‹ L'Énergétique et le Mécanisme: Au Point de Vue des Conditions de la Connaissance (volume 2)Chapitre 16 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LA DÉDUCTION ET L’'INDUCTiON AU POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE

1. La déduction considérée comme essentiellement distincte de l'induction. —-2. Pour élucider le problème de la déduction scientifique, recours à l'analyse de la déduction mathématique par la philosophie moderne. — 3. La déduction scientifique (par opposition à la déduction formelle), procède par synthèses successives. Historique : a). Descartes ; b) Kant. — 4. Comment on peut concevoir aujourd'hui le procédé psychologique de la synthèse déductive (fusion du principe d'identité et de l'intuition sensible). — 5. L'intuition est donc nécessaire à la déduction scientifique ; celle-ci ne peut être formelle ni arbitraire ; un support intuitif a, dans la théorie, une très haute importance.

1, — 11 semble d’ailleurs que, chez certains énergétistes, la conception de la théorie comme forme d'exposition, et uniquement comme forme d'exposition, procède d’une conception logique et psychologique (toute conception logique ne repose-t-elle pas sur une conception psychologique ?) très accréditée depuis trois siècles par logiciens et psychologues, au sujet des formes du raisonnement.

Cette conception consiste essentiellement à considérer que le raisonnement déductif est distinct dans son essence du raisonnement inductif, qu'il va du général au particulier, et qu’il est incapable de nous apprendre quoi que ce soit que nous ignorions. On assimile la déduction mathématique à la déduction formelle, au syllogisme, et on considère que la science, sous sa forme théorique, doit procéder d’après une marche comparable à la marche dialectique et syllogistique, avec cette réserve que les concepts qualitatifs y sont remplacés par des notions quantitatives.

Les expressions mêmes que les énergétistes emploient pour qualifier cette théorie ne sontelles pas symptomatiques ? Théorie abstractive, dit Rankine, théorie formelle, dit Mach; et Duhem : Pour construire la théorie, le physicien n’a à se soucier que d'une chose : ses. raisonnements sont-ils conformes au principe d'identité, c'est-à-dire à la loi de la logique formelle. Cette manière de voir conduit d'elle-même à considérer la théorie surtout comme une forme d'exposition, ainsi que Descartes ou Bacon considéraient le syllogisme.

2, — II semble bien pourtant que la critique des Cartésiens, d'abord, de Kant et des néo-criticistes, ensuite, enfin des partisans modernes de la contingence des lois de la nature, est, sur ce point décisive. Une théorie purement formelle serait

une pure tautologie. Elle ne serait même pas une forme de connaissance ; la science, même quand elle se borne à exposer les vérités découvertes doit donc être autre chose que cela, à moins de n'être plus science. Tous les arguments sous lesquels la philosophie de la Renaissance a accablé la scolastique se retourneraient contre la déduction mathématique. La plupart des savants qui ont critiqué la méthode scientifique arrivent aux mêmes conclusions. Si un raisonnement se développe uniquement en vertu du principe d'identité, nous ne retrouverons rien dans sa conclusion qui n'ait été dans ses prémisses. Ce sera une pure tautologie, un cercle. On est donc fondé à considérer toute déduction formelle comme un simple artifice d'exposition, et un mécaniste reprocherait à bon droit à un tel artifice d'exposition de n'être qu'une table des matières où l’on renverse arbitrairement l'ordre dans lequel la nature s’est fait connaître à notre esprit : classification très artificielle. Est-il besoin de faire remarquer que tout ce qui a été dit jusqu'ici de l’'énergétique, et contre elle, coïncide exactement avec les critiques adressées par les savants de la Renaissance à la déduction syllogistique ?

Comment philosophes et savants de la Renaissance, comment Kant et tous ceux qui se rattachent à lui sur ce point conçoivent-ils, par opposition à la déduction formelle ou syllogistique,

la déduction mathématique? Cette conception aidera à élucider la nature de la déduction seientifique en général. On peut je pense, résumer, dans ce qu'elles ont de commun, leurs idées maitresses, en empruntant à Kant sa distinction des jugements synthétiques et des jugements analytiques. La déduction scientifique est synthétique etnon analytique. Si au cours des démonstrations, il intervient des jugements analytiques, elle est, en tout cas, partiellement synthétique, car elle fait appel, sinon dans toutes ses propositions, au moins dans ses prémisses, à des jugements synthétiques. Et sa vertu scientifique, la capacité de savoir virtuel que contient toute théorie déductive vient de cet appel répété, sinon constant, à des jugements de ce genre. Or, qu’on le prenne comme on voudra, un jugement synthétique comporte toujours un appel à l'intuition.

Pour les empiriques qui se rattachent de plus ou moins près à Bacon, il est à peine besoin de le prouver. L'intuition empirique seule peut justifier une proposition qui nous fait savoir quelque chose. En dehors de l'intuition empirique, il n'y a qu'idoles menteuses auxquelles l'imagination seule peut rendre un culte, lorsque la raison ne contrôle plus ses démarches. Des mots ou des erreurs, voilà ce dont l'esprit humain est capable, dès que l'expérience rigoureuse ne soutient plus sa faiblesse. Descartes eut une autre ambition. Il

voulut fonder en raison ce que l'empirisme ne peut assurer qu’en fait; il voulut démontrer ce dont l'expérience ne peut que nous convaincre. Au comment des choses, il voulut ajouter le pourquoi. Les mathématiques, par leurs longues chaînes de raisons qui s'expliquent les unes les autres, ne lui montraient-elles pas la voie? Aussi, étonné que sur des fondements si solides on n’ait encore rien bâti qui nous fasse pénétrer la connaissance de l'univers, il entreprit une physique mathématique, une explication démonstrative de ‘la nature, la longue chaîne des raisons dès choses. Si le raisonnement rigoureux tel que l'École l'enseigne est incapable de faire sortir une connaissance d'une autre, si, tout au plus, il peut expli- : citer uneconnaissance, peut-être la mathématique sera-t-elle plus féconde. Le raisonnement, en effet, n’est qu'une démarche de l'esprit. Cette démarche peut bien nous amener à des points de vue nouveaux, mais encore faut-il qu’on regarde en cours de route, qu’on voie. Or, nous verrons à l’aide de notre raison elle-même, considérée comme faculté de connaissance. Elle nous révèlera les vérités premières. L'esprit les porte en lui et les découvre au contact des choses, grâce à l'intuition intellectuelle, comme la virtualité passe à l’être grâce au mouvement, dans la physique scolastique. Ainsi le raisonnement n’est rien que la façon dont la raison articule et déve-

loppe les notions qu'elle enferme, et ce sont ces notions, matière de la connaissance, qui en constituent aussi le contenu réel. L'erreur de la scolastique fut de croire à la vertu du seul raisonnement, et, par suite, à la vertu des idées générales : seuls éléments du raisonnement : un système d'idées générales dont on développe toutes les conséquences par syllogisme, voilà la science pour l'École; pour Descartes c'est un néant, En effet l'idée générale n’a pas plus de rapports avec l'existence que le raisonnement lui-même, elle n'est qu'un rouage du mécanisme, un artifice dans cette technique artificielle. Rien dans la nature ne correspond à la généralité; de même que le syllogisme est une forme d’exposition, l’idée générale est une forme de notation; les concepts sont les étiquettes de ce répertoire déductif. En eux-mêmes et par eux-mêmes ils ne sont rien. A quelle condition deviendront-ils quelque chose ? à quelle condition le raisonnement vaudra-t-il lui:mème quelque chose? à quelle condition la science aura-t-elle la rigueur de la logique formelle et enseignera-t-elle quelque chose? les trois questions n’en font qu’une, et la solution est une : à condition qu'au concept s’ajoute une intuition, qu'il recouvre une réalité, une existence. Alors le raisonnement ne sera plus une forme vide ; il correspondra aux relations véritables des choses, et la science sera, non le déve-

loppement d'idées arbitraires, l'énoncé du possible, mais l'explication de ce qui est. La découverte profonde de Descartes dans la méthode, ce qui fait. l'originalité de cette méthode, et sa fécondité, c’est qu'il a vu qu’on ne pouvait rien connaître d’une façon purement analytique, et que tout ce qu'on pouvait connaître devait nécessairement être connu synthétiquement, c’està-dire à l’aide de l'intuition, de quelque chose qui n’est pas créé par l'esprit, qui s'impose à lui du dehors. Peu importe, pour le sujet que je traite ici, que ce quelque chose s'impose directement à l'esprit, à priori, c’est-à-dire en dehors des sens, ou à posteriori, c'est-à-dire par l'intermédiaire des sens ; ceci est une autre question. Il faut et il suffit, pour caractériser la méthode moderne, qu'on pose nécessairement en face de l’esprit quelque chose, et que ce quelque chose résiste à l'esprit, ne soit pas créé par lui comme la généralité abstractive du concept de la scolastique. Il faut et il suffit qu’on pose un être, ou des êtres, c’est-à-dire une existence ou des existences particulières, qui ne soient pas des formules, mais qui aient un ensemble de propriétés rigides. Au fond, malgré toute la différence des termes et même des idées, le fondement du discours de la méthode, et de son opposition à la méthode de la scolastique, est cetteidée émise par Berthelotpour caractériser la science positive : « Le monde ne

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saurait être deviné ». Et cette idée c’est la pensée même de la Renaissance scientifique. Des existences particulières révélées directement à nous, par la faculté de connaissance que Descartes attribue en propre à la raison, et qu’on attribuera ensuite en général à la perception sensible!, voilà les prémisses fournies à la déduction mathématique, et qui la rendaient si solide. De pareilles prémisses vont être fournies, par une extension immédiate, à la déduction scientifique,-en particulier à la déduction physique. Et point n’est besoin de chercher longtemps de pareilles prémisses. Elles sont pour Descartes absolument identiques à celles des mathématiques; en continuant la construction élevée par les mathématiciens on arrivera à la physique elle-même. L’étendue, voilà quel était l'être, l’objet rationnel, dont l’intuition permettait les synthèses qui soutiennent l'esprit dans le raisonnement mathématique, et font que ce raisonnement n’est ni une tautologie, ni un cercle. Ge sont les propriétés de cet être, aperçues par l'esprit dans une vision singulière, qui donnent au raisonnement sa vertu didactique. Et qu’on ne s’y trompe pas : l'étendue, pour Descartes, ce n'est pas une qualité générale, une qualité qu'on retrouve dans tous les êtres, et

1. Kant lui-même, pour qui le jugement synthétique «& priori est une forme vide, un néant, sans l'expérience.

qu'on en extrait par une propriété mystérieuse de l'esprit. Les qualités n'existent que par rapport à un être ; en elles-mêmes, elles ne sauraient prétendre à l’existence : ce sont de pures possibilités, de pures contingences, mirage illusoire de notre sensibilité particulière. Connaître une qualité ou ne rien connaître est identique, car une qualité ne se connaît que lorsqu'elle est rapportée à l'être dont elle est la surface : c’est un comment dont il faut chercher le pourquoi. L’étendue est précisément le support de toutes les qualités ; c’est une position, une existence, un être réel, vivant, efficace, substantiel. Une qualité est toujours occulte, car l'esprit se borne à la constater sans saisir sa raison d’être, tant qu'il ne connaît pas ce qu'elle qualifie. Une qualité séparée de la chose qualifiée, c'est un mystère aussi incompréhensible que celui d'une masse pesante se tenant en équilibre dans le vide‘. Une qualité ne peut être que la propriété d’un être, et ce qui faitla connaissance et la science, c’est l’aperception, l'intuition de cet être, raison dernière de ses apparences qualitatives.

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