‹ L'énergie morale. Beaux exemples ... Ouvrage illustré, etcChapitre 8 sur 15 · TI · texte numérisé non relu

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Je sens dans Phidias la simplicité d’un beau chant à l'unisson; dans Raphaël, l'accord de deux religions, de deux mondes,

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Philosophie grecque. — Képler. — Michel-Ange, — Bernard Palissy. — Ambroise Paré,

Vers la fin du quinzième siècle, la prise de Constantinople par les Tures, qui força les belles-lettres à se réfugier en Italie, la découverte de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, suivie bientôt de celle du Nouveau Monde, et par-dessus tout linvention de l’imprimerie, agrandirent tout à coup le cercle de l’activité humaine, et provoquèrent dans le domaine des arts autant que dans celui des sciences, de nouveaux élans du génie, de nouveaux efforts de la volonté. Les grands noms de Léonard

de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, — Colomb, Vasco de Gama, Magellan, — Copernic, Képler, Galilée,

François Bacon, Gilbert, Harvey, Salomon de Caus, Gutenberg, disent assez ce que fut la Renaissance, et par quels prodigieux travaux elle établit le progrès social sur la plus ferme base, la connaissance du monde et de l'humanité.

Dans un remarquable discours sur la vie et les travaux de Képler', M. W. Fœrster a très bien mis en relief la puissante action de la philosophie grecque sur le mouvement scientifique de la Renaissance, action qui ne fut pas moins favorable au développement des lettres et des arts et que nous devons faire connaître avant de rappeler les glorieux travaux des hommes éminents qui, dans leurs patientes recherches au milieu de tant d'obstacles encore debout, furent guidés par cette sereine lumière.

« Lorsque le grandiose développement de la philosophie idéale de la Grèce, qui resplendit dans les œuvres immortelles de Platon, arriva à la eonnaissance de l’Occident, engagé dans le tissu compliqué des concepts formés d’après la lettre et non d’après l'esprit d’Aristote, 1l passa comme un souffle de printemps dans le monde des esprits.

« L'inspiration placée dans cette philosophie à côté de l'élément mathématique, le ravissement dans lequel elle plonge l'esprit qui s'élève vers les cimes lumineuses de l'idéal sur les ailes de la symbolique, contrastaient vivement avec les formules de Ja scolastique du moyen àge.

« D'un autre côté, les âmes s’abandonnaient aux religieux élan du mysticisme, et le monde extérieur ne leur apparaissait plus qu'avec des contours vagues et fugitifs; la vie phénoménale, au lieu d’être

1 Képler et l'harmonie des sphères, par M. W. Fœrster, astronome de l'Observatoire de Berlin.

spiritualisée, comme le demande la vraie destinée de l'humanité, s'était en quelque sorte volatilisée et s’effaçait complètement.

« Cependant un premier contact avec l'Orient, par l'influence de la civilisation arabe, avait déterminé une réaction salutaire; mais il fallait, pour replacer les esprits au sein de la réalité de l’existence, la lumière sereine de l’esprit grec.

« On sait quelle était la position de Copernic visà-vis de ce grand héritage de l'antiquité, et comment, dans le pas décisif qu'il fit faire à l’esprit humain, il fut guidé aussi bien par la philosophie grecque que par sa propre raison. On peut mettre également en relief l'influence que cette philosophie a exercée sur Képler, en faisant rayonner dans son esprit l’idée del’harmonie du monde.

« Dans Képler se terminait l’action directe des grandes institutions de l’anfiquité. Par lui, par Galilée, une plus sûre méthode d'investigation nous était donnée. Les anciens avaient tenté de substituer aux lois de la nature les inspirations les plus pures ou les plus générales de la pensée et du sentiment. Ces essais de la symbolique avaient engendré une présomption anticipée, mais 1ls poussaient vivement aussi aux preuves expérimentales, aux recherches positives, dans le domaine de l’astronomie et des mathématiques. L'image mystérieuse du monde devenait ainsi chaque jour plus complète et plus belle.

« Aussitôt que Copernie eut accompli la révolu-

tion astronomique vaguement pressentie par les Grecs, qui, malgré les difficultés nouvelles qu'elle présentait à l'esprit, donnait à la conception de l'univers un caractère plus simple, 1l y eut une tendance générale vers l'astronomie sans hypothèses, vers la méthode d'investigation qui faisait abstraction de la symbolique. Képler et Galilée réalisèrent le progrès vers lequel on aspirait, mais en se distinguant l’un de l’autre par leur position vis-à-vis de l'antiquité, dont Galilée se séparail entièrement, tandis qu’on pouvait observer la transition dans l’esprit de Képler. L'harmonique céleste y répandait sa vive lumière, en remettant le sceptre à la mécanique céleste, et couronnait d’une éclatante gloire les immortelles conquêtes du génie. »

Képler. — Jean Képler naquit en 1571 à Magstadt, dans le Wurtemberg. Ses parents étaient pauvres, quoique son père appartint à une noble famille, et sa mère, réduite à tenir une petite auberge après la mort de son mari, le fit recevoir gratuitement à l’école du séminaire protestant de Maulbronn. « C’est la tête et non le bras qui gouverne le monde, disait le recteur de l’umiversité de Maulbronn ; 1l faut donc des hommes instruits, et de tels fruits ne croissent pas sur les arbres. »

De Maulbronn, où 1l avait fait de brillantes études, Képler se rendit à Tubingue, où il entra à dix-huit ans dans l'institut théologique, admis à y continuer son instruction. Mæstlin, l’un des sævants professeurs de cet établissement, qui avait exposé avec un

grand talent la théorie de Copernic, sut reconnaître le gémie de Képler, et l’engagea à joindre l'étude de l'astronomie et des mathématiques à celle de la théologie. Képler n'oublia jamais celui qui avait ainsi guidé ses premiers pas dans l'étude des sciences. « Gloire, dit-1l dans ses Harmonies, gloire aussi à mon vieux maître Moœstlin ! »

En 1994, 1l fut nommé professeur de mathématiques et de morale au collège de Grætz, et dès cette époque il se dévoua à la science avec la prodigieuse activité intellectuelle qui devait le conduire à ses découvertes. Son premier ouvrage scientifique, intitulé : Mysterium cosmographicum, fut composé pendant son séjour à Grætz. « Bienheureux, dit-il dans sa préface, celui qui étudie les cieux : il apprend à faire moins d'état de ce que le monde admire le plus; les œuvres de Dieu sont pour lui au-dessus de tout, et son étude lui fournira la joie la plus pure. — Père du monde, ajoute-t-1l, la créature que tu as daigné élever à la hauteur de ta gloire est comme le roi d’un vaste empire; elle est presque semblable à un Dieu, puisqu'elle sait comprendre ta pensée! »

Dans cet ouvrage, qui produisit une profonde impression par sa forme brillante autant que par la nouveauté des idées, Képler avait entrepris de prouver que la distance des planètes au soleil pouvait être déduite par le calcul d’une série comprenant les cinq corps réguliers de la géométrie. Gette théorie, dont lui-même n’était pas entièrement satisfait, devait bientôt s’écrouler ; mais les calculs qu'il avait aceu-

mulés pour la produire, servirent de base aux travaux immenses qu'il poursuivit sans trêve ni repos, avec la patience du génie, jusqu’au jour de sa découverte.

Privé de son emploi et banni dela Styrie à la suite des persécutions religieuses qui troublaient alors AIlemagne, il fut accueilli par le célèbre Tycho-Brahé qui, instruit de son exil et de sa pauvreté, s'était empressé de l’inviter à venir près de lui, à Prague, où il lui fit donner le titre de mathématicien impérial. «Ce fut un moment solennel, ditM. Fœrster, que celui de la rencontre de ces deux grands hommes par lesquels la science devait se renouveler, du vieil astronome qui mettait sa gloire dans l’humble et patiente interrogation de la nature au moyen de l’observation instrumentale, et du jeune philosophe dont le gémie enthousiaste ne se déployait que dans les plus hardies théories. »

Après la mort de Tycho, en 1601, Képler fut nommé à sa place astronome impérial et devint possesseur des précieux registres d'observation de l'étude desquels 1l parvint à déduire la forme des orbites planétaires. L’ardeur infatigable qu'il mit à ce travail, poursuivi pendant neuf années consécutives avec une opiniätre persévérance, le tourmenta, dit-il, « presque jusqu’à la démence ». Ce fut d’ailleurs au milieu des luttes les plus pénibles contre la misère que Képler, chargé d’une nombreuse famille, accomplit son œuvre de grand géomètre, La faible pension attachée à son titre ne lui

était pas toujours payée, et les besoins les plus urgents venaient l’assaillir au milieu de ses recherches. Mais il était soutenu par sa volonté enthousiaste, son dévouement à la science, sa foi profonde en la sagesse du Créateur, qu'il ne cessait de prier pour lui demander la grâce de faire une découverte qui pût confirmer la doctrine de Copernic.

En 1606, Képler écrivit un traité sur la brillante étoile apparue tout à coup dans la constellation du Serpentaire, et qui bientôt disparut sans retour. Un de ses récents biographes‘ rappelle à ce sujet l’anecdote suivante, tirée de la dissertation, dans laquelle il soutenait que la force aveugle des atomes fortuitement accrochés n’était pour rien dans la formation du nouvel astre. « Hier, dit-il, fatigué d’écrire et l'esprit troublé par des méditations sur les atomes, je fus appelé pour diner, et ma femme apporta sur la table une salade. — Penses-tu, lui dis-je, que si, depuis la création, des plats d’étain, des feuilles de laitue, des grains de sel, des gouttes d'huile et de vinaigre et des fragments d'œufs durs flottaient dans l’espace en tous sens et sans ordre, le hasard püt les rapprocher aujourd’hui pour former une salade? — Pas si bonne, à coup sûr, répondit ma belle épouse, n1 si bien faite que celle-c1. »

C'est en 1609 que Képler publia le mémorable ouvrage dans lequel 1l expliquait ses deux premières

1 Les fondateurs de l'astronomie moderne, par Joseph Bertrand, membre de l'Institut.

lois des mouvements des planètes. Cet ouvrage, intitulé Astronomie nouvelle, ou Physique céleste, fondée sur l'étude du mouvement de Mars, déduite des observations de Tycho-Brahé, prouvait à la fois la pénétration de son génie et la constance extraordinaire des laborieuses recherches qui l'avaient conduit à la vérité.

Après la mort de l’empereur Rodolphe, qui avait été pour Képler un protecteur éclairé, et sous son successeur Mathias, les divisions qui bouleversaient l'empire ne firent que s’accroître, et, faute de ressources, les travaux de l’observatoire de Prague furent interrompus. Képler dut alors renoncer à son emploi, sans avoir pu obtenir le payement de Ja somme considérable qui lui était due pour arrérages de ses appointements. Nommé à la chaire de mathématiques de Linz, 1l fut obligé, pendant son scjour dans cette ville, de défendre sa mère, âgée de soixante-dix ans, dans un procès de sorcellerie. Pendant cinq années 11 lutta sans relâche pour la sauver de la torture dont elle était menacée à cause de son attitude hautaine et de son silence obstiné. Il reussit à l’arracher au supplice, mais pour l’assister 1l avait dû renoncer à ses fonctions de professeur et braver les peines d’une misère toujours croissante malgré son travail obstiné. Le sentiment de tristesse profonde que lui inspiraient son indigence et les privations de sa famille, fut aceru par une dernière afflietion : 1l perdit sa fille, âgée de dix-sept ans. Si cruellement frappé, 11 chercha un refuge dans le

travail, qui, pour son esprit religieux, était vraiment une prière, et il consacra encore dix années de sa vie à une nouvelle recherche des lois harmoniques du mouvement des planètes. Ce long travail fut fécond, et en 1619, dans son livre intitulé Harmonices mundi, suite et développement de ses précédents ouvrages, il put publier la troisième loi qui traçait les linéaments généraux de la théorie des planètes. Ce livre étrange, où les hardiesses d’une imagination mystique s’unissaient aux données précises de l'observation et aux profonds calculs de la science, fut la consolation de Képler. « Depuis huit mois, dit-1l dans les dernières pages en parlant de sa grande découverte, j'ai vu le premier rayon de lumière; depuis trois mois, j'ai vu le jour; enfin, depuis peu de jours, J'ai vu le soleil de la plus admirable contemplation. » — « La sagesse du Seigneur est infinie, ainsi que sa gloire et sa puissance. Cieux, chantez ses louanges! Soleil, lune et planètes, glorifiez-le dans votre ineffable langage! Harmonies célestes, et vous tous qui savez les comprendre, louez-le! Et toi, mon âme! loue ton Créateur! c’est par lui et en lui que tout existe. »

En 1627 parurent les tables astronomiques portant le nom de l’empereur Rodolphe (Tabulæ Rudolphinæ). Ces tables, dans lesquelles était calculée d'avance, d’après les lois découvertes par Képler, la position des planètes dans le ciel, et qui devaient donner le moyen de connaître, au moyen des observalions astronomiques, la position des navires

en mer, acquirent bientôt une immense réputation, en rapport avec leur importance et leur utilité.

Cependant Képler, qui, mis en rapport avec le célèbre général Wallenstein, avait été quelque temps attaché à son service et remplacé par un astrologue vénitien, insistait vainement pour le payement de la somme qui lui était due. Il résolut alors de s’adresser à la diète de Ratisbonne pour lui réclamer, en même temps que l’arriéré de ses appointements, le remboursement des sommes qu'il avait employées pour la construction des Tables Rodolphines. Il fit la route à cheval, à travers un pays dévasté par la guerre, et 1l arriva excédé de fatigue, rongé d’inquiétude, à Ratishbonne, où, atteint d’une grave maladie, 1l mourut le 45 novembre 1630,dans le plus triste délaissement.

« Les lois de Képler, dit M. #. Bertrand dans son beau livre, sont le fondement solide et inébranlable de l’astronomie moderne, la règle immuable et éternelle du déplacement des astres dans l’espace; aucune autre découverte peut-être n’a enfanté de plus nombreux travaux et de plus grandes découvertes ; mais la longue et pénible route qui l'y a conduit n’est connue que du petit nombre. Aucun des nombreux écrits de Képler n'est considéré comme classique, ses ouvrages sont bien peu lus aujourd’hui ; sa gloire seule sera immortelle : elle est écrite dans le ciel; les progrès de la science ne peuvent ni la diminuer ni l’obseureir, et les planètes, par la surcession tou-

jours constante de leurs mouvements réguliers, la raconteront de siècle en siècle. »

Michel-Ange. — En même temps que la science, renouvelée par la méthode expérimentale et par la puissance du génie, répandait dans le ciel encore obscur l'aube d’un jour nouveau, l’art, dans un développement non moins rapide, ouvrait aussi d'inépuisables sources d’admiration et prodiguait aux esprits enthousiastes le lumineux enseignement de la beauté. Comme les savants, les poètes, les peintres, les sculpteurs et les architectes de la Renaissance sortirent, par un merveilleux effort de volonté, des voies du moyen àge, et, favorisés par un heureux retour vers la nature autant que par la contemplation des chefs-d’œuvre de l'antiquité, ils transformèrent les arts, en les faisant servir, comme dans les belles époques de la Grèce, à l’affranchissement de l'esprit humain. Dante et Giotto, Brunelleschi, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël, unirent les plus hautes facultés à l'inspiration du génie, et surent ainsi donner une forme admirable aux idées générales qui firent la grandeur et la fécondité de leur époque.

Michel-Ange naquit en 1475, près d’Arezzo. Il descendait par sa mère de l’ancienne et illustre famille des comtes de Canossa, alliée à Henri IE, et qui avait donné des podestats à Florence. Son père, Léonard Buonarotu, faisait valoir lui-même une petite propriété, dont le revenu suffisait à peine à l'entretien d’une nombreuse famille. Il avait fait entrer dans le commerce plusieurs de ses enfants ;

mais les dispositions remarquables qu'il discernait chez Michel-Ange l’engagèrent à lui donner l’éducation qui pouvait les développer, et il Penvoya commencer ses études dans une des meilleures écoles de Florence. Michel-Ange n'y fit aucun progrès; 1} n'avait de goût que pour le dessin, et s’obstinait à couvrir d’esquisses les murs et ses cahiers, malgré les défenses de son père, par lequel, dit son élève et ami Condivi, « il était souvent grondé et même terriblement battu. » Le vieux gentilhomme ne voulaut pas entendre parler d’un fils artiste, et lorsque plus tard 1l apprit qu'il devenait sculpteur, 1l se crut d'abord déshonoré, et répondit à Laurent de Médicis, qui s’informait de ses occupations : « Je n'ai Jamais exercé aucun art. J'ai toujours véeu de mes faibles revenus, cultivant et augmentant par ma diligence le peu de biens que m'oni laissés mes ancètres. »

Son père ayant enfin consenti à le laisser entrer daus l’atelier du Ghirlandajo, il y fit des progrès si rapides que bientôt 1l ne craignit pas de corriger les dessins de son maître, qui disait de lui : « Ce jeune homme en sait plus que moi. » Envoyé à l’école créée à Florence par Laurent de Médicis, ami éclairé des arts, 11 fut adopté par son puissant patron, qui, pressentant son génie, lui donna une chambre dans son palais et Fadmit à sa table. C’est au milieu des poètes, des philosophes, des savants, dont la réunion donnait alors tant d'éclat à la cour de Florence, que son esprit se développa dans des entretiens qui

le dirigeaient vers le culte de la beauté éternelle.

Après la mort de son généreux protecteur, qu'il ne cessa de regretter, Michel-Ange, ne pouvant supporter les caprices et l’arrogance de son fils, Pierre de Médicis, quitta Florence et se rendit à Venise, puis à Bologne, continuant à la fois dans une vie très laborieuse, ses travaux de sculpteur et ses études httéraires. De 1490 à 1501, il demeura à Rome, où il exécuta un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels le beau groupe de la Pietà, aujourd’hui à Saint-Pierre, dans lequel on put admirer déjà la puissante originalité de son génie, dégagé des imita tions de la sculpture antique.

De retour à Florence, après les violentes luttes qui avaient suivi l’expulsion des Médicis, Michel- Ange, déjà célèbre, y fut chargé de tirer une figure d'un énorme bloc de marbre, dont on avait essayé vainement de tirer parti. Il construisit un atelier sur la place même où le bloc était déposé, et s’y enferme pendant dix-huit mois de travail continuel, dont le résultat fut le David colossal qu'on transporta à la place qu'il occupait encore naguères devant le Palais-Vieux et qu'on voit aujourd hui à l’Académie.

C'est aussi vers cette époque que Michel-Ange prépara, pour un concours ouvert entre lui et Léonard de Vinci, le fameux carton de la Guerre de Pise, œuvre capitale qui fut étudiée par tous les crands artistes du serzième siècle, et dont il ne reste malheureusement qu'une copie, l’œuvre originale

ayant été détruite, suivant Vasari', par un artiste envieux, au milieu du tumulte d’une émeute. Ce carton, composé pour les peintures à exécuter dans Ja salle du grand conseil de la Seigneurie, avait été exécuté en dix mois, durant lesquels, suivant son habitude, Michel-Ange s'était enfermé dans son atelier, ne voulant permettre à personne d'interrompre son travail.

En 1505, Jules If, qui venait de monter sur le trône pontifical l’appela près de lui, à Rome, et lui demanda le projet d’un tombeau qu'il avait résolu de se faire construire, et qu'il voulait « tel qu'aucun souverain de la terre n’oserait en rêver un pareil. » Michel-Ange se mit à l'œuvre, et son projet, dans lequel entraient quarante statues, sans compter les emblèmes, les figurines et les bas-reliefs, fut reaccueilli avec enthousiasme par le pontife, qui voulut en commencer immédiatement l'exécution. Envoyé à Carrare, Michel-Ange y demeura huit mois, pendant lesquels, s’attaquant aux carrières, il amoncela les marbres qui devaient servir à la construction du monument, et qui, transportés à Rome y couvraient la moitié de [a place Saint-Pierre. C'est pendant ce séjour à Carrare que Michel-Ange eut l’idée de tailler en statue une partie de la montagne qui se penchait en surplomb sur la mer; le temps seul lui manqua pour cette œuvre gigantesque. L'église de Saint-Pierre, qu'il était question de

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bâtir pour en faire le plus merveilleux monument de la chrétienté, devait renfermer le vaste mausolée. Mais le pape, aussi ardent que mobile, n'eut bientôt plus en vue que la création de la basilique nouvelle, et, gravement préoccupé d’ailleurs par les affaires politiques, il négligea les travaux de Michel-Ange, et laissa même sans salaire les ouvriers qu'il employait et qu'il avait déjà payés de ses propres deniers. En vain l'artiste indigné voulut, suivant sa coutume, se rendre chez le pape pour s'expliquer et se plaindre ; les valets lui barrèrent le passage, et1l dut s'arrêter, en disant fièrement à un secrétaire du pontife : « Quand votre maître me demandera, vous lui direz que je suis ailleurs. » Il partit en effet la nuit même, et ne s'arrêta que sur le territoire florentin, « où il fut joint coup sur coup, dit Vasari, par cinq courriers du pape chargés des lettres les plus pressantes de Sa Sainteté qui lui enjoignaient de revenir à Rome, sous peine d’encourir sà disgrâce. Invitations ou menaces, tout fut inutile. Les courriers, par leurs supplications, purent seulement obtenir de lui qu'il écrivit au pape qu'il le priait de l’excuser s’il ne paraissait plus en sa présence, mais qu'ayant été traité comme un misérable pour prix de ses services et de son attachement, Sa Santeté pouvait faire choix d’un autre sculpteur. »

Jules Il adressa vainement trois brefs à la Seigneurie de Florence pour qu'elle lui renvoyât le fugitif, auprès duquel les prières du gonfalonier 50derini, son ami, étaient aussi impuissantes que les

menaces du pape, et qui avait déclaré qu'il irait plutôt chez le Grand Seigneur, qui lui demandait de jeter un pont gigantesque entre Constantinople et Péra, que de retourner à Rome et de se soumettre après avoir été insulté. Soderini finit par trouver un moyen de le décider au retour, en lui conférant le titre d’ambassadeur et le chargeant de porter au pape l'hommage de la République.

La réconciliation fut prompte entre le pontife et Michel-Ange, qui reprit ses travaux du mausolée, mais qui en fut bientôt détourné de nouveau pour peindre la grande voûte de la chapelle Sixtine. Il hésita d’abord, n'ayant jamais peint à fresque, devant cet immense travail, que ses ennemis lui avaient fait proposer. Mais, n’écoutant que sa force et son génie, il fit venir de Florence quelques peintres habiles pour étudier leurs procédés, et se mit à l'œuvre après les avoir vus travailler. Enfermé seul dans la chapelle, dont 1l refusait l'entrée à tout le monde, même au pape, 1l fit lui-même construire les échafauds nécessaires, broya ses couleurs, prépara son mortier, et, surmontant par l'énergie de sa volonté les difficultés qu'il avait prévues, poursuivant son travail du point du jour à la nuit close avec une ardente persévérance, 1l acheva en vingt mois, sur la première partie de la voûte, l’admirable composition dont la puissante unité fit l'admiration de l'Htalie entière. Le travail complet fut terminé en quatre ans, et devant cette œuvre sublime les plus olorieux rivaux de Michel-Ange durent reconnaître

sa supériorité, qu'il tenait autant de ses rares facultés que de Pélévation habituelle de ses pensées.

Nous ne pouvons donner ici une biographie complète, et nous devons simplement rappeler les principales époques de la vie du grand artiste qui fut en même temps un grand citoyen. Après la mort de Jules [Let de ses successeurs. Léon X et Adrien VI, Florence, sous le pontificat de Clément VIE, avait de nouveau secoué le joug des Médicis et rétabli le gouvernement républicain. Michel-Ange, qui depuis plusieurs années s’occupait de la chapelle sépulerale de Saint-Laurent et destombeaux des Médicis, voulut s’associer au dernier effort de sa patrie pour reconquérir la liberté. I accepta le titre de commissaire général des fortifications, pour mettre la ville en état de défense contre les impériaux. Sorti de la retraite où il sculptait ses chefs-d’œuvre, solitaire et sobre comme un anachorète, 1l conduisit avec la plus énergique activité les travaux des fortifications de Florence, et ensuite ceux de Livourne, Pise, Ferrare et Arezzo. À Florence, pendant six mois consécutifs, il dirigea lui-même ces travaux, admirés par Vauban, ne descendant que rarement dans la ville pour y travailler furtivement, dit Vasari, aux statues de Laurent et de Julien de Médicis et accomplir ainsi une œuvre de reconnaissance en même temps qu'il remplissait ses devoirs de citoyen. Malgré des efforts héroïques, Florence, réduite par la famine et affaiblie par la trahison d’un de ses chefs, Malatesta Baglonti, dut capituler après huit mois de siège, et

Michel-Ange, exelu de lamnistie, n'échappa à la mort qu'en se cachant chez un ami.

Après quelque temps, Clément VIT lui pardonna, sous condition qu'il terminerait les tombeaux de Saint-Laurent. On a dit, avec raison‘, qu’en sculptant ces tombeaux, Michel-Ange, en proie à une sombre exaltation devant les malheurs de sa patrie, avait sculpté le tombeau de l'Italie. Cette pensée paraît surtout visible dans la statue de Laurent, qui fut appelée 1! Pensieroso, le Penseur, dans celles des Géants accoudés sur la Terre, dans l’Aurore, « qui s’éveille avec tristesse dans un monde de douleurs”, » et surtout dans l’admirable figure de la Nuit, que Michel-Ange lui-même a fait parler dans de beaux vers : « Il m'est doux de dormir, surtout d’être de pierre, tant que règnent l’infortune et l’opprobre. Ne rien voir, ne rien sentir, c’est pour moi le plus grand des biens. Ne m'éveille pas. Oh! parle bas! »

Michel-Ange retourna à Rome en 1532, et se remit à travailler au tombeau de Jules IE, sur un plan moins vaste que le premier, et ce fut l’occasion d’un de ses chefs-d’œuvre, l’étrange et superbe statue de Moïse. Il commença ensuite pour la chapelle Sixtine la grande composition du Jugement dernier, qu'il mit huit années à terminer, vivant plus solitaire que jamais au milieu des sombres créations de son

1 Edgar Quinet. — Les Révolutions d'Italie.

? Charles Clément. — Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël.

LA RENAISSANCE 95 génie. La Sixtine achevée, il peignit encore dans l'intérieur du Vatican les votes de la Pauline, qui ne furent achevées qu'en 1549. Michel-Ange avait alors soixante-quinze ans; mais malgré son âge sa vigueur était encore telle qu'elle étonnait ceux qui l’approchaient.

De mœurs simples et pures, très dur à lui-même, très sobre, Michel-Ange conserva son vigoureux tempérament, et, jusqu'à ses vieux jours, ne fut Jamais malade. Son activité était extraordinaire, et il se levait souvent la nuit pour travailler. Il se mettait alors sur la tête une sorte de casque en carton qui portait une chandelle, et il était ainsi parfaitement éclairé, en gardant la liberté de ses mains.

Dans sa fierté d'artiste, 1l s’attachait surtout aux inspirations originales de son génie. « Celui qui s’habitue à suivre, disait-1l, n'ira jamais devant. » Parfois 11 parlait avec une vivacité superbe à ses puissants protecteurs. Paul IV lui ayant fait demander de voiler les nudités du Jugement dernier: « Allez dire au pape, répondit-il, qu'il s'occupe un peu moins de réformer mes peintures, chose facile et que je ferai quand je voudrai; mais qu'il songe un peu plus à réformer les hommes, ce qui est sa tâche, et n’est pas aisé. » — [fumain et généreux, 1l se plaisait avec les petites gens, dont il aimait la simplicité. Pendant vingt-six ans 1l témoigna le plus fidèle attachement à son serviteur Urbin, qu'il soigna luimème comme un ami pendant sa dernière maladie, et dont la mort le laissa inconsolable. Il comblait

94 L'ÉNERGIE MORALE de libéralités ses parents, ses élèves et ses amis, vivant lui-même de peu.

Pendant sa longue carrière, il se reposait parfois de ses rudes travaux en se consacrant à l’étude des poètes, et lui-même faisait des vers qui exprimaient avec énergie ses idées et ses sentiments. Dans la dernière période de sa vie, 1l adressa un grand nombre de poésies à l’illustre veuve du marquis de Pescaire, Viltoria Colonna, dont la grâce et les talents, l'esprit et les vertus avaient tardivement ouvert son cœur à la plus profonde et la plus pure affection. Elle se rendait souvent, dit Vasari, de Viterbe à Rome pour jouir de son entretien, et il puisait l’inspiration dans sa beauté, dans son regard, « vivant reflet de la splendeur qui, descendue .des plus hautes étoiles, attire à soi le désir et qui s'appelle amour ».

Vittoria Colonna, dont les malheurs avaient ébranlé la santé, succomba peu d'années après sa rencontre avec Michel-Ange, qui la vit mourir. Pendant seize ans qu'il lui survécut, 1l resta fidèle à sa mémoire, ne cessant de lui rapporter ses meilleures pensées et ses plus hautes inspirations.

Son occupation dominante, après cette douloureuse épreuve, fut la construction de la basilique de Saint-Pierre. Il n'avait voulu recevoir aucun traitement pour cet immense travail, qu'il dirigeait avec une ardeur juvénile. Peu de semaines avant sa mort, à quatre-vingt-neuf ans, il donnait le beau modèle de la vaste coupole qui complétait ses plans et qui devait couronner l'édifice.

Sa rare vigueur avait baissé tout à coup, et il fut atteint d’une fièvre de langueur qui lui fit bientôt prévoir sa fin prochaine. Sa mort fut douce, et en présence de ses amis et de son neveu Léonard Buonarotti 1l dicta ce bref testament : « Je lègue mon âme à Dieu, mon corps à la terre, et mes biens à mes plus proches parents. » — Il avait supplié qu'on transportàt ses restes à Florence, où on lui fit de magnifiques obsèques. Son corps, qui vingtdeux jours après sa mort était dans un état extraordinaire de conservation, fut déposé dans l’église de Santa-Croce, à la place où 1l se trouve encore aujourd'hui, vis-à-vis du tombeau de Galilée.

Bernard Palissy. — « Le nom de Bernard Palissy est empreint dans la mémoire de toutes les personnes: qui s'occupent de sciences naturelles, d'agriculture, de physique, de chimie, ou qui ont étudié l’histoire des arts. On sait en général qu'il vécut au selzième siècle, qu'il était potier de terre, et quil découvrit le vernis des faïences. On sait que l’ardeur qu'il mit à cette recherche le retint longtemps dans la misère la plus profonde, mais quil finit par atteindre son but, et qu'il fut l'inventeur de ces rustiques figqulines auxquelles les amateurs attachent aujourd’hui un haut prix. Ce que l’on sait moins généralement, c’est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de littérature, sans connaissance de l'antiquité, sans secours d'aucune espèce, à l’aide des seuls eflorts de son génie et de l'observation attentive de la nature,

posa les bases de la plupart des doctrines modernes sur les sciences et les arts; qu'il émit, sur une foule de hautes questions scientifiques, les idées les plus hardies et les mieux fondées; qu'il professa le premier en France l’histoire naturelle et la géologie; que cet ouvrier sans culture et sans lettres a laissé des écrits remarquables par la clarté, l’énergie, le coloris du style; qu’enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le génie, fournit l'exemple de l’un des plus beaux caractères de son époque, et qu'il expia par la captivité et la mort sa persévérance courageuse et sa fermeté dans ses croyances”. »

Né de parents très pauvres, dans un petit village du Périgord, Bernard Palissy travailla dès son enfance à la vitrerie, qui comprenait alors la préparation et l'assemblage des vitraux coloriés ainsi que la peinture sur verre. L'apprentissage fini, 11 voyagea pendant dix ans en France et en Allemagne, et se maria dès qu'il fut de retour dans son pays. Bientôt surchargé de famille, 1l luttait déjà avec la misère, lorsqu'une circonstance fortuite, la vue d’une très belle coupe de terre émaillée venant d'Italie, le poussa vers une vie de recherches où 1l déploya une énergie de volonté qu'on ne saurait trop admirer.

La pensée d'acquérir cet art nouveau s'était aussitôt emparée de lui, et il se mit à l’œuvre malgré les grandes difficultés qu'ilrencontrait, ignorance presque

1 Cap. Introduction à l'édition des œuvres de Bernard Palissy. Paris, 1844.

complète de la chimie des terres argileuses, de la construction des fourneaux, de l’art du modeleur. Il se représente comme un homme « qui taste en ténèbres. » Les connaissances qui lui manquent, il faut qu'il les acquière « avec les dents », c’est-à-dire en s'imposant les plus cruelles privations. Mais comme il le dit dans son langage à la fois simple et grand de l’Art de la terre, « la science se manifeste à celui qui est veuillant, agile, laborieux. » Cet ouvrage, qui contient le récit de la longue série de ses efforts et auquel nous empruntons quelques traits saillants, est digne de prendre place parmi les livres les plus propres à former les hommes par des leçons vivantes de constance et de vertu.

Longtemps il avait eu recours au four d’un potier de son voisinage pour y faire ses cuites. Il n’avait pas réussi, la chaleur était insuffisante pour la poterie émaillée. Dans l'ignorance de cette cause, il rejetait toute la faute sur la composition, dont il désespérait chaque fois de trouver jamais le secret. L'idée lui vint heureusement de se servir des fourneaux des verriers, ct une lueur de succès lui rendit le courage. « Ayant mis, dit-il, toutes mes espreuves dans ces fourneaux, le lendemain que je les fis tirer, j'aperceus partie de mes compositions qui avaient commencé à fondre, ce qui fut cause que je fus encouragé de chercher l’émail blanc pour lequel j'avais tant travaillé. Tuuchant les autres couleurs, Je ne m'en met- (ais aucunement en peine. Ge peu d'apparence que je trouvay lors me fit travailler pour chercher ledit

blanc deux ans, outre le temps susdit, durant lesquels: deux ans je ne faisais qu’aller et venir aux verreries prochaines,tendant aux fins de parvenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsi Je commençais à perdre courage et que pour le dernier coup Je m'étais transporté à une verrerie, ayant avec moi un homme chargé de plus de trois cents sortes d’espreuves, il se trouva une des dites espreuves qui fust fondue dedans quatre heures après avoir esté mise au fourneau; laquelle se trouva blanche et polie, de sorte qu’elle me causa une Joie telle que je pensais estre devenu nouvelle créature, et pensais dès lors avoir une perfection entière de l’esmaîl blanc. »

Le vaillant chercheur se croit enfin arrivé à son but, mais à ce moment même la pauvreté lui fait sentir ses dures atteintes. Il s'agissait de passer des simples essais à la fabrication en grand. D'un côté 1l se met à vernisser une quantité considérable de poteries et de l’autre il entreprend de construire lui-même un fourneau. « Je le bastis, dit-il, avec un labeur indicible; car il fallait que je maçonnasse tout seul, que je destrempasse mon mortier, que je trasse de l’eau pour la destrempe d’icelui; aussi me fallait aller quérir la brique sur mon dos, à cause que je n'avais nul moyen d’entretenir un homme pour m'aider en cette affaire. »

Les cmssons se succèdent,mais les émauxn’entrent pas en fusion. « C’estait une chose malheureuse pour moi; car combien que je fusse six jours et six nuits devant ledit fourneau, sans cesser de brusler bois

par les deux gueules, il ne fut possible de pouvoir faire fondre ledit émail et j'étais comme un homme désespéré, et combien que je fusse tout estourdi de travail, je me vais adviser que dans mon émail il y avait trop peu de la matière qui devait faire fondre les autres; ce que voyant, Je me prins à piler et broyer de ladite matière sans toutefois laisser refroidir mon fourneau; par ainsi J'avais double peine, piler, broyer et chauffer ledit fourneau. Quand j'eus ainsi composé mon émail, je fus contraint d'aller encore acheter des pots afin d’éprouver ledit émail : d'autant que J'avais perdu tous les vaisseaux que j'avais faicts. Et ayant couvert lesdites pièces, je les mis dans le fourneau, continuant tousiours le feu en sa grandeur; mais sur cela, 1l me survint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que le bois m’ayant failli, je fus contraint de brusler les estapes qui soustenaient les tailles de mon jardin, lesquelles étant brülées, je fus contraint de brüler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la dernière composition. J'estais en une telle angoisse que Je ne saurais dire, car J'étais tout tar et desséché à cause des labeurs et de la chaleur du fourneau. Il y avait plus d'un mois que ma chemise n'avait séché sur moi; encore pour me consoler on se moquait de moi, et ceux qui devaient me secourir allaient erier par la ville que je fusais bruler le plancher, et par tel moyen on me faisait perdre mon erédit et m'estimait-on estre fol. »

Les épreuves ne sont pas complètement réussies,

mais elles donnent bon espoir à Palissy de pouvoir arriver à la perfection qu'il a imaginée. Aussi le voit-on réagir vaillamment contre les difficultés nouvelles qui l’assaillent : nécessité de rebâtir le fourneau et de refaire les vases, de soutenir en même temps sa famille réduite aux plus dures privations. « Rempli de regrets de ce que nul n’avait pitié de moi, je dis à mon àme : Qu'est-ce qui te triste, puisque tu as trouvé ce que tu cherchais? Travaille à présent et tu rendras honteux tes détracteurs. » Le voilà encore à l’œuvre, mais telle est alors sa détresse, qu'ayant pris un ouvrier pour l'aider dans ses opérations les plus pénibles, 1l se voit après peu de temps dans limpossibilité de le nourrir. Au moment d'entreprendre une nouvelle fournée, 1l est obligé de le renvoyer, et, faute d'argent, de lui donner ses vêtements pour salaire.

Cependant l’art nouveau était créé, et Palissy, s'étant établi à Paris, put bientôt donner à ses ouvrages tous les développements et toute la perfection que lui inspiraient son goût et son génie. Les pièces les plus importantes, du moins celles qui avaient les plus grandes dimensions, servaient à la décoration des jardins, des pièces d’eau, des grottes, des fontaines ou à l’ornement des habitations somptueuses. Palissy a principalement déployé les richesses de son art dans le château d’Écouen, qui appartenait à son protecteur, le connétable de Montmoreney, et il a beaucoup travaillé à lembellissement du chàteau

et du jardin des Tuileries que Catherine de Médicis faisait construire.

C’est cette dernière circonstance qui, malgré son ardent patriotisme, lui assura, comme à son ami, le célèbre chirurgien Ambroise Paré, la protection royale lors du massacre de la Saint-Barthélemy. Plus tard cependant, sous Henri I, lorsqu'il était âgé de plus de quatre-vingts ans, 1l fut jeté à la Bastille par le crédit des ligueurs. « Mon bonhomme, lui dit Le roï,qui était venu le voir dans la prison, si vous ne vous accommodez sur le fait de la religion, je suis contraint de vous laisser entre les mains de vos ennemis. » Ce mot de contrainte révolta le vieillard, qui, assulli durant sa longue vie par tant de nécessités, avait appris à les vaincre. « Sire, répondit-1l, j'étais bien tout prêt à donner ma vie pour la gloire de Dieu : si c’eût été avec quelque regret, certes 1l serait étemt, en ayant oui prononcer à mon grand roi : Je suis contraint. C'est ce que vous, sire, et tous ceux qui vous contraignent ne pourrez Jamais sur mol, parce que Je sais mourir. »

Ambroise Paré. — Ce médecin illustre que nous avons déjà cité, est aussi un héros de la volonté. Son père, qui était barbier, se trouvant trop pauvre pour lui faire donner la moindre éducation, le plaça chez un ecclésiastique de l'endroit, dans l'espoir qu'il pourrait glaner chez lui quelques bribes d’éducation; malheureusement les services domestiques auxquels 1l se trouvait assujetti absorbaient presque tout son temps. C’est alors qu'assistant un jour à

l'opération de, la taille, 1} sentit une telle vocation pour la chirurgie qu'il résolut de se rendre à Paris afin de s’y instruire par tous les moyens possibles et d'entrer dans cette profession. Employé chez un chirurgien-barbier, 1l put suivre quelques leçons d'anatomie et fut admis ensuite comme aide à l’Hôtel-Dieu, où 1l se fit bientôt remarquer par son habileté et par sa science.

Aux armées, où il se rendit en quittant le service, le champ de ses expériences s'agrandit, et 1l apporta dans sa pratique journalière les ressources hardies d'un esprit ardent et original. Son but était surtout d’amoindrir la douleur et d'aider l’action curative de la nature. Il parvint à introduire de grandes améliorations dans le traitement des blessures faites par les armes à feu, et 1l en bannit l’expédient barbare, employé jusque-là, de l'huile bouillante pour arrêter l'hémorrhagie.

Sa présence seule rassurait les combattants et ranimait l’espoir des malheureux blessés. Une des époques les plus glorieuses de sa vie fut celle du siège de Metz par Charles-Quint. La garnison éprouvait de fortes pertes et le nombre des blessés était très grand; on avait peur des chirurgiens et la plupart d’entre eux étaient incapables. Le duc de Guise, qui commandait, écrivit au roi pour le supplier d'envoyer Paré à leur secours. Celui-ci partit aussitôt, traversa Îles lignes de l’ennemi et entra dans la ville. L'élan de reconnaissance de l’armée fut un digne hommage rendu à sa grande réputation ainsi

qu'à son beau caractère d'homme de bien. « Nous ne craignons plus de mourir de nos blessures, s’écriaient les soldats, notre ami est parmi nous! »

Ses actions, ses écrits, le montrent toujours sérieux appliqué à soulager l'être souffrant avec la plus touchante humanité et triomphant avec modestie. Dans ses ouvrages, 1l terminait la description de ses cures en disant : « Je le pansay; Dieu le guarit. »

TEMPS MODERNES

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