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cas indécis, tous sont d'accord d’ailleurs, pour s’en remettre à l'expérience mieux informée.
La science physique n’est donc ni un «art arbitraire », ni une « science à refaire à chaque régénération ». Elle est un ensemble de résultats expérimentaux qui s’accroit sans cesse, sans jamais laisser, — sauf en ce qui concerne les erreurs d'expérience —, périr l’acquis dont elle part. Il ne faut pas craindre de le répéter. L'avis des physiciens contemporains est ici unanime.
Mais unanime aussi est leur avis pour reconnaître à côté de l'expérience la part de l’'hypothèse, de la théorie. La physique théorique, chargée de systématiser les résultats de l'expérience, | n'a pas l’unilé de ces résultats. Les physiciens se sont toujours battus sur ce terrain. Et ils se battent encore. La physique contemporaine nous montre deux écoles rivales : l'Énergétique et le Mécanisme. C’est la seule divergence qui existe entre eux, mais elle existe, et rien ne montre que le débat doive être bientôt tranché.
En quoi consiste cette divergence ? La physique théorique se mêle à la physique expérimentale, à la fois comme une méthode d'exposition, et comme une méthode de recherche. La divergence est done d'ordre méthodologique : ce qui explique qu'elle n’atteigne pas la valeur objective des résultats expérimentaux qui constituent le
contenu, la réalité de la science physique. La rivalité entre l’énergétique et le mécanisme soulève non une question de résultats, mais une question de méthode. Elle peut se formuler ainsi : quelle méthode convient-il de suivre dans la construction de [a physique théorique ? Les données de la question sont donc les caractères que chacune des deux écoles assigne à la méthode qu’elle préconise.
2.— La physique mécaniste cherche à expliquer l'expérience; elle veut, au-dessous des apparences immédiates, trouver des faits permanènts et généraux qui en rendent raison. Les mécanistes ne distinguent plus guère actuellement entre les hypothèses atomistes, newtoniennes, ou cartésiennes. Ils visent, avant tout, à nous fournir une représentation de l'univers, construite à ‘aide du plus petit nombre d'éléments possible, ces éléments était les plus simples possible. Comme dans les sciences de la nature, c’est la mécanique, ou science du mouvement, qui utilise le plus petit nombre d'éléments, et les’ éléments les plus simples, il en résulte que ces physiciens cherchent à construire une représentation du monde physique en continuité avec la mécanique.
Il y à encore une autre-raison qui les incline à chercher une représentation mécanique des phénomènes physiques : c’est qu'au fond Loutes nos représentations psychologiques sont accompa-
gnées de la représentation d'un mouvement, aussi bien dans le milieu extérieur que dans notre organisme. Une transformation physique est donc toujours liée, si nous en faisons l’analyse exacte, à du mouvement. De là cette idée de chercher à figurer tous les phénomènes par un mouvement. D'autre part, comme la science du mouvement essaye de représenter le mouvement à l’aide du plus petit nombre d'éléments possible, et des éléments les plus simples et les plus clairs, elle tend à réduire le mouvement à ses conditions géométriques. Les forces newtoniennes seront les simples effets du mouvement des masses, (hypothèse atomique), et les masses elles-mêmes seront dérivées purement et simplement des mouvements donnés dans un milieu homogène. On considère que l'hypothèse cartésienne est la plus simple etla plus démonstrative. Hertz, Sir William Thomson, Helmholtz, Gibbs, Lorentz, Larmor, se sont efforcés de mettre ces hypothèses en harmonie avec les découvertes les plus récentes, de façon qu’elles puissent les représenter suffisamment. Actuellement, sous le nom de physique des électrons, une science issue de l’hypothèse mécaniste et cartésienne cherche à représenter tous les phénomènes de l'univers en considérant que l'élément primordial est l’éther électro-magnétique, et que les mouvements qu'y produisent et créent les particules
électrisées, sont l’origine des phénomènes que nous appelons matériels. La mécanique classique, telle qu’elle a été établie par Galilée et Newton, ne serait qu'un Cas privilégié de cette mécanique plus générale, lorsque les particules matérielles considérées, et les agrégats qu’elles forment, ont des vitesses assez éloignées de celle de la lumière. Le mouvement seul est à la base de celte hypothèse. La notion de masse, elle-même, n'est qu'une fonction du mouvement. Larmor a essayé une représentation purement mécanique dans laquelle la dynamique des électrons se déduit du milieu où ils se meuvent.
3. — Les énergétistes, au contraire , prétendent que c’est outrepasser le droit de la science et la portée de notre connaissance, que de chercher à nous représenter une source homogène et unique d'où pourraient se déduire tous les phénomènes naturels. La réalité ne peut pas être pénétrée sous les apparences qui la manifestent. L'hypothèse physique, au lieu de chercher à expliquer par des mécanismes ingénieux l’origine lointaine des phénomènes, doit se contenter de les classer et de les décrire. Tous les phénomènes physicochimiques sont, en effet, des variations de laspect sous lequel se présente la nature, variations qui nous sont connues par nos sensations. Nous aurons une description scientifique de l'univers quand nous saurons exactement comment ces
variations se produisent, quand nous pourrons prévoir d’une façon mathématique les différentes sensations que nous ressenlirons dans des conditions déterminées. L'hypothèse énergétique affirme qu'avec les formules qu’elle déduit des principes de la conservation de l'énergie et de l’entropie, et avec des expériences détaillées qui précisent dans chaque cas les quantités comprises dans ces formules, nous pouvons arriver à posséder cette description et ces moyens de prévision. Toute variation dans l'aspect d'un phénomène est, en effet, une transformation de l’énergie; on doit donc pouvoir déduire les variations des phénomènes naturels, des lois qui régissent les transformations de l'énergie. L'énergie n’est pas autre chose qu'une variable mathématique. La théorie énergétique se défend de Loute enquête sur la nature intime de cette énergie. Elle laisse cette recherche aux hypothèses mécanistes. Pour elle, le problème essentiel est de trouver des formules liant les variations des variables « énergies », avec les variations observées dans l’expérience. Nous n'avons pas le droit de dériver toutes les représentations que nous offre la nature du type unique de représentation qu'est le mouvement. Le mouvement n’est qu'un phénomène (une manifestation d’une énergie particulière comme les autres) et il n’y a pas de raison pour qu’il soit pris comme l'équivalent de tous les autres.
4.— La question posée entre l’énergétique et le mécanisme est d'abord d'ordre scientifique. À ce point de vue, chacune de ces théories se différencie de l’autre uniquement par la façon dont sont disposées et classées les différentes lois découvertes grâce à l'expérience. Quelle est la meilleure de ces dispositions, de ces classifications ? C’est une question que le temps, d’une part, les progrès de la science, d'autre part, peuvent seuls résoudre ; c’est une question qui n'intéresse que les physiciens, dans la pratique quotidienne de l'exposition et de la recherche des lois physiques. Remarquons que l’on pourrait même soutenir que les deux théories sont aussi légitimes l'une que l’autre et que ce débat ne comporte pas d’issue. En effet, on peut disposer le même contenu scientifique dans des ordres différents : cela dépend des principes que l’on choisit comme point de départ, et il se peut faire que rien ne soit changé dans la vue scientifique de la nature au point de vue des connaissances que nous en avons, soit que l’on parte des principes de la thermo-dynamique, soit que l’on parte des principes de la mécanique. Dans un cas on considérera que les principes de la mécanique sontune conséquence particulière des principes relatifs à l'énergie. Dans l’autre cas, on considérera, au contraire, que les principes de l’énergie sont une extension des principes de la mécanique ou une
addition nécessaire apportée à ces principes pour continuer avec fruit nos investigations sur la nature ; mais l’ensemble de la physique, les connaissances réelles qu’elle nous donne, ne seront nullement modifiés, selon que l’on adoptera l’un ou l’autre système. Il n'y aura que la manière d’éxposer qui changera. Ainsi, aujourd'hui, nous voyons que parmi les mécanistes, certains considèrent sans cesser d’être mécanistes, que les principes de la mécanique rationnelle ne sont qu'un cas particulier, le plus simple, des principes de la mécanique électro-magnétique. Cela ne veut pas dire que les lois de la mécanique soient fausses, ni même que le mécanisme soit une mauvaise méthode de recherche en physique; cela peut vouloir dire simplement qu'il faut compléter le mécanisme traditionnel par des représentations mécanistes nouvelles, ajouter aux principes de la mécanique des principes nouveaux, pour avoir une vue adéquate de la nature. Pour tout dire, puisque les physiciens contemporains se partagent sur la question et ne peuvent se convaincre, la question n’est pas soluble à un point de vue scientifique, au moins actuellement.
9. — Mais ne peut-on pas, ne doit-on pas examiner la question à un autre point de vue que ce point de vue scientifique exclusif ?
Certes, dans les problèmes soulevés par la science, il faut se garder avec soin d'aller sur les
brisées des savants et d’y mêler son incompétence. La dialectique philosophique a été trop souvent portée à les résoudre d'une façon étrange et elle n'y a pas gagné grand crédit auprès des savants. Mais tout en reconnaissant que les quesüons générales (de méthode, d'esprit, d'idées directrices), en matière de science, sont encore du ressort des savants, que nul mieux que les praticiens professionnels n’est qualifié pour élaborer la logique positive de leur science, etmême pour en aborder la philosophie, il faut reconnaître que la pratique de la science ne suffit pas à résoudre tous les problèmes logiques et philosophiques qu’elle peut poser. Or, ici n’atteignons-nous pas un problème à la fois logique et philosophique? Car il s’agit d'une question de méthode et d’une question d'esprit. Il s’agit de chercher ce que sera la science physique de demain et quel est l'avenir de la science physique.
La question se pose alors de savoir, puisque le problème de la rivalité de l'énergétique et du mécanisme peut être porté sur un autre terrain que le terrain scientifique, si nous avons une méthode d'étude propre à nous permettre une induction, une hypothèse vraisemblable. Cette hypothèse serait utile pour déterminer l'esprit général de la physique contemporaine.
La science est un produit de facteurs psychologiques et sociaux. C’est un système de repré-
sentations collectives. Puisque la science à des facteurs psychologiques et sociaux, l'étude de ces facteurs peut permettre de risquer une hypothèse sur leurs effets probables, donc sur le développement de la science. En étudiant la science comme un produit psychologique et social, — et c'est un point de vue qui sera nécessaire à la logique de la science — il y a peut-être moyen d'atteindre par un biais nouveau, autre que le biais exclusivement scientifique, le problème général de la méthode. Et il n’est pas inutile de l’aborder par. ce biais, car le développement de la science ne peut pas plus se soustraire à ses conditions psychologiques et sociales qu'un chien sauter sur son ombre.
Quelles sont les conditions sociologiques de la science ? Nous n’en savons rien. L’étude positive n'en a à peu près pas été abordée. En tout cas, il n'y à aucun résultat probant dont nous puissions partir. Les indications très vagues de l'histoire des sciences seules seront à retenir, et encore elles ne peuvent être considérées, dans l’état actuel de l’histoire des sciences que comme des indications psychologiques.
Le problème ici posé ne peut donc être traité que d'une façon hypothétique, et seulement à l’aide de données psychologiques. Celles-ci sont loin encore d'avoir toute la précision et la certitude désirables; mais enfin elles existent et sont
déjà importantes si l’on se contente d’aperçus très généraux. Il va donc s'agir ici de déterminer, d'après les conditions psychologiques de la connaissance, quelques indications relatives à la forme générale de la physique théorique, à l'énergétique et au mécanisme ?
. Et peut-être aussi, par un choc en retour, l’étude de ce problème pourra-t-elle jeter un jour nouveau sur la psychologie des fonctions supérieures de l'esprit. Les sciences et leur histoire ne sont elles pas les faits qu'ont à considérer, en cette matière, les recherches expérimentales?