‹ L'Énergétique et le Mécanisme: Au Point de Vue des Conditions de la Connaissance (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · Cf..H. Poincaré, Science el Hypothèse (passim · texte numérisé non relu

Cf..H. Poincaré, Science el Hypothèse (passim

6. — Or, c’est pour faire de la théorie un répertoire, et seulement un répertoire, que Rankine, Mach, Ostwald, Duhem, ont imaginé et perfectionné la théorie énergétique. Ils ont voulu, le créateur Rankine le dit d’une façon bien nette, éliminer toute hypothèse de la systématisation, être purement abstractifs, extraire du connu les .seules généralités qu’il autorise. Par cela même la physique théorique qu’ils construisaient ne pouvait aider à la découverte que d’une manière accidentelle et indirecte : par un heureux hasard.

La nature de la construction énergétique entrainait d'ailleurs celte conclusion, en bonne logique. La découverte dans les sciences physico-chimiques, est toujours le résultat d’une expérience. Une expérience est évidemment une suite de perceptions. Cette suite de perceptions ne se présente pas par une chance fortuite dans un laboratoire ou dans la nature. Il faut l'avoir préparée, y avoir « pensé longtemps ». Si on veut préciser cette «longue patience » on peut dire qu'il a fallu « imaginer beaucoup ». L'histoire d’une découverte est loujours un agencement d'images. Les idées n’ont de valeur qu'en tant qu'elles entraînent une multitude d'images. Ce qu'il y a dans l'esprit du physicien sur la voie de la découverte, c’est donc toujours la prévision d’une série de perceptions possibles. La découverte physique consiste à actualiser par l’expérience une

possibilité de perception. L'intuition sensible ou empirique, voilà une de ses conditions nécessaires.

Il résulte de là que l'hypothèse féconde dans le domaine physico-chimique est nécessairement une hypothèse imaginable, une hypothèse construite en termes de perception, en langage sensible. Une hypothèse dont les termes ne se représentent pas d'une façon concrète n'aura aucune vertu inventive. Elle sera comme ces poèmes romantiques d'un symbolisme si abstrait qu’ils ne peuvent ni émouvoir, ni inspirer. La théorie physique purement conceptuelle a des chances d'être inféconde. Excellent moyen descriptif pour résumer ce que nous savons, elle perd de cette excellence dès qu'il s'agit de pénétrer plus avant dans la connaissance de la nature. Et c'est peutêtre pour avoir cru que toute la science physique se réduisait à la conception théorique des énercétistes, ou était du même ordre qu’elle, qu’on a pu proclamer avec une apparente logique la faillite de la science. Une critique mieux informée en matière scientifique aurait vu que les énergétistes ne réduisaient pas toute la science à la théorie, et séparaient à cause de la stérililé plus ou moins apercue de celle-ci, le domaine de la découverte et de l'expérience du domaine de l’exposition systématique.

I n'en reste pas moins alors, du point de vue

des conditions de la connaissance, qu'il ÿ a certainement un danger à séparer le domaine théorique du domaine de la recherche. L'attitude la plus simple, la plus normale, semble plutôt consister, toujours du même point de vue, à suborder étroitement le domaine théorique au domaine de la recherche, et à poursuivre, même dans l’exposition systématique, dans ces sortes de revues générales que forment les théories, l’augmentation du capital antérieur. Ainsi ne sera-t-on point exposé à faire naître l'illusion d’une faillite prochaine.

C'est précisément ce que réalise le mécanisme.

Il offre en même temps qu'un procédé de systématisation, un procédé de découverte; car sa systématisation tout en essayant de correspondre aux expériences actuelles, et de les intégrer dans une construction logique dans une synthèse démonstrative, s’efforce également de prévoir les résultats possibles des expériences futures. N'y a-t-il pas là une condition de santé psychologique pour la théorie physico-chimique ? La science ne doit-elle pas, plus encore que sur le passé et le présent, toujours tourner ses regards sur l'avenir ?

En résumé, la construction énergétique, en mettant les choses au mieux, n’envisage que nos perceptions actuelles ; le mécanisme anticipant

par ses hypothèses sur nos connaissances, essaye d'envisager encore des perceptions possibles. Or, l'univers n'est pas seulement composé des perceptions actuelles ; il l’est encore des perceptions possibles ; il est une possibilité de perceptions. EL la physique a pour but de rendre actuelles toutes les perceptions possibles, si elle veut nous faire connaître l’univers. La théorie physique, tout en nous offrant le tableau ordonné des perceptions actuelles, doit aussi compter avec les perceptions possibles, et même doit surtout chercher les moyens de faire passer ce possible à l’acte. Je veux bien que la physique ne. doive ni altérer, ni dépasser l’expérience. Mais pour ne pas altérer l'expérience, il ne faut pas arbitrairement la restreindre à l'expérience acquise jusqu'ici. Et ce n’est pas dépasser l’expérience, que faire une part à la prévision et à l'expérience de demain.

On arriverait même, sans forcer dialectiquement, je crois, les conclusions de la discussion, à montrer que, de l’énergétique et du mécanisme, c’est, malgré ses hypothèses et ses anticipations sur les perceptions virtuelles, le mécanisme qui reste le plus constamment et le plus étroitement fidèle à l'expérience. Qu'on se rappelle simplement l’absence voulue de représentabilité, de figuration empirique, l'idéologie abstraite qui caractérise la construction énergétique. Qu’on se

rappelle qu'elle n’est saisissable, de l'aveu de ses défenseurs, que pour des esprits abstraits, qu’elle vise, non à être imaginée, mais seulement à être intelligible. Et au point de vue psychologique, on peut voir combien elle est loin, et combien elle tend à s'éloigner de l'intuition empirique, fondement de la recherche physique. Qu'on se souvienne en particulier de ces termes auxquels il est impossible d'assigner un sens concret, un sens physique, et qui ne s’introduisent arbitrairement dans la formule que pour corriger la distance qu'il y a entre les données numériques fournies par les instruments de mesure et les nombres que calcule la théorie. Si un mode d'exposition de ce genre peut avoir quelque effet sur la recherche, ce ne peut-être que pour l'égarer si on revêtait d’un sens physique cette correction : car, ou bien cette correction cache une méprise fondamentale dans le terme qu'elle corrige, une inadaptation complète de ce terme aux phénomènes qu'il veut représenter, ou bien elle cache une multiplicité de phénomènes influant en des sens différents. Dans les deux cas la forme théorique telle que la conçoit l'énergétique ne donnera aucune indication sur les relations naturelles des phénomènes, et ne nous fera pas avancer d’un pas dans la connaissance de la nature.

C’est d’ailleurs ce que pensent des praticiens comme Van CHoff, bien qu'il incline lui-même vers

l’'énergétique comme forme d'exposition, parce qu'elle exclut l'hypothèse, des physiciens critiques de la physique comme P. de Heen.

« Comme tout phénomène, équilibre chimique peut être considéré de deux points de vue différents, et les deux conceptions qui en résultent et se complètent mutuellement, peuvent être distinguées par les noms de {hermo-dynamique et de moléculaire ou atomique.

« D'une part, on peut n’étudier l'équilibre chimique qu'au point de vue extérieur, sans se préoccuper du mécanisme qui en est la cause.

Considérons par exemple, la décomposition du sulfhydrate d’'ammonium.

AZHSS — Az + HS,

décomposition qui s'arrête, comme on sait, lorsque les produits gazeux de la dissociation en présence du solide non décomposé ont acquis une certaine tension maxima. On ne voit dans cette décomposition que la formation d’une vapeur, jusqu'à une limite déterminée, aux dépens d’un solide de même composition. La pression, le volume, la température, l’état d’agrégation, la composition sont les seuls facteurs, tous déterminables par l'expérience dont on se contente. L'analogie avec le phénomène purement physique de la vaporisation est manifeste, et la liaison se fait sur le terrain de la thermodynamique,

dont les principes s'appliquent aux deux cas.

« On peut pousser l'étude plus loin par la considération du mécanisme mis en jeu, ce qui est surtout d’une grande importance dans l'équilibre chimique. Déjà l’état de repos qui caractérise un liquide volatil dont la vapeur a atteint sa tension maxima n'est qu'apparent, et résulte d'une condensation et d’une vaporisation équivalente et simultanée ; il en est de même, à plus forte raison, pour le sulfhydrate d'ammonium, où la vaporisation provient d'une décomposition en acide sulfhydrique et ammoniaque. Cette notion acquiert une importance pratique lorsqu'il s'agit de l'influence que peut avoir sur l'état d'équilibre un excès de l’un des composants, l'ammoniaque, par exemple, Ainsi le 2 problème fondamental a pour but d'obtenir une connaissance plus complète des mélanges homogènes et des principes d'équilibre!. »

L'introduction d’une hypothèse relative à une constitution de la matière « peut-être considérée, en dehors de sa réalité, comme un moyen didactique puissant. Toute la série des phénomènes se trouvant rattachée à une même cause et en découlant à titre de conséquence nécessaire, le lecteur peut prévoir par lui-même les faits qui vont s’observer, Mais indépendamment de cette

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