se prennent corps .à COrps.
Le premier ennemi à vaincre, c'est nous-mêmes. Qui nous tracera nettement la ligne du devoir? Qui nous aidera à contenir le bouillonnement des passions, à sup-
porter les malheurs et les injustices mystérieuses dont
toute vie est semée ? Qui nous soutiendra à ces heures
d’isolement où les appuis humains nous font défaut, et
à cet instant suprême et inévitable où il faut dire adieu
à ceux que l’on a aimés? Dieu est le père, le consolateur,
l'ami que l’homme invoque spontanément dans sa mi-
sère, et lui seul, répondant à notre âme, est capable de
calmer ses orages, d’essuyer ses larmes et de dissiper
ses angoisses.
La religion est donc nécessaire à l'homme pour
le défendre contre lui-même. Que sera-ce quand il
s'agira de le défendre contre les autres? Quoi de plus
effrayant que la faiblesse d’un être isolé, ballotté comme
un brin de paille par le flot des multitudes qui l'en-
tourent, et par le flot des générations qui se succèdent? L'enfant est pétri comme une cire molle par ses parents
et par ses maitres ; la femme passe sa vie sous la loi de
celui dont elle est la compagne ; enfin vivant au jour le
jour de son travail, l'immense majorité des hommes subit l'influence, sinon la domination, d’une poignée de
privilégiés, qui possèdent la force, la richesse, l’intelli-
gence. Où trouver un point d'appui contre ces inégalités criantes mais inévitables, qui permettent au plus fort d'abuser de notre infériorité? et, dans cette mêlée, où
chacun est tenté d’opprimer son voisin, comment faire que l'État, en qui se résume la puissance matérielle et intellectuelle d’un pays, n'abuse pas lui-même de son: pouvoir, et n’emploie pas à satisfaire ses propres pas-
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L’ÉTAT? d7 sions et à étoulfer la justice et la vérité, l’énergie qui devrait au contraire servir de bouclier à la liberté des familles et des consciences ?
Les uns ont cru résoudre ce problème en supprimant l'État, les autres en le développant au delà de toute mesure; exagérations également insensées, qui ne changent rien ni à la nature des choses ni aux nécessités sociales.
En effet, pour que l'État füt inutile, il faudrait que l'homme fût bon par nature, et qu’il cherchât spontanément sa félicité dans la carrière sans limites du vrai, du beau et du bien. Or, aux prises avec l’avare qui entasse pour ses jouissances un or mal acquis, avec le débauché qui ne compte ses joies que par le nombre de ses victimes, avec l’ambitieux prêt à verser des flots de sang pour fonder ou pour agrandir son empire, enfin avec le sectaire qui séduit et fascine les consciences, la propriété, la famille, le pouvoir, la religion, l’ordre, la paix, les mœurs ne subsisteraient pas un seul instant sans une force publique, organisée pour préserver dans leurs sources fécondes le travail, la richesse, la population et la vertu.
Au contraire, pour que l’État pût en se développant remédier à tous les maux, il faudrait qu’il fût à son tour sans défaut ou capable de se corriger lui-même. L'État représentant, dans leur valeur moyenne, la nature, la conscience, la raison de tout un peuple, il faudrait
Dè CHAPITRE IF
que le penchant au mal ne füt que l'exception, que la grande majorité cherchàt sincèrement le bien, que les hommes choisissent naturellement pour chefs les plus éclairés et les plus vertueux d’entre eux, en sorte que l'État, ayant ainsi en lui-même sa lumière et sa direction morale, püt conduire les autres, d'une main sûre, dans la voie d'un progrès continu et indéfini. Sur cette hypothèse, soigneusement abritée des chocs et des accidents de la réalité, que de constitutions parfaites, ingénieusement élaborées par de jeunes mathématiciens ou par de vieux célibataires, que le souci d’une famille n’est jamais venu réveiller de leurs illusions. Là précisément est toute la question. Gar si, au contraire, c'est le penchant au mal et à l'erreur qui est la règle générale, la raison saine et droite qui est l'exception; si, à part quelques âmes d'élite, l'immense majorité a besoin d’un secours divin pour échapper à sa corruption native, ik est évident qu'alors l’État ne sera que l'écho de toutes ces faiblesses et de toutes ces passions, et qu'il sera sans force pour les combattre. | Laissons là la théorie, ouvrons les yeux sur la réalité. Depuis le déluge jusqu'à nos jours, et d’un pôle à l’autre, l'État existe, et il existe hérissé d'imperfections. Il est à la fois nécessaire et défectueux, sous l'empire des passions qui condamnent les peuples à être gouvernés, et à l’être par des hommes sembables à eux.
De 1à cette triste mais inexorable loi, que le pouvoir
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 30 est d'autant plus défectueux qu’il devient plus nécessaire, et que sa puissance et ses abus se développent en proportion de nos vices.
En effet, de qui se compose l'État? Est-ce réellement des plus vertueux, choisis par la majorité? Non. Il se compose des plus forts, imposés par la nécessité. Par sa nature même, que les combinaisons les plus subtiles ne sauraient modifier, pour subsister l'État a d'abord, et avant tout, besoin d’être le plus fort. Or, cette force n’est aux mains ni des femmes ni des enfants, qui forment les trois quarts du genre humain, et, sur le quart qui reste, le plus grand nombre est dans l'impossibilité de défendre lui-même ses intérêts. Sous . quelque forme qu’il cherche à se dissimuler, le pouvoir appartient donc à cette petite fraction qui est la plus vigoureuse, la plus capable et la plus riche, triple aristocratie que tous les temps ont subie.
Chose singulière, l'autorité est ainsi à ceux dont il serait le plus urgent de prévenir et de réprimer les excès, à ceux qui, en imposant des limites aux passions des petits, n'en acceptent que difficilement pour les leurs. Changer la forme du gouvernement ou les hommes qui le composent, c'est tailler dans la chair malade, mais nullement guérir le principe du mal. Passez des monarchies aux républiques, des républiques aux grands empires, l’État semble condamné à se cor-
rompre en se développant, et il se trouve fatalement
placé sur une pente d’autant plus rapide que sa puissance est plus concentrée.
Le problème subsiste donc tout entier. Comment trouver un système politique qui se soutienne autrement que par les satisfactions accordées aux plus forts aux dépens des plus faibles? Comment préserver du venin de la richesse et du pouvoir ceux qui sont les maîtres de leur pays? Où trouver dans l’homme ou hors de l’homme une force ‘supérieure à celle des plus forts, un frein assez puissant pour contenir leurs insatiables convoitises et pour les empêcher de gaspiller, en une orgie d'un jour, les ressources et l'avenir de toute une nation?
La force matérielle se charge de répondre ellemême. Quel que soit son ascendant, elle reconnaît, elle invoque, elle proclame tous les jours la suprématie de la force morale, et, bien qu’en révolte permanente contre sa rivale et sa souveraine, elle est obligée d’avouer qu'elle lui doit sa grandeur, sa durée et jusqu’à son éxistentes.
Les passions peuvent bien exploiter, centraliser, dévorer; la vertu seule produit. Si l’on remonte aux sources cachées de la vie, point de richesse qui ne provienne du travail et de l’économie, point de santé, point d'intelligence qui n’ait puisé sa séve en une sobre et laborieuse activité, point d'enfants qui ne doivent le jour aux souffrances et aux sacrifices de leurs parents.
Ainsi les plus forts ont besoin de certaines vertus en
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 6 eux-mêmes, rien que pour entretenir leur vigueur et pour conserver leur sang; ils ont besoin de certaines vertus dans les autres, pour que la richesse et la population ne disparaissent pas sous leurs mains. De plus, quoiqu'il naisse naturellement et spontanément des inégalités humaines, le pouvoir sent bien que, pour durer, il faut qu’il cherche sa consécration plus haut que dans un triomphe de fait ou dans une victoire d'un jour. Pour régner sur les intelligences et sur les cœurs, il faut qu'il soit sur la terre le représentant de la justice et de la vérité éternelles, et qu’il s’oblige lui-même à respecter ces lois immuables, dont il s’établit, vis-à-vis des autres, le protecteur et le gardien.
C’est ici que nous touchons à la vraie difficulté. Où réside la force morale que l’État proclame et fait respecter, mais qu’il ne saurait créer lui-même? Sans doute, la justice et la vérité éternelles trouvent dans l'âme de chacun un écho secret, et, sous tous les climats et dans tous les temps, la conscience et la raison répondent tout bas à leur appel. Mais à qui sera-t-il donné de poser leurs règles et d'écrire leurs lois? Et au milieu du tumulte des passions, des luttes-qu’elles provoquent, des erreurs dont elles se couvrent, des abaïssements et des folies où elles réduisent l'intelligence, qui osera leur tracer nettement la limite où elles doivent s’arrêter, et où commence le devoir? Ja-
loux de son indépendance vis-à-vis de Dieu lui-même,
62 | CHAPITRE JL.
qui la respecte, l'homme reconnaîtra-t-il jamais à un autre homme, quel que soit son prestige ou son génie, ou à une réunion d'hommes, quel qu’en soit le nombre, le droit de lui définir la vérité, de lui imposer des devoirs, en un mot, de lier sa conscience? Ne se méfiera-t-il pas surtout, et avec raison, de ceux qui seront plus forts et plus intelligents que lui, parce qu'ils seront plus disposés et plus intéressés à abuser de sa faiblesse? Et, pour le décider à obéir, ne faudra-t-il pas la voix de Dieu, parlant directement à sa conscience ou à sa foi et lui donnant des preuves irrécusables de son intervention?
Au berceau de tous les peuples, la vérité morale, sur laquelle repose la famille, la propriété et la société tout entière, se présente au monde comme venant de Dieu, sous la forme d’un culte rendu à Dieu, par le ministère d’un sacerdoce organisé et indépendant, parlant au nom de Dieu et ne relevant que de Dieu. C'est sur le mont Sinaï ou dans les bois sacrés de la Grèce et de l'Italie que les lois fondamentales des nations antiques ont été formulées. L'État les a acceptées aussi bien que la multitude, et ce n’est pas aux mille inspirations incohérentes des consciences individuelles, c'est à une religion positive, variant avec les temps et avec les lieux, mais se disant toujours divine, qu'il a prêté son appui.
Dans cette autorité supérieure, l'État et la nation ont tous deux trouvé et une force et un frein. Plus cette
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 63 religion a été pure, et moins les abus ont été faciles. Aux petits comme aux grands, les vérités, ainsi reconrues et proclamées par la conscience publique, se sont imposées comme une loi inflexible. À mesure que ce niveau moral s’est élevé, les peuples, respectant davantage un pouvoir moins égoïste et moins rigoureux, ont pu jouir d'une liberté croissante, c’est-à-dire qu’ils ont pris une part moins restreinte à la direction de leurs propres affaires,
C'est en vain que les formes politiques les plus ingénieuses prétendraient remplacer cette base première de toute société. Donner aux Turcs ou aux Chinois la liberté de la presseet une constitution parlementaire serait dérisoire. Que leurs croyances commencent par en faire des hommes et des hommes honnêtes. Jusque-là leurs institutions seront forcément le reflet de-la tyrannie qui, chez eux, règne jusque dans les familles.
Il y a là une sorte de régime représentatif aussi ancien que le monde, qui fait que le gouvernement d’un pays est toujours modelé sur sa religion. Elle seule, si elle est digne de sa mission, peut réaliser dans une certaine mesure la vraie liberté, c’est-à-dire la liberté pour tous; elle seule peut stipuler en faveur des petits, des faibles, des opprimés. De là, pour elle, la nécessité d’être indépendante de l'État et d’avoir, comme lui, son
organisation, sa hiérarchie, sa souveraineté, protestant
re
contre la violence triomphante, faisant rougir le vainqueur lui-même de ses méfaits, et opposant à l'empire de la force matérielle celui de la force morale. De là aussi la tendance persistante et tenace de l’État à s’as-
sujettir la religion et ses ministres@à à se faire un
instrument docile de la seule puissance capable de lui résister. S'il y parvient, la servitude est complète, et la multitude est à la merci de ceux qui l'exploitent. On a beaucoup parlé de la division des pouvoirs. Celle-ci est la seule fondamentale, la seule indispensable, et, quelles que soient les combinaisons de parlement et de magistrature, là où le prêtre, interprète et gardien de la morale, est le fonctionnaire salarié du plus fort, il n’y a, en définitive, qu’un seul pouvoir contre lequel la conscience n’a plus aucun recours.
Toutefois, en cherchant dans la religion la puissance morale capable de remédier aux abus de la puissance matérielle, dans l'Église le frein de l'État, dans le prêtre le juge spirituel du prince et du magistrat, le protecteur suprême de la patrie, de la société, de la famille, avons-nous fait autre chose que reculer la difficulté qui nous préoccupe? Comment, à leur tour, la religion, l'Église, le prêtre, chargés de guérir et de réformer les autres, se corrigeront-ils eux-mêmes? Parlant de la part de Dieu, exerçant en son nom la plus redoutable des autorités, comment échapper à la tentation de
prendre sa place et d’asseoir sur l'oppression des con-
QU’'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? G sciences la plus odieuse et la plus irrémédiable des tyrannies ?
Certes, rien n'est plus affreux que cet abus hypocrite du pouvoir spirituel, cette exploitation des choses saintes, cet assérviSsement des âmes. Et pourtant le péril est si grand, la pente si glissante, que toutes les religions humaines y ont succombé, et sont devenues l'exploitation des peuples en société du pouvoir civil. Toute religion humaine est condamnée par cela même à être une théocratie, c'est-à-dire l'absorption égoïste et hypocrite de tous les pouvoirs. Il n’y a qu'une religion surnaturelle et divine qui puisse garder à Dieu sa place, transmettre sa parole aux hommes dans toute sa pureté, et leur laisser la somme de liberté possible que Dieu même respecte en eux.
Cette religion divine existe-elle, ou bien, malgré les services qu’elles ont rendus, les religions positives ne sont-elles toutes que des institutions transitoires et imparfaites, adaptées aux besoins des peuples enfants, mais sujettes elles-mêmes aux abus de la puissance spirituelle, les plus révoltants de tous? L’utilité de la religion ne va-t-elle pas en diminuant à mesure qu? la civilisation se développe? Par suite, n'appartient-il pas à la raison publi jue, représentée par l'État, de contrôler et de réformer la religion, et n’est-ce pas dans l'expansion de la raison individuelle et dans le langage de Dieu parlant directement à la conscience de
66 +) 9 CHAPATRE HE chacun, qu’il faut chercher de plus en plus le remède aux abus de l’Église et de l’État?
: On le voit, tout se réduit à une alternative fort simple et fort claire. Où bien il.y a une religion révélée, non pas. relativement, mais absolument vraie, non-seulement utile, mais nécessaire en tout temps et en tout lieu, recevant de Dieu lui-même sa garantie d’infaillibilité et d’incorruptibilité, et capable de corriger les abus des forces naturelles dans l'homme et dans l’État sans dégénérer elle-même en despotisme théocratique. Ou bien il n’y en a point, et c'est dans la religion naturelle et dans la conscience individuelle que nous trouverons la voix de Dieu, l’instrument de progrès et de réforme, le chemin de la perfection.
De quelque façon que Dieu parle à l'homme, le caractère distinctif et nécessaire de la vraie religion, naturelle ou révélée, doit être d'offrir aux hommes et aux peuples un secours progressif, proportionné à leur degré de civilisation. En eflet, c'est l'enfant, l'ignorant et le pauvre qui ont le moins besoin de l'assistance divine. Le jeune âge, qui ne connaît encore ni les orages des passions ni les tortures du doute, trouve dans les soins d'une mère et dans la volonté d’un père une providence qui le préserve de tous les dangers. Dans sa rude vie, le laboureur de tous les climats puise une sagesse et
une vigueur qui, même avec une doctrine imparfaite,
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 67 suflisent à maintenir sa race et ses mœurs, et le paysan, russe où suédois, obéit à ses popes ou à ses pasteurs sans se douter qu'ils ont rompu avec le centre d'unité, altéré le dogme et le culte, et qu’entre leurs mains, la Foi n’est plus qu’une succursale de l'État. Gomme les patriarches Ges anciens temps, les Tartares et les Mongols promènent, de siècle en siècle, leurs troupeaux à l'ombre de quelques traditions primitives, et, parmi eux, le chef de famille réunit en ses mains l'autorité du père, du magistrat et du prêtre, irop rustique et trop simple pour dégénérer en tyrannie. S'il faut un secours efficace, une protection visible, un flambeau sûr, c'est à l’âge viril tour à tour assiégé par les tentations du plaisir, de l'ambition et du gain; c'est à l’ouvrier des villes, actif et intelligent, mais aux prises avec le luxe et avec le scepticisme ; c’est au riche surtout, si prompt à s'endormir en une égoiste et molle oisiveté; c’est enfin, entre tous, à l’homme de génie qui, dominant les autres, risque sans cesse de les perdre en se perdant lui-même.
1 en est de même des peuples. A la rigueur, l’instinct pourrait suflire à des tribus barbares, protégées par un rude climat et par une vie primitive. Mais, à mesure qu’elles s’éloigneront de cet état de nature qui, s'il n’est pas chimérique, est du moins fort rabaissé, à mesure qu’elles entreront en possession de la richesse,
de la science et de la puissance militaire, leur sagesse,
leurs vertus de famille, leur vigueur et leur liberté seront de plus en plus exposées, si elles n’ont un remède croissant avec le danger.
Où trouverons-nous ce secours divin, nécessaire au siècle présent en proportion même des lumières et de l’opulence dont il est justement fier ? Tout le monde est d'accord pour reconnaître la vérité et l'utilité relatives du catholicisme et sa supériorité sur les autres religions positives. Mais on en fait avec un superbe dédain l'apanage des temps barbares, des populations pauvres, des ignorants, des faibles, des femmes, des enfants. Autant vaudrait la négation et le mépris le plus radical. Les incrédules comprennent si bien l'importance de cette tactique pour battre l’Église en brèche, qu’ils sont les premiers à proclamer les services rendus par elle au moyen âge, pourvu qu’on leur concède que ces services sont impossibles et superflus de nos jours. Et, de leur côté, en cherchant à démontrer la vérité religieuse de la Foi, ses plus intelligents et ses plus généreux défenseurs sont souvent tombés dans le piège qui leur était tendu; ils ont passé sous silence et comme abandonné la démonstration de sa vérité, de sa supériorité, de sa nécessité politique et sociale. Sous prétexte de ménager les temps, les opinions, les gouvernements modernes, on semble prendre à tâche d’excuser l'Église d'être intervenue jadis dans les affaires temporelles, comme si cette intervention avait besoin d’être justifiée par la barbarie,
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 69 la grossièreté et l'ignorance de ces âges primitifs. On admet ainsi implicitement que les peuples civilisés peuvent se passer de ce contrôle et de cette prééminence, et qu'il doit y avoir une relation constante entre leurs progrès et leur degré de sécularisation.
Cependant, c'est tout le contraire qui est vrai, et sous peine de reconnaître soi-même l’infériorité et l’insuffisance, sinon le néant de la vérité catholique, il est urgent de prouver, d'établir avec évidence, d’un côté la stérilité croissante et partant la fausseté de la religion naturelle, de l’autre la fécondité, la nécessité croissante et partant la vérité du catholicisme. Cette démonstration négligée est précisément celle qui répond directement aux aspirations et aux besoins du temps présent.
Puisqu'il le faut, ouvrons l’histoire si étrangement défigurée par l'esprit de parti. Nous verrons qu'avec les plus magnifiques éléments de science, de richesse et même de grandeur morale, l'humanité a essayé ses
forces avant Jésus-Christ, et que, loin d'aboutir au triomphe naturel de- la vertu et à l'expansion progressive de la civilisation, cette expérience a conduit au règne de la violence et du vice, et a fait tourner à leur profit toutes les ressources matérielles et intellectuelles de l'antiquité.
L'Église, au contraire, à essayé sa puissance sur
cette société avilie et dégénérée, et, dans ce cadavre
en pourriture, elle à ranimé la vie morale, le sentiment du droit, la liberté du bien et tous les éléments de dignité et de grandeur, d’où est sortie la civilisation moderne.
Devenue maitresse de la république chrétienne du moyen âge, elle nous fournira une preuve encore plus saisissante de sa divinité par la modération, la douceur, le désintéressement, avec lesquels elle a usé de sa suprématie, donnant à l'activité et à la liberté des hommes le plus grand développement possible, ne leur résistant que pour leur bien, auquel elle s'est toujours dévouée et sacrifiée elle-même. Cette époque est loin d'être le type de la civilisation parfaite ; mais elle nous montrera comment a fonctionné, en un temps barbare et grossier, le seul véritable instrument de progrès et de réforme, d'autant plus indispensable que les peuples sont plus avancés.
Le despotisme a repris racine chez les peuples modernes à mesure qu'on en a éliminé Jésus-Christ, et la sécularisation complète, à laquelle on pousse la société actuelle, n’aboutirait qu'au réveil du césarisme, Aujourd’hui plus que jamais, au xix° siècle plus qu’au xt, avec l'imprimerie, la vapeur et l'électricité beaucoup plus qu'en pleine barbarie, nous sommes ainsi placés dans l'alternative, ou de trouver dans une religion surnaturelle et divine, modérant et contrôlant tous les pouvoirs, la garantie de nos libertés religieuses,
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 11 politiques et sociales, ou de chercher dans l’absolutisme le plus complet, le plus dur, le plus avilissant qui se soit jamais vu, le salut éphémère de l’ordre et de la tranquillité matérielle.
L'industrie et l'organisation du travail ont plus besoin de moines pour les défricher que les forêts de la Germanie. La liberté politique est plus difficile et plus menacée au milieu du va-et-vient des flots de la démocratie qu’au sein des communes et des républiques du moyen âge. Dans la mêlée des opinions et des sys- tèmes, les consciences sont plus que jamais exposées à être la proie de l'erreur, qui ne les charme un instant que pour les asservir. Pour contenir et pour diriger toutes ces forces déchaïnées, la puissance concentrée de l’État est condamnée à se perfectionner et à grandir tous les jours, et alors, si elle n'a pour contre-poids une puissance morale organisée et centralisée comme elle, ayant une vie surhumaine et divine, c’en est fait de la liberté et de la conscience individuelles, livrées sans secours aux engrenages de ce gigantesque mécanisme.
En présence d'un tel mal, la religion naturelle, proclamant l'expansion légitime et progressive des forces humaines, ne serait plus que l’apothéose de l'État, en qui se résument ces forces; et, sans autre garantie que la loi menteuse du progrès continu, auquel nous tour-
perions le dos, nous verrions consacrée dans les mains
de ce pouvoir, déjà si formidable, l'union de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle.
La séparation de l’Église et de l’État ne serait ellemême qu’une fiction, qui nous mènerait droit à l'abime au lieu de nous en éloigner. Car, à mesure que la société se développe et se perfectionne, elle devient de plus en plus incompatible avec l'Église, si l’Église n’en reste pas la reine et la modératrice. Du moment que la grande machine sociale n’est pas chrétiennement organisée, la solidarité croissante, qui en unit tous les rouages, devient telle qu’on arrivera à l'impossibilité matérielle d'en faire partie, à l'impossibilité de vendre et d'acheter en restant chrétien. En sorte que si nous ne marchons pas à un nouveau règne de Jésus-Christ, nous rendant les libertés qui nous échappent, nous sommes fatalement et inévitablement entraînés à l'anéantissement de l'Église et de toutes les libertés.
Certes, l'Église, qui n’est qu'une force morale, c’està-dire la liberté par essence, ne peut exercer son intervention que si cette intervention est demandée, réclamée, soutenue par la conscience publique. Les armées et les immenses ressources dont elle disposait au moyen âge, n'étaient pas autre chose que la libre adhésion des peuples, que la libre soumission des forces matérielles et militaires, et cette prééminence ne saurait être rétablie que par un nouvel acte de liberté. Mais cet acte de liberté est de plus en plus nécessaire, et il ne serait
QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ET L'ÉTAT? 13 pas moins insensé aux peuples modernes de s’interdire d'avance ce moyen de salut, qu’il ne l’est aux solidaires de Belgique de s'engager à ne jamais redevenir chrétiens. Si la foi catholique, dans la plénitude de sa vie et de ses droits, ne vient pas vivifier et faire servir au bonheur de tous la science, l'industrie, l’opulence, la politique moderne, la société se perdra politiquement et socialement, et tombera dans une décadence et sous un joug cent fois pire que ceux des empires païens, pendant que l’Église elle-même, au milieu d’une apparente liberté, se verra réduite à l'impossibilité de subsister. Il faut choisir entre la théocratie césarienne ou l'omnipotence de l'État, terme suprême de la civilisation rationaliste, négation de l'œuvre et du règne du Christ, et la religion qui est à la fois le chef-d'œuvre de Dieu et le chef-d'œuvre de la liberté humaine, puisqu'elle obtient la plus grande somme possible de libres vertus, de libres efforts, de libres sacrifices, et qu’elle réduit d'autant la répression et la contrainte matérielle, malheurcusement nécessaires à la société.
Non-seulement le retour à la vérité est urgent, mais
en lui-même il est la plus facile et la plus pacifique
.des évolutions. Car ce n’est pas autre chose que passer d'un régime condamné à être de plus en plus violent
à un régime harmonieux et régulier, et que trouver dans
l'ordre surnaturel les moyens de répondre aux légitimes
aspirations de la nature, aux besoins impérieux des
peuples, aux désirs excités, mais non satisfaits, de la société moderne.
Dans ce rapide examen, nous retrouverons l’une après l’autre toutes les erreurs signalées et résumées par le Syllabus. Nous les verrons produisant successivement leurs tristes fruits, et s’enchaînant entre elles avec une logique déplorable pour former peu à peu le faisceau du rationalisme, du naturalisme et du socialisme, triple péril dont l’Encyclique nous indique à
la fois et la gravité et le remède suprême.