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TEMPS MODERNES
XIXUSTÈCLE
Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, — Léopold de Buch. — Wilson ct Audubon. — Les Stephenson. — Les Brunel. — Augustin Thierry. — René Caillié. — John Franklin.
Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire. — On raconte que la grand'mère de ce grand naturaliste, qui avait conservé dans son extrême vieillesse une rare activité d'esprit, l’entretenait souvent des traditions de famille, lui nommant les trois Geoffroy qui, dans le dernier siècle, avaient été membres de l’Académie des sciences.
« Moi aussi, s’écria un jour le jeune Étienne, je voudrais devenir célèbre comme eux! mais comment faire ? — Il faut le vouloir fortement. Tu portes le même nom qu'eux : fais ce qu'ils ont fait. —- Eh bien ! aidez-moi, grand’mère. »
Elle Hui donna le livre où sont enseignés le dévouement et le culte des grandes vertus, les Vies des hommes illustres de Plutarque, et il garda toujours la trace d’une telle lecture, faite à onze ans.
Au collège, ce furent les leçons d'Haüy, de Fourcroy et de Daubenton qui le formèrent. Il atteignait à peine vingt et un ans quand il fut nommé sous-garde au Jardin des Plantes, et peu de temps après Daubenton le fit nommer à l’une des douze chaires qui venaient d'y être instituées, celle de l’histoire des animaux vertébrés. Le jeune naturaliste, effrayé du fardeau, hésitait à s’en charger. « J'ai sur vous l’autorilé d’un père, lui répond le vieux savant, et je prends sur moi la responsabilité de l’évènement ; nul n’a encore enseigné à Paris la zoologie; des jalons existent à peine de loin en loin pour en faire une science ; osez l’entreprendre, et faites que dans vingt ans on puisse dire : La zoologie est une science française. »
Au moment où Geoffroy Saint-Hilaire s’élançait ainsi dans la carrière scientifique, ilaccomplissait d’admirables actes de courage et de dévouement. En 1799, son maître, l'abbé Haüy, emprisonné avec d’autres prêtres non assermentés, est élargi grâce à ses pressantes sollicitations. Le 2 septembre, au milieu des désordres de cette fatale journée, 1l se procure la carte et les insignes d’un commissaire des prisons. Il vient trouver d’autres prêtres-professeurs qu’il connaissait ; 11 leur apprend que pour échapper à une . mort certaine, ils n’ont qu’à le suivre. Mais ceux-ci refusent d’abord, dans la conviction que cette ruse, découverte après leur départ, deviendrait funeste aux autres prêtres restant en prison. Cependant Geoffroy veut à tout prix obéir à son cœur vivement
ému. « La nuit vint, et dans cette nuit de terreur humanité fut plus forte dans ce cœur vraiment héroïque. Geoffroy Saint-Hilaire prit une échelle, lappuya au mur de Saint-Firmin, à deux pas des sentinelles, et, dans cet extrême péril, attendit huit heures que les prisonniers échappassent. Douze prêtres furent sauvés par lui. L’un deux tomba et se blessa; Geoffroy Saint-Hilaire le prit dans ses bras, le posa dans un chantier voisin. Et il revint encore à l'échelle; mais le jour venait, il fut aperçu des sentinelles et reçut dans ses habits un coup de fusil.
« À celui qui avait montré une si courageuse sympathie pour la vie humaine, Dieu accorda pour récompense de pénétrer le mystère de la vie, d’en comprendre les transformations, comme nul ne le fit jamais. Cet héroïsme de tendresse lui révéla la nature, 11 y pénétra par le cœur’. »
Lorsque Bonaparte, voulant donner un grand éclat à l'expédition d'Égypte, proposa à l'élite des savants d'en faire partie, Geoffroy, sans calculer les fatigues et les dangers, n’hésita pas un seul instant à y consentir. Il ne tarda pas à devenir l’ami du jeune général et 1l1lustra sa poétique campagne par des traits de vaillance que les récits de guerre sont loin de fare pàlir.
Au sein d'Alexandrie assiégée, il observait, méditait, avec cet oubli de soi-même et du monde exté-
4 Michelet, Histoire de la Révolution.
rieur dont Archimède a donné un exemple dans l’antiquité. «L'étude de deux poissons électriques pêchés dans le Nil était assez, dit-1l lui-même, pour me distraire de tout le brouhaha du siège, pour m’engager à subordonner à l’examen de mes questions de philosophie naturelle tous les événements militaires, et le jet des bombes, et les incendies, et les surprises des assiégeants, et les cris plaintfs des victimes succombant dans la lutte. Malgré ce qu'avait d’attristant ce spectacle et d’inquiétant sa pémible éventualité, je restai sous l’impression, et je crois pouvoir ajouter sous le charme des scènes d'électricité dont je devins assidûment l’expérimentateur, et, y intervenant avec une bien vive ardeur, je fus pris d’une fièvre de travail qui me tint durant trois semaines, jusqu’au Jour de mon embarquement. Je ne pouvais goûter qu'une heure ou deux au plus de sommeil durant les vingt-quatre heures de la journée... Ce fut une crise qui eut ses phases d’exaltation, durant lesquelles les grandes satisfactions de l'esprit n’avaient point préservé le corps d’abattement et d’exténuation; mes traits s’altérèrent et Je fus dans un péril imminent... »
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qui a si dignement porté ce nom, fait connaître dans sa biographie! comment on dut à la fermeté de caractère de son père la conservation des manuscrits et des collec-
1 Vie, travaux et doctrine scientifique d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire.
tions de toute espèce qui sont devenus la base du renouvellement de nos connaissances sur l'Égypte. La capitulation d'Alexandrie allait faire tomber ces précieux documents entre les mains des Anglais, qui insistaient avec arrogance pour que tout leur fût livré sans délai. Peut-être, dans l’impossibilité de faire résistance, allait-on céder, quand Geoffroy; entraîné par son indignation et sa généreuse colère, changea tout à coup la face des choses en disant au commissaire anglais : « Non, nous n’obéirons pas. Votre armée n'entre que dans deux jours dans la place. Dans deux jours nous vous livrerons nos personnes ; mais d'ici-là, ce que vous exigez aura cessé d'exister; votre odieuse spoliation ne s’accomplira jamais ! nous brûlerons nous-mêmes nos richesses. Vous voulez de la célébrité! Eh bien! comptez sur les souvenirs de l’histoire : vous aussi vous aurez brülé une bibliothèque d'Alexandrie ! » L'effet produit par ces paroles fut immédiat. On eût dit qu’un bandeau se détachait tout à coup des yeux de celui qui avait rêvé une déloyale, mais facile illustration et qui ne voyait plus devant lui que la réprobation qui pèse encore, après douze siècles, sur la mémoire d'Omar.
Après son retour en France, Geoffroy refusa d’accepter les fonctions politiques qui lui étaient offertes, pour se vouer tout entier à la science. L'histoire du reste de sa vie n’est que celle des services éminents qu’il lui a rendus. Ses plus constants efforts eurent pour objet le triomphe du grand système d’unité de
plan et d’harmonie organique entrevu seulement avant Tui par Buffon et Vicq-d’Azyr.
À soixante-huit ans 1l fut atteint du plus grand malheur qu’ait à redouter un naturaliste; il devint aveugle et la paralysie s’ajouta bientôt à la cécité.
Dans ce triste état, lisons-nous dans une notice écrite au moment où sa ville natale, Étampes, inaugurait sa statuc', 1l montrait encore une admirable sérénité. II dictait des lettres charmantes. Il écrivait à une de ses vieilles amies : & Causons, sur la fin de nos jours, comme nous faisions à leur aurore. Le temps retient un corps malade à la maison, mais le cœur ne connaît point de difficultés... Dieu a voulu cette douleur pour racheter l’excès de ma trop vive satisfaction... Soyons reconnaissants des faveurs de la Providence! »
Il mourut peu d'années après, âgé de soixantedouze ans. Quelque temps auparavant, se croyant déjà près de sa fin, 1l avait dit à sa digne et chère compagne, à sa fille, qui l’embrassaient en pleurant : « Nous allons nous quitter, mais nous nous reverrons! »
« Sur son lit de douleurs, a dit M. Dumas, toutes ses paroles respiraient la bienveillance et la satisfaction intérieure. Ses mains cherchaïent toujours ses proches, ses amis, pour remercier, pour bénir. Calme et souriante, son àme s’affaiblissait sans trouble, se repliait sur une conscience sans tache. »
1 Magasin pittoresque, tome XXVI.
« Il était devenu aveugle comme Galilée, a dit Edgar Quinet; mais sa sérénité n’en a pas été troublée un moment. Il souriait encore à ces merveilles de la terre et du ciel, qu'il voyait, comprenait, découvrait des yeux de l'esprit. On sentait, dans cette paix incroyable, un homme qui avait bonne conscience des lois et du plan caché du Créateur. Il avait été initié aux travaux secrets de la Providence, et de ce spectacle 1l avait rapporté la sérénité du juste. Quoi de plus sublime que cette mort du génie, qui, ainsi dirigé et conduit, est la sainteté même de l’intelligence. Il s'approche en souriant de la vérité sans voile : à la fin, 1l descend, sans rien craindre, dans l'éternelle science ! »
Léopold de Buch. — L'énergie par laquelle on peut surtout combattre et vaincre le froid, surmonter les obstacles souvent terribles qui défendent l’approche des glaciers, est généralement en rapport avec la science des explorateurs, mus par un senüment d'autant plus passionné qu'ils ont une idée plus haute des conquêtes à’ poursuivre et des lois que ces conquêtes nous aident à découvrir. Généralement aussi le dévouement des vaillants montagnards qui les guident devient plus actif, plus persévérant, en même temps qu'ils se voient associés à un plus puissant esprit et à une œuvre plus importante.
On trouve dans les relations des savants illustres qui ont parcouru les montagnes, dans le récit de leurs ascensions, des exemples nombreux du zèle
héroïque qu'ils mirent dans leurs difficiles recherches”. [ei nous eiterons seulement quelques lignes intéressantes qui montrent toute la constance de ce zèle dans un des illustres géologues de notre époque.
« Après avoir assisté à la réunion annuelle des sciences naturelles à Sion, en juillet 1852, Léopold de Buch partit pour Zermatt avec quelques naturalistes de sa connaissance. Avant de quitter ce village, 11 témoigna le désir d’aller voir de près les ruines du col de Saint-Théodule?, un des rares sites des Alpes qu'il n’eût pas encore visités. La neige étant encore trop épaisse, et le temps peu favorable, on lui déconseilla l'aventure : ses compagnons firent cependant leurs préparatifs de départ. De son côté, L. de Buch se prépare à faire sa course. Heureusement l’hôte de Zemratt, témoin des instances inutiles faites au vieil académicien pour le détourner de son projet, et qui connaissait les dangers de l’entreprise, donna ordre à un guide de partir en avant, de veiller sur M. de Buch sans qu'il pût s’en douter, et de lui porter secours au besoin. L'intrépide octogénaire se trouvant arrêté par de grandes difficultés à une certaine hauteur dans le glacier, veut passer sur l’arête rocheuse qui le borde, et après bien des efforts et plusieurs chutes, il y par-
1 V.les Ascensions célèbres et les Glaciers. (Bibliothèque des merveilles.)
2 Ce col, situé à 3300 mètres d'altitude, conduit au sommet le plus élevé du Mont Rose,
Buch.
ernière ascension de Léopold de
TEMPS MODERNES (XIX° SIÈCLE) 219 vient; mais sur l’arête 1l rencontre bientôt des obstacles infranchissables, 1l faut revenir sur la glace, et comme un passage est toujours plus difficile en descendant qu’en montant, ce sont des peines plus grandes, des chutes plus nombreuses. Alors le guide se présente comme s’il arrivait du Théodule. Interrogé sur l’état du glacier, il en fait une description des plus décourageantes, raconte tous les prétendus dangers auxquels il a échappé, et refuse d'accompagner M. de Buch qui lui demande de l’y conduire. Le naturaliste, qui n'a jamais reculé que devant l'impossible, est au contraire aiguillonné par la pensée que quelqu'un a passé avant lui. Il se remet seul en chemin. La course devient de plus en plus pénible; enfin, abimé de fatigue, les mains en sang, les vêtements déchirés, 1l fait un dernier effort pour appeler le montagnard qui, tout en feignant de se diriger vers Zermatt, ne l’avait pas perdu de vue. Ils arrivèrent sans accident à l'hôtel. Ce fut la dernièrecourse de montagnes de M. de Buch, dont la mémoire intéresse la Suisse à plus d’un titre’. »
Wilson et Audubon. — Les traits de forte et persévérante volonté apparaissent en grand nombre dans l’aventureuse existence de ces deux célèbres historiens et peintres des oiseaux d'Amérique. Le premier eut pour père un simple paysan écossais qui s'imposa d'abord de grands sacrifices pour faire en-
1 Dollfus-Ausset. Extrait de la Revue suisse, mai 1855.
trer son fils dans la carrière théologique: 1l ne put les continuer, et le jeune homme dut exercer longtemps les métiers de tisserand et de colporteur. Mas le goût de la poésie s’était éveillé en lui, et aux rares heures de loisir, 1l composa un poème ainsi qu'un certain nombre de satires. Sa vocation contrariée le livrait à des luttes perpétuelles. Prenant alors une résolution soudaine, il se rendit à pied dans un port de mer d'Irlande, s’embarqua sur un navire, américan et descendit sur le rivage de la terre nouvelle sans plan arrêté, sans protecteur, sans ami, avec quelques shellings dans sa poche. Il respirait plus à l'aise dans cette société où les rangs sont moins serrés, mais 1l dut cependant, après divers essais in: fructueux, reprendre encore son métier de marchand ambulant. Amené ainsi à traverser fréquemment les sites d’une nature grandiose, il fut saisi d’un vif enthousiasme pour elle, et déjà il se plaisait à dessiner et à décrire les animaux qu'il y rencontrait. Plus tard, 1l se fit maître d'école, et il employait toutes ses heures libres à compléter son instruction. Conduit à s'engager avec l’administration d’un pensionnat situé sur le bord d’un lac voisin de Philadelphie, 11 y trouva un magnifique jardin botanique fréquenté par des milliers d'oiseaux. Ce fut là que sa passion pour l’ornithologie prit un plein essor et l'engagea dans la laborieuse entreprise qui fit sa réputation.
L’Américain Audubon, auteur d’une œuvre semblable, était attiré dès ses premières années vers
l'observation de la nature, et il se trouva placé dans un milieu plus favorable à l'essor de son goût. Mais l’ardeur avec laquelle les deux naturalistes entreprirent leurs explorations fut la même. En traversant les forêts, en franchissant les fleuves, en bravant les intempéries, ils déployèrent une étonnante résolution. Les récits les plus dramatiques accompagnent leurs belles descriptions et les dessins gravés et coloriés qu'ils ont exécutés avec tant d'art et de patience. Pour avoir une idée de ces œuvres, il faut savoir que celle d'Audubon seulement se compose de cinq volumes de texte, illustrés par quatre cents planches où les oiseaux sont représentés dans l’attitude propre à leurs mœurs, avec l’encadrement harmonique de la terre et des eaux. Cuvier disait que c'était le plus beau monument que la science eût encore élevé à la nature.
L’énergique caractère d’Audubon ressort d'une manière frappante de cet épisode de l’histoire de ses travaux : « Un accident, dit-1l, arrivé à deux cents de mes dessins originaux, faillit couper court à mes recherches ornithologiques. Je veux vous le raconter simplement pour vous montrer jusqu'à quel point l'enthousiasme — comment appeler d’un autre nom ce zèle infatigable avec lequel je travaillais — peut dominer l'observateur de la nature, et le rendre capable de surmonter les plus rebutants obstacles. Je quittai le village de Henderson, dans le Kentucky, sur les bords de l'Ohio, où je demeurais depuis plusieurs années, ayant besoin d'aller à
Philadelphie pour affaires. Avant de parür j'eus soin de mettre en süreté tous mes dessins; je les plaçai dans une caisse de bois et les donnai en garde à un parent, lui recommandant de veiller avec la plus grande attention à ce qu'il ne leur arrivät aucun dommage. Mon absence dura plusieurs mois ; et quand Je fus de retour, je m'informai de ma boîte et de ce qu'il me plaisait d'appeler mon trésor. La boîte fut apportée, je l’ouvris..:.. Ah! lecteur, mettez-vous à ma place : un couple de rats avait tranquillement élevé sa petite famille parmi les débris rongés de ce papier qui, naguère encore, représentait des centaines d'habitants de l'air! Une chaleur brûlante me traversa le cerveau comme un trait; je me sentis défaillir; tout mon système nerveux était atteint. Je souffris plusieurs nuits d’insomnie complète, et mes jours passaient comme des jours d’insensibilité et d’oubli. A la fin, les pouvoirs animaux se réveillant grâce à la force de ma constitution, Je pris mon fusil, mon album, mes crayons, et me replongeai dans mes bois, comme si rien ne füt arrivé. Je sentais même, avec bonheur, que maintenant je pourrais faire mieux; et trois années ne s'étaient pas écoulées que mon portefeuille était de nouveau rempli. »
En 1812, Wilson se voyait apprécié et recherché des savants les plus éminents. Il achevait de réunir les matériaux du huitième volume qui devait compléter son ouvrage. Dans l’âpre désir d’atteindre le but auquel il touchait, 1] ne s’accordait plus un mo:
ment de loisir. Mécontent du travail d’enluminure, il coloriait lui-même, prenant le temps sur ses heures de sommeil. En vain ses amis, auxquels cette ardeur et l’altération de ses traits inspiraient une vive inquiétude, le pressaient de se modérer. Il dépassa ses forces : en deux jours une fièvre violente l’emporta, âgé de quarante-huit ans à peine. :
Les Stephenson..— Près de Newcastle, dans un petit village créé par les ouvriers qui exploitaient les mines de charbon du voisinage, on voit encore aujourd’hui une maison de pauvre apparence, divisée en quatre logements étroits. C’est dans un de ces logements que naquit en 1781 George Stephenson, le principal créateur de la locomotive, le constructeur des premières lignes de chemin de fer.
Son père était chauffeur de la vicille pompe à feu qui servait à épuiser les mines ; 1l avait six enfants et se trouvait dans l'impossibilité de les faire instruire. Dès que chacun commençait à prendre quelque force, 1l devait travailler pour aider à gagner la vie de la famille. A l’âge de sept à huit ans, George gardait les vaches.
Dès qu’il put accompagner son père, il fit de rapides progrès dans le maniement des machines, si bien qu'à quatorze ans, on le chargea, avec un de ses camarades, de la surveillance d’un petit appareil. Des réparations difficiles, qu'il parvint à mener à bonne fin, lui acquirent les éloges d’un directeur et commencèrent sa réputation.
Parvenu cependant à l’âge de dix-huit ans sans
savoir ni lire ni écrire, il entendait parler autour de lui des perfectionnements que des hommes habiles commençaient à introduire dans l'emploi de la vapeur et se voyait dans l'impossibilité de s'initier par les livres à ces découvertes. Il entra dès lors à l’école des petits enfants et se mit à réparer le plus promptement possible cette lacune intellectuelle.
À vingt ans il se maria et eut bientôt un fils qui devait devenir le premier ingénieur de l’Angleterre. Il s’en occupait avec la plus tendre sollicitude. « Après un pénible jour de travail, disait-1l plus tard en racontant l'emploi de ses loisirs, lorsque je sentais le besoin de repos m’envahir, je me raidissais contre le sommeil et je réparais les montres et même les chaussures de nos voisins. Ce n’était pas la soif de l'argent ni du bien-être qui me faisait entreprendre cet excès de travail, c'était pour faire donner à mon fils Robert l'instruction qui me manquait et dont l'absence rendait mes progrès si lents. »
Souvent Stephenson était appelé en différents points du voisinage pour la réparation des appareils, et son habileté lui fit donner le surnom de « médecin des machines ». Le génie de la mécanique se développait en lui à mesure qu'il se trouvait aux prises avec des problèmes plus difficiles. Bientôt 1l se lança dans la recherche de cette machine propre à mouvoir les voitures, qui avait déjà occupé tant d’inventeurs. Pendant plusieurs années, il y concentra toute son attention, variant les combinaisons, multipliant les essais, Jusqu'à ce qu’enfin 1l se vit récom-
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pensé par le succès. Le 27 septembre 1825, la première locomotive, dirigée par Stephenson lui-même, parcourut avec une vitesse inconnue jusqu'alors, et en traînant un convoi de trente-huit wagons, la distance entre Stockton et Darlimgton.
Le grand inventeur était adoré des ouvriers. Sur les chantiers on le voyait constamment s’exposer comme les plus hardis d’entre eux. Les mineurs lui doivent un bienfait inappréciable. Chaque année on en voyait périr des centaines dans les mines de Newcastle par suite des explosions du gaz. Plusieurs fois, au péril de sa vie, Stephenson avait concouru aux sauvetages et à l’extinction des incendies. Son habitude de réfléchir sur tout lui fit chercher le moyen de prévenir ces grands malheurs : il s'agissait de construire une lampe capable de donner assez de lumière à l’ouvrier et qui ne püût cependant pas communiquer le feu au gaz répandu dans les galeries. Il eut le bonheur d'y parvenir, mais sa lampe porte le nom de Davy, le célèbre chimiste, et non le sien, comme la justice le voudrait, suivant une enquête du parlement anglais.
« Robert Stephenson, dit M.E. Flachat!, était l’insénieur le plus connu. le plus populaire entre tous, et 1l méritait de l’être. Né Anglais, il a porté dans son cœur, dans ses relations, dans sa physionomie même, en un mot dans toute sa personne, les qualités et les vertus des natures d'élite qui ont
1 Biographie lue à la société des ingénieurs civils.
fourni à cette nation les hommes les plus éminents.
Simple, droit et sincère dans ses conceptions, 1l allait au but sans hésitation, et le but était toujours sage. Il y allait modestement, mais avec une énergie et une persévérance Inaltérables. Mêlé dès l’origine à la grande industrie des chemins de fer, il en est devenu le guide le plus sûr; et lorsque, sous l'influence de l’activité que ces voies nouvelles répandaient dans le pays, obéissant à l'entrainement public, le parlement livrait aux appels de la concurrence toutes les parties du territoire, Stephenson, résistant avec une grande solidité de jugement à cet abus de la puissance du crédit, ne donna son concours qu’à des entreprises utiles. On lui en sut gré, et lorsque les têtes se refroidirent, Stephenson devint l'arbitre, le juge favori, celui que l'on consultait avant d’entreprendre une grande opération, parce que la confiance publique était en lui si entière que son assentiment ou son concours était un gage de crédit et de succès.
«George Stephenson, le simple garçon de ferme, fils d’un chauffeur de machines, sera une des mémoires les plus chères à l'Angleterre, parce qu'elle prouve une fois de plus que le génie y est affranchi des obstacles qu’en d’autres contrées des administrations envahissantes élèvent contre ceux qui n’ont pu suivre, dès leurs premières années, le sentier qu'elles ont tracé. Robert Stephenson aura une gloire plus complète, celle d’avoir été toujours supérieur à son époque, quelque grandes qu’aient été ses
exigences, d'avoir su par une hauteur et une libérahté de vues bien rares dans de si hautes positions, grouper autour de lui les hommes les plus habiles et diriger leur marche par le patronage le plus généreux et le plus éclairé. « Je suis heureux, disait-1l après l'achèvement du pont de Menaiï, parce que j'en suis arrivé, par le concours des hommes qui sont autour de moi, à ne plus rien m'attribuer de personnel dans les œuvres qui font honneur à la science, à notre profession et à mon pays. Je suis heureux et reconnaissant d’avoir trouvé dans ce concours des forces puisées aux sources de l'instruction la plus éclairée, avec l'expérience et le dévouement des hommes qui travaillent avec moi. »
Les Brunel. — Deux ingénieurs d’origine française que l’Angleterre a adoptés, les Brunel, ont aussi montré à un très haut degré les qualités dont nous venons de parler. Leurs œuvres, parmi lesquelles nous ne citerons que le tunnel de la Tamise, témoignent d'une merveilleuse entente des moyens de diriger les forces de la nature et de les asservir à l’homme. Le cœur était chez eux à la hauteur de ce grand talent, comme le prouve l’émouvant épisode que nous empruntons à la biographie de Brunel fils, due à M. Flachat :
« Les eaux de la Tamise avaient envahi le tunnel et les dispositions prises pour lui en fermer l’accès semblaient avoir réussi, puisque les pompes d’épuisement en abaissaient le niveau dans les galeries. On n'avait cependant, après bien des jours de tra-
vail, gagné qu'un si faible espace entre la voüte et le niveau de l’eau, qu’on sentit la nécessité de reconnaître l'état du bouclier, espérant trouver là les moyens d'abréger les travaux d’'épuisement. Un canot fut descendu et huit personnes sachant nager s’y placèrent. À l'exception de Brunel père, qui ne savait pas nager et qui fut, malgré son autorité et ses Instances formelles, empêché de prendre part à l'expédition, ces huit hommes étaient des ingénieurs et directeurs de la compagnie et des travaux. Ils se dirigèrent en portant les mains contre les parois de la voûte; des torches éclairaient la marche du bateau, lorsque, arrivés à l’extrémité près du bouclier, la tête de l’un d’eux porta contre un objet saillant ; il fut jeté hors de l’embarcation, qui chavira. Les torches éteintes, chacun se cramponna où il put; et, dans l'obscurité profonde, au milieu du bruit des eaux qui filtraient en sifflant dans les parties supérieures du bouclier, on se compta avec la voix. Un seul manquait, celui qui avait été frappé. Plusieurs plongèrent sans succès pour le retrouver ; vains efforts ! 11 fallut enfin songer à soi. Un autre canot était nécessaire. C'est alors que M. Brunel fils partit à la nage, n'ayant pour se guider dans cette obscurité redoutable que la petite lueur de l'extrémité du souterrain. Après une lutte longue et difficile, dans laquelle les parois de la voûte et les débris flottants étaient autant d’écueils ou d'obstacles où 1l heurtait à toute minute, il arriva au but, demanda les secours nécessaires, puis, pour abréger l'angoisse de ses
amis, 1l retourna à la nage, poussant devant lui quelques planches qui portaient des fanaux allumés et des torches. Dans l'attente de l’embarcation on fit de nouvelles tentatives pour retrouver au moins le corps du compagnon perdu; elles réussirent. On visita le bouclier et on reconnut avec terreur que les sacs de glaise avec lesquels on avait formé le fond factice de la Tamise s’affaissaient lentement, mais progressivement. Cependant, en face de cette situation suprême, le courage n’abandonna personne ; et bien que plusieurs eussent pu tenter ce que Brunel venait d'accomplir deux fois, l’idée de se séparer un instant de ceux qui s’en sentaient incapables ne fut pas même exprimée. »
Augustin Thierry. — « Quel est celui de nous qui n'a pas entendu parler d’une classe d'hommes qui, dans le temps où les barbares inondaient l’Europe, conservait pour l'humanité, les arts et les mœurs de l’industrie? Outragés, dépouillés chaque jour par leurs vainqueurs et leurs maîtres, 1ls ont subsisté péniblement, ne rapportant de leurs travaux que la conscience de faire le bien, et de garder en dépôt la civilisation pour leurs enfants et pour le monde. Ces sauveurs de nos arts, c’étaient nos pères ; nous sommes les fils de ces serfs, de ces tributaires, de ces bourgeois, que des conquérants dévoraient à merci; nous leur devons tout ce que nous sommes. À leurs noms se rattachent des souvenirs de vertus et de gloire; mais ces souvenirs brillent peu, parce que l’histoire qui devait les trans-
mettre était aux gages des ennemis de nos pères. Nous n’y trouverions point le dévouement frénétique du guerrier sauvage qui s’immole pour son chef et cherche la mort en la donnant, mais la passion de l'indépendance personnelle, mais le courage de l’homme civilisé qui se défend et n'attaque point, mais la persévérance dans le bien qui triomphe de tout. Voilà notre patrimoine d’honneur national; voilà ce que nos enfants devraient lire sous nos yeux. Mais, esclaves affranchis d'hier, notre mémoire ne nous a rappelé longtemps que les familles et les actions de nos maîtres. Il n’y a pas trente ans que nous nous avisèmes que nos pères étaient la nation. » Ces lignes résument les idées qu'Augustin Tlerry développait en 1817 dans ses Lettres sur l'Histoire de France. On sait combien son initiative a été féconde, de quelle manière brillante notre littérature historique a été depuis renouvelée.
L'auteur des Récits des temps mérovingiens et de l'Histoire de la conquêle d'Angleterre par les Normands, était un grand artiste qui savait admirablement ressusciter les hommes et les événements du passé. Mais avant de tracer ses tableaux si pittoresques et de développer ses vues si profondes, il réunissait les matériaux nécessaires dans de longues et difficiles recherches. Nous extrayons de la préface de son ouvrage intitulé : Dix années d’études historiques, la page suivante, dans laquelle il dépeint sa vie de travail et parle de l’étonnante concentration intellectuelle que d’opiniâtres études produi-
TEMPS MODERNES (XIX° SIÉELE) 235 saient en lui : « Au plus fort de l'hiver je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de la Bibliothèque royale, et plus tard, sous le soleil de l'été, je courais, dans le même jour, de Sainte-Geneviève à l’Arsenal, et de l’Arsenal à l’Institut. Les semaines et les mois s’écoulaient rapidement pour mot, au milieu de ces recherches préparatoires où ne se rencontraient n1 les épines, ni les découragements de la rédaction, où l’esprit, planant en liberté au-dessus des matériaux qu'il rassemble, compose et recompose à sa guise, et construit d'un souffle le modèle idéal de l'édifice que, plus tard, 1l faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement. En promenant ma pensée à travers ces milliers de faits épars dans des centaines de volumes, et qui me présentaient, pour ainsi dire, à nu les temps et les hommes que je voulais peindre, je ressentais quelque chose de l'émotion qu’éprouve un voyageur passionné à l'aspect du pays qu'il a longtemps souhaité de voir et que souvent lui ont montré ses rêves.
« À force de dévorer les longues pages in-folio pour en extraire une phrase et quelquefois un mot entre mille, mes veux acquirent une faculté qui m'étonna, et dont il m'est impossible de me rendre compte, celle de lire, en quelque sorte, par intuition, et de rencontrer presque immédiatement le passage qui devait m'intéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l'espèce d’extase qui m’absorbait inté-
rieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes, je n'avais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. La table où j'étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs ; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle; je n’entendais rien, je ne voyais rien; Je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m'est encore présent ; et depuis cette époque de premier travail, il ne m'’arriva jamais d’avoir une perception aussi vive des personnages de mon drame, de ces hommes de race, de mœurs, de physionomies et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit; les uns chantant sur la harpe celtique l’éternelle attente du retour d'Arthur, les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souei d'eux-mêmes que le cygne qui se Joue sur un lac; d’autres, dans l'ivresse de la victoire, accumulant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage; comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail; d'autres enfin, privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l’étranger assis en maitre à leurs propres foyers, ou, frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance..…. »
Au plus fort de ces travaux, un malheur immense frappa l'illustre écrivain : il perdit la vue. Mais son
ferme courage ne l’abandonna pas. Plusieurs de ses meilleurs écrits ont été dictés à un secrétaire après queles nombreux documents sur lesquelsils sont basés lui avaient étélus. Les rares facultés de son imagination s’agrandirent encore, et c’est à lui qu’on doit cette parole touchante : « Jai su me faire une amie de l'obscurité. » La préface déjà citée est terminée par ce noble témoignage qu'il a pu en pleine justice se rendre à lui-même : «Si comme je me plais à le croire, l'intérét de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux, J'ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servit à combattre l'espèce d’affaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu’une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire avec tant d’amertume que, dans le monde constitué comme il est, il n’y a pas d'air pour toutes les poitrines, pas d’emploi pour toutes les intelligences ? L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-1l pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait soi-même sa desfinée; on use noblement sa vie. Voilà ce que j'ai fait et ce que
je ferais encore, si j'avais à recommencer ma route; je prendrais celle qui m'a conduit où Je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : 11 y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé ellemême, c’est le dévouement à la science. »
René Caillié. — Les commencements de ce celèbre voyageur furent très obscurs. Après son succès 1l aimait à s’en souvenir et à les raconter. « D’autres, disait-il, rougiraient de cette origine ; mot, Je n’en fais gloire. Je suis de sève plébéienne, mais le fils de mes œuvres, supposé que je sois quelque chose. » Il naquit en novembre 1799, dans le hameau de Mauzé, à quatre lieues de Niort .Ses parents étaient boulangers : il était encore enfant quand il les perdit. Un de ses oncles, devenu son tuteur, le retira de l’école et le mit en apprentissage chez un cordonmier; mais le choix de cet état, aux exigences si sédentaires, n’était nullement en rapport avec la vive imagination du jeune René. Ce qui contribua à l’en dégoüûter fut la lecture des livres de voyages, à laquelle il consacrait tous ses moments de loisir. Il raconte qu'il dévorait le roman de Robinson Crusoë, histoire en partie véritable embellie par un habile écrivain, et qui montre ce que peut l’homme, même isolé, quand il est intelligent, patient et résolu.
Parmi les cartes que le petit apprenti réussit à se
faire prêter, celle de l'Afrique, qui renferme encore dans sa partie centrale tant d'espaces laissés en blanc, attirait surtout son attention. Il sentait naître dans son cœur l'ambition de se signaler en y faisant quelque découverte importante. À seize ans nous le voyons partir pour les côtes occidentales de ce continent après avoir vaincu à force d'importunités la résistance de son tuteur. Il avait quitté Mauzé avec ses faibles économies de soixante francs en poche, s'était rendu à Rochefort où on l’embarqua dans la plus humble condition à bord de la gabare Za Loire, qui devait faire voile avec la frégate la Méduse pour le Sénégal. C’est pendant ce voyage que cette dernière périt dans un horrible naufrage ; sa conserve, écartée d'elle la nuit par une heureuse chance, arriva sans accident à Saint-Louis.
Caillié se hâta de s'initier à la langue et aux usages des peuplades indigènes, et ayant entendu parler d'une expédition préparée par les Anglais pour pénétrer dans l’intérieur de la contrée, il voulut aller offrir ses services à leur chef, le major Gray, et se mit à cet effet en route pour la Gambie en passant par Dakar. Ce voyage, entrepris à pied, était audessus de ses forces ; 1l dut y renoncer après en avoir fat une partie au milieu des plus dures privations et de graves dangers. A son retour à l’île de Gorée il trouva un navire partant pour la Guadeloupe, et profita de l’occasion pour visiter cette colonie où il obtint un petit emploi.
Mais bientôt la passion des voyages de découver-
tes se réveilla en lui, et la lecture de Mungo-Park vint l’exalter encore. Ayant rassemblé une petite pacotille, il regagna le Sénégal, ct devenu plus robuste avec l’âge, 1l accepta l’offre d’un envoyé du major Gray pour aller renforcer sa caravane. Mais à peine yétait-1l arrivé que l'expédition éprouva dans le Bondou le plus terrible désastre, et qu'il fut obligé de rentrer à Saint-Louis après des fatigues inouies, qui altérèrent gravement sa santé.
Il alla se rétablir en France, voyagea quelque temps pour une maison de commerce, puis repartit pour le Sénégal avec de nouvelles marchandises. Sa persévérance obstinée était justifiée par la présence à la tête de la colonie de M. le baron Roger, dont Ja philanthropie et l’espritéclairé promettaientun protecteur à toutes les entreprises grandes et utiles. L'espoir de Caillié ne fut pas trompé : ce gouverneur l’accueillit avec une grande bonté et lui donna les moyens d'aller dans une puissante tribu maure pour étudier l'arabe et les pratiques musulmanes. C'était un très pénible noviciat, mais le courageux voyageur sentait qu'il ne pouvait se rendre apte à accomplir son grand dessein qu’en s’y soumettant.
La Société de géographie, dit M. Jomard', s'était occupé dès son origine de la découverte si souvent tentée de Tombouctou. Cette ville avait-elle l’importance que lui donnaient les géographes et les rapports
{ Notice historique sur la vie el les voyages de René Caillié, 1838,
vagues des voyageurs? Était-ce bien le centre du commerce ? Avait-elle en effet cent mille habitants et plus ? Était-elle sur le grand fleuve? d’où venaitil et où se perdait-1l ? Fallait-1l accepter les descriptions de Léon l’Africain, de Ben Batouta, d'Edrisi, et d’autres auteurs, ou les récits suspects d’un matelot américain tel qu'Adams, ou les rapports faits à Mongo-Park, ou bien s’en tenir aux vagues renseionements de l'excursion de Paul Imbert en 16707... Autant de problèmes à résoudre. Pour trancher la difficulté, une souscription fut ouverte à Paris en 1824. On présenta un programme à la Société de géographie, qui en fit l’objet d’un prix extraordinaire. C'est ce programme que Caillié trouva à son retour du pays des Maures, dans un volume étalé sur la table du gouverneur du Sénégal, et ce fut pour lui un trait de lumière. La mission de pénétrer jusqu’à la mystérieuse ville de Tombouctou était tellement en accord avec tous ses rêves de jeunesse, qu'il prit aussitôt la résolution de l’accomplir, cette tentative dût-elle lui coûter la vie.
Cependant quelques préparatifs lui paraissaient indispensables, et ses ressources n'étaient nullement suffisantes. Il s’adressa aux représentants des gouvernements français et anglais, qui repoussèrent sa demande; 1ls protégeaient d’autres voyageurs, M. de Beaufort et le major Laing. Caillié prit alors le parti de se rendre dans la Gambie, où un colon lui donna une indigoterie à diriger, et au bout de deux ans il réalisa 2000 francs d'économie. Dès qu’il eut ce trésor,
comme il l’appelle, entre les mains, il jugea qu’il pouvait quitter les établissements européens et s’enfoncer hardiment dans l'intérieur du continent. « J'employai, dit-1l, 1700 francs à acheter de la poudre, du papier, du tabac, diverses verroteries, de l’ambre, du corail, des mouchoirs de soie, des couteaux, des ciseaux, des miroirs, des clous de girofle, enfin trois pièces de guinée bleue et un parapluie. Je mis le reste de l'argent dans ma ceinture. Les amis que j'avais à Sierra-Leone me fournirent l'assortiment de médicaments que je désirais. Muni de toutes ces choses utiles, et de deux boussoles pour connaitre ma route : vêtu de mon costume arabe, dont les poches étaient remplies de feuilles d’un Coran que j'avais déchiré, je m’embarquai le 22 mars 1827, sur une goëlette, pour le Rio-Nunez .»
Le 3 octobre de l’année suivante, le consul de France à Tanger, M. Delaporte, avisa en ces termes le président de la Société de géographie de l’arrivée du voyageur dans cette ville. « Un de nos concitoyens, M. René Caillié, a acquis à la Société tous les territoires situés entre Rio-Nunez et Tanger, c’est-à-dire entre l’Océan et la Méditerranée. Il a visité les villes de Kaukan, Jenné, Tombouctou et Araouân. Il a habité Tombouctou pendant quatorze jours. Sa maison était à quelques portes de celle qu'avait occupée le malheureux major Laing. Il a employé seize mois à faire ce travail et à recueillir les matériaux dont il enrichissait sa besace. Rien ne l’a rebuté, m refus, ni dégoûts, n1 fatigues, ni dangers; sa vocalion,
TEMPS MODERNES (XIX° SIÈCLE) 241 ainsi qu'il me l’a dit plusieurs fois, l’appelait à franchir l'Afrique; il l'a suivie, et a résolu le problème qu'un Européen peut traverser l'Afrique, problème dont l’impossibilité paraissait presque démontrée. Il a voyagé sans faste; et j'ai vu un derviche quêteur, la besace de cuir sur le dos, se jeter sur le seuil de ma porte, et me tendre, non la main de l’indigence, non la main de misère dont il portait la livrée, mais celle d’un compatriote qui s'adresse à un serviteur du roi de France et requiert sa protection. Elle lui a été donnée, et grâce à la coopération du commandant de la station navale de Cadix, qui a eu la complaisance de m'envoyer un bâtiment, j'ai pu sauver le voyageur et ses papiers.
« Deux départements, celui des affaires étrangères et celui de la marine, ont contribué à rendre un Français à son pays natal et à acquérir à la Société dont vous êtes le président un voyageur modeste, que son entreprise 1llustrera. M. Caillié, dont les fatigues et les travaux ont altéré la santé, s’est embarqué avecla fièvre. [faut espérer qu’elle n’aura pas de suite et qu’il abordera à Toulon sain et sauf. Si M. Callié n’apas le brillant ni l'éducation de nos voyageurs modernes, 1l a l’ingénuité et la franchise de ce bon voyageur du vieux temps qui nous a donné sur l'Inde tant de notions intéressantes ; s’il n’est pas l’Amédee Jaubert de l’Asie, 1l sera le Marco-Polo de l'Afrique et 1l aura le mérite d’avoir fait, à ses dépens et sans secours, ce que tant d’autres n’ont pu achever à force de trésors. »
Précédé par ces recommandations, Caillié reçut à Paris un accueil des plus sympathiques. M. Jomard, l’un des éminents savants de cette époque, s’empressa de mettre ses travaux en relief, et de le présenter aux plus hauts personnages du gouvernement. La Société de géographie lui décerna, outre le prix proposé, une grande médaille d'or, et le ministre de la marine le décora de la croix de la Légion d'honneur.
Un an était à peine écoulé qu'il publiait son voyage en trois volumes. Il retourna ensuite dans son pays natal, où, avec les quelques milliers de francs qu’il possédait, 1l acheta un petit domaine. S'étant marié, il se vit plus tard entouré de quatre enfants. Son biographe nous le représente vivant dans la retraite, de la vie du laborieux cultivateur, avec ja même simplicité qu'avant son départ. La pensée des grands services qu'il pouvait encore rendre à son pays dans les contrées lointaines ne cessait cependant pas de le préoccuper. Il demandait une mission nouvelle en Afrique, dans certaines régions où l’exploitation des mines lui paraissait susceptible de procurer de grands avantages aux possessions françaises. « Le regret de ne pouvoir obtenir cette mission, dit M, Jomard, se peint dans ses lettres de la maniére la plus vive. 1i répond à toutes les objections, il écarte les conseils d’une prudence qu'il appelle timide, et multiplie ses efforts, ses démarches pour parvaür à lexécution d’un projet earessé depuis dix ans. C'est au milieu
de ces nobles pensées qu'il fut subitement atteint par une crise fatale, suite de la maladie qu’il avait gagnée en Afrique, et qu'il mourut à la Badère, le 17 mai 1858, à l’âge de trente-huit ans. » Un modeste monument lui a été élevé dans son hameau natal”.
John Franklin. — Le père de John Franklin était commerçant et avait une nombreuse famille. Il destinait d’abord le futur amiral à l’état ecclésiastique, mais 1l se vit obligé de céder à la volonté du jeune homme, auquel le spectacle grandiose de l'Océan avait tout à coup révélé, dans un voyage à la côte, sa véritable vocation. Avant de le laisser s'engager dans la marine militaire, 1l lui fit cependant faire un voyage d'essai sur un navire de commerce ; la résolution primitive persista malgré l’épreuve d’une grande tempête.
Le vaisseau sur lequel Franklin fut embarqué comme novice prit part à la bataille de Copenhague. Au retour, le capitaine Klinders, son parent, l’emmena avec lui sur le bâtiment qu'il commandait et qui allait faire une campagne hydrographique en Australie. Ce bâtiment fit naufrage sur un étroit récif de corail où l'équipage resta réfugié pendant deux mois, Jusqu'à ce que le commandant, parti dans un simple canot, eût amené du secours d’un port situé à 250 lieues.
1 À Mauzé-sur-le-Mignon. C'est un buste de bronze placé sur un pont de la rivière le Mignon.
Franklin, passé officier, prit part à diverses campagnes de guerre dans lesquelles 1l donna de nouvelles preuves de dévouement et d’intrépidité. En 1818, un ordre de l’'Amirauté, provoqué par. sir Joseph Banks, qui était généralement consulté sur toutes les expéditions scientifiques et avait conçu une haute opinion de ses talents, l’appela à concourir à une entreprise plus spécialement adaptée à ses facultés. I] s’agissait de la recherche du fameux passage nord-ouest pour se rendre de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, recherche vainement poursuivie depuis les premières tentatives de Jean et Sébastien Cabot, à la fin du quinzième siècle. On confia à Franklin le Trent, sous la direction supérieure du capitaine Buchan, qui commandait la Dorothea. Le voyage fut infructueux, mais dans la relation qu’en fit plus tard l'amiral Beechey, alors lieutenant de Franklin, on voit ressortir en traits saisissants la grandeur intellectuelle et la force morale de celui-c1, qui, au moment où la Dorothea, endommagée par les glaces, était obligée de retourner, témoigna le plus vif désir de poursuivre l’entreprise avec son seul petit navire.
Lorsque bientôt après l’Amirauté combhina une nouvelle série de recherches, la réputation acquise par Franklin le fit désigner comme chef de l’expédition qui devait concourir avec celle dirigée par le détroit de Lancastre et confiée au capitaine E. Parry. Les instructions données à Franklin lui prescrivaient de suivre plus au sud la côte septen-
trionale d'Amérique, tantôt par terre et tantôt en bateau. Nous empruntons à l’intéressante notice de M. de la Roquette‘ un émouvant épisode de cette périlleuse exploration :
«.…. Les voyageurs étaient parvenus, le 26 septembre 1820, à une des branches de.la rivière de la Mine-de-Cuivre, lorsque Franklin (qui voyait la famine ‘avancer à grands pas, puisqu'ils étaient réduits à manger leurs vieux souliers et à s’estimer fort heureux de rencontrer, pour soutenir leur existence, cette sorte de lichen à odeur nauséabonde et à saveur amère que les Canadiens appellent tripe de roche) envoya Back et quelques chasseurs ‘au fort Enterprise, pour annoncer leur prochaine arrivée. Back, le plus actif et le plus vigoureux de la bande, était lui-même si faible, qu'il ne pouvait marcher qu'à l’aide d’un bâton. Franklin, Richardson et ceux de leurs compagnons qui avaient pu résister, étaient au moment de succomber à la rigueur du froid et de la faim, lorsque, le 7 novembre, trois Indiens envoyés par Back leur apportèrent des provisions. Le récit que fait Franklin de leur triste situation est navrant; semblables à des squelettes, ils pouvaient à peine faire un pas ou proférer une parole, et la raison semblait les avoir abandonnés. »
Ils arrivèrent à la factorerie d’York, terme de leur voyage, le 14 juillet suivant, après avoir parcouru,
1 Notice bibliographique sur l'amiral sir John Franklin, Bulletin de la Société de géographie.
en comprenant la navigation sur la mer Arctique, 5550 milles et réuni une multitude de documents relatifs à la géographie, à la géologie et à l’histoire naturelle.
À leur retour en Angleterre, ils furent accueillis avec enthousiasme. On admira la relation de Franklin, dans laquelle il parlait, avec la simplicité et la modestie qui sont les signes du vrai mérite, des soulfrances et des périls que le courage de ses compagnons Jui avait permis de surmonter. Les marins les plus distingués, ses anciens émules, lui exprimèrent chaleureusement leur estime et leursympathie. « Je puis à peine me croire en état, lui écrivait Parry, de parler de votre généreux dévouement et de celui de vos braves compagnons, car je crains de ne pas exprimer ce qui ne peut l'être complètement avec des mots, mon admiration sans bornes pour ce que vous avez été capable, grâce à la bénédiction de Dieu, d’'exécuter, et pour l’héroïsme avec lequel vous l'avez exécuté. En vous et en vos compagnons, mon cher ami, nous voyons un si grand exemple de confiance chrétienne dans le Tout-Puissant, de la supériorité de l’énergie morale et religieuse, sur la force purement brutale du corps, qu'il est impossible de contempler vos souffrances et votre conservation sans un sentiment de profond respect. Je ne suis pas honteux de dire qu'en vous lisant je pleurais comme un enfant. Les larmes que je versais, néanmoins, étaient des larmes d’orgueil et de plaisir, — d’orgueil, comme étant votre compatriote, votre
John Franklin et ses compagnons,
frère d'armes et votre ami, — de plaisir, en voyant les vertus du chrétien, ajoutant leur premier et leur plus grand charme à la persévérance invincible et aux rares mérites de l'officier et de l'homme. » Franklin avait à peine pris quelques mois de repos, lorsqu'il soumit au gouvernement le plan d'une nouvelle campagne, analogue à la précédente, en se proposant lui-même pour l'exécution. Dès qu'on sut que ce plan avait été adopté, un grand nombre d'officiers vinrent lui offrir leurs services avec empressement; en tête se trouvaient le licutetenant Back et le docteur Richardson, ses compagnons de souffrances et de gloire. Le départ eut lieu en février 1825. Au moment de l’arrivée, et du sommet de l’île Garry, d’où la vue s’étendait sur la mer Arctique, Franklin éprouva un douloureux regret en se rappelant les dernières paroles de sa compagne, très malade au moment où il allait quitter l'Angleterre. « Près de descendre dans la tombe, dit M. de la Roquette, cette femme héroïque le pressait de partir au jour indiqué, en le suppliant, s’il attachait du prix à la paix de l’âme de celle qui lui était si tendrement dévouée et à sa propre gloire, de ne pas retarder pour elle son départ d’un seul instant. Ses Jours étaient comptés, elle en avait la pleine conviction, et ce délai même, si elle l’eût désiré, n’eût été que pour qu'il lui fermât les veux. (Elle expira, en effet, peu de jours après son départ, et 1l reçut à New-York la nouvelle de sa mort.) Elle lui avait remis en même temps un drapeau de soie
fait par elle-même, avec l’injonction expresse de ne le déployer que lorsque l’expédition serait arrivée au but désiré. » Il fut en effet planté par Franklin et flotta pendant quelques heures sur cette île éloignée de la mer polaire, d’où l'expédition allait partir pour entreprendre ses périlleuses recherches.
Les découvertes du nouveau voyage, qui dura trois ans, ajoutées à toutes celles qu'il avait déjà faites, valurent à Franklin les plus éclatantes récompenses, non seulement en Angleterre, mais aussi en France, où la Société de géographie lui décerna sa grande médaille d’or en même temps qu'il était nommé membre correspondant de l’Institut.
Appelé, à la suite d’un commandement exercé dans l’escadre de la Méditerranée, au gouvernement de la Tasmanie, 1l fit dans cette colonie un séjour de sept ans, pendant lesquels il se fit aimer par ses manières affables et concihantes autant que par son esprit de justice. Sa nouvelle compagne, originaire d'une famille française réfugiée en Angleterre après la révocation de l’édit de Nantes, le seconda activement dans les remarquables améliorations dont il fut le promoteur. Elle établit un grand nombre de colons dans les terres nouvelles, les défrayant des premières dépenses, leur fournissant des instruments de eulture dans de telles conditions qu’au bout de peu d'années 1ls se trouvèrent affranchis de toute redevance et jouissant d’un bien-être dû à leur bienfaitrice autant qu'à leur travail. Franklin fit alors le plus cordial accueil aux navigateurs qui revenaient
de lexploration des mers voisines du pôle austral, les capitaines Dumont-d'Urville et Jacquinot, de l’Astrolabe et de la Zélée ; sir James Ross, qui commandat l£rebus et la Terror, dont les noms ont acquis depuis une si triste célébrité.
Quatre ans plus tard, Franklin, nommé amiral, armait ces deux bâtiments et partait avec la mission de faire une nouvelle tentative pour découvrir le passage du nord-ouest et compléter en même temps les dernières recherches sur le magnétisme terrestre. On avait hésité au moment où on le désigna pour ce commandement. Lord Haddingion, alors premier lord de l’Amirauté, causant quelques jours auparavant avec sir E. Parry, qui occupait un rang si distingué parmi les explorateurs des régions arctiques et qu'il avait fait appeler pour le consulter, lui dit, en jetant un coup d'œil sur la liste de la marine : « Je vois que Franklin est âgé de soixante ans; devons-nous le laisser partir? » — Milord, répondit Parry, c’est sous tous les rapports l’homme le plus capable que je connaisse, et si vous ne le laissez pas partir, 1l en mourra certainement de désespoir. »
L'expédition mit sous voile le 19 mai 1845, et quitta les îles Oreades le # juin suivant. Le 4 ruillet, on Jeta l'ancre entre les îles de la Baleine et lîle Disco, établissement danois sur la côte sud-ouest du Groënland, d’où Franklin écrivait à l’Amirauté une lettre, dans laquelle il manifestait un vif enthousiasme et les plus grandes espérances sur le succès de l'expédition.
On eut encore le rapport de deux baleiniers qui virent les explorateurs dans la baie de Melville ; mais deux années s’écoulèrent ensuite sans qu’on reçüt la moindre nouvelle. Bientôt une anxiété générale se manifesta, et à partir de 1848 le gouvernement anglais envoya expédition sur expédition à la recherche des explorateurs, jusqu’à l’époque où l’on fut assuré de la mort de tous.
« L’épouse de Franklin, dit M. de la Roquette, prit une large part à ces pieuses entreprises, en consacrant tout ce qu’elle pouvait toucher de sa fortune pour équiper et envoyer à ses frais, et au moyen de quelques souscriptions publiques, plusieurs navires à la recherche de son mari; stimulant en outre le zèle par les présents considérables qu'elle offrait aux baleiniers qui chercheraient à obtenir et fourniraient des renseignements sur le sort des équipages de l’£Erebus et de la Terror, et enfin en adressant de pathétiques appels à la sympathie du monde eivilisé. Ces appels furent entendus dans le nouveau continent, où un simple citoyen des États- Unis, M. Henry Grinnell, riche négociant de New- York, mü par un noble sentiment d'humanité, envoya dès les premiers mois de 1850, dans les mers arctiques, deux navires à la recherche de sir John Franklin, et renouvela depuis, avec l’aide dé M. Peabody, de Londres, négociant et Américain comme lui, une semblable expédition, dont le commandement fut donné au docteur Kane. La France, si elle n’envoya pas d'expédition officielle, eut aussi
du moins des représentants dans quelques-uns de ses officiers de marine, parmi lesquels nous citerons le jeune licutenant Bellot, qui, après avoir pris une part active à une première expédition de lady Franklin qu'il commandait en second, périt si malheureusement deux ans plus tard en accompagnant le capitaine Inglefield, envoyé dans le même but par l’Amiraute. Un autre officier de la marine française, M. Émile de Bray, a également servi avec honneur pendant plusieurs années pour la même cause dans les mers arctiques sur le navire anglais Resolulte, que commandait le capitaine Kellet.
Les habitants de la Tasmanie, pour témoigner l'intérêt qu'ils prenaient au sort de leur ancien gouverneur, dont la mémoire avait laissé parmi eux de si profonds souvenirs, envoyèrent en 1852 à lady Franklin une somme de 42 500 francs comme leur part contributive aux dépenses qu’elle faisait pour ses expéditions. »
Ce fut seulement au mois de mai 1859 que le théâtre du désastre de l'expédition fut découvert par le capitaine Mac-Clintock, commandant du Fox, qui avait été équipé par lady Franklin. D’après les doeuments recueillis, amiral était mort en juin 1847, et les équipages, commandés par le capitaine Crozier, avaient passé un troisième hiver sur les navires pris dans les glaces. Au mois d'avril suivant 1ls les avaient abandonnés, et s'étant acheminés vers les établissements de la baie d'Hudson, ils étaient tombés un à un sur la route...
« Arrivés au mouillage de l’île Beechey, dit le capitaine Mac-Clintock, nous déposämes à terre, et tout auprès de la stèle funéraire élevée à la mémoire du noble Français Bellot par les soins de sir John Barrow, la belle table de marbre, envoyée dans ce but par lady Franklin, et portant, à la mémoire des équipages de l’Erebus et de la Terror, une inscription rappelant la vaillante volonté, le dévouement qui les soutinrent dans leurs périls, dans leurs souffrances pour la cause de la science et pour la gloire de Icur patrie. »
Nous terminerons ce résumé par quelques lignes éloquentes d’une lettre écrite par lady Franklin, lorsqu'elle apprit la mort prématurée de Bellot : — QI n’est plus ce brave et généreux jeune homme que j'aimais comme un fils, à qui je dois tant, qui représentait si noblement l'honneur et la chevalerie de la France, et que tous nos marins aimaient et respectaient comme un frère... Il est mort comme il a vécu, en héros eten chrétien. »
Les divers exemples recueillis dans ce court résumé ont dit tout ce que peut l’énergique persévérance de la volonté, s'exerçcant dans la double sphère de l'intelligence et du sentiment. Plus lintelligence se développe, plus le sentiment s'élève, plus aussi la volonté doit grandir et s’universaliser, afin d'accélérer notre marche, encore si lente, vers les temps meilleurs. Get accroissement de la volonté est visible en Europe depuis le dernier siècle, dans les prodigieux progrès de la science et de l’industrie. Mais il n’aboutirait qu'à de vains résultats s'il ne prenait sa souree dans le progrès moral, seule force vraiment puissante et vraiment créas trice. Malgré des apparences contraires, nous croyons qu'au fond cette force n’a pas cessé de se développer parmi nous, depuis les grandes luttes de nos pères pour conquérir à tous, au prix de tant de sacrifices, plus de justice, c’est-à-dire plus de concorde et plus de hberté.
Si, malgré le navrant spectacle des champs de bataille et les déplorables destructions de la guerre, l’'énergique dévouement qu'elle suscite dans le cœur de ceux qui combattent pour une juste cause est digne d’être donné en exemple, nous ne devons pas moins honorer la mémoire des héros de la paix, qui, dans leurs vaillants efforts, déploient au profit de tous la même constance et la même intrépidité. Les exemples de persévérante volonté donnés par ces hommes d'élite se multiplient à mesure que la civilisation grandit et que les admirables découvertes de la science ennoblissent les travaux qui ont pour but la conquête de connaissances nouvelles. C’est à ces connaissances et aux puissants moyens d'action qu’elles mettent entre nos mains que nous devons déjà tant de précieux progrès, gage de durable alliance entre les divers membres de la famille humaine.
Nous avons vivement regretté de ne pouvoir citer un plus grand nombre de noms illustres parmi les savants dévoués, les courageux naturalistes et les voyageurs intrépides qui ont trouvé dans leurs recherches ou rapporté de leurs explorations aventureuses les découvertes et les observations sur lesquelles notre science se fonde. De Colomb jusqu’à nos jours cette glorieuse phalange n’a cessé de s’accroître, et l’on a pu voir, dans les exemples que nous avons choisis, ses titres à la reconnaissance commune.
Cette reconnaissance grandira à mesure que, déli-
vrés des erreurs et de l'ignorance, nous pourrons mieux suivre dans l’histoire universelle notre marche vers le bien, vers la vérité, vers la beauté morale, vers la sainteté, notre suprême aspiration. Nous rendrons alors un pieux hommage aux âmes évangéliques, aux généreux esprits, aux cœurs vaillants, dont la ferme volonté a tracé la route; et, de plus en plus, nous sentirons que le meilleur moyen d’honorer leur mémoire est de continuer leur œuvre bienfaisante, en nous efforçant d'acquérir leurs vertus, de nous élever vers l'idéal qui fut leur guide, de partager leurs aspirations vers la lumière divine. Dans son discours de réception à l’Académie française, un des maitres les plus respectés et les plus dévoués de la science, M. Pasteur, a très noblement dit : « La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de beauté et qui lui obéit : idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile. Cesont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s’éclairent des reflets de Pinfini. »