‹ L'énergie morale. Beaux exemples ... Ouvrage illustré, etcChapitre 13 sur 15 · LAN 0 # ET V · texte numérisé non relu

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être proposés à tous ceux qui, nés dans la pauvrete, ont la ferme volonté de s'affranchir et de s’élever par un travail persévérant. Le nom de Hutton a été associé à ceux de Jamerai Duval et Henri Sülling dans un livre touchant”, plein de fortifiants enseignements, auxquels nous empruntons le résumé qui suit.

L'enfance de Hutton fut très pénible. Il était le dernier-né de la nombreuse famille d’un ouvrier cardeur, et avait à peine quatre ans quand il perdit sa mère. Mis en apprentissage chez un de ses oncles tisseur de bas, 1l fut tellement maltraité par lui qu’il s'enfuit un Jour, et erra longtemps, cherchant de l’ouvrage et n’en trouvant que rarement. Pendant ce voyage, la ville si active de Birmingham lui laissa un souvenir qui le stimula fortement. « Jusqu’alors, dit-il, j'avais vécu parmi des gens endormis, Je me trouvais tout à coup au milieu de gens éveillés. Même en marchant ils faisaient résonner le pavé autrement qu'à Derby et à Nottingham; chaque personne semblait avoir devant elle un but déterminé et y tendre avec une ferme volonté. » L’extrême misère le ramena cependant à la maison paternelle, et 1l dut se soumettre de nouveau à son oncle. A la fin de l’apprentissage, le goût de la lecture s’était éveillé en lui et toutes ses économies furent employées à acheter des livres. C’étaient de vieux livres dont les reliures se trouvaient en très mauvais état. Son goût pour la

1 Histoires de trois enfants pauvres, par Edouard Charton.

propreté et l’ordre le poussa à essayer de les relier lui-même, et il acquit bientôt une assez grande habileté dans ce travail. Peu de temps après survint la mort de l’oncle, qui, ayant mieux apprécié son neveu, lui légua latelier de tissage. Malheureusement cette fabrication ne donnait plus alors des profits suffisants, et Hutton se vit obligé de se tourner vers son métier de relieur. Sa sœur lui prêta quelques guipées pour l'aider à se procurer à Londres les instruments nécessaires. Il s'établit d’abord dans la petite ville de Southwell, sous une espèce d’échoppe qui lui coûtait 25 pence par an et où ilétalait ses reliures etses livres achetés d'occasion. Ne gagnant pas autant qu'il avait espéré, 1l se décida à transporter son magasin dans cette ville de Birmingham qui l'avait déjà si vivement attiré. Il n'eut qu'à se louer de ce changement; six mois après son arrivée, la vente couvrait déjà notablement plus que ses frais. « À la vérité, dit:1l, j'étais économe ; cinq shellings par semaine (environ six francs) me suffisaient pour faire face à mes dépenses. »

Une année après, Hutton loua une boutique plus grande et mieux située ; 1l joignit un cabinet de lecture à sa hibrairie, et les abonnés se multiplièrent rapidement. Bientôt il se maria avec la nièce d’un de ses voisins, dont la dot de cent livres sterling s’ajouta aux deux cents qu’il avait déjà économisées. Ce capital lui permit d'entreprendre le commerce du papier, qui fut, selon son expression, le talisman qui le conduisit à la fortune. À mesure que ses béné-

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fices s’accrurent, il acheta des terres, fit bâtir une maison de campagne devant la porte de laquelle il planta de ses propres mains une avenue d’ormes.

Il eut deux enfants qui lui donnèrent la plus grande joie. « Supposons, dit-il en terminant sa biographie, un homme qui, ayant toujours attaché le plus haut prix à la santé, n’a jamais été atteint d'aucune maladie grave, et qui à quatre-vingts ans jouit de toutes ses facultés et peut faire encore aisément à pied dix lieues en un jour; supposez que pour récompense d’un travail persévérant, de goûts convenables et simples, 1l ait acquis une fortune indépendante; supposons-le propriétaire d’une maïison à son souhait, d’un jardin plein de fleurs et de fruits ; ayant près de lui une bonne femme et deux enfants qui le chérissent, qui veillent pieusement à écarter de lui jusqu'aux moindres chagrins, et s’empressent d'aller au-devant de tous ses désirs; ajoutez, si vous voulez, dans ce tableau, une bibliothèque composée d'auteurs choisis; deux bons chevaux forts, dociles, qui promènent quelquefois aux champs une famille amie, refuserez-vous d’appeler cet homme heureux? Cet homme, c’est moi. Si, au matin de ma vie, mon ciel a été lourd et triste, le soir 1l a brillé d’une lumière pure. » Nous ajouterons que Hutton écrivit plusieurs ouvrages intéressants, entre autres une Histoire de Birmingham et une Description de la muraille romaine qui traverse l'île de Bretagne depuis t'océan germanique jusqu à la mer irlandaise.

Anquetil Duperron. — Ce savant fut un vaillant lutteur, un héros. Ses pacifiques conquêtes, dont nous résumerons l’histoire d’après G. Pauthier’, ont eu la plus heureuse influence sur le développement de la philosophie religieuse. Elles ont puissamment contribué à ce mouvement des esprits qu'Edgar Quinet, dans une de ses plus belles œuvres, le Génie des Religions, nomme Justement la Renaissance orientale.

Né à Paris en 1751, Anquetil Duperron avait, dès sa jeunesse, étudié par prédilection les langues orientales. La vue de quelques feuillets en langue zende faisant partie de l’un des livres sacrés des Parses, le Vendidad Sadé, lui révéla sa vocation. Il prit dès lors la résolution d’aller trouver dans l'Inde les sectateurs de Zoroastre, et de faire connaître un Jour leurs doctrines à l’Europe.

Une expédition préparée par la Compagnie des Indes françaises lui donna bientôt les moyens d’entreprendre son lointain et périlleux voyage. Il s’engagea au service de la Compagnie, et partit, en qualité de soldat, le sac au dos, se donnant luimême le titre touchant de missionnaire de la littérature indienne. Ce rare dévouement, bientôt connu, lui fit obtenir du ministre une pension de cinq cents livres, et la Compagnie, en lui rendant son engagement, lui accorda le passage sur un de ses vaisseaux.

1 Encyclopédie nouvelle.

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Débarqué à Pondichéry, il y apprit en peu de temps à parler le persan, et se rendit ensuite à Chandernagor pour étudier le sanserit. Mais il n°y trouva pas les facilités d'étude sur lesquelles 1l comptait; et, la guerre s’étant déclarée entre la France et l'Angleterre, 1l voulut, après la prise de Chandernagor, retourner à Pondichéry, et entreprit de s’y rendre seul, par terre. Il a donné lui-même, avec la traduction du Zend-Avesta, la relation de cet aventureux voyage de 400 lieues à travers des contrées inconnues et pleines de périls. Peu après son retour à Pondichéry, il s'embarqua pour Surate avec un de ses frères employé dans le commerce de l’Inde. Ce fut là quil parvint à se rapprocher des prêtres parses, et à obtenir d'eux la communication de leurs livres sacrés. Il quitta l'Inde en 1761, rapportant avec lui quatre-vingts manuserits en langue zende.

« J'avais passé, dit:1l, près de huit ans hors de ma patrie; Je revenais plus pauvre que lorsque j'étais parti, ma légitime ayant suppléé, dans l'Inde, à la modicité de mes appointements; mais J'étais riche en manuscrits rares et anciens, en connaissances que ma jeunesse (j'avais à peine trente ans) me donnait le temps de rédiger à loisir, et c'était toute la fortune que j'avais été chercher dans l'Inde. »

En 1771, 1l publia en trois volumes in-4° la traduction du Zend-Avesta, et en 1802, une traduction des Védas, les plus anciens des livres sacrés de l’Inde. Cette seconde publication est ainsi dédiée aux brahmanes de l'Inde :

«…. Vous ne dédaignerez pas les écrits d’un homme qui vous est si redevable, à hommes sages! Écoutez, je vous en prie, quelle est ma manière de vivre. Ma nourriture quotidienne consiste en pain sec, un peu de lait ou de fromage, et de l’eau de puits; le tout valant seulement quatre sols de France ou le douzième d’une roupie indienne. Je vis sans feu en hiver, je couche sur un lit sans matelas... Je subsiste uniquement de mes travaux littéraires, sans revenus, sans traitement, sans place, assez sain et vigoureux pour un homme de mon âge, et eu égard à mes anciennes fatigues. Je n'ai n1 femme, ni enfant, ni domestique : privé de ces biens, je suis, en récompense, exempt de leurs liens; seul, absolument libre, je n’ai cependant point d’indifférence pour les hommes ; mais je me sens surtout une sincère affection pour les gens de probité. Dans cet état, faisant une rude guerre à mes sens, Je triomphe des attraits du monde ou je les méprise, aspirant avec ardeur et des efforts continuels vers l'Étre suprême et parfait : peu éloigné du but, j'attends avec calme la dissolution de mon corps... »

Oberlin. — Le pays montueux du Ban de la Roche, dans les Vosges, forme un district de six lieues de tour dont le climat ressemble à celui de la Suède : les neiges n’y fondent qu’au mois de mai. Au commencement du règne de Louis XIV, ce district était presque désert; nulle part on n’y voyait de chemin. Dans les hameaux dispersés on comptait à peine quatre-vingts ménages, menant une misérable existence.

Grâce à deux pasteurs dévoués, la civilisation a pénétré dans cette pauvre contrée, complètement transformée par leur intelligente et religieuse activité. Stuber commença le défrichement, ‘jeta les premiers germes; Oberlin, choisi par lui pour son successeur, déploya pour achever l’œuvre une charité intelligente et une persévérance qui ont excité l'admiration universelle. Grâce à l'amélioration de la culture et de l’industrie, gràce à l’élan moral imprimé aux àmes, une population sept fois plus nombreuse vivait cinquante ans après aux mêmes lieux, heureuse par son travail et ses mœurs pures.

Pour arracher le pays à la barbarie, il fallait pratiquer des routes, construire des ponts, dont l’entretien restait à la charge d'Oberlin. L'intérêt qu'il savait inspirer aux amis de son œuvre lui fournissait les moyens de subvenir à ces dépenses. Pour delivrer le Ban de la Roche de la misère, Oberlin tourna ses regards vers l’économie rurale, Il conquit à la culture un sol aride, et les pierres qui couvraient les champs servirent à en marquer les limites.

En stimulant la volonté des habitants, 1l réalisa sur les lieux une force que de grands capitaux eussent à peine produite. Aux enseignements religieux, aux écoles, à la bibliothèque commune, furent jointes des salles d'asile pour les enfants, institutions qui ont pris depuis un si grand développement. Elles étaient organisées et tenues principalement par une excellente auxiliaire, Louise Scheppler, qui, frappée des

vertus d’Oberlin, vint lui demander de prendre part à ses œuvres de charité. [la dépeint bravant comme lui les mauvais chemins et la rude saison. « Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glacés, grêles, neiges profondes d'en bas, neiges tombantes d'en haut, rien ne la retenait, et revenue le soir de l'asile, afin de l'aider, essoufflée, mouillée, transie de froid, elle se remettait à soigner mes enfants et le ménage. C’est ainsi que pour mon service et pour le service de Dieu elle ne dévouait pas seulement son temps et ses talents, mais encore toute sa personne et sa santé, »

Nommons encore M. Legrand, ancien président du Directoire de la Confédération helvétique, qui, attiré par Oberlin au Ban de la Roche, le seconda très activement. Il fonda dans un des villages la fabrication des rubans, industrie éminemment utile dans ces campagnes pendant le chômage du travail de la terre.

Lorsqu'il perdit la digne compagne qui s'était associée à toutes ses généreuses pensées, à toutes ses utiles entreprises, il supporta cette perte douloureuse avec une sainte résignation. Persuadé que la mort n'avait pas rompu le lien qui les unissait, il assurait que, semblable au génie de Socrate, elle lui apparaissait chaque fois qu'il avait besoin d’un conseil ou d’une consolation.

Oberlin avait l’abord affable et il exerçait un grand charme sur ceux qui le voyaient par les agréments de sa conversation, l'originalité de son esprit

et les éclairs de la sage raison qui l’inspirait. Pendant la Révolution, il montra une sympathie ferme et digne pour les principes de la société nouvelle qui cherchait à se fonder et dont il avait en lui le noble idéal.

Sa mort fut un: deuil général pour la contrée qu'il avait régénérée, et toutes les religions vinrent rendre un dernier hommage à ce digne ministre de l'Évangile.

Antoine Bénézet. —— Antoine Bénézet n'eut aucun des avantages, grand talent ou grande position, qui assurent d'ordinaire l'influence sur autrui; cependant sa vie laborieuse a marqué dans les annales du monde par les plus heureux résultats. Elle montre comment l’homme peut trouver dans la pureté et la fermeté de l’intention des ressources pour triompher de la médiocrité des autres facultés. On peut la proposer comme modèle à l'admiration générale avec plus d'utilité que celle des hommes devenus illustres par l'emploi de dons extraordinaires. Elle doit exciter le sentiment de l’émulation chez tous, tandis qu'un petit nombre seulement peut espérer suivre la trace des esprits d’élite.

Bénézet naquit à Saint-Quentin, en 1715, dans une famille protestante qui fut obligée de quitter la France à cause des persécutions religieuses, et perdit tous ses biens par la confiscation. Son éducation fut négligée et se trouva tout juste suffisante pour gérer un petit commerce auquel il s’adonna en arrivant en Amérique à l’âge de 18 ans. Établi à Wilmington, dans l'État de Delaware, il se maria avec une Amé-

ricaine. Bientôt, au milieu du soin de ses affaires, 1l se livra à un ordre de réflexions bien différent de la recherche de la fortune personnelle. « Consultant le fond de son cœur, dit son biographe’, il se sentit tourmenté par un impérieux besoin d'employer sa vie d'une manière qui ne fût pas seulement utile à luimême et à sa famille, mais qui pût contribuer à l'amélioration du sort de ses semblables. Sans écouter cette voix trompeuse de l'ambition qui séduit tant de victimes, pénétré au contraire, au delà même des justes bornes, du sentiment de son incapacité, mais sûr de la bonté de son désir et de la persévérance de son zèle, il éprouvait l'irrésistible besoin de faire quelque chose pour les autres. Enfin il lui devint impossible de résister à la voix secrète de sa conscience : 1l quitta les affaires et se fit maître d'école. » Il avait alors vingt-six ans. Sa nouvelle profession lui permit de développer ses belles qualités, et son école prospéra rapidement. Il en fut de même d’un pensionnat de demoiselles qu'il eréa ensuite à Philadelphie, mais qu'il abandonna aussi au bout de quelque temps. Ses idées s'étaient de plus en plus élevées, et 1l avait conçu un projet bien simple en apparence, mais qui eut d'immenses conséquences. Il consistait à ouvrir une école gratuite pour les nègres et à se charger d'y donner l'instruction lui-même. L’excellent résultat qu'il obtint frappa les membres de la Société des Amis dont il faisait partie. Elle

1 Magasin pilloresque, lome VIT.

adopta sa généreuse idée et ouvrit une souscription pour organiser sur une grande échelle l’enseignement de cette partie si malheureuse de la population, contre laquelle s’élevaient les plus injustes préjugés. » « Je puis affirmer, disait Bénézet, en sûreté de conscience, que J'ai trouvé dans un nombre donné de Noirs une somme de talents égale à celle que pourrait présenter le même nombre de Blanes, et je suis fier de pouvoir déclarer que l'opinion, partagée par quelques personnes, que les Noirs sont une race d'hommes inférieurs aux autres en capacité, est un préjugé vulgaire fondé uniquement sur l'ignorance et l’orgueil des maitres qui, tenant continuellement leurs esclaves à une énorme distance, ne sont nullement compétents pour établir à leur égard un jugement sain. »

Après avoir ainsi éveillé la sympathie sur un point, il sentit qu'il ne fallait pas s’en tenir là et que cette noble cause ne pourrait triompher si elle n’avait partout, et principalement en Europe, d’ardents défenseurs. Un seul moyen était à sa disposition, celui de s'adresser directement par lettres à toutes les personnes douées d’influence dans les divers foyers de la civilisation. Appuyé sut la justice de son idée, il ne craignait pas d'être taxé d'indiscrétion. Il écrivit donc, et son éloquent appel détermina un puissant courant de propagande. La France, dans le groupe de ses philosophes, accueillit avec enthousiasme les idées de celui de ses enfants qui la représentait si bien au milieu des Américains. « Mon ami, écrivait

Bénézet à Raynal, dont la célèbre Histoire des Indes visait au même but, représentons surtout à nos compatriotes l’iniquité abominable de la traite des noirs. Démasquons ces prétendus disciples du Christ qui stimulent les Africains à vendre leurs frères. Unissons-nous enfin, élevons-nous avec énerge contre la corruption introduite dans les mœurs des propriétaires d'esclaves, corruption qui est le résultat du fait même de ce genre de propriété, si évidemment contraire à l'humanité, à la raison et à la religion. Exposons avec plus d'énergie encore les effets désastreux de l'esclavage sur les principes et les mœurs de leurs enfants, nécessairement élevés dans la fainéantise, l’orgueil, et au sein de tous les vices auxquels la nature humaine est sujette. Combien n'est-il pas à désirer que Louis XVI, dont on a loué l'humanité et les vertus, donne aux autres potentats de l’Europe l’exemple d'interdire à ses sujets toute participation à un commerce si coupable en lui-même et si funeste dans ses conséquences. Et plût à Dieu que ce monarque rendit aussi des ordonnances en faveur des Africains actuellement esclaves dans ses possessions coloniales! »

Ce fut cependant en Angleterre que ces principes reçurent leur première application. La reine témoigna publiquement sa sympathie pour son éloquent correspondant. Il est intéressant de voir comment le dévouement de Clarkson, qui fit triompher dans le parlement l'abolition de l'esclavage et de la traite, fut suscité par l’influence de Bénézet.

Le futur orateur était à l’université de Cambridge, lorsque ce sujet y fut proposé au concours parmi les élèves. Les documents lui manquaient pour le traiter et 11 se trouvait très embarrassé, quand, en lisant un Journal, l'annonce d’une brochure composée par le propagateur américain lui tomba sous les yeux. L’ayant fait venir de Londres, il y trouva les meilleurs renseignements et remporta le prix. Sa vie fut dès lors décidée, et il n'eut plus d’autre ambition que de faire prévaloir par son éloquence les 1dées développées par l’obscur maître d’école français. Celui-c1, mort en 1784, ne put voir leur triomphe en Angleterre. À notre époque seulement était réservée la délivrance des esclaves chez les nations civilisées.

Roubo.— Nous empruntons l'extrait suivant d’une biographie qui nous intéresse à plus d’un titre, au simple récit d'un ouvrier, destiné d’abord à être lu seulement devant un auditoire de jeunes apprentis, et publié ensuite dans un recueil! où ont été réunis les meilleurs exemples de patiente énergie et de bonne volonté.

« Roubo (André-Jacob), d’une famille originaire de Soissons, naquit à Paris en 1750. Son enfance fut entièrement négligée, et il ne dut qu’à lui-même l'impulsion qui plus tard décida de sa vie entière.

1 Portraits et histoire des hommes utiles de tous les pays qui ont acquis des titres à la reconnaissance publique, publiés et propagés par la Société Montyon et Franklin. — Notice sur Roubo, par A. Boileau, menuisier à Paris.

« Mis en apprentissage par son père, simple compagnon menuisier, dans la même profession que lui, Roubo, très jeune encore, comprit que pour ne pas rester confondu dans les derniers rangs des ouvriers, l'exercice d’une pratique vulgaire n’était pas suffisant. Il se mit donc à l'étude avec cette force de volonté et cette ardente application qui ne devaient point se démentir pendant toute sa vie. Pour se procurer les premières leçons et quelques livres indispensables, il fut longtemps obligé de consacrer à cette dépense une partie de la faible somme que son père lui donnait pour sa nourriture. Les plus rudes privations lui paraissaient légères, pourvu qu'il eût des livres, des modèles et du temps pour lire et dessiner. Enfin, même après sa sortie d'apprentissage et lorsqu'il commença à travailler comme compagnon menuisier, il était encore si pauvre que, pendant les longues nuits d'hiver, pour veiller quelques heures plus tard dans la soirée, ou quelques heures plus tôt le matin, contraint qu'il était de recourir au mode d'éclairage le plus économique, 1l fut souvent réduit à ne faire usage que des restes de suif ou de graisse que l’on aurait jetés et qu'il s’'empressait de recueillir.

« Les heureuses dispositions, l’ardeur et le zèle soutenu de ce jeune ouvrier ne pouvaient rester longtemps inaperçus. Blondel (Jean-François), neveu du célèbre architecte de la porte Saint-Denis, et luimême membre de l'Académie des Beaux-Arts, artiste distingué et surtout professeur habile, enthousiaste de son art et aussi généreux que zélé, appréciant les

efforts et la position de Roubo, admit à son école d'architecture le jeune menuisier, dont il dirigea les études pendant cinq ans, gratuitement. La mémoire de l'architecte Blondel mérite d’être honorée ici avec celle de son élève.

« Roubo mit à profit les leçons d’un si bon maître. Le jour, dans ses travaux de menuiserie, 1l tenait à honneur de faire reconnaître l’élève de l'école d'architecture à l’habileté et à la finesse d'exécution; le soir, et dans les moments de liberté que lui laissait sa profession, 1l s’adonnait à l'étude des mathématiques, de la mécanique, de l’architecture, de la perspective, des différents genres de dessin, et bientôt 1l se montra supérieur dans la théorie comme dans la pratique de l’art du menuisier. Les connaissances variées qu’il avait acquises et la facilité d'écrire que lui avaient procurée ses lectures assidues, ne tardèrent pas à lui inspirer la pensée de décrire l’art qu'il exerçait.

« L'Académie des sciences était occupée, vers ce temps, de l’exécution de sa grande et utile entreprise de la Description de tous les Arts et Métiers ; mais cette savante compagnie ne se dissimulait pas l'insuffisance de ses membres les plus habiles pour traiter de plusieurs arts dont la pratique lui était entièrement inconnue.

« Ge fut alors que Roubo, ayant rencontré un second protecteur dans le duc de Chaulnes, osa présenter à l’Académie la première partie de son Trailé de l'Art du Menuisier. Duhamel du Monceau, l’un

des savants les plus utiles du dix-huitième siècle, et le plus capable d'apprécier le travail de Roubo, fat chargé de l’examiner. Le rapport qu'il fit à ce sujet contient l’éloge le plus complet de ce premier ouvrage du menuisier théoricien.

« L'Académie déeida qu'il ferait partie du recueil des Descriptions des Arts et Métiers.A cette première faveur elle en ajouta une seconde, demandant pour Roubo, qui avait alors trente ans, des lettres de maitrise, chose qui n’était pas alors facile à obtenir. Par une distinction toute spéciale, l'arrêt du conseil d'État qui accorda la maîtrise à Roubo le dispensa d’acquitter les droits d'usage, en considération de ses talents.

« La seconde, la troisième et la quatrième partie de son Traité parurent successivement en 1771, 1772, 1774 et 1775. Cet ouvrage volumineux qui, dans son ensemble, réunissait toutes les branches de la Menuiserie, pour être entièrement neuf à l’époque où il parut, n’en était pas moins complet. Non seulement Roubo a dessiné toutes les planches qui accompagnent son livre, et elles sont en très grand nombre et remarquables pour la clarté avec laquelle les objets y sont présentés, mais il a gravé luimême une partie de ces planches, et dans ce travail auquel on est étonné qu'il ait pu suffire, il a fait voir qu'il réunissait le quadruple et rare mérite de l’ouvrier, de l'écrivain, du dessinateur et du graveur habile. »

Une édition très-réduite de l'Art du Menuisier, à

l'usage des ouvriers, a été publiée à Paris en 1819. — Une nouvelle édition, également réduite, mais renfermant tout ce qui est indispensable aux personnes qui s'occupent de l’Art de la menuiserie, a paru à Paris en 1876, publiée par un comité d’architectes et d'entrepreneurs de menuiserie, chefs d'atelier, professeurs de trait, etc. Un album in-f° de 112 planches, gravées par Roubo, est Joint au volume du texte.

« Ardent et infatigable, Roubo, tout en se livrant aux travaux de latelier qu'il avait formé, publia, en 41771, le premier volume de son Traité de la Construction des Théâtres el des Machines théâtrales, avec des recherches intéressantes sur les théâtres des : Grees et des Romains. [n’en publia point la seconde partie, mais 1l donna, en 1782, l'Art du Layetier, et prit alors le titre d’associé de la Société des Arts de Genève.

« Une seconde occasion vint s'offrir à Roubo de joindre à la théorie la pratique. Le commerce des orains et farines se plaignait depuis longtemps d’être resserré dans les galeries circulaires de la halle aux blés. Le vaste espace du centre, entouré de ces galeries, était une cour découverte, en partie embarrassée de grossiers hangars que l’on abattit pour les fêtes de la naissance du Dauphin. Une toile immense fut tendue, et à la clarté de l’illumination, cette partie de la halle offrit un magnifique spectacle dont furent frappés surtout deux jeunes architectes, Legrand et Molinos, récemment de retour de Rome. La pensée

de substituer à cette toile de la fête une couverture en charpente fut adoptée par l'autorité ; maïs 1l fallait que cette toiture ne fût point trop pesante pour les anciennes fondations et pour les constructions existantes. Trouverait-on un charpentier, un menuisier qui fût capable d'exécuter un tel travail? Une personne assistant à la délibération des architectes, leur dit qu'il n'existait à Paris qu'un seul homme capable de les seconder, et cet homme était Roubo. Les architectes se transportent auprès de lui. Il demande jusqu'au lendemain pour leur rendre réponse. Le lendemain, il déclare avec assurance qu'il se charge de la construction de la coupole, mais à la condition qu'il sera « libre de l’exécuter comme il l’entendra ». La condition étant acceptée, Roubo se mit à l’œuvre. Il lui était réservé de faire renaître Philibert Delorme, l'architecte d'Henri Il, oublié à Paris depuis plus de deux siècles, en ‘employant la méthode employée par ce grand homme dans la construction du château de la Muette, consistant à substituer aux grosses pièces de charpente, des planches de sapin posées de champ pour former des combles de toutes dimensions, moyen décrit par Philibert Delorme dans sa Méthode pour bien bâtir à petits frais.

« Enfin, après avoir lutté contre des difficultés de tous genres, retouchant lui-même chacune des innombrables pièces du monument; aidé du charpentier Albouy et de l’ouvrier serrurier Raguin, qui exé- - cuta la lanterne en fer du couronnement de la cou-

pole ; après cinq mois de travaux dirigés avec une telle surveillance, qu'ils ne coùtèrent pas la vie à un seul homme, la coupole fut terminée le 21 janvier 1785; elle présentait un diamètre de trenteneuf mètres cinquante centimètres, qui ne différait de celui du Panthéon de Rome que de quatre mètres environ. Lorsqu'on décintra cette immense voûte, Roubo, plein d'assurance dans les combinaisons calculées de son système, voulut rester sous la corniche de la plate-forme pour examiner si la charpente, abandonnée à elle-même, ferait quelque mouvement. Personne ne voulut partager ce qu'on regardait comme un péril. Les étais furent entièrement ôtés aux acclamations des nombreux spectateurs, et l’intrépide constructeur put s'assurer par ses propres yeux de la perfection de son œuvre. Les forts de la halle, émerveillés à la vue de leur nouveau magasin, coururent tirer le modeste Roubo de son lieu d’observation et le ramenèrent chez lui en triomphe, sur leurs épaules, au milieu de la foule qui se pressait pour voir l’homme auquel on devait une construction alors si nouvelle et si utile.

« Son enthousiasme pour son art n'empêcha pas Roubo de pressentir que, plus tard, de pareils travaux échapperaient à la menuiserie. L’ouvrier Raguin lui parlant un Jour de sa lanterne comme d’un morceau remarquable : « Tais-toi, lui dit Roubo, si J'avais été serrurier, J'aurais voulu faire toute la coupole en fer. » Sa prévision fut réalisée vingt-huit ans après. Sa belle coupole en bois ayant été détruite

par l'incendie de 1809, fut rétablie, en 1841, par Brunet, mais toute en fer et en cuivre : c’est celle qui existe aujourd'hur.

« Ruiné par la Révolution, Roubo n’en resta pas moins loyal et dévoué patriote. Lieutenant de Ja garde nationale, il voulut, quoique souffrant, assister avec sa compagnie, au Champ-de-Mars, à la grande solennité de la Fédération (14 juillet 1790), et les fatigues de cette journée rendirent mortelle la maladie dont il était depuis longtemps atteint. Il y succomba le 10 janvier 1791. De grands honneurs furent rendus par la garde nationale au menuisier patriote. Ses deux fils aînés, devenus depuis ingénieurs distingués, furent placés gratuitement à l’école des Enfants de la Patrie. Sa veuve reçut de la Convention une somme de trois mille livres, par décret du 18 fructidor an IT (4 septembre 1795), en récompense des services que son mari avait rendus à la patrie en perfectionnant un art utile.

Il nous reste peu à dire après ce résumé, que nous aurions voulu pouvoir reproduire en entier, et que nous compléterons par quelques détails. Uni à la petite-fille de Roubo‘, que nous avonseu la douleur de perdre après trente ans d’heureuse union, nous aimions à l'entendre rappeler les rares qualités de son grand-père, dont une mère chérie, Annette Roubo, et un père excellent, le docteur Souchotte, se plaisaient à l’entretenir. Ses qualités égalaient

1 Adèle Margollé, née Souchotte.

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son talent; la volonté persévérante qui fit de lui un éminent artiste, en développant son génie inventif, Jui donna les vertus qui permettent d'offrir sa vie en exemple.

Nous avons aussi recueilli de touchants détails sur la vie intime de cet homme de bien auprès de l’un de ses dignes fils, encore vivant il y a quelques années, et des membres de sa famille résidant à Paris; ainsi que dans les souvenirs d’une fidèle servante, Madeleine Bicheret, qui, entrée fort jeune dans la maison de Roubo, ne la quitta plus, et resta dans sa famille, avec nous, toujours dévouée jusqu’à la fin de ses jours.

La Révolution, pendant laquelle plusieurs de ses débiteurs émigrèrent, ne fut pas la seule cause de la ruine de Roubo. Il; dit lui-même dans sa conelusion de L'Art du Menuisier : « Quant à mon ouvrage, 1] serait à souhaiter que sa perfection répondit aux soins et au zèle avec lesquels je l'ai fait, et je suis persuadé que si cela était, le publie, et surtout mes Jeunes confrères, n'auraient rien à désirer à cet égard; car je puis bien assurer que je n'ai épargné ni peines ni dépenses, enfin rien de ce qui pouvait concourir à sa perfection, tant dans l’ordre et l’arrangement des matières qui y sont présentées que par rapport aux recherches et aux expériences que J'ai été obligé de faire pour ne rien dire d’après des rapports souvent incertains, quelquefois peu fidèles ou mal entendus, ayant voulu être moi-même persuadé, et cela par le secours

de l'expérience, de ce que j'enseignais aux autres.

« La dépense la plus considérable que J'ai été obligé de faire et celle qui m'a été la plus onéreuse, est la perte de mon temps (du moins par rapport à mon établissement), laquelle a nécessairement entraîné celle de mon état, perte peut-être 1rréparable, et dont rien ne peut m’indemniser, que le plaisir d’avoir été utile à mes concitoyens : trop heureux encore si mon travail et mes soins peuvent être vraiment utiles, et si le sacrifice que J'ai fait (dont je ne me repends cependant pas) peut. m'être compté pour quelque chose, et contrebalancer en quelque sorte les fautes involontaires dont mon ouvrage n’est sûrement pas exempt. »

Il ajoute plus loin, en parlant de l’arrangement et de la division de l'ouvrage : « J’avais beaucoup d'obstacles à surmonter; car, exception faite de la Menuiserie de Bâtiment, et de l'Art du Trait, je n'étais pas familier dans la pratique des diverses autres parties de la Menuiserie, dont, par conséquent, J'ai été obligé de faire une étude particulière.

« J'ai même été privé de tous secours étrangers, étant le premier qui ait écrit sur l’Art du Menuisier et n'ayant pas, par moi-même, les secours que pouvait fournir une éducation soignée, ce qui ne pouvait pas être, et ce qui se trouve rarement dans la classe des citoyens où la Providence m'a placé.

« Né de parents honnêtes, mais pauvres comme le sont tous les ouvriers, qui n’ont d’autres ressources

que le travail de leurs mains, Je ne reçus d'autre éducation que celle des Écoles publiques de charité. Je n'ai pas même joui longtemps de cette éducation, tout imparfaite qu'elle était, parce qu'à l’âge de 11 ans (c'était en 1750), mon père, qui était et qui est encore Compagnon Menuisier, me fit commencer à travailler avec lui, pour me transmettre ses connaissances et son état, le seul bien qu'il eût à me donner, et qu'il avait pareillement reçu de son père, aussi Compagnon Menuisier. »

Roubo n'a pas oublié de consigner dans ses ouvrages les noms de ses bienfaiteurs, et principalement celui du duc de Chaulnes, amateur éclairé des arts, qui avait encouragé ses études et lui avait donné l'entreprise de tous ses travaux de menuiserie pour commencer son établissement. Plus tard, Roubo eut aussi pour protecteur Bailly, membre de l’Académie des sciences, président des États généraux et maire de Paris, qui honora de son amitié le vaillant artiste et le dévoué citoyen.

La Commission municipale de Paris (janvier 1850) a donné le nom de Roubo à une nouvelle rue, mettant en communication la rue du Faubourg-Saint- Antoine et la rue de Montreuil. Son nom a aussi été gravé à l'extérieur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, parmi ceux des artistes et des savants illustres de tous les âges.

C’est dans la lecture des bons auteurs français, et surtout de Rollin, Montesquieu, Buffon et J.-J. Rousseau, que Roubo avait puisé les connaissances

qui élevérent son esprit et lui donnèrent le style simple, clair et précis qui, sans manquer d’élégance, met son ouvrage à la portée des ouvriers, ses confrères. Il lisait beaucoup, autant que son travail le lui permettait, les fêtes et dimanches.

Sur le médaillon qu’il avait lui-même gravé pour marquer aux initiales les livres de sa bibliothèque, nous lisons cette religieuse devise : Omnia ex Deo, qui dit la source pure où 1l puisa ses vertus et sa bonne volonté.

Oberkampf. — La vie de ce grand industriel, fondateur de la manufacture de toiles peintes de Jouy et de la filature de coton d’Essones, nous offre un nouvel exemple de ce que peuvent le travail persévérant, l’infatigable volonté, unis aux vertus qui fécondent et ennoblissent nos efforts.

Philippe Oberkampf naquit à Wiesembach, en 1758. Son père, son grand-père et son aïeul avaient exercé la profession de teinturier. Son grand-père maternel, Joseph Selm, était un jardinier artiste, dessinateur de jardins princiers. Membre de l’Église luthérienne, il était tres versé dans la connaissance: des Écritures, et on a conservé de lui un recueil de poésies bibliques”.

Le père d'Oberkampf, après avoir fondé successivement divers établissements de teinture, était venu

1 Nous empruntons ces détails et en grande partie ceux qui suivent à un très intéressant recueil de biographies destiné aux jeunes apprentis. L'auteur, M. de Triqueti, a dû de précieux documents à la famille même d'Oberkampf.

se fixer en Suisse, à Arau, où il créa une première manufacture de toiles peintes. Le jeune Philippe, alors ouvrier, devint contre-maître chez son père, sous l’habile direction duquel il apprit les éléments d’un art qui commençait à prendre un grand développement en Suisse, et dont il devait porter si loin les progrès. Le désir d'acquérir de nouvelles connaissances l’engagea bientôt à quitter la maison paternelle pour visiter à l'étranger d’autres établissements plus importants et perfectionner son talent pour la gravure. Îl partit avec le consentement de ses parents et le peu d'argent dont ils pouvaient disposer. Au bout de six mois, son père lui demanda de revenir près de lui, promettant de le laisser repartir à la première occasion favorable. Elle ne tarda pas à se présenter. Un manufacturier, M. Cottin, qui essayait alors de fonder à Paris un établissement de teinture et d'impression pour les étoffes de coton, avait envoyé chercher en Suisse des ouvriers habiles. Oberkampf fut demandé à son père, qui consentit à ce nouveau départ, et 1l partit, en octobre 1758, à pied, le sac sur le dos, pour se rendre à Paris.

On ne connaissait alors en France que les indiennes et les toiles de coton de Perse, qu: étaient fort coûteuses. Les toiles imitées dans d’autres pays étaient frappées de prohibition, cette branche d’industrie étant considérée comme pouvant porter préjudice à la culture du lin et du chanvre, et à la préparation de la soie en France. Par une bizarre excep-

tion, deux endroits à Paris jouissaient d’une sorte de franchise, la police n'ayant pas le droit d’y faire des recherches : c'était l’enclos de Saint Germain des Prés et l’Arsenal, où M. Cottin cherchait à établir la manufacture dans laquelle Oberkampf était tout à la fois dessinateur, graveur, coloriste, imprimeur et commis. Sa prodigieuse activité suffisait à tout. Nuit et jour au travail, 1l aceumulait les connaissances qui devaient plus tard le conduire à la fortune et à la célébrité. Malgré son intelligent concours et son dévouement, M. Cottin, faute d'argent, dut fermer sa fabrique. Mais à cette époque l’édit qui permettait la fabrication des toiles peintes venait d’être rendu, et Oberkampf, sollicité par M. de Taranne, employé au contrôle général des finances, conclut avec lui un traité d'association pour la fondation d’nne modeste manufacture, qui fut établie dans une chaumière de la vallée de Jouy, située au bord de la Bièvre, entre Paris et Versailles, et dont les eaux, les bois, la belle verdure, rappelaient à Oberkampf, qui avait lui-même choisi lemplacement, les vallées de la Suisse et son enfance.

« La petite maison, avec un coin de prairie nécessaire à l’étendage des toiles, fut louée 300 francs pour neuf ans. On y transporta tout le mobilier industriel, et, faute de place à l’intérieur, il fallut établir la chaudière à l’extérieur, sans autre toit que le ciel; car la maison était si petite que le dessous de la table à imprimer servait d’unique armoire, et chaque soir un matelas étendu sur la

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même table faisait le lit d'Oberkampf. — Cette petite maison, dite la Maison-du-Pont-de-Pierre, existe encore. Elle a été transformée en salle d’asile pour l’enfance, par un pieux respect pour un si touchant souvenir.

« Oberkampf travaillait avec son frère et deux de ses anciens compagnons d'atelier; ils déployèrent tant de courage et d'activité, qu'avec de si misérables ressources 1ls imprimèrent dans l’année 3060 pièces d’indienne, formant plus de 80 000 mètres d’étoffe. Si c'était beaucoup pour de si faibles moyens, ce n'était pas le quart de ce qu'ils eussent vendu s'ils eussent pu fournir aux demandes”. »

La nécessité d’avoir un bailleur de fonds fut pour Oberkampf la cause de vives peines, Jusqu'au jour où il trouva enfin un digne associé, M. Demaraise, avec lequel il resta uni pendant vingt-sept années, qui ne firent que resserrer entre eux les liens de la plus sincère affection. C'est dans cette amitié, autant que dans sa ferme volonté et dans le calme d’une eonscience irréprochable, qu'Oberkampf trouva-la force de résister aux nombreux ennemis que ses succès lui avaient suscités, et de conquérir pied à pied le terrain qu’on lui disputait.

Les élégants produits de la nouvelle industrie étaient chaque jour plus recherchés, et la reine Marie-Antoinette vint, avec les princes, visiter la manufacture d’Oberkampf, qui trouva dans le bon

1 Exemples et Conseils.

vouloir de la cour le plus favorable appui. Toutes les dames voulaient avoir des robes d’indienne de Jouy; les commandes arrivaient en foule, et l’'Angleterre, partageant l'admiration générale devant la perfection des produits obtenus, devint bientôt notre tributaire.

C’est alors qu'Oberkampf, secondé par le duc de Beuvron, seigneur de Jouy, qui lui céda tous les terrains nécessaires, commença la construction du vaste établissement qu'il put offrir en modèle à Findustrie, après trois années de nouvelles recherches, d’inventions et de perfectionnements dus à son propre génie autant qu'aux précieuses indications rapportées par ses agents de l'Allemagne, de PAnoleterre, et même des Indes et de la Perse.

Les manufactures d’Arau y avaient amené le bienêtre, et le père d’Oberkampf, en récompense de ses services, avait reçu des lettres de bourgeoisie du canton de Berne. Il envoyait à son fils des ouvriers éprouvés, habitués à travailler en bon teint, avec la probité, l'ordre et le soin, l’application soutenue, qui avaient surtout fait le succès d'Oberkampf.

Cependant la vallée presque déserte où il s'était établi avait été transformée en un séjour prospère, où plus de 1500 ouvriers trouvaient leur subsistance. Un immense inarécage avait été desséché, et toute cause d'insalubrié détruite. Maisons, vergers et jardins s’élevaient autour de la manufacture de Jouy, dont l’heureuse réussite avait doté la France d’une industrie qui, en peu d'années, mit en œuvre près

de 500 manufactures construites sur le même modèle et employant 30 000 ouvriers. Pour favoriser ce rapide développement, Oberkampf enseignait libéralement aux fabricants les procédés nouveaux, heureux de voir se réaliser les espérances qui l'avaient soutenu au milieu des épreuves.

Louis XVI Panoblit et donna à son établissement le titre de manufacture royale. Pendant la Révolution, il eut à subir des pertes énormes, qu’il grossit volontairement en restant le bienfaiteur de ses ouvriers. Au retour de la paix, il étendit encore ses établissements et fonda la filature d’Essones, où il put, suivant le projet qu'il avait depuis longtemps conçu, opérer lui-même tous les travaux nécessaires pour transformer le coton brut en étoffe peinte. Napoléon, qui ne put, sur son refus, en faire un sénateur, le eréa membre de la Légion d'honneur, en détachant publiquement sa propre croix pour Fen décorer. Pendant une de ses visites à la manufacture de Jouy, il Jui dit ces paroles remarquables : « Vous et moi, nous faisons la guerre aux Anglais; vous par votre industrie, mot par les armes. C’est encore vous qui faites la meilleure. »

Comme tous les commerçants, Oberkampf eut beaucoup à souffrir des grandes guerres de l’Empire.

» L'invasion de 1815 vint porter lincendie et le pillage jusque dans la paisible vallée où depuis soixante ans son persévérant travail répandait le bien-être. Bon et généreux autant qu'énergique, il éprouva, devant les ateliers vides, une douleur qui

épuisa bientôt ses forces physiques affaiblies par l’âge. Il garda jusqu’à la fin les forces morales dont il avait fait un si noble emploi, et s’éteignit au milieu des siens, entouré de leurs respects et de leurs tendresses, en leur laissant la féconde mémoire d'une belle vie, consacrée tout entière aux plus honorables et aux plus utiles travaux.

On a calculé que l’industrie créée par Oberkampf produit chaque année, pour la France, un bénéfice de plus de 200 millions. Les lignes suivantes appellent justement l'attention sur un résultat non moins important, sur un touchant progrès dû au fondateur de nos manufactures d’indienne : « La laine, grâce à Dieu, a descendu partout au peuple et le réchauffe. La soie commence à le parer. Mais la grande et capitale révolution a été l’indienne. Il a fallu l'effort combiné de la science et de l’art pour forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton, à subir chaque jour tant detransformations brillantes, puis, transformé ainsi, le répandre partout, le mettre à la portée des pauvres. Toute femme portait jadis une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans. Aujourd'hui, son mari, au prix d’une journée de travail, la couvre d’un vêtement de fleurs.

« Ces changements qu’on croit futiles ont une portée immense. Ce ne sont pas là de simples améliorations matérielles, c’est un progrès du peuple dans l'extérieur et l’apparence, sur lesquels les hommes se jugent entre eux; c’est, pour ainsi parler, l'égalité visible. Il s'élève par là à des idées

nouvelles qu’autrement il n’atteignait pas; la mode et le goût sont pour lui une initiation dans l’art. Ajoutez, chose plus grave encore, que l’'habit impose à celut même qui le porte; il veut en être digne et s'efforce d’y répondre par sa tenue morale‘. »

La Tour-d’' Auvergne. — Le ministre de la guerre Carnot au citoyen La Tour-d’Auvergne-Corret :

Paris, 5 Floréal an VIII.

En fixant mes regards sur les hommes dont l’armée s’honore, je vous ai vu, citoyen, et j'ai dit au premier consul :

« La Tour-d’Auvergne-Corret, né dans la famille de Turenne, a hérité de sa bravoureet de ses vertus.

« C’est l'un des plus anciens officiers de l’armée ; c’est celui qui compte le plus d’actions d'éclat; partout les braves l'ont nommé le plus brave.

« Modeste autant qu’intrépide, il ne s’est montré avide que de gloire et a refusé tous les grades.

« Aux Pyrénées occidentales, le général commandant l’armée rassemble toutes les compagnies de grenadiers, et pendant le reste de la guerre ne leur donne point de chef. Le plus ancien capitaine devait commander : c'était La Tour-d’Auvergne. Il obéit, et bientôt ce corps fut nommé par les ennemis La colonne infernale.

« Un de ses amis n'avait qu’un fils, dont les bras étaient nécessaires à sa subsistance ; la conscription

1 Michelet, Le Peuple.

l'appelle. La Tour-d’Auvergne, brisé de fatigues, ne peut travailler, mais 1l peut encore se battre. Il vole à l’armée du Rhin, remplacer le fils de son ami; et pendant deux campagnes, le sac sur le dos, toujours au premier rang, 1l est dans toutes les affaires, et anime les grenadiers par ses discours et son exemple.

« Pauvre, mais fier, 1l vient de refuser le don d'une terre que lui offrait le chef de sa famille’. Ses mœurs sont simples, sa vie est sobre; 1l ne jouit que du modique traitement de capitaine à la suite et ne se plaint pas.

« Plein d'instruction, parlant toutes les langues, son éducation égale sa bravoure; et on lui doit l'ouvrage intéressant intitulé : Les Origines qauloises.

Tant de vertus et de talents appartiennent à l'histoire; mais il appartient au premier consul de la devancer. »

«Le premier consul, citoyen, a entendu ceprécis avec l'émotion que j'éprouvais moi-même; 1l vous a nommé sur-le-champ premier grenadier des armées de la République et vous décerne un sabre

d'honneur.

Salut et fraternité,

Signé : CARNOT.

A la date du 25 Floréal, La Tour-d’Auvergne écrivait au citoyen Guilmet, à Morlaix :

« J'ai accepté avec une reconnaissance respectueuse le sabre d'honneur qui m'a été accordé par

1 Le duc de Pouillon.

TEMPS MODERNES (XVIIIe SIÈCLE) 199

le héros qui a acquis sur tous les Français jaloux de la gloire, de la liberté et du repos de leur pays, les mêmes droits que la patrie dont les destinées lui sont confiées; en l’acceptant, J'ai pensé qu’on ne le mettait entre mes mains que pour contribuer avec mes braves frères d'armes à conquérir la paix dans cette glorieuse campagne...

« A l'égard du titre éclatant de premier grenadier de l’armée, comme cette palme du courage doit rester toujours flottante sur tous les guerriers français, tout me fait un devoir de m’excuser d’accepter un titre qui sous aucun rapport ne peut m'appartenir. »

À l'approche de son départ pour l’armée du Rhin, La Tour-d’Auvergne pressentit sa fin prochaine. Il écrivait à un de ses amis, en lui donnant la tasse dont il se servait aux Pyrénées :

« Mon cher camarade, rappelez-vous LaTourd'Auvergne. Rappelez-vous surtout sa tendre amitié ; je le sens, ma carrière est finie. L'armée est ma famille, et c’est au sein de ma famille que je vais mourir; toujours en paix avec ma conscience, j'ai joui du seul bonheur que l’on puisse goûter en ce monde.

« Je pars comblé des grâces du gouvernement.

Il croit que je vaux encore un coup de fusil ; il m’a jeté le gant : en bon Breton je l'ai relevé. Je vais rejoindre l’armée de Moreau. Je retrouverai là mes anciens camarades, les grenadiers de la 46°. Cette épée d'honneur, je la montrerai de près à l'ennemi,

200 L'ÉNERGIE MORALE j'inspirerai à mes frères d'armes le désir d’obtenir la même récompense. À cinquante-sept ans, la mort la plus désirable est celle d’un soldat sur le champ de bataille, et j'espère l’obtenir. »

Quelque temps après il répondait encore aux félicitations qu’on lui adressait :

« Je n’ai jamais eu plus besoin de consolation que dans le moment où vous m’adressez vos félicitations.

« Quelqu'un qui ne sut compter avec sa patrie que pour briguer l’honneur de la servir, et qui rangea toujours parmi les choses les plus indifférentes les éloges et les distinctions, pourrait-il ne pas être vivement affecté de voir attacher à ses faibles services un prix aussi énorme, aussi disproportionné ? Supérieur aux craintes comme aux espérances, tout me fait un devoir de m’excuser d’accepter un titre qui, à mes yeux, ne paraît applicable .à aucun soldat français, et surtout à un corps où l’on ne connut jamais ni premier n1 dernier. Je suis trop jaloux de conserver des droits à l'estime des valeureux guerriers et à leur amitié, pour consentir à aliéner de moi leur cœur, en blessant leur délicatesse. Les voies où j'ai marché ont toujours été droites et faciles. »

On parvint cependant à lui faire accepter le titre si honorable qui était la juste récompense de ses vertus et de ses services; mais il ne voulut jamais toucher les appointements que le premier consul avait attachés à ce grade.

C’est en combattant à la tête des grenadiers que

de jours après son arrivée au camp, que La Tourd'Auvergne tomba, percé d’un coup de lance au cœur, sur la colline d’Oberhauzen.

Le général en chef prit à son sujet les dispositions suivantes :

Ordre général de l’armée du Rhin.

« Mes Camarades,

« Le brave La Tour-d’Auvergne a trouvé une mort glorieuse. Les soldats à la tête desquels 1l combattit si souvent lui doivent un témoignage solennel de regrets et d’admiration; en conséquence le général ordonne :

« 1° Les tambours des compagnies de grenadiers de toute l’armée seront pendant trois jours voilés d’un crêpe.

« 2° Le nom de Latour d'Auvergne sera conservé à la tête du contrôle de la compagnie de la 46° demibrigade où 1l avait choisi son rang. Sa place ne sera point remplie et l'effectif de cette compagnie ne sera plus dorénavant que de 82 hommes.

« 3° Il sera élevé un monument sur la hauteur en arrière d'Oberhauzen, au lieu même où La Tourd'Auvergne a été tué : les restes du chef de brigade Forti, commandant la 46%, et qui a reçu la mort à ses côtés, après avoir fait des prodiges de valeur, y seront aussi déposés.

202 L'ÉNERGIE MORALE 4° Ce monument, consacré aux vertus et au courage, est mis sous la sauvegarde de tous les pays. j Signé : DESSOLES, Chef de l'état-major général.

Dans une lettre insérée au Monileur du 19 Messidor an VII, un des amis de La Tour-d’Auvergne, le citoyen David, ancien ingénieur en chef de l’armée des Pyrénées occidentales, s’exprimait ainsi :

« Gonstamment dans les camps, constamment sous la tente, cet illustre capitaine vivait au milieu des grenadiers qu'il nommait ses enfants et qui l’appelaient leur père. Il consacrait ses loisirs à l'étude; dans sa baraque, aux avant-postes, on trouvait toujours quelques livres à côté de son épée.

« Vingt fois son chapeau et son manteau, qu'il tenait toujours sur son bras gauche en combatiant, ont été criblés, et jamais La Tour-d’Auvergne n’avait été blessé. « Notre capitaine, disaient les grenadiers, a le don de charmer les balles. »

« Descendant de Turenne, il avait hérité des talents et des vertus de son illustre ancêtre. Il avait la même bonté, la même simplicité de mœurs; il avait même une partie de ses traits, et je n'ai jamais vu de portraits de Turenne sans être frappé de la ressemblance. Il existe un autre portrait de ce héros qui ne lui ressemble pas moins; il a été tracé longtemps avant lui par une des plumes les

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La Tour-d’Auvergne au milieu de ses grenadiers.

plus éloquentes dont la France s’honore, et Je ne puis résister au plaisir de le copier 1e1 :

« .… Qu'il eût amassé de biens et d’honneurs, et qu'il eût vendu chèrement tant de travaux et de services! Mais cet homme sage et désintéressé, content des témoignages de sa conscience et riche de sa modération, trouve dans le plaisir qu'il a de bien faire la récompense d’avoir bien fait. Quoiqu'il puisse tout obtenir, 1l ne demande rien et ne prend rien ; 1l ne désire qu’un état frugal et honnête entre la pauvreté et les richesses, et quelque offre qu’on lui fasse, 1ln’étendses désirs qu’à proportion de ses besoins, et se resserre dans les bornes étroites du simple nécessaire. Remportait-il quelque avantage, ce n'était pas qu'il fût habile, mais l'ennemi s'était trompé. Rendait-il compte d’une bataille, 1l n’oubliait rien, sinon que c'était lui qui l’avait gagnée. Racontait-il quelqu'’une de ces actions qui l’ont rendu célèbre, on eüt dit qu'il n’en avait été que spectateur, et l’on doutait si c'était lui qui se trompait ou la renommée.. Se dépouillant de toute la gloire qu’il avait acquise pendant la guerre et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis, 1l s’exerçait sans cesse aux vertus civiles; sincère dans ses discours, réglé dans ses désirs, grand même dans les petites choses. Il se cache, mais sa réputation le découvre ; il marche sans suite et sans équipage, mais chacun, dans son esprit, le met sur un char

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de triomphe. Tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l'accompagnent; 1l y a Je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplieité, et moins 1l est superbe, plus 1l devient vénérable’. »

1 Fléchier, Oraison funèbre de Turenne.

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Toutes les lois des créatures, et les lois de l’homme spécialement comme être physique et moral, comme être sentant et intelligent, impliquent le sacrifice sous des modes divers; et le sacrifice dès lors, loi première et dernière, loi universelle de la vie, résume toutes les

lois de la volonté.

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