CHAPITRE II
UNE PREMIÈRE LOI GÉNÉRALE DE LA CONNAISSANCE L'INCONNU DÉTERMINÉ EN FONCTION DU CONNU
4. L'énergétique rompt avec le développement traditionnel de la physique moderne. Cette rupture s'imposet-elle? — 2. Difficultés psychologiques entrainées par cette rupture. Légitimité du point de vue psychologique pour juger de la forme générale de la systématisation physique. Ce point de vue psychologique est inséparable du point de vue logique. — 3. La loi la plus importante relative à l'acquisition des connaissances : La connaissance de l'inconnu à l’aide du connu. Le mécanisme répond beaucoup mieux à cette loi de la connaissance que l'énergétique. — 4. Aussi conserve-t-il beaucoup mieux le plan traditionnel de la systématisation physique, et la continuité historique. — 5. Les avantages, au point de vue psychologique, à conserver, autant que possible, dans la systématisation, l’ordre d’acquisition des connaissances : on présente les choses sous la forme la plus familière. — 6. Comment il faut entendre la conservation de l'ordre historique dans le mécanisme.
1.— La construction énergétique a la prétention d'être plus simple, plus économique pour quelques-uns de ses partisans (Mach), et pour d’autres
d'être une description moins aventurée et plus exacte de la nature (Rankine, Duhem), pour tous d'être plus’ claire, plus scientifique, c’est-à-dire d'être mieux adaptée aux exigences, aux besoins que la science a pour but de satisfaire. Est-ce-bien exact?
Une chose frappe, quoi qu'on pense dela valeur de la théorie énergétique : elle rompt avec la marche ordinaire de la science. L'énergétique ne tient aucun compte de l'unité historique du développement scientifique. Elle la brise et la fragmente; et si elle rétablit une ünité nouvelle, (car voulant maintenir tous les droits et les titres traditionnels de la science, l’énergétique, aussi bien que le mécanisme, ne lient pas plus à renoncer à l'unité qu'à l'objectivité du savoir), cette unité procéde d’un tout autre point de vue. La science, arrivée à une certaine période de son développement, retournerait en quelque sorte sur ses pas: elle poserait d’abord la loi générale qui est son pointd’arrivée et son but; elle en déduirait ensuite par des restrictions appropriées, les lois particulières. Ce n’est pas là, à proprement parler, adresserune crilique à énergétique, au point de vue de sa valeur scientifique, car il ne faudrait pas hésiter devantuneinversion complète des dispositions théoriques, si cette inversion était réclamée par les progrès de la science. Au fond, un renversement plus complet et plus profond des choses à
bien marqué le passage du stade métaphysique au stade positif. C’est plutôt caractériser le procédé général, la forme de l’énergétique, et montrer que cette forme est toute nouvelle dans la physique positive. Seulement il s’agit de voir si celte forme présente des avantages qui doivent l’imposer de préférence à la forme mécaniste, et le problème est facilité par ce fait qu'au point de vue de la construction scientifique du procédé d'organisation et de disposition des connaissances, l’énergétique s'oppose au mécanisme, comme l’antithèse’ à la thèse. Une théorie fait donc par sa disposition même la critique des points par lesquels elle diffère de l’autre. Et comme elles ne diffèrent que par la forme et la disposition générale, la forme de l’une des théories est pour ainsi dire la critique de la forme de l'autre.
2. — Or, si cette inversion de forme ne saurait a priori fournir un argument contre son installation définitive dans la science, elle présente des difficultés, et des difficultés considérables au point de vue psychologique.
Il serait certainementridicule de juger des propositions avancées par un savant, d’un point de vue psychologique, encore que ce point de vue ait son rôle, car il ne faut pas que ces propositions soient incompréhensibles ou absurdes, ce qui revient à dire qu'il ne faut pas qu’elles répugnent
absolument à nos fonctions cognitives. Mais si le point de vue psychologique intervient déjà nécessairement, et d’une façon si naturelle qu'elle est inconsciente, dans l'élaboration et, par suite, dans les moyens d'appréciation d'une proposition scientifique, ne serait-ce que pour fournir le moyen de discernerles chances de vérité ou d’erreur, ou de distinguer la proposition d’un savant de celle d’un fou, à plus forte raison doit-il intervenir dans l'appréciation d'un mode de systématisation et d'organisation des connaissances acquises, et bien plus grand y doit être son rôle. La systématisation des connaissances ne vise-t-elle pas exclusivement la commodité ou la satisfaction de l'esprit ? Ne répond-elle pas entièrement à un besoin psychologique et n’a-t-elle pas une fin uniquement psychologique ?
3. — L'une des conditions primordiales de la connaissance, les mieux mises en évidence par la psychologie contemporaine, celle qui constitue la loi la plus importante relative à l’ordre d’acquisition de nos connaissances peut être formulée ainsi : « La connaissance va du connu à l'inconnu en retrouvant toujours dans une certaine mesure le connu dans l’inconnut. »
1. Par exemple : « Démontrer, en matière d'enseignement c'est relrouver par l'attention le connu dans l'inconnu. » Ruyssen Évolution psychologique du Jugement, p. 200 (Paris, F. Alcan), Voir l'ouvrage entier sur le-bien fondé
Malgré sa forme presque tautologique, cette loi a, si on la comprend bien, une signification très pleine, très remarquable et grosse de conséquences, au point de vue de la théorie du savoir. Elle signifie que c'est grâce à ce qu'on connaît déjà, qu’on apprend quelque chose de nouveau ; les connaissances nouvelles ne se juxtaposent pas aux Connaissances anciennes. Elles en procèdent. Toute connaissance nouvelle est fonction des connaissances anciennes, et lui est rattachée par un lien nécessaire, car sans la connaissance ancienne elle n'existerait pas, ou, tout au moins, elle n’existerait pas comme elle est. L'ensemble des faits représentatifs constitue une unité organique et continue. Une rupture établie dans ce champ est une altération, une violation, des lois du savoir. À vrai dire, une rupture complète est impossible. Elle ne peut être qu'apparente et dans une certaine mesure, illusoire. Mais cette apparence de rupture sera toujours une difficulté, un embarras, dans l’exercice de nos fonctions cogni-. tives, un malaise dans notre organisation psychologique. De cette loi se déduit immédiatement cette conséquence : la connaissance des phénomènes va toujours d’un phénomène relativement simple à des phénomènes relativement complexes
de cette loi psychologique qui n’est que l'expression du principe de l'habitude et de l'adaptation dans la connaissance.
en éclairant les derniers par le premier. La connaissance, aussi bien dans la perception de l’enfant, que dans les régions encore inexplorées de la science, se fait de proche en proche, par une assimilation continue. La science semble progresser comme semblent se propager les ondes dans une eau tranquille, en s’élargissant d’une façon uniforme et continue autour d’un centre unique. Or la systématisation mécaniste reproduit nettement dans ses grandes lignes ce processus psychologique. Elle est l’expression manifeste de cette tendance intellectuelle. L'énergétique suppose au contraire, implicitement qu'à chaque découverte nouvelle la physique théorique est complètement” remaniée et transformée, car elle prend pour point de départ de sa systématique les dernières généralisations de la science. Ceci était parfaitement légitime avec une psychologie qui comme la psychologie Platoninicienne admettait un intellect capable de saisir immédiatement le général. Ce n’est plus aussi logique, ni aussi compréhensible avec les données de la psychologie contemporaine, avec les données de l'histoire des sciences depuis la Renaissance, enfin avec la philosophie même de l'énergétique, qui est un phénoménisme empirique. Tous les savants admettent depuis trois sièeles que la marche de toutes les sciences est une ascension souvent lente et pénible, pleine d'erreurs, du particulier REY. 2
au général. Les lois les plus générales auxquelles nous nous élevons ne sont donc bien souvent que des cas particuliers d’une loi plus générale 1gn0rée encore. Qu'une découverte nouvelle vienne la révéler et toute la systématisation, comprise comme la comprend l’énergétique, est à refaire. La physique théorique de l’école précédente n'existe plus. Il faut la remplacer par une autre, puisque la proposition générale prisé pour base n’est plus que la conséquence, la dérivée d’une proposition nouvelle.
N'est-ce pas cette conclusion qu'énonce Bruneüère lorsqu'il prétend que la science tout entière “est à refaire à chacune des époques que traverse la civilisation ? Si la conception énergétique triomphait, je crains bien qu'il ne faille lui donner raison en ce qui concerne les sciences physicochimiques.
La systématisation physique sera sans cesse à refaire, puisque les points de départ de cette systématisation — les bases mêmes de l'édifice — devront être renversées el remplacées par d’autres. Sans aller jusqu à ce paradoxe dont l'interprétation pourrait être récusée à bon droit par les physiciens et l’a été en termes durs par quelques-uns d’entre eux, à tout le moins faudrait-il reconnaitre que la physique aurait à chaque époque besoin d’un remaniement très profond et très général. Or, l'histoire de la physique, depuis
qu'elle est devenue positive, indique que les principes, une fois posés, s'ils ont parfois une extension trop générale, trop arbitraire, si, d’autres fois, ils ne suffisent pas à expliquer les phénomènes auxquels ils avaient d'abord été appliqués, restent pourtant des conditions fondamentales, nécessaires de la théorie physique. Et des énergétistes comme Mach ou Duhem, sont les premiers à montrer la continuité historique des sciences physico-chimiques, et l’enchainement interne de leur transformation. La théorie mécaniste ne répond-elle pas alors plutôt à ces particularités de l'historre de la phy$ique, particularités +si constantes qu’elles paraissent bien essentielles et émanées de la nature même de cette science ? 4.—Avecle mécanisme, l'organisation générale de la physique théorique procède des expériences particulières qui ont permis d'établir les relations les plus simples, en général les premières aperçues, aux expériences nouvelles qui pérmettent, soit d'élargir l'extension des premières relations, soit de les compléter en en modifiant le sens, pour les rendre plus extensives, soit, enfin, de leur ajouter des relations nouvelles également nécessaires si les premières sont insuffisantes. Ainsi la physique ressemble, à travers la systématisation mécaniste, à un édifice dont le plan général reste identique et qui s’accroit d'une facon continue d’après ce plan, à un édifice qui
s'achève, sans qu’on ait jamais besoin d'en détruire les parties primitives. Il suffit de le débarrasser, à mesure, des parties provisoires et des charpentes adventices, où de lui imposer quelques remaniements loujours assez superficiels et d'ordre secondaire. Cette continuité dans la construction générale, cette fidélité aux plans antérieurs semblent s'accorder d’une façon remarquable avec le développement historique des sciences physico-chimiques.
Le mécanisme procède donc toujours du connu à l'inconnu. Toute démarche de la pensée est fonction de ses démarches précédentes. La connaissance progresse non en supprimant, en subs-: tituant, en créant et faisant de chacun de ses pas une sorte de commencement absolu, mais en remaniant et corrigeant ses premières affirmaüons, dont quelque chose d’essentiel, à y prendre bien garde, reste toujours posé.
L'ordre’systématique suivi par le mécanisme a ce grand mérite de rester fidèle aux nécessités de notre connaissance, en ce quil respecte son aspect organique, et sa loi de continuité, en ce qu'il évite le bouleversement complet de nos manières de voir à chaque grande généralisation nouvelle, à chaque grande période de l'histoire de la physique. Les vues du physicien se changent, se transforment, se complètent, se généralisent ou se précisent, en respectant toujours en
gros l'édifice du passé, l’acquis des âges précédents, pourvu, bien entendu, que cet acquis ait été conforme aux exigences de la méthode.
5. — Mach n'hésite pas à reconnaitre « qu'une hypothèse peut faciliter considérablement l’intelligence de faits nouveaux, en leur substituant des idées déjà familières : elle est alors efficace. » Ne donne-t-il pas là une des preuves de l’efficacité du mécanisme, et l’une de ses raisons psychologiques ?
L'avantage d'établir une systématisation à parür des représentations les plus abordables et les plus familières (par conséquent, les premières acquises), est incontestable. De même que l’idée résulte de l’évolution d'une image ou d'un groupe d'images, une idée plus générale est toujours le résultat de l’évolution d’une idée ou d'un groupe d'idées qui l’étaient moins. C'est cette évolution qui la crée, qui la façonne, et qui l'impose. La science sort du sens commun. La systématisation physico-chimique résulte, somme toute, de l’évolution du système de la perception extérieure. La science doit donc continuer le sens commun, et la systématisation physico-chimique à intérêt à se présenter comme assise sur les expériences les plus simples et les plus familières!. Il parait utile, indispensable même, de