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voyons, bien mieux, nous voyons, l’un des termes étant donné, toutes les variations de l’autre.
La grande vertu de la déduction est donc de nous faire comprendre ce que l’induction nous faisait seulement formuler. Il n’y a pas entre elles d'autre différence. Car les relations établies restent les mêmes, et l'expérience est toujours l’ultima ratio qui légitime le raisonnement. Seulement, dans un cas, l'expérience se présente comme une affirmation isolée qui s'impose sans laisser apercevoir sa raison d'être. Dans l’autre cas, les expériences se relient entre elles, et montrent par là même leur raison d’être : le principe des successions nécessaires cède la place à une forme intuitive du principe d’identité 1.
Aussi ne paraît-il pas exact de dire que l'induction généralise, tandis que la déduction particularise, du moins la déduction scientifique ? Elles se trouvent toutes les deux, établir des généralisations successives. Il ne paraît pas exact non plus de dire que l’une procède de l'expérience, et que l’autre procède rationnellement, puisqu'il y a toujours, dans le domaine des sciences physiques, intervention nécessaire de l'intuition
1. Voir les analogies entre l'induction et la déduction : Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, 1r° partie, in fine. Le point de vue est d'ailleurs très différent de celui auquel je me place ici.
expérimentale !, de même que, dans le domaine mathématique, intervention nécessaire de l’intuition de l’objet des mathématiques, quelle que soit sa nature, ainsi que Kant parait bien s'être efforcé de l’établir.
La seule différence qui résiste à tout effort d’assimilation entre ces deux procédés du raisonnement, c'est que l'induction généralise sur la foi de l’expérience, sans- comprendre la raison qui légitime et fonde cette généralisation, tandis que la déduction généralise, sur la foi de l'expérience, en mettant en évidence la raison de cette généralisation : parce que l'expérience (encore l’expérience et toujours l’expérience) a permis d’assimiler les résultats d’autres expériences, jusquelà sans rapports apparents.
Certes, la déduction est l'instrument nécessaire de l’application d’un principe général à un cas ‘particulier; car comment comprendre qu'on induise une conséquence partielle, à partir d’une loi générale: on opérerait alors, au sens où nous prenons le mot, une déduction, puisque les deux propositions seraient d’elles-mêmes liées, l'une rendant compte de l’autre. Aussi, quand on applique une loi générale à un cas particulier, et
1. Voir Berthelot, Réponse à Renan (in Dialoques philosophiques) sur la nécessité de l'expérience dans les parties rationnelles des sciences physico-chimiques ; le début de la lettre surtout.
que l’on demande à l'expérience de vérifier la prévision qu’autorise cette application, on réalise le type même du raisonnement déductif. C’est cela, je crois, qui, joint à la nature et au rôle de la déduction scolastique et formelle, a répandu cette croyance, devenue presque axiomatique : la déduction va du général au particulier, tandis que l'induction va du particulier au général. Et c’est encore cela qui a pu faire dire que la déduction scientifique se passe de Pexpérience, se déroule à priori. La déduction, lorsqu'elle particularise, considère, en effet, que la majeure est acquise ; et alors a priori la conclusion en résulte. Dans ce cas, pour que la déduction soit valable, il suffit que les règles du raisonnement soient respectées.
5. — Il ressort de là cette conclusion, que la déduction, dans les sciences, n’est pas un simple procédé de svstématisation chargé de classer arbitrairement et commodément des connaissances fournies par des procédés tout à fait dissemblables.
Cette systématisation n'est pas indépendante de l'expérience et de l'intuition ; elle les continue, au contraire, et les complète ; la systématisation augmente réellement nos connaissances, en fondant en raison, en faisant comprendre les lois naturelles qu'elle rassemble, ce que la simple induction ne fait pas. Et si la systématisation
déductive peut paraître arbitraire, c’est parce que, d’après les conditions normales de la connaissance, n'étant qu'une induction considérée à un autre point de vue, prise par un autre biais, elle
est, comme elle, hypothétique, si les principes
qui lui servent de point de départ sont eux-mêmes hypothétique. Et elle ne peut être, d'abord, qu'hypothétique. C’est à cette condition qu’elle aide aux progrès de la science.
Si l’on revient aux deux grandes systématisations physiques actuelles, il semble bien que celle des deux, qui est le plus conforme au processus psychologique de la déduction scientifique, c’est le mécanisme. La déduction réelle, celle que la science emploie d’une façon efficace et effective, et que nous retrouvons toutes les fois que nous retombons sur une connaissance qui essaye de s'expliquer et de se présenter sous une forme systématique, n’est que la forme générale de raisonnement dont le mécanisme est l’application particulière aux phénomènes physico-chimiques. On inventerait imaginativement une systémalisation de ces phénomènes qui répondit exactement, point pour point, au processus déductif qui vient d’être analysé, qu’on retomberait sur la systématisation que cherche à réaliser le mécanisme. Autrement dit, l'idéal du mécanisme est l'idéal de la déduction scientifique telle qu’on peut la concevoir dans le domaine physico-chimique : pré-
senter les choses conformément à l'expérience; réduire le plus possible les relations, qui constituent les lois naturelles, les unes aux autres ; par suite, reconstruire, d’une façon synthétique ces relations avec le plus petit nombre possible d'éléments homogènes, représentables, en attendant toujours de l’expérience la confirmation de cette réduction du même au même ; enfin, faire servir la systématisation à la découverte ou à l’extension de nos connaissances.
L’énergétique, au contraire, sépare complètement la systématisation de la découverte inductive ; ou plutôt, elle les place dans deux domaines indifférents l’un à l'autre. Elle superpose une science rationnelle et démonstrative à une science expérimentale et inductive. L'esprit part de concepts qu'à son gré il a formés, « more geometrico » comme dit Duhem, à propos de la définition de la modification réversible. En suivant les conséquences logiques, qu’autorisent les simples lois de l'implication des concepts, il retrouve d’une façon symbolique, ou, si l’on aime mieux, il repère les constatations expérimentales. Il y a là une réduction des sciences expérimentales aux sciences mathématiques, ou mieux encore une superposition des secondes aux premières, grosse de difficultés. Elle postule à propos des sciences mathématiques, la thèse de l’idéalisme ou du formalisme mathématique. Elle suppose que
celles-ci sontune science de concepts. Cette thèse n’est qu'une des thèses possibles au sujet des sciences mathématiques et la thèse intuitive n’est encore, ni réfutée, ni abandonnée. La théorie énergétique considère en outre d’une façon abstraite et artificielle la déduction qui se rencontre dans les théories physico-chimiques.
In abstracto, si l'on prend une théorie comme un tout isolé et indépendant, et qu'on l’étudie au point de vue logique, il est aisé de remarquer que le progrès de la pensée s’y fait selon les lois simples de l’implication des concepts et de la logique formelle.
Mais on en peut dire autant de tout raisonnement, quel qu'il soit. Il faut regarder, si l’on veut faire, non de la logique formelle, mais de la logique réelle, ce qu'il y a sous ces implications de concept et sous ces concepts. Or, dans les sciences physico-chimiques, il y a des relations expérimentales, des intuitions empiriques. C'est parce que ces données engendrent des concepts ou des propositions, ou se mettent sous la forme de concepts ou de propositions, c’est parce que ces relations sont traduites dans l’esprit par des implications de concepts ou de propositions, que la théorie physique déduetive est possible. Toutes les représentations engendrent, par leur évolution psychologique normale, des concepts, et entretiennent entre elles; — à moins que l’on ne
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veuille revenir à un grossier atomisme psychologique que la psychologie a définitivement condamné, — des relations qui deviendront des implications de concepts ou de propositions. C'est pourquoi la logique formelle peut-être définie, comme le font les logiciens récents, la science des relations les plus générales qui soient entre les choses conçues simplement comme des positions de la pensée, des pensables, des possibles. C’est pourquoi aussi toute induction peut être présentée comme une déduction et tend nécessairement à s'insérer dans une théorie déductive. Qu'on prenne alors, à part, l’implication des concepts, et la théorie semble une création arbitraire de l'esprit, une spéculation sur le possible, ou le pensable, et non sur le réel, une spéculation contingente entre une infinité d’autres possibles. On oublie forcément ce qui la conditionne, ce qui la produit, ce quila crée à l’origine, et ce qui la crée à chaque pas de son développement. De là, la théorie formaliste de la théorie physique, simple forme d'exposition. Mais, en réalité, cette forme d'exposition est conditionnée par l’ordre d’acquisition des connaissances. Elle ne s’en détache qu'arüficiellement. Elle n’a de valeur que par les constatations empiriques dont elle est l'enveloppe, et elle a d'autant plus de valeur qu'elle masque moins ces constatations empiriques, qu'elle cherche à avoir avec elles le lien le plus étroit; elle
eskmoins un système de concepts, qu’un système de représentations figurées, ou plutôt le système de concepts ne dissimule pas ses origines réelles dans le système des représentations sensibles ; il sert au contraire à mettre en évidence les relations de l'expérience. L'expérience, il faut le répéter, ne se compose pas d’une poussière de données que l'on relie entre elles de l'extérieur et d’une façon artificielle. Mais l'expérience est un continu, et les relations de l'expérience sont des données, au même titre que les termes qu'elles relient, des données plus réelles mêmes, car le terme est psychologiquement une découpure artiticielle. Ce que la nature nous présente, ce sont des variations continues, par conséquent, à proprement parler, sans termes, des liaisons où le réel saisissable par la pensée est la loi même de la variation, le continu, la relation.
La théorie, aboutissant de l’expérience, lui emprunte nécessairement la représentation figurative des relations qui la constituent. Quand elle pose des termes (atomes, tourbillons, etc.), ces termes, il ne faut pas s’y méprendre, ne sont que des relations, les formes concrètes et perceptibles des relations.
La théorie se développera donc dans la science expérimentale et comme elle, se précisant avec elle, se modifiant avec elle, à mesure que les expérimentations gagnent en largeur, en profon-
deur, en précision, et corrigent les erreurs d’une expérimentation grossière et insuffisante. Loim d'être une simple forme d'exposition, elle sera un instrument utile de découverte; elle sera même l'instrument nécessaire de la découverte. Elle aura cet avantage, par sa forme déductive qui permet de parcourir le champ du possible, d'anticiper sur l'expérience déjà connue, et de susciter des remarques sur l'expérience encore inconnue, sur l'expérience à faire.
Si l’on découvre une relation expérimentale, «en y pensant toujours » c’est à condition qu'on pense sous forme d'expérience et que la pensée soit dirigée vers la découverte. Une pensée purement formelle, et qui ne cherche qu’à mettre en ordre l’acquis ne serait-elle pas, au point de vue de la connaissance en général, et de la science en particulier, une pensée morte ?