CHAPITRE V
1. L'énergétisme et le mécanisme marqueraient deux formes d'esprit : abstrait et concret ; au point de vue psychologique ce que l'on vient de dire dans les précédents chapitres ne vaudrait que pour l'une de ces formes, l'esprit concret. L'esprit abstrait ne serait satisfait au contraire que par les théories énergétiques; et l’esprit abstrait serait le véritable esprit scientifique. — 2. L'esprit purement abstrait n'existe pas. L’énergétique n'est qu'un effort vers l’abstraction. — 3. La tendance à la plus grande abstraction possible est-elle souhaitable, en physique? Ses dangers. — 4. On ne pense jamais sans image, sans intuition.
1. — Que le mécanisme ait des chances de se développer, parce qu’il répond à certaines nécessités psychologiques, c’est ce que ne nient guère les partisans les plus résolus de l'énergétique, Duhem en particulier.
Duhem et Ostwald accordent avec plus de tolérance et de largeur d'esprit que certains philosophes, qu'il y aura toujours des mécanistes et que la science aura toujours un profit à tirer des
hypothèses mécanistes : l'attitude mécaniste est donc pour un savant parfaitement légitime. Mais ils s'empressent d'ajouter qu'on peut se passer des hypothèses mécanistes. Il y aurait même pour la sciénce un grand intérêt à les supprimer; etils ne seraient pas éloignés de croire que la tendance mécaniste est une imperfection inhérente à certains esprits. C'est une habitude de travail qu'on doit tolérer chez ceux qui ne peuvent pas travailler autrement, parce que le travail donne toujours dans le domaine scientifique des résultats, mais c’est en somme une habitude de travail qu'il y aurait avantage à remplacer par une autre. La science n'y perdrait rien, au contraire…
Les esprits se classeraient en effet, d'après Duhem, en deux grandes classes : les esprits abstraits et les esprits concrets.
«t Les esprits abstraits se contentent de considérer des grandeurs nettement définies, fournies par des procédés de mesure déterminés, susceptibles d'entrer suivant des règles fixes, dans des raisonnements rigoureux et dans des calculs précis ; il leur importe peu que ces grandeurs ne se puissent imaginer. Ils sont satisfaits, par exemple, s'ils ont défini un thermomètre, qui, à
1. P. Duhem, L’Évolution de la mécanique, Revue générale des sciences, mars 1903, p. 255-256.
chaque intensité de chaleur fait correspondre un degré déterminé de température; s'ils connaissent la forme des équations qui relient cette température aux autres propriétés mensurables des corps, à la densité, à la pression, à la chaleur de fusion, à la chaleur de vaporisation. Ils n’exigent nullement que cette température se réduise à la force vive d’un mouvement imaginable animant des molécules dont la figure se pourrait dessiner. Pourvu que les lois de la physique se laissent condenser en un certain nombre de jugements abstraits exprimables en formules mathématiques ils consentent volontiers à ce que ces jugements portent, sur certaines idées étrangères à la géométrie. Que le monde physique ne soit pas susceptible d’une explication mécanique, ils s’y résignent sans peine.
Les imaginatifs ont de tout autres exigences. Pour eux, l’esprit humain, en observant les phénomènes naturels y reconnaît, à côté de beaucoup d'éléments confus qu'il ne parvient pas à débrouiller, un élément clair, susceptible par sa précision d’être l’objet de connaissances vraiment scientifi-
ques. C’est l'élément géométrique, tendant à la localisation des objets dans l'espace, et qui permet de se les représenter, de les dessiner ‘ou de les construire d’une manière au moins idéale. Il est constitué par les dimensions et les formes des corps ou des systèmes de corps, par ce qu'on
Rey. d
appelle, en un mot, leur configuration à un moment donné. Ces formes, ces configurations, dont les parties mensurables sont des distances ou des angles, tantôt se conservent, du moins à peu près, pendant un certain temps, et paraissent même se maintenir dans les mêmes régions de l’espace pour constituer ce qu'on appelle le repos, tantôt changent sans cesse, mais avec continuité, etleurs changements de lieu sont ce qu’on appelle le mouvement local, ou simplement le mouvement. »
Cette distinction si elle signifie simplement qu'il y a des esprits qui tendent naturellement vers l’abstraction et la généralisation, et d’autres qui y répugnent davantage est très juste et très légitime au point de vue psychologique.
Seulement, ce qu'il faut bien voir, au point de vue psychologique également, c’est la vraie nature, la valeur de cette tendance et la valeur des œuvres qu’elle crée. 4
2. — Si nous envisageons le premier point, il faut d’abord remarquer que cette tendance n'est qu'une {endance. Jamais elle ne peut être réalisée complètement. Un esprit abstrait, c’est-à-dire capable de comprendre une notion abstraite, sans aucun support concret, n'existe pas, et ne peut pas exister au point de vue psychologique. Il ne peut exister que pour un métaphysicien qui croit à la réalité des Universaux ; et alors la notion abstraite devient elle-même une notion individuelle,
vivante et... concrète : aussi concrète qu’une image de la perception sensible. La psychologie nous montre une continuité constante entre la perception et le concept; elle nous montre encore que le concept n’est saisissable qu'au moyen d'une image, d’une perception résiduelle. L’aperception n'a avec la perception qu’une différence de degrés et non de nature. Il reste done qu'il peut y avoir des esprits dont la tendance à l’abstraction est plus accentuée qu'elle n’est chez d’autres ; mais qu'un esprit ne peut être purement abstrait. Il s'ensuit qu'une construction de l'esprit, la systématisation physico-chimique par exemple, ne peut pas être purement abstraite. Elle peut tendre à être aussi abstraite que possible, mais à l'insu de ceux qui voudraient réaliser cette limite psychologique du concept dégagé de tout élément représentable, de la notion purement intellectuelle, elle conserve toujours des éléments empruntés à la’ représentation sensible. L’entendement pur, la raison pure sont, depuis Hume et Kant, des formes vides que l’abstraction peut discerner, mais qui auraient bien du mal à être rajeunies par la psychologie et à reprendre une apparence de vie et de réalité.
Aussi l’énergétique obéit-elle à la loi commune, et Boltzman ‘ a déjà remarqué, à bon droit, que