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L’EMPIRE ROMAIN OU L’ÉTAT AVANT L'ÉGLISE

Pour juger d’abord les œuvres de la raison sans la foi, il faut trouver, dans le présent ou dans le passé, une contrée où l'Église n'ait pas exercé sa domination, où ses moines et ses missionnaires n'aient fait que passer sans y prendre racine, où le sang soit resté pur de tout mélange chrétien, la nature vierge de tout abaissement et de toute servitude spirituelle.

U y a bien encore, au temps où nous vivons, un magnifique État de trois cents millions d’âmes, dont la sagesse humaine peut se dire la reine incontestée, dont les lettrés se partagent l'administration et le gouvernement, et qui par conséquent offrirait le plus beau champ de réflexions et d'expériences. Ni la boussole, ni la poudre à canon, ni l’imprimerie, n’ont fait défaut à ce grand empire, et, au siècle dernier, c’est lui que Voltaire et ses amis proposaient à l'admiration uni-

verselle, En cherchant là leur type de prédilection, ces philosophes avaient plus raison qu'ils ne le pensaient eux-mêmes. Malheureusement, aujourd’hui, le prestige de l'éloignement et de l'inconnu s’est évanoui, et, depuis qu'une poignée de Français ont enfoncé les portes de Pékin, on ne pourrait plus, sans se couvrir de ridicule, citer la Chine comme un pays modèle.

Le Céleste Empire étant mis hors de concours par la bravoure de nos soldats, nos sages se rabattent sur l'empire romain et sur l'ère des Césars, et, retournant en arrière de dix-huit siècles, ils reconstruisent dans le lointain du passé, à l'abri des canons rayés et des voyageurs indiscrets, un nouvel idéal et un régime selon leur cœur. Comme, avant la Chine, Rome a réellement été le chef-d'œuvre de la civilisation sans l'Église, que c’est bien là que les apôtres du progrès prétendent nous ramener, et que les servitudes, cachées sous le manteau de 1789, ne sont pas autre chose que les bourgeons du vieux césarisme renaissant sous nos pieds, rien de plus juste ni de plus intéressant, rien de plus actuel ni de plus pratique que de considérer en lui-même ce type, dont légistes et conquérants, petits et grands despotes se sont tous depuis inspirés.

Rome n'était elle-même que le résumé de quatre mille ans de travaux et de civilisation. Grâce à la division des langues, l'expérience, faite d'abord au pied de la tour de Babel, s'était renouvelée d'un pôle à l'autre

L'ETAT AVANT L'ÉGLISE. 37 sous cent formes diverses, et, après avoir librement exploré le monde et la science, après avoir cherché, chacun de son côté, le secret de leur destinée, ces cent peuples séparés étaient venus remettre en commun, at sein de l'empire romain, le fruit de leurs labeurs et de eurs découvertes,

Que manquait-il à cette puissante réunion pour assurer au monde paix, unité, grandeur et liberté? Aux antiques Phéniciens Rome n’avait-elle pas pris leurs vaisseaux et le domaine des mers, à la Grèce ses œuvres inimitables d’art, de poésie et de sagesse, à l'Asie ses trésors fameux, à l'Égypte ses inépuisables moissons et ses bibliothèques séculaires? Le moment semblait venu de tirer parti de tous ces éléments, de revoir et de coordonner les lois de Moïse, de Minos, de Lycurgue, de Solon et de Numa, et le genre humain n'avait plus qu’à recueillir ses souvenirs, ses lumières éparses, et qu'à prendre enfin possession de lui-même après une si longue attente.

Pourtant, en dépit de quelques adorateurs intéressés, chacun sait que cet empire, en qui s'étaient concentrées toutes les forces de l'antiquité, n’aboutit qu'à la corruption et à la tyrannie la plus hideuse. Plus de travail libre ni d’'honnèête propriété, le sort des esclaves empirant chaque jour et leur nombre croissant sans mesure, le divorce et l’infanticide impunis, les femmes

disputant aux hommes la célébrité du vice, la vie et la

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fortune de chacun à la merci d’un délateur ou d’un proconsul, et, pour digne couronnement d’un tel édifice, le pouvoir absolu, illimité, d'un Tibère, d'un Néron, d’un Caligula, voilà la merveille bien connue de la société avant l'Église.

C’est en vain que les courtisans du césarisme essayent de broder sur ces horreurs je ‘ne sais quelle théorie de progrès continu et indéfini. Les morts se lèvent pour les démentir ; car les morts ont écrit, et d’une voix éloquente et unanime leurs écrits attestent à cette époque une décadence incurable, irrésistible. À bout de ressources, l'esprit humain consumait son souflle expirant en stériles regrets du passé, en plaintes amères contre la civilisation. À entendre Salluste, Tacite et les autres, l’opulence avait toujours et fatalement conduit les peuples à la mollesse, à la dépravation et à la ruine. Les richesses, les lumières, les arts, la grandeur et le pouvoir n'étaient que des dons perfides imprégnés d'un venin caché. Condamnée au mal dès son berceau, l'humanité tournait ainsi dans un cercle lamentable ; plus elle s'élevait par sa vertu et par son énergie, et plus elle était bientôt condamnée à redescendre dans le vice et dans la honte,

Qu'est-ce que cette théorie farouche dont plus d’un penseur moderne s’est inspiré, mais que l'Église, quoi qu'on dise, à toujours répudiée, et à laquelle elle a seule le privilége de nous arracher, sinon l’aveu de la

L'ETAT:AVANT L'ÉGLISE. 19 déchéance originelle, la constatation d'un mal croissant et l'absence de tout remède efficace pour le guérir.

Pourtant la voix de la conscience, l'instinct du droit et de la justice naturelle et l'amour de la liberté ne manquaient pas plus aux anciens qu'aux modernes. Leurs lois et leurs écrits, leurs discours et leurs faits d'armes annoncent des intelligences et des caractères aussi largement taillés que les nôtres. Comme aujourd'hui, nulle tradition du passé, nul préjugé de caste ou de doctrine ne pesait sur leur raison, et le dernier plébéien pouvait devenir consul et empereur. Comment donc expliquer ce singulier mystère, qu'ils soient librement arrivés à détruire toute liberté, et que, dans la vie religieuse, dans la vie politique et dans la vie sociale, ia liberté du mal ait tué la liberté du bien?

La chose est bien simple, et chacun va la comprendre. Reconnaissant le penchant au mal, qu'aucun homme de bon sens ne saurait nier, le Romain, comme le rationaliste de nos jours, avait pris soin d’extirper peu à peu, jusque dans sa dernière racine, toute intervention et tout secours divin, c'est-à-dire le remède même qui pouvait le sauver. Affirmant la déchéance, niant la rédemption, il ne connaissait plus pour combattre le mal qu’une seule puissance qui n’était autre que le mal lui-même, c’est-à-dire que les forces naturelles déchainées et livrées à tous leurs entraînements.

Cette force, c'était l’État.

A ce moment la religion primitive, basée jadis sur le dogme de la chute, sur la nécessité et l'attente d’une réparation, sur une sorte de rédemption anticipée opérée par le sacrifice et par la vertu, et enfin sur la sanction des peines éternelles, s'était partout altérée. Sous mille formes barbares et monstrueuses, elle en était venue à satisfaire toutes les passions qu'elle devait combattre. Réunis à Rome, les prètres de tous les peuples et de tous les dieux n’étaient plus que des jongleurs, exploitant, d'accord avec l'État, les restes d'une superstition expirante; et, pour jouir en paix de leurs priviléges et de leurs richesses, ils avaient consenti à proclamer l’empereur souverain pontife, rédempteur, enfin Dieu en personne. Depuis qu'elles se trouvaient ainsi en présence dans la capitale du monde, ces innombrables croyances, bizarres et contradictoires, ne pouvaient plus se prendre au sérieux. Mais elles arrivaient à se fondre en une opinion commune, aujourd'hui reproduite par nos libres penseurs : c'est que, dégagée des traditions symboliques et légendaires de son berceau, la raison humaine devait trouver en elle-même le secret de toute vérité et le remède à tout le mal, que la raison de la grande majorité se reflétait naturellement et forcément dans l'État, qu’elle avait dans l'empereur sa personnification la plus haute, que c'était là le Messie, le Rédempteur si longtemps promis, si long-

temps attendu, et qu'en sacrifiant à César, c'était la jus-

L'ÉTAT AVANT L'ÉGLISE. 81 tice éternelle qu’on adorait en son représentant visible, Ainsi tout pouvoir, spirituel et temporel, se trouvait réuni et confondu dans la main de l'État.

Que devint la morale, que devint le droit naturel, qui avaient fait jadis le fond commun de toutes les religions, et que l’on prétendait sauver et restaurer en ne leur donnant plus pour point d'appui que la conscience et la raison individuelles? Les passions, qui avaient été assez fortes pour défigurer les dogmes primitifs et pour en faire sortir le paganisme, eurent libre carrière pour fausser en chacun les lumières du bon sens et de la justice. L’immortalité de l'âme ne fut plus bientôt ellemême qu'une conjecture, et à la sanction des récompenses et des peines éternelles, rejetées parmi les mythes d’un autre âge, succédèrent la menace et la séduction, présentes à toute heure, des châtiments et des faveurs tombant du trône de l’empereur. César fut réellement dieu sur la terre, seul infaillible, seul tout-puissant, et le culte que l’on croyait rendre en sa personne à la raison universelle, devint la pire et la plus positive des religions, celle de l'or, de la force et des jouissances matérielles.

Réduite à des aspirations isolées et à de vagues protestations, n'ayant plus de lien, plus d'organisation, plus de sacerdoce, plus d'unité, ce qui restait de vertus naturelles fut écrasé et broyé par les rouages de la grande machine gouvernementale, précisément d'autant

plus perfectionnée que la société était plus impuissante, d'autant plus centralisée que les croyances étaient plus morcelées, d'autant plus violente et plus arbitraire qu’elle était le point de mire et la pâture de toutes les convoitises.

Le pouvoir était réduit à la force matérielle, et par elle-même la force matérielle est aussi incapable de produire le moindre bien que de formuler la moindre vérité. Pour échapper aux étreintes de ce despotisme brutal, les peuples cherchaïent un faux affranchissement dans la liberté du mal, qui ne faisait qu’accroitre leur misère et leur servitude. La religion du serment n'était plus qu’un jeu. Malgré les précautions d'une police raffinée et d'une justice impitoyable, ceux qui aujourd’hui adoraient le dieu César et lui juraient éternelle fidélité, se donnaient le lendemain la triste satisfaction de le poignarder et de le remplacer par un maître pire encore,

Le mariage, jadis placé sous la protection des dieux pris à témoin de l'engagement inviolable des époux, fut réduit à un contrat précaire, résultat de convenances passagères, que le moindre accident pouvait mettre à néant. La femme chercha son émancipation dans le divorce et dans la stérilité, et malgré les primes données par l'État aux familles nombreuses, la population, tarie dans sa source, se restreignit peu à peu aux

proportions fixées par légoïsme. Les esclaves, dont le

L'ÉTAT AVANT L'ÉGLISE. 8 sort empirait, et restait consacré comme une nécessité Sociale par les philosophes les plus généreux, se révoltaient contre la loi du travail et se réunissaient en bandes formidables, qui exerçaient sur les populations libres de terribles représailles, et qui ne laissaient d'autre parti à prendre que de les exterminer.

Au milieu de cette corruption générale, le pouvoir, assiégé par le vide qu'il fait autour de lui, n’était qu'un monstre affamé, qui ce hâtait d’arracher tout bien dans sa racine, et de dévorer dans l'empire, aux frontières et jusque dans les pays les plus lointains, ce que là vertu y produisait encore d'hommes valides, de soldats, de moissons, de richesses. Les moyens matériels à sa disposition n'étaient que trop puissants. Sans rien changer à sa nature, les découvertes modernes n'auraient été entre ses mains que les engins d’une tyrannie plus effrénée. La presse lui eût permis de livrer tous les jours les intelligences aux mensonges et aux flatteries de quelques journalistes patentés, la vapeur et l'électricité d'atteindre jusqu'aux extrémités du monde les suspects dénoncés à sa colère, les canons rayés de poursuivre et de détruire, jusqu’au fond de la Germanie, le dernier refuge de la vigueur et de l'indépendance humaines, le crédit de pomper plus vite et jusqu’à la dernière obole les épargnes cachées et de manger par avance les moissons à venir. Rome eût été plus grande, le Colisée plus gigantesque, les

bêtes féroces et les victimes plus nombreuses, les prétoriens plus avides, le luxe plus somptueux, la décadence et la ruine plus tôt consommées. Voilà pourtant le chef-d'œuvre de la civilisation antique, l'apogée de la raison humaine usant librement de ses forces et de tous les dons de la création, le règne du droit naturel rejetant l'appui de toute religion révélée et de toute intervention divine.

En face d’une pareille puissance, que pouvaient les âmes généreuses qui résistaient encore au torrent, qui n'avaient pas courbé la tête sous ce joug avilissant, et qui ne s'étaient pas résignées à servir les passions du maître à condition qu'il servit les leurs? Quel arbitre invoquer, quel concert former contre cet absolutisme qui se donnait lui-même pour la justice incarnée, qui avait pour le prouver la raison du plus fort, et qui renaissait plus dur et plus impudent de toutes les révolutions ?

Jadis dans des contrées séparées par les montagnes et par les mers, sous la garde de la simplicité et de la pauvreté primitives, les anciennes religions avaient pu, quoique imparfaites, préserver avec la foi des peuples la propriété, la famille et l'indépendance nationale. Aujourd'hui que tout était confondu, réuni, que la lutte du bien et du mal était concentrée sur un seul champ de bataille, il n°y avait de salut possible que dans la vérité pure etsans alliage, rendue par Dieu aux hommes

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