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Le concept d’après la psychologie contemporaine est

un substitut de l'expérience. — 2. La théorie physique, énergétique, simple assemblage de concepts, n’est qu’un résumé de l’expérience. — 3. Aussi la physique théo-

rique énergétique est-elle séparable de la physique expérimentale. Elle n’est qu'un mode d'exposition de l’acquis. — 4. Ce rôle est bien du reste l'un des rôles essentiels de la théorie physique. — 5. Mais il n'est pas le seul. La théorie doit servir encore à la découverte. — 6. Supériorité du mécanisme à ce point de vue. — 7. Conclusion.

1. — Les résultats que l’on peut atteindre à l’aide de la méthode abstractive sont, dès lors, d’un point de vue purement psychologique, assez aisés à circonscrire.

Si, comme l’a dit Kant, toute connaissance commence avec l'expérience, si tout concept repose sur une substructure sensible, le concept ne peut être qu’un résumé de connaissances ; il

ne peut être un procédé d'acquisition, un moyen

LES LIMITES DE L'ÉNERGÉTISME Fo

d'invention et de découvertes. La psychologie, en distinguant toujours l'imagination de la conception, réservait l'invention et la découverte comme une propriété spéciale de l'imagination. L'activité créatrice de l’esprit s’opposait ainsi à son activité rationnelle, l’une allant de l'avant, ajoutant sans cesse, au milieu des hypothèses, des aventures, des risques, des illusions, des erreurs, à notre connaissance, l’autre ordonnant, réglant ce qui paraissait définitif. Mais la psychologie moderne, en effaçant, dans son sentiment profond de la vie réelle de l'esprit et de sa continuité organique, les distinctions abstraites et les oppositions arbitraires, en liant intimement limage et le concept, l'imagination qui crée, et la raison qui harmonise, a peut-être encore rendu plus nette la nécessité de l’image dans l’invention, en même temps que la nécessité parallèle des concepts régulateurs, discipline de l’invention. Et c'est vraiment une théorie unanime de la psychologie contemporaine que le concept est un résumé de connaissances, ou, selon le mot heureux de Taine, un substitut. Il n’a de valeur, comme le papier-monnaie, que par les expériences qu'il recouvre. C’est un abréviateur utile et ce n’est que cela. Par conséquent envisager une systématisation conceptuelle, formelle, de nos connaissances scientifiques, c’est, de parti pris, borner la théorie scientifique au rôle d’abré-

viateur utile, de résumé de connaissances déjà acquises. C’est lui fermer tout le champ de linvention et de la découverte; c’est considérer qu'elle ne sera d’aucune aide, d'aucune valeur pour faire progresser la science. La théorie n'est plus un moyen d'investigation. C'est une table des matières.

2. — C’est d’ailleurs ce que proclament la plupart des énergétistes. Pour Mach, le but dernier de la science n'est-il pas l’économie de la pensée? Ramasser nos connaissances de la façon la plus maniable, les condenser dans la construction la plus sobre, voilà à quoi doit viser avant tout la physique formelle. Or, la physique formelle est la forme définitive que doit atteindre la physique. si bien que la fin de la science est tout entière dans la description la plus condensée des phénomènes. Rankine, s’il ne formule pas d’une façon aussi explicite que Mach le principe d'économie de la pensée, n'en cherche pas moins une forme théorique qui soit le simple développement des acquisitions que la science considère comme définitives. La physique théorique ne cherche qu'à disposer, — toujours de la façon la plus utile et la plus simple, — les matériaux que lui fournit la physique expérimentale. Mais là s’arrête sa tâche. Elle ne se soucie nullement d'ajouter à ces matériaux. Les progrès de la physique ne l'intéressent pas. Elle les constate et c’est tout. Elle

ne crée pas, elle construit. Elle dispose pour le mettre à notre portée, ce qui a été trouvé par ailleurs. La théorie n’est pas hypothétique; elle ne pousse pas l'imagination dans des voies nouvelles, à l’aventure peut-être, mais aussi à la découverte. Elle est simplement abstractive. Elle extrait des découvertes déjà faites un moyen harmonieux de les organiser.

Et Ostwald ou Duhem ne diront pas autre chose. La théorie est essentiellement une formule descriptive. Repérer les phénomènes, les observations empiriques, par un système de symboles facile à manier, qui groupe toutes les lois naturelles. voilà le but de la théorie physicochimique. La théorie concerne donc seulement les lois naturelles que nous connaissons déjà, les observations que nous avons déjà faites,les phénomènes que nous avons déjà étudiés, et les résultats d'expérience, considérés comme définitifs. Jamais la théorie n’est proposée comme moyen de découverte. Elle doit faire en sorte que les résultats des calculs qu'elle permet, coïncident avec les résultats de l'expérience; mais en eux-mêmes ces calculs peuvent être tels ou tels, pourvu que leurs résultats, qui seuls importent, soient bien ceux que l’on cherche. La théorie peut, à la rigueur, être elle-même telle ou telle ; l'arbitraire peut avoir régné dans sa construction. Tout cela montre bien que la théorie n’a jamais la préten-

tion de servir à la découverte des lois nouvelles, à l'étude des phénomènes non encore étudiés. Le voudrait-elle qu’elle ne le pourrait pas. Elle est naturellement stérile. La théorie est une traduction à l’usage de l’esprit, des résultats de l’expérience. Limitée à traduire, elle ne servira jamais à une découverte originale. Comme le démiurge des conceptions grecques, la théorie énergétique organise mais ne crée pas.

3. — Aussi le domaine de la physique finit-1l par se diviser en deux parties bien distinctes : la physique expérimentale et la physique théorique ou physique mathémathique. Cette scission est encore admise plus ou moins explicitement par tous les énergétistes. L'analyse du développement de la physique par Mach, place, à côté d'une physique inductive et déductive qui se meut dans le cercle de l'expérience, une physique formelle qui en systématise mathématiquement les résultats. Ce qui accentue chez ce théoricien l'isolement des deux physiques, c’est précisément que la phase déductive d’une étude physique est cette phase où les hypothèses systémaüsatrices sont encore les hypothèses inventives, où les théories imaginées (ce sont toujours des théories mécanistes) servent à la découverte. Elle se développe parallèlement à la physique inductive, tant que la science cherche à étendre son patrimoine et va encore à l'aventure dans

l'inconnu des lois naturelles. Mais dès que par les hypothèses, parfois les plus bizarres, (peu importe les moyens employés, s'ils ne sont que des moyens) on est arrivé à formuler les lois des phénomènes, la tâche objective de la science est achevée ; on connait de la nature ce qu’on peut en connaître dans le cercle que l’on s'était proposé d'étudier. Et alors, pour ce cercle, commence la période où le savant n’a plus qu'à chercher à systématiser de la façon la plus maniable pour l'esprit, et pour les nécessités techniques, les résultats acquis. Le moyen le plus rapide de calculer les résultats que l'expérience fournirait dans le laboratoire, partant le moyen le plus rapide de prévoir, sous telles conditions données, les phénomènes naturels, leurs transformations successives, leur marche et leurs effets, voilà la théorie physique. La physique mathématique n’a point d'autre but.

Ostwald et Helm partagent absolument cette conception : la théorie physique est le but et le terme de la science physique; elle est une description au moyen du symbolisme mathématique, un repérage des phénomènes physiques. Elle est pour le savant ce que les points et les lignes marquées sur un canevas sont pour un ouvrier d'art. Le modèle, sorti de l’imagination inventive de l'artiste, est ici la recherche expérimentale du laboratoire.

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Duhem pense à son tour que la théorie est un dispositif créé arbitrairement et librement par l'esprit, comme les combinaisons de concepts dans la logique formelle, de nombre dans l’arithmétique, de lignes dans la géométrie. Elle ne peut donc rien avoir de commun avec la physique expérimentale, sinon les résultats qu'elle doit permettre de calculer tels que l'expérience autorise à les prévoir. Elle est un instrument forgé par nous pour manier la matière que fournit la physique expérimentale ; mais un instrument qui n'a de commun avec l'œuvre que l'utilité qu'il offre pour l’accomplir. L'arbitraire de la théorie physique ne se comprendrait pas autrement : la connaissance d’un objet ne peut être arbitraire, elle est, au moins partiellement, imposée par la nature de l’objet. La physique théorique est à la physique objective ce que la logique formelle est à un ensemble de faits.

L'énergétique conduit donc à séparer absolument l'exposition de la vérité, et les moyens employés pour l’exposer, de la découverte de la vérité et des moyens employés pour la découvrir. Elle creuse un fossé profond entre l'expérience et la théorie. Le seul pont qui les réunisse, c’est l'obligation à laquelle est assujettie la théorie, de permettre de calculer assez exactement les résultats de l'expérience. Mais en elle-même la théorie est indépendante de l’expérience, puisqu'elle n’a

par elle-même aucune vertu inventive, aucune capacité de découverte. Son rôle en définitive est d'économiser notre travail intellectuel, dans le rappel des connaissances que nous avons déjà, par ailleurs. C’est un aide-mémoire.

4. — Il est certain que la théorie physico-chimique a toujours eu depuis la Renaissance ce rôle économique. Et en ce sens ce que Mach a appelé le principe d'économie de la pensée est vraiment un principe directeur de la connaissance scientifique. Principe dérivé d’ailleurs :il n’est, si l’on y prend garde, que la conséquence de la méthode déductive, c'est-à-dire du principe d'identité transformé lorsqu'il est appliqué au raisonnement démonstratif en principe d'identification. La forme la plus économique sous laquelle on puisse présenter un ensemble de connaissances, est évidemment une forme systématique ; car les liaisons du système facilitent puissamment le rappel, le maniement et l'utilisation de ses éléments. Et de toutes les formes systématiques, une forme déductive dans laquelle la démonstration mathématique effectue toutes les liaisons du système est assurément à son tour la plus économique ; car elle dérive de proche en proche les phénomènes les uns des autres.

Une formule mathématique est toujours une formule de dérivation : je n'ose pas dire de réduction, ce qui serait peut-être l'idéal de l’éco-

nomie de la pensée; mais cette réduction des phénomènes les uns aux autres est formellement proscrite par l’énergétique et n'existe que dans le mécanisme. Or, le nerf de la dérivation et de la déduction, et ce qui la rend économique, c'est certainement le principe d'identité, et son application continuelle. Le principe d'économie de la pensée est done, en tant que principe directeur de la connaissance scientifique, beaucoup moins nouveau qu'il n'en a l'air. Le mot est nouveau et a ajouté d’ailleurs à la chose une précision et une limitation bien intéressantes. Mais la chose, à la considérer d'une façon très générale, est très ancienne, car le principe d'identité est la première loi que la philosophie grecque ait nettement dégagée des démarches de la pensée théorétique, Aussi est-il incontestable que la théorie physique, comme toute théorie, comme toute science, comme toute connaissance, esterâce à la synthèse qu'elle recouvre et à la possibilité de déduction qu'elle cache, une économie de pensée. Et à ce point de vue la théorie mécaniste, c’est-à-dire la théorie physique, depuis la Renaissance n’a aucun désavantage vis-à-vis de la théorie énergétique.

5. — Mais pour être une économie de la pensée, et pour l'avoir toujours été, notamment depuis le xvi® siècle, la théorie physique ne doit-elle être que cela, et n'avoir d'autre propriété ou d’autre

utilité ? La plupart dés savants ne sont pas de cet avis. Ils prétendent que la théorie est avant tout un instrument de découverte ? Une conception de la théorie physique, assez fréquemment exposée à notre époque, ne fait-elle pas de cette théorie un élément de travail, dont l'objectivité, la conformité aux phénomènes naturels importent peu, pourvu qu'il suggère des vues nouvelles et qu'il pousse toujours plus loin nos investigations. Si cela est vrai, ce qu'il y a de plus important dans la théorie, ce serait moins sa valeur systématisatrice, sa vertu d'exposition de la vérité, que sa valeur créatrice, sa vertu d'invention. La théorie, œuvre de l'imagination, devrait toujours chercher à devancer sur le chemin de l'hypothèse, Le raisonnement rigoureux et précis, ouvrir des aperçus nouveaux, féconds en erreurs sans doute, mais aussi féconds en vérités, puisque c’est toujours au milieu d'erreurs sans nombre que l’on s’est approché de la vérité.

Historiquement au reste, tels nous apparaissent bien le rôle, et l'utilité essentielle des théories physiques. Toutes les grandes découvertes ont été faites, non à l’aide d'expériences pour voir, mais d'expériences dirigées par de grandes théories. Ces expériences ont été la plupart du temps subordonnées étroitement à la théorie. Et même la théorie a prévu quelques-uns des résultats les plus féconds de l'expérience. Ce n’est pas un des

moindres titres du mécanisme que l’immense quantité d'expériences qu'il a provoquées, et l’ample moisson de résultats qu’elles ont fournie. Chaque pas en avant, dans la science a été précédé d’un progrès dans les théories mécanistes. Et les expériences qui forment le contenu de la physique expérimentale sont toutes historiquement des expériences de vérification, et de vérification d’une hypothèse mécaniste. Toutes les découvertes de l'optique ont été subordonnées à deux théories mécanistes, la théorie de l'émission et celle de l’ondulation, et à leur rivalité. Faut-il rappeler que la théorie de Maxwell a provoqué les expériences de Hertz et de Zeemann, et que ces expériences sont en somme des vérifications de la théorie de Maxwell ?

Aussi n'est-il pas étonnant que les savants qui ont analysé logiquement les conditions de la science expérimentale aient énoncé comme une des plus importantes la nécessité de hypothèse théorique. L'idée préconçue de Claude Bernard, la . suggestion del’imagination, dansl'induction, sont devenues des lieux communs de la logique inductive contemporaine.

À un point de vue moins banal et plus approfondi, H. Poincaré a montré combien la physique théorique tenait étroitement à la physique expérimentale — jusqu'à en être une simple promotion — et comment les principes ou les grandes

hypothèses n'avaient à son avis de raison d’être que leur fécondité sur le terrain expérimental, Là est le véritable critère de leur validité, le titre imprescriptible de leur légitimité. Un principe, une théorie (car tout principe entraîne une théorie, et toute théorie postule des principes) ne sont admissibles qu’autant qu'ils suggèrent des expériences nouvelles, et que ces expériences apportent des résultats nouveaux. Aïnsi la physique théorique sort de la physique expérimentale et y ramène {, Ou, plus exactement, il n’y a lieu de les distinguer l’une et l’autre que par abstraction. Elles sont deux moments inévitables, ou deux phases inséparables de la même méthode. La théorie, au fond, c'est la part de l’esprit dans la science, c’est l’activité créatrice, surtout lorsque théorie et hypothèse sont presque termes synonymes; et qui songerait aujourd’hui à supprimer la part de l'esprit dans la physique ? Qui parlerait encore de l’empirisme absolu que l’on a voulu attribuer à certains savants, à Newton et à Magendi, par exemple, et bien à tort : car un savant peut-il avoir la prétention de supprimer la recherche, donc les créations de l'esprit et de l'imagination ? Aujourd’hui, plus que jamais, l’hypothèse est partie intégrante de la méthode expérimentale.

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