‹ L'Éndémicité de la Fièvre JauneChapitre 14 sur 20 · PORTE · texte numérisé non relu

PORTE

« Les urines ne contiennent aucune trace d’albumine.

« Le 6° jour, le malade est très soulagé, mais toujours « affaibli.

Dans les jours qui suivirent, la fatigue était encore très prononcée, mais le malade pâle et un peu jaunâtre ne se plaignait de rien. La convalescence fut assez rapide et troublée seulement par l'apparition de quelques furoncles qui disparurent rapidement avec le traitement par la Bardane : qui par ailleurs nous a donné toujours des résultats très efficaces dans la furonculose si fréquente chez certains Européens habitant les pays tropicaux.

Les examens de sang pratiqués furent tous négatifs, les urines d’abord un peu albumineuses le 2° jour, donnaient également avec l'acide azotique un léger anneau brun, puis l’albumine disparut complètement. La rate n’accusait aucune augmentation.

Le diagnostic définitif resta d’abord douteux, les uns pensant à une forme de grippe aggravée par le surmenage ayant précédé la maladie ; les autres pensant à quelque forme de fièvre bilieuse, ou à une intoxication alimentaire. î

Lorsque, à quelques jours de là : les deux enfants furent, presque en même temps, pris d’un malaise semblable et rappelant dans son ensemble la maladie du père, mais très atténuée.

Ils eurent une courbature moins marquée, une fièvre assez notable mais n'ayant pas dépassé 39°, et un seul eut des vomissements qui d’ailleurs ne durèrent qu'une soirée et une nuit : le lendemain son

état était meillèur, et il ne présentait qu’un état sa-

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burral digestif, avec une sensation de gêne épigastrique et de la constipation. Les liquides glacés étaient supportés et le lendemain après purgation et lavement on notait une amélioration très sensible.

D'ailleurs tout rentra dans l’ordre très rapidement.

L'autre enfant n'avait eu qu'un état nauséeux, mais pas de fièvre au delà de 38°3, il fut rétabli en même temps que le premier.

Tous deux étaient à peu près du même âge : entre 11 et 15 ans, avaient toujours été en parfaite santé, et n’avaient jamais habité les colonies. L'examen du sang et des urines ne fut pas pratiqué.

A la suite de ces trois cas familiaux survenant à quelques jours d'intervalle chez des Européens nouvellement débaraués, on pensa à la possibilité de fièvre jaune manifestée sous une forme légère et bénigne.

IT. — Le cas que nous avons eu l’occasion d’observer et soigner nous-même, nous à paru aussi démonstratif :

Il s’agissait d’un gendarme, âgé de 30 ans,nommé B... qui avait déjà été aux colonies, mais pour un assez court séjour en Tunisie. Il était revenu en France pour la guerre et avait ensuite été envoyé en

service à la Martinique :

« Arrivé à Fort-de-France vers la fin de mai 1919,il y « séjourne quelques jours, s'amuse avec ses nouveaux col- « lègues, sort le soir, et rentre tard à la caserne où il ne

« prend aucune précaution spéciale pour dormir. »

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Les moustiquaires y sont cependant réglementaires mais nous avons pu constater que les trous n’y manquaient pas et que les gendarmes ayant un long temps de séjour colonial finissaient peu à peu par ne plus s’en servir, lorsqu'ils étaient habitués aux piqûres de moustiques qu'ils ne sentaient plus.

« Le nouveau venu est certainement piqué, car il nous « raconte quelles mauvaises nuits il vient de passer en ville, « nuits qu’il a employées à se donner des claques sur tout le « corps en essayant d'atteindre les moustiques qui bourdon- « naïent autour de lui.

« Enfin il reçoit son ordre d’affectation pour une brigade « du nord de l’île, où nous le voyons trois ou quatre jours « après son arrivée.

« La veille, le 12 juin, il s’est senti mal à l'aise, et ce « matin au réveil après avoir fait quelques pas, il a senti une « violente courbature lombaire et ses jambes molles : il a

« dû se recoucher presqu'aussitôt.

« Le brigadier le voyant malade, les yeux brillants, ia

« figure rouge, et se plaignant de la lumière qui lui fatiguait « les yeux a pris la température et surpris de trouver 39°2, « avec un pouls très rapide, nous a fait appeler d’urgence.

« A10 heures du matin nous trouvons le malade dans cet « état, il est calme, un peu abattu, et nous raconte son his- « toire, de temps en temps il paraît manifester un peu d’in- « quiétude et se remonte péniblement sur son oreiller.

« Le pouls est à 98, assez tendu et fort. La langue est à « peine sale,et à la palpation nous réveillons un peu de dou- « leur au creux épigastrique, le malade est constipé et dé- « clare n’avoir pas été à la garde-robe depuis hier matin.

« Nous prescrivons un purgatif salin, et la diète hydrique,

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promettant de revenir le soir avec des ampoules de quinine pour la fièvre.

« À 4 heures de l'après-midi nous apprenons que le malade à vomi le purgatif aussitôt avalé, et que depuis il vomit tous les liquides qu’il essaye de boire et même l’eau froide.

< N'ayant pas de glace nous en demandons par téléphone à Fort-de-France à 65 kilomètres, espérant la recevoir le lendemain.

« Nous prescrivons un lavement froid et des compresses d'eau froide sur la tête,et faisons une petite dose (0 gr. 25) de quinine hypodermique. |

« La rate n’est pas perceptible. La fièvre est à 3905, le pouls à 90.

« Pendant quarante minutes que nous passons auprès du malade il vomit deux fois, un peu de liquide bilieux et amer parce que, dit-il, il a pris un comprimé de quinine un peu avant notre arrivée ».

« Le 14 juin (2° jour) : \

« À 9 heures du matin la température est à 398, le pouls à 82-84. Nous apprenons que notre piqûre de quinine de la veille n’a pas eu le moindre effet.

« Le malade a continué à vomir la nuit et le matin après chaque fois qu'il buvait, bien que ne prenant que de la limonade fraîche par toutes petites gorgées.

« Nous prescrivons un lavement purgatif léger, à faire suivre d’un lavement froid contenant une ampoule de 5 centimètres cubes d’argent collobiasique.

« A 4h. 30 l’après-midi, la température est à 40°, le pouls à 80. Nous faisons une injection IRÉANngus de 1 centi-

mètre cube d'or collobiasique, après avoir fait une prise de

sang,

« Les vomissements ont continué mais moins fréquents et moins abondants et toujours bilieux. Les urines examinées décèlent une quantité appréciable d’albumine.

« Nous prescrivons pour la nuit des lotions à l’eau froide alcoolisée, des compresses froides sur la tête, le creux épigastrique, et un ou deux lavements froids de 300 à 500 cen-

timètres cubes, donnés sans pression et contenant chacun

« une demi-ampoule de 5 centimètres cubes d'argent collobia-

sique.

« Le 15 juin (3° jour) :

« Le malade qui toute la nuit a été lotionné à l’eau froide, se sent mieux, bien qu'ayant eu, vers la fin de la nuit, une crise de vomissements particulièrement violente pendant laquelle il croyait vomir son estomac. Nous apprenons que vers 6 heures hier soir la fièvre était montée à

40°9, était restée une heure environ à ce degré, puis le ma-

lade avait sué assez abondamment et la température avait

baissé très lentement.

« Actuellement nous notons 388 et le pouls à 72. Il y a moins de nausées, et le malade peut prendre un peu de champagne glacé et sucer quelques petits morceaux de la glace qui est enfin arrivée.

« Les urines sont toujours très diminuées en quantité (600 gr. pour les dernières vingt-quatre heures) et contiennent apparemment la même quantité d'albumine.

« Nous prescrivons un lavement purgatif suivi d’un lavement froid d’eau boaillie simple, et faisons une injection hypodermique d'or de 2 centimètres cubes après prise de sang.

« À 5 heures de l’après-midi, après une journée assez calme

troublée par un seul vomissement, la température est de

cu -

22999 .— « 389, le pouls à 70-72, Nous refaisons 2 centimètres cubes

« d’or hypodermique.

« Le 16 juin (4° jour):

« Nous apprenons que la nuit il n’y a eu aucun vomisse-

« ment, que le malade a un peu uriné (500 cc.) et se sent

.< mieux quoique épuisé et tout courbaturé.

« La température est à 37°6, le pouls à 68.

« L'urine examinée décèle un anneau d’albumine, mais « beaucoup plus léger que les précédents.

« Dans l'après-midi le malade peut boire assez abondam- < ment de champagne glacé et de limonade pure ou avec

« de l’eau de Vichy Célestins. Il ne vomit plus, mais a tou-

, < Jours une douleur gênante au creux épigastrique.

« À 5 heures de l’après-midi, la température est à 38°, le

« pouls à 67-68, les urines sont plus abondantes.

« Le 17 juin (5° jour) :

« Les urines des dernières vingt-quatre heures sont de «900 centimètres cubes, et contiennent de légères traces « d’albumine.

« Le malade qui se sent bien mieux n’a plus de fièvre : « température 37°3, pouls à 62 ; il est pâle et comme subic- « térique, présentant une couleur jaunâtre de la peau, mais « d’un jaune pâle et un peu grisâtre.

« Il se sent très faible et tout courbaturé, surtout dans les « jambes où il souffre de temps en temps de crampes.

« À 6 heures du soir, la température est à 37°1, le pouls à « 58-60. Le malade boit bien, ne ressent qu’une fatigue gé- « nérale intense et une vague douleur épigastrique avec un « peu de céphalalgie.

« La teinte subictérique reste la même, »

Rebouillat 3

RP

Pendant les jours qui suivirent la température resta

normale et le pouls aux environs de 60.

Les urines revinrent abondantes, ne décelant plus trace d’albumine, mais un anneau de pigments biliaires brun qui persista assez longtemps : mais que nous ne pûmes déterminer exactement par les moyens rudimentaires dont nous disposions à la

campagne.

La teinte subictérique persista environ sept à huit jours, allant en s’atténuant très lentement. Pendant ce temps ] le malade toujours très fatigué se remettait peu à peu. Enfin un mois après il se sentait presque aussi gaillard qu’à son arrivée el pouvait faire ses tournées à cheval, mais ne faisait encore que des courses à pied assez courtes, ses jambes n'ayant pas encore retrouvé leur vigueur première.

Il eut à quelque temps de là quelques points de folliculite tenace, mais sans relations nettes avec sa maladie, car il était couvert de bourbouilles.

Nous n’avons pu déterminer si les injections intraveineuses et hypodermiques d’or, combinées avec les deux ou trois lavements à l’argent collobiasique avaient pu avoir un effet utile réel,car nous n'avons pas eu l’occasion de refaire à nouveau cet essai de traitement, faute d’autres malades semblables.

Nous ne pensons pas non plus qu’à cette même ‘époque des confrères aient fait usage de ces remèdes, car les autres cas de maladies analogues signalés étaient tous très bénins et il n’a pas été fait mention de traitement spécial.

Les examens de sang que nous avons fait régulièrement à la suite de celui du 14 juin au 2° jour de

Lan.

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la maladie, ne nous ont jamais révélé le moindre parasite ou hématozoaire, que les frottis aient été faits le jour ou la nuit.

La rate est restée toujours normale et peu sensible.

D'ailleurs l’observation assez complète, que nous avons prise, ne nous a paru rappeler en rien un cas de paludisme, filariose ou autre « fièvre tropicale ».

L'opinion du brigadier était que son gendarme avait une « fièvre d’acclimatement », comme luimême à son arrivée six ou sept ans auparavant. Nous avons cru devoir retenir ce terme qu’il est intéressant de rapprocher de celui de « fièvre inflammatoire » ou « fièvre des ports » décrite autrefois par des médecins martiniquais.

Ce fait nous a paru valoir la peine d’être rapporté avec notre observation que nous pensons difficile à interpréter autrement que comme un cas de fièvre jaune bénigne : car ce gendarme n'avait pour ainsi dire jamais fait de séjour colonial, et en tout cas n’avait jamais été dans une région tropicale, et n'avait jamais présenté le moindre symptôme de paludisme : les examens de sang ont toujours été négatifs. Et brusquement il a été pris trois semaines après son arrivée dans l’île, réputée pour sa fièvre et ses serpents jaunes, d'une maladie caractérisée par un ensemble de symptômes propres à la fièvre jaune au début et bénigne. |

Sa maladie a évolué en trois ou quatre jours vers une issue heureuse, et il a bien guéri sans avoir été très touché.

Le début brusque très spécial, la fia trainante, su-

bictérique, paraissent bien caractéristiques, par les symptômes principaux, leur apparition, évolution et

terminaison.

III. — Nous avons à rapprocher de ce cas personnel le cas de plusieurs soldats et sous-officiers européens: six ou huit en tout, qui, à peu près à la même époque ou un peu plus tard, présentèrent un ensemble de symptômes à peu près identiques, avec et sans vomissements, mais moins accusés : tous guérirent après trois à cinq jours de maladie.

La convalescence de deux ou trois fut assez longue, ils restèrent affaiblis et se remirent lentement : les examens du sang et de la rate furent tous négatifs, les sérodiagnostic aussi.

IV. — Nous devons citer enfin le cas d’un employé de la Compagnie des Câbles Télégraphiques, qui arrivé depuis huit mois à la colonie présenta des symptômes analogues avec quelques vomissements mais un seul jour, et resta indisposé trois jours : il guérit lentement et nous eûmes l’occasion de le traiter par des injections de cacodylate de soude et sulfate de strychine en séries progressives.

C'était un jeune homme de 27 ans, originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon, blond, gros et gras, qui à la suite de sa maladie ne présenta aucun ictère, mais eut pendant longtemps à souffrir de furonculose généralisée qui ne guérit qu’à la suite d'ingestions répétées de dragées de Bardane,

Quelques créoles furent aussi alteints et tout par-

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ticulièrement des soldats des contingents appelés à faire leur service à la Martinique et originaires de la Guadeloupe ou de la Guyane. Mais tous guérirent assez rapidement après deux ou trois jours de malaises toujours identiques. On parla de surmenage et on diminua la quantité et la durée des exercices imposés aux nouvelles recrues.

Il fut vaguement question aussi de précautions sanitaires et de quarantaines pour les bateaux, mais comme il n'y eut aucun cas mortel, on négligea de pousser plus loin les précautions.

Il y eut vers la même époque quelques cas de malaises suspects dans la population civile indigène, avec quelques cas de mort et nous eûmes personnellement l’occasion d’en visiter deux : dont un enfant de 11 ans.

Il ne présentait aucun symptôme particulièrement caractéristique, et comme nous n'avons pas eu a intervenir dans le traitement, nous ne pümeés que nous rapporter à l'opinion des parents et du médecin traitant, qui pensait à la réapparition de la grippe qui avait fait de nombreuses victimes dans la population indigène quelques mois auparavant.

Quoi qu'il en soit nous avons cependant cru devoir conserver notre opinion bien arrêtée au sujet des cas survenus chez les Européens nouvellement arrivés : et nous sommes d'avis qu’il s'agissait là de formes frustes de fièvre jaune.

Nous ne croyons pas à propos de discuter ici le diagnostic différentiel avec certaines formes de grippe, ou de paludisme ou de fièvres dites bilieuses ; nos observations peuvent eu effet ne pas être à l’abri de toute critique: mais en tout cas il est impossible d’assurer que la fièvre jaune a disparu de la Martinique ou de prouver qu’elle n’y existe plus à l’état latent.

L'opinion générale (pour les médecins européens) est qu’elle yest toujours à l’état endémique et qu’elle se manifeste tous les ans ou certaines années plus dangereuses à cause des pluies plus abondantes ou de la chaleur plus marquée que de coutume et en corrélation avec une recrudescence de la pullulation des stegomyas.

Les créoles, qui se croienttous indemnes, devraient, selon l’opinion classique, leur immunisation à une ou plusieurs atteintes dans le jeune âge, mais il a déja été signalé des atteintes d’adultes, à la suite de surmenage, excès variés, fatigues, et pendant la mauvaise saison. :

Bien souvent ces formes de la maladie resteraient comme dans le jeune âge : frustes ou atténuées, ou seraient confondues sous les noms variés de fièvre inflammatoire, fièvre d’acclimatement, etc. ou assimulées à des cas de grippe : comme dans notre cas particulier où un médecin indigène nous assura qu’il ne pensait pas que nous puissions avoir été atteint d'une forme légère de fièvre jaune, mais qu’il croyait tout simplement à un cas de grippe avec réaction gastrointestiniale et subictière.

Le plus souvent on baplise tous les cas douteux

a sous le nom général de « fièvres bilieuses » et nous ne pouvons nous lancer dans la description variée de ces formes, en tout cas nous n’en avons jamais vu évoluer comme les deux ou trois cas observés par nous et diagnostiqués : fièvre jaune atténuée.

Les créoles et leurs médecins en général nient donc l’existence actuelle de la maladie et sa survivance dans de petits foyers endémiques, en tout cas ils affirment son innocuité pour eux et fiers de cette immunité, ils se soucient fort peu des autres et négligent les précautions hygiéniques ou prophylactiques les plus élémentaires.

Il n’est pourtant pas rare, en se promenant sur la savane de Fort-de-France, de rencontrer des amis et d'apprendre que un tel ou un tel que l’on avait encore vu la veille ou l’avant-veille à l’heure du punch ou à la partie de bezigue, vient de mourir dans la nuit ou le matin de la « fièvre », nom général que l’on applique à des maladies variées sans doute et en tout cas singulièrement expéditives.

Cela ne trouble d’ailleurs pas beaucoup la placide et indifférente sérénité indigène,et les cloches de Fortde-France qui sonnent du matin au soir, ne troublent guèrent que l’Européen nouvel arrivé, et que surprend encore le fatalisme superstitieux de l’indigène.

Nous n'avons pas voulu par ces quelques observations présenter seulement des cas discutables ou non

de fièvre jaune atténuée, dont par ailleurs l'existence est banale et signalée depuis longtemps, mais aussi et surtout essayer d'attirer l’attention sur la négligence et la surprenante incurie de certains services locaux : qui n’ont ou ne paraissent avoir aucune con-

sidération pour les recommandations ou les preserip-

tions des hygiénistes ou des médecins du service de prophylaxie.

Pendant nos trois années de séjour nous n’avons vu prendre aucune mesure efficace destinée a assainir la colonie et à essayer au moins de détruire les moustiques : ils sont la plaie de cette colonie qui si elle était un peu modernisée serait réellement la «perle des Antilles » comme le disent ses habitants indigènes.

Les étrangers et les Européens, débarquant dans l’île, sont stupéfiés du peu de souci que prennent les créoles pour se préserver des piqûres de moustiques : et en préserver leurs hôtes.

Parmi les trois ou quatre hôtels de Fort-de-France,

un seul, tenu par un Européen possède des mousti-

quaires installées aux lits: un autre possède bien quelques moustiquaires, mais elles sont défectueuses et figurent pour la forme, car on peut être certain d'y trouver enfermés par la jeune négresse chargée du ménage, tous les moustiques qui ont sucé le sang

du voyageur précédent. Il faut prendre grand soin

le soir de faire la chasse aux moustiques car un seul survivant suffit pour rendre le sommeil impossible. De plus toutes ces maisons sont en bois, la literie

est quelconque et les punaises ne manquent pas.

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Il en est de même dans la plupart des maisons de Fort-de-France, pour ne pas dire dans toutes et de plus bien rares sont celles où l’on peut voir une moustiquaire au-dessus d’un lit.

Les indigènes interrogés déclarent qu'ils étouffent sous le tulle de la moustiquaire si léger qu'il soit, et considèrent d’un œil sceptique et amusé l’Européen qui leur énumère les maladies que peut inoculer le moustique : « Si l’on peut croire ? une si petite bête!»

Quelques-uns qui ont eu l’occasion de voyager en dehors de la colonie veulent bien convenir que dans les îles voisines, américaines et anglaises, on emploie plus volontiers les moustiquaires.

D’autres quoiqu’instruits au moins en apparence, déclarent nettement qu'ils n’ont jamais dormi sous de semblables appareils, et ne consentiraient jamais à s'en servir ; et bien rares sont ceux qui réellement prennent tous les soirs la précaution de déployer par-dessus leur lit la moustiquaire ou de la refermer soigneusement derrière eux en se couchant.

Nous n’oublierons jamais une nuit passée dans un des hôtels de Fort-de-France, où faute de place la patronne nous avait donné son propre lit en nous demandant de laisser un ami indigène coucher sur le canapé dans la même chambre. Toutes les portes et fenêtres étaient ouvertes, le temps chaud mais superbe, et l’ami nous blaguait de nous voir prendre beaucoup de précautions pour tendre au-dessus du lit notre moustiquaire de voyage. Rapidement couché nous entendions les moustiques bourdonner autour de la cage de tulle, et furieux sans doute de se voir

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frustrés d’uneproie nouvelle, ils finirent par se dédommager si copieusement sur nolre compagnon que toute la nuit il passa son temps à fumer des cigarettes pour les éloigner, et à se donner des claques en essayant de les atteindre.

Levé au jour et n’ayant guère dormi, il voulut bien convenir qu'une moustiquaire rendait tout de même quelques services, mais qu'une mauvaise nuit était bien vite passée ! et il nous assura que chez lui à la campagne il n’y avait pas de moustiques.

Douce illusion, et tout colonial habitant Ja campagne assure de même que « chez lui, il n’y a pas de

- moustiques », l’Européen invité à une partie de chasse fera bien de n’en rien croire et d’apporter toujours : avec lui sa moustiquaire de voyage : et ce en quelque endroit que ce soit dans toute l’étendue de la Martinique.

Nous nous souvenons aussi qu’étant un jour de passage dans le bourg du Lamentin à 20 kilomètres de Fort-de-France, un boutiquier nous déclarait que chez lui il n’y avait jamais de moustiques, alors que à ce moment précis, plusieurs étaient posés sur son cou et ses mains et que d’autres nous mettaient au supplice à travers le siège de la chaise cannée sur laquelle nous étions assis : d’autres nous piquaient le cou-de-pied profitant des petits espaces libres à travers les œillets des souliers. Et comme nous faisions remarquer à ce brave homme qu'il y avait tout de même de petites bêtes bien agaçantes, il voulut bien convenir, tout en se Passant d’un geste machinal la main sur le cou (qui devait bien le démanger),

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qu'il y avait en effet quelques « maringouins », terme local qui désigne en réalité des moustiques du genre, stegomya, et que nous ne croyons pas si inoffensifs qu’on veut bien le dire là-bas. Les stegomyas sont d’ailleurs très répandus dans tous les coins de l’île : plaine ou montagne.

Mais nous ne citerons pas d'autre exemple à propos de la campagne martiniquaise, car c’est partout la même chose : tous les bourgs, villages, hameaux, quelle que soit leur situation au nord ou au sud, dans la plaine ou dans la montagne, tous et jusqu'à la case la plus isolée, sont infestés de moustiques. Et les examens de sang pratiqués systématiquement chez les enfants des écoles sont toujours positifs.

Les indigènes dédaignent la fièvre jaune si meurtrière pour l'Européen et ne se soucient pas que chaque année, le paludisme fait chez eux des milliers de victimes. Nous ne citerons que pour mémoire la filariose si fréquente aussi.

Il n’y a pas un créole qui, interrogé avec soin, ne finisse par convenir qu’il a eu la « fièvre », et plusieurs fois ; et souvent il décrit parfaitement des accès caractéristiques.

Tous les enfants sans exception ‘ont une grosse rate ; et les petits voiles de tulle dont leurs mères les recouvrent parfois dans leurs berceaux, sont uniquement destinés à les préserver des atteintes des mouches pendant les heures de sieste.

Cette indifférence étonnante des créoles en général vis-à-vis des moustiques, fait qu’il sera très difficile de trouver une aide ou même un simple consentement de leur part, dans la lutte contre les

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moustiques et même pour l'assainissement général

de l’île : entreprise qui ést d’ailleurs à peine esquissée, et sommeille toujours à l’état de projets.

Les quelques réalisations ébauchées sont dans le genre de celle qui a consisté à couler du ciment dans la gueule des canons d’amarrage des quais du port, pour éviter que l’eau y stagne. Cependant des projets ont été votés : on a déclaré urgents l’assainissement de la ville et l’observation de quelques principes d'hygiène élémentaires.

On pensa tout d’abord à régulariser les rives de la rivière Madame, qui joue à Fort-de-France le rôie de grand égout. Le lit de cette rivière est encombré de vase, ses rives sont irrégulières et dés bancs de sable souillé ou de vase putride se forment de-ci de-là, entravant le courant déjà très lent; car la pente qui conduit à la mer, dans la baie de Fort-de-France est presque insensible (Canal Levassor).

Cette eau, noire, visqueuse, qui rappelle l’eau de certains ruisseaux dans les villes chinoises, dégage des odeurs épouvantables. Cela n’a rien de surprenant quand on a vu tous les détritus, immondices et excréments qui stagnent en îlots dont les uns suivent lentement le fil du courant, pendant que les autres vont s'échouer sur les rives.

Cette rivière reçoit en affluents : l’eau d’une sorte de canal venant de la partie haute de la ville (le quartier de la Levée), et ce canal est lui-même le collecteur des ruisseaux etcaniveaux des Terres-Sainville, le quartier populaire ; et pendant le parcours

en bordure de la ville : l’eau d’une partie des caniveaux et rigoles des rues de la ville.

A titre d'exemple nous ne citerons que ce fait : Nous avons vu, vers 8 heures du matin, arriver la corvée de nettoyage de la prison : des condamnés, marqués : T. P. portaient en brancards de grands baquets pleins d’excréments, ils les vidèrent au bord de la rivière. les rincèrent sommairement et repartirent en cortège à la prison.

L'eau coulait lentement et comme la rivière n’a guère que 12 ou 15 mètres de largeur avec une profondeur insignifiante : la surface sombre de l’eau se teinta immédiatement d’une immense nappe jaune verdâtre : l’aspect était repoussant et l’odeur infecte.

Fort-de-France en effet ne possède pas d’autre égout, car la ville est à peine à 0 m. 50 au-dessus de la mer et construite sur des terrains d’alluvions. L'évacuation des eaux souillées se faisait autrefois et se fait encore devant chaque maison dans le caniveau : les matières fécales prennent trop souvent le même chemir. |

Les maisons possédant une fosse d’aisance et des cabinets, sont en effet très rares : aussi une petite industrie s’est créée : celle des « videuses », qui passent dans chaque maison deux fois par jour en général, et vident dans un vaste récipient ce qu'on appelle dans le pays « les pots de chambre » ; puis chargent le grand récipient sur leur tête et continuent la tournée, pour enfin aller le vider au bord de la mer ou dans des endroits autorisés.

Elles vont isolées ou par groupes en processions

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nauséabondes : « Prends gade’ Msieu ! », c’est la « videuse de pot de chambre » qui passe. (Le véritable mot créole est « pott’ chamb’ caca » : il se passe de commentaires.)

Mais malgré la surveillance (?) des gardes-police et Le soir surtout, il y a souvent de la fraude, et les caniveaux et ruisseaux en pleine ville de Fort-de- France continuent à être souillés abondamment.

Ces faits étaient particulièrement dangereux jusqu’en 1917 : en effet les conduites amenant l’eau en ville passaient dans les rues sous les trottoirs et à part quelques dérivations allant dans un certain nombre de maisons particulières : il y avait tout simplement devant chaque maison, en contre-bas du trottoir, sur le bas-côté de la chaussée et tout près du ruisseau latéral une sorte de petit puisard carré, recouvert ou non d’une plaque de tôle ou de pierre, et au fond duquel un petit tuyau laissait l’eau sourdre à faible pression.

Ces puisards ayant 25 à 30 centimètres de côté, étaient profonds de 20 à 25 centimètres, et étaient pleins d’eau jusqu’au ras du sol de la chaussée quand la pression était suffisante l’eau débordait et allait dans le ruisseau à côté. |

C’est là que les maisons venaient s’approvisionner d’eau, pour la table, la cuisine et les besoins du ménage. Il est facile de penser à ce qui se produisait en cas de grande pluie, quand la chaussée ruisselait, les caniveaux débordaient, etc... ou en temps sec : quand la poussière venait former un voile sur l’eau !

Cela n’avait guère d'importance, un coup de cale-

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