‹ L'énergie morale. Beaux exemples ... Ouvrage illustré, etcChapitre 9 sur 15 · XVII° SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVII° SIÈCLE

L'homme, dans les temps modernes, ne l’emporte sur les anciens ni par le sentiment du beau, ni par le goût, ni par la délicatesse des formes littéraires; mais il est un terrain sur lequel la puissance d'exécution s’est accrue, et ce terrain est celui de l’industrie. Les anciens chantaient le merveilleux; nous le réalisons,

A. Esoquinos.

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TEMPS MODERNES

XVIIS SIÈCLE

Vauban. — Riquet. — Papin. — Richard Foley. — Saint Vincent de Paul, — Peiresc. — Ramus. — Descartes. — Les Pèlerins,

Vauban.— Auprès du courageux savant qui fut le créateur de la chirurgie nous placerons le maréchal Vauban, le grand homme de guerre dont le principal soin, dans l'exercice de son art destructeur, fut de rechercher,suivant ses propresexpressions, « les voies les moins ensanglantées qui puissent se mettre en usage. » Chacun sait combien 1l perfectionna l'art des fortifications, qui contribua tant à épargner la vie des soldats. Son nom est écrit sur toutes nos frontières ; 1l a transformé selon ses nouveaux principes trois cents places anciennes et en a fait construire trente-trois neuves. À ces travaux si actifs en temps de paix il faut ajouter la direction de cinquante sièges et sa présence à cent quarante engagements.

Mais les annales militaires ne montrent pas Vauban tout entier; son rôle de citoyen a une grande 1m-

portance. L'histoire reproche à Louis XIV de n'avoir pas utilisé ses éminentes qualités d'homme d’État. Ses projets, basés sur des recherches très nombreuses qui lui donnèrent une profonde connaissance de la France d’alors, le mettent au rang des réformarteurs politiques et sociaux les plus sérieux, et, selon la juste pensée de Jean Reynaud’, il représente ce que fut Turgot au commencement du règne de Louis XVI, c'est-à-dire le germe secret de la révolution, couvée dans le sein de la monarchie épuisée. « Jamais, dit Fontenelle en terminant l'éloge de Vauban, les traits de la simple nature n’ont été mieux marqués qu'en lu, ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu, qui s’attachait au vrai par une espèce de sympathie et sentit le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent ; et d’ailleurs sa vertu était en quelque sorte un instinct heureux, si prompt qu'il prévenait la raison. Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Il seyait bien à tant de vertu de négliger les dehors, qui, à la vérité, lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal Vauban a secouru des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service, et

1 Encyclopédie nouvelle.

quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d’une longue vie; et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre. Il était passionnément attaché au roi, sujet plein d’une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan: il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a élé si souvent que lui, ni avec tant de courage, l'introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n’ont pas même combattu. En un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la République. »

Riquel. — Une des belles œuvres du règne de Louis XIV, le canal du Midi, est dû aux sacrifices de tout genre, à la volonté énergique et persévérante de Pierre-Paul Riquet. Il était simple receveur de gabelle, bien qu'il appartint à la famille noble des Arrighetti ou Riquetti de Florence, dont une autre branche a donné à la France le marquis de Mirabeau. L'importance de la navigation directe entre la Méditerranée et l'Atlantique, en évitant le détour du détroit de Gibraltar, avait bien frappé les esprits, mais les premières recherches avaient fait prévaloir l'idée qu'il était absolument impossible de létablir au moyen d'un canal. Riquet, à l’encontre de l'opinion générale, eut foi à la réussite. Pendant un

grand nombre d'années il se mit à étudier le cours de la Garonne et de l'Aude, à lever le plan de la contrée intermédiaire et fit plusieurs essais en petit de son entreprise dans sa propriété du Languedoc. Ses instruments et ses arrangements étaient des plus simples, mais suffisants pour ce qu'il avait en vue. En 1662 il adressa son projet à Colbert, qui lPaccueillit favorablement et le présenta au roi. Une commission d'enquête fut constituée, et elle adopta les plans, à l'exception de certaines parties dans lesquelles elle exigeait des modifications. Riquet s’y opposa de toutes ses forces, allant, pour montrer sa confiance, jusqu’à offrir de faire les constructions discutées à ses frais, «en quoi, disait-1l, je risque honneur et bien; car si je manque l'exécution, Je passerai pour un visionnaire et J'aurat perdu une orande somme du plus clair de mon bien‘. » Il parvint du reste à justifier son idée par une expérience ingénieuse, et il détermina enfin le roi à autoriser le commencement des travaux.

Mais la question financière restait à résoudre : les états du Languedoc refusaient d'accorder une subvention, et la recherche de la gloire militare avait mis le trésor royal à sec. Riquet offrit de se charger de la première partie du canal, si on lui accordait pour six ans les fermes des gabelles de quelques provinces du Midi au même prix où elles étaient alors tenues. Sa proposition fut acceptée, et 11 se vit appelé

1 Jlistoire du canal du Languedoc. Paris, 1805.

à déployer son génie sous un nouvel aspect; car il eut à organiser un 1mmense chantier de construction composé d'environ douze mille ouvriers.

Le produit des gabelles se trouva insuffisant pour permettre de pousser les travaux avec vigueur. Plutôt que de les discontinuer, Riquet contracta de fortes dettes, vendit ou hypothéqua ses propriétés. II fallut cette marche résolue et l’active influence de Colbert pour faire voter enfin quelques subsides par les États. Alors se présentèrent de nombreuses difficultés suscitées par la jalousie toujours prompte à s'élever contre le mérite. Rien n'arrêta Riquet, que soutenait le sentiment de la grandeur de son entreprise. « Elle est, écrivit-1l à Colbert, le plus cher de nos enfants; j'y regarde la gloire, votre satisfaction, et non le profit. Je souhaite de laisser à ma famille de l'honneur plutôt que de grands biens. »

Les embarras d’argent recommencèrent; le désaccord se mit entre les intendants des provinces que parcourait le canal sur les détails du tracé. Il fallait faire face à ces nouvelles entraves ; Riquet, depuis quinze ans que l’œuvre était commencée, avait constamment vécu dans une extrême surexcitation physique et intellectuelle qui avait amené une sérieuse maladie. Grâce à la parfaite organisation des travaux, ils ne se ralentirent cependant pas, et son fils aîné se trouva bientôt capable de les diriger jusqu’à l’achevement du canal. Riquet lui-même n'eut pas la satisfaction d’être témoin de la glorieuse issue de sa orande entreprise. Il mourut en laissant deux millions

de dettes, de sorte que ses héritiers ne profitèrent des revenus du péage que quarante ans après l’ouverture de la navigation entre les deux mers.

Le percement de l’isthme de Suez est sans doute une œuvre plus grandiose et plus difficile que celle de Riquet, mais elle a été favorisée par le développement des sciences et de l’industrie. Elle est achevée aujourd'hui, promettant cette union féconde de l'Occident et de l'Orient souhaitée par tant d'éminents esprits. M. Ferdinand de Lesseps, qui en a été le promoteur etle directeur, a déployé le plus énergique dévouement pour triompher des nombreux obstacles qu'il avait à surmonter. Sa vive intelligence, son ferme.et loyal caractère ont déjoué les intrigues, vaincu les oppositions; et secondé par des ingénieurs d'élite, 1l a doté l'humanité d’un nouvel et puissant organe de progrès matériel et moral.

Papin. — Denis Papin naquit à Blois, en 1647, d’une famille protestante. Il embrassa d’abord la profession de son père, habile médecin, et l’exerça dans Paris, avec le‘titre de docteur. Il consacrait en même temps ses loisirs à l'étude des mathématiques et de la physique expérimentale. Lié avec lillustre Huyghens, 1l lui prêtait son aide dans des expériences qui favorisaient son goût pour les sciences et la mécanique appliquée. En 1674, il publia à Paris son premier ouvrage : Nouvelles expériences du vide, qui fut présenté à l’Académie des sciences ct loué sans réserve par le Journal des Savants.

La révocation de l’édit de Nantes le forca à s’ex-

TEMPS MODERXES (XVII SIÈCLE) 113 patrier et à renoncer au sort heureux qu'il pouvait espérer en France. Il se réfugia en Angleterre, à Londres, où son nom était déjà connu des savants, qui lui firent bon accueil. Le célèbre physicien Boyle, qui faisait depuis quelques années des expériences sur le vide, et qui avait besoin d’un collaborateur, se l’associa, et 1ls poursuivirent ensemble des recherches sur les propriétés de l’air. Papin, suivant Boyle, « était d’une rare habileté dans le maniement des appareils qu'ils employaient ; plusieurs de ces appareils étaient de son invention, et en partie fabriqués de sa main. »

Ses remarquables travaux le firent nommer membre de la Société royale de Londres, au sein de laquelle de nombreuses communications scientiliques le placèrent bientôt à un rang élevé. En 1681, il publia la description de l'appareil connu sous le nom de Digesteur ou marmite de Papin, qui consiste en un vase de métal, hermétiquement fermé par une rondelle, et dans lequel aucune vapeur ne se dégageant, les liquides peuvent être indéfiniment chaulfés. Cette marmite, de forme cylindrique, fut dès l'origine pourvue par Papin d’une soupape de sûreté à levier, petit appareil d’une extrême importance, dont l'invention devait prévenir en grande partie les dangereuses explosions des chaudières à vapeur.

Vers cette époque Papin quitta l'Angleterre, probablement dans l'espoir d'améliorer sa condition, et fit à Venise un séjour de quelques années, attaché à l’Académie qui venait de s’y établir pour perfec-

tionner les arts et les sciences. En 1684, 1l revint à Londres, où il fut employé par la Société royale à des expériences de physique, de chimie et de mécanique. Le traitement qui lui était alloué pour ce travail si utile n’était que de 750 francs par an. La chaire de mathématiques de l’université de Marbourg lui ayant alors été offerte par le landgrave de Hesse, il accepta avec reconnaissance, et pendant plusieurs années remplit avec zèle et succès des fonctions qui lui permettaient de continuer ses études favorites.

Il ne cessait pas de communiquer les résultats de ses études au Journal des Savants, qui reproduisait régulièrement ses communications, et d'entretenir des relations avec l’Académie des sciences de Paris, dont il fut nommé membre correspondant en 1699. Les importants mémoires qu'il insérait en outre dans divers recueils scientifiques ou qu'il pubhait séparément prouvent l’activité de son génie, la persévérante volonté qu'il portait dans ses recherches.

Les moyens auxquels 1l fut obligé d’avoir recours pour maintenir les couvercles de ses marmites, durent lui révéler l'énorme puissance de la vapeur, et, en 1687, 1l en proposait formellement l'emploi comme force motrice dans un rapport adressé à la Société royale. En 1690, il publiait dans les Actes de Leipzig (Acta eruditorum) la description de la première machine à vapeur à piston et à cylindre!.

1 Œuvres complèles de François Arago. Tome V. Notices scienüfiques.

«L'on voit, disait-1l, combien cette machine, qui est si simple, pourrait fournir de prodigieuses forces à bon marché... » Et plus loin : «Il serait trop long de rapporter ici de quelle manière cette invention se pourrait appliquer à tirer l'eau des mines, jeter des bombes, ramer contre le vent, et à plusieurs autres usages de cette sorte; mais 1l faut que chacun, selon les besoins qu'il en aura, imagine les constructions les plus propres pour ses desseins. Je ne puis pourtant m'empêcher de remarquer ici en passant combien cette force serait préférable à celle des galériens pour aller vite en mer... » Ges idées furent reproduites avec quelques développements cinq ans plus tard, en 1695, dans un petit volume publié à Cassel en français, sous le titre : Recueil de diverses pièces touchant quelques nouvelles machines. Ce Recueil, suivant Arago, qui en fait l’analyse, prouve que Papin a imaginé la première machine à vapeur à piston; qu'il a vu, le premier, que l’action de la force élastique de la vapeur pouvait être combinée, dans une même machine à feu, avec la propriété dont cette vapeur jouit, « de se recondenser si bien par le froid qu'il ne lui reste plus aucune apparence de force de ressort. »

Dans le même Recueil, Papin proposait de faire marcher les navires à l’aide de « rames tournantes », en transformant le mouvement rectihigne du piston en un mouvement de rotation continu. Après dix ans de laborieuses études, il réussit à construire « une petite machine d’un vaisseau à rames » et

l'ajusta à un bateau, qu'il désirait beaucoup faire essayer en Angleterre.

En passant de la Fulde dans le Weser pour se rendre à Londres, le bateau de Papin fut saisi et détruit par les bateliers de Munden, qui lui avaient refusé l'entrée du fleuve. On lit avec intérêt la lettre suivante, dans laquelle le ball de Munden rend compte à Leibnitz de cet événement :

« Munden, ee 27 septembre 1707.

« Monsieur,

Ayant appris par le médecin Papin, qui, venant de Cassel, passa avant-hier par cette ville, que vous vous trouvez présentement en cette cause-là, je me donne l'honneur de vous avertir, Monsieur, que ce pauvre homme de médecin qui m'a montré votre lettre de recommandation pour Londres, à eu le malheur de perdre sa petite machine d’un vaisseau à roues, que vous avez vue; les bateliers de cette ville-e1 ayani eu l'insolence de l'arrêter et de le priver du fruit de ses peines, par lequel il pensait à s’introduire auprès de la reine d'Angleterre. Comme l’on ne m'avertit de cette violence qu'après que ce bonhomme fut parti et qu'il ne s'était point adressé à nous, mais au magistrat de la ville, pour s'en plaindre, quoique cette: affaire fût de ma juridiction, vous voyez, Monsieur, qu'il n'était pas en mon pouvoir d'y remédier. C'est pourquoi je prends la liberté de vous informer de ce fait, en cas que si cet homme voulüt faire ses plaintes à Hanovre et à Cassel, vous soyez persuadé

TEMPS MODERNES (XVITe SIÈCLE) 117 de la vérité, et de la brutalité de ces gens-ci. Si, en repassant au Hanovre, je puis avoir l'honneur de vous voir, Monsieur, je me donnerai celui de vous assurer moi-même de la passion constante avec laquelle je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

LEUNER. »

Papin, sans perdre courage, s’adressa à la Société royale de Londres, priant ses amis d’avancer l’argent nécessaire à la construction d’une nouvelle machine. Mais, n'ayant pu obtenir l’aide qu’il demandait, 1l dut abandonner son projet. Dans une lettre adressée au secrétaire de la Société, 1l disait alors : « Je suis maintenant obligé de mettre ma machine dans le coin de ma pauvre cheminée, » Il écrivait au même, en lui rendant compte de l'emploi d’un peu d'argent qu'il avait reçu de la Société : « ... Permettez-moi d'ajouter ici que, dans l’Académie royale de Paris, 11 y a trois pensionnaires pour la mécanique qui ont chacun un très bon salaire annuel ; et en outre, qu'il y a d’habiles ouvriers de toutes sortes, payés par le roi, qui sont prêts, en tout temps, à exécuter tout ce que ces pensionnaires commandent. Prenez, s’il vous plait, les Mémoires de l’Académie royale des sciences, et voyez ce que ces trois pensionnaires font chaque année, et comparez-les avec ce que J'ai fait depuis sept mois. J’espère que vous trouverez que j'ai raison de dire que j'ai fait autant qu'on peut attendre du plus honnête

homme, avec mes petites capacités et ma pénurie d'argent. » Il écrivait au même, en date du 25 janvier 4749 : « Certainement, Monsieur, je suis dans une triste position, puisque, même en faisant bien, je soulève des ennemis contre moi; cependant, malgré tout cela, je ne crains rien, parce que Je me confie au Dieu tout-puissant. »

Suivant l’auteur de la notice‘ à laquelle nous empruntons ces détails, Papin vivait encore en 4714, mais dans l’abandon, et dans une pauvreté d'autant plus cruelle qu’il était chargé de famille. Usé par le travail et l'anxiété, l'illustre exilé mourut bientôt, laissant à d’autres le soin de réaliser les conceptions de son génie.

Richard Foley. — Plusieurs familles de la pairie anglaise ont eu pour fondateurs des hommes qui se sont élevés des rangs les plus obseurs à force de volonté et d'intelligence. Celle des Foley présente à cet égard un remarquable exemple.

Sous le règne de Charles I‘, les manufactures de Stourbridge employaient un simple ouvrier clouüer de ce nom. Il voyait l’industrie du fer ruinée par la Suède; les forgerons de ce pays possédaient une machine à diviser les tiges de fer supérieure de beaucoup à l'appareil grossier en usage en Angleterre. Résolu à s'emparer du procédé étranger, 1l quitte l’atelier, gagne à grand’peine la mer et s'embarque sur un navire en partance pour un port

1 Denis Papin; Notice sur sa vie et ses écrits, par S. Bannister.

suédois, n'ayant pour tout bien qu’un violon, dont il joua, en demandant l’aumône, sur la route qui du port d’arrivée conduisait aux mines de Dannemora, près d’'Upsala. Là, par son talent et ses aimables qualités, ilse met dans les bonnes grâces des ouvriers cloutiers, assiste à leurs travaux et fait des observations sur leur machine.Dès qu’illes croit suffisantes, il retourne en Angleterre. Quelques personnes auxquelles il confie le résultat de son voyage lui avancent les fonds nécessaires à la création d’une usine. Mais aux premiers essais on s’aperçoit que l’appareil construit d’après les indications de Foley ne répond pas aux espérances conçues. Celui-c1 disparaît aussitôt de la ville; on suppose que la mortification ressentie lui a fait quitter Le pays pour toujours.

C'est un nouveau voyage en Suède qu'il a entrepris. Il retourne à Dannemora afin d'examiner avec plus d’attention les détails du mécanisme de l'usine. Pour revenir en Angleterre, il eut encore mille difficultés à vaincre; mais le succès vint bientôt couronner ses efforts, Jeter le fondement de sa fortune, et lui attirer les plus grands honneurs. Le district entier dut sa prospérité à ce progrès introduit dans la fabrication”.

Saint Vincent de Paul. — L'exemple donné par ce vaillant religieux dans l’ordre de la charité active,

1 Self-help, ou Caractère, conduite et persévérance, illustré à l'aide de biographies, par Samuel Smiles, traduit de langlais par A. Talandier. — Paris, 1866.

a excité l’admiration des hommes de toute doctrine ; l'accord est général, et les âmes s’inclinent devant cette figure rayonnante de bonté et de simplicité courageuse.

Sorti des champs, il avait fait son éducation religieuse dans le midi de la France, et il exerçait déjà la prêtrise, quand une aventure étrange vint soudainement changer sa vie. Traversant le golfe du Lion pour se rendre de Marseille à Narbonne, la barque qui le portait fut capturée par un corsaire tunisien. Il fut vendu comme esclave, et eut trois maîtres différents, dont le dernier, habitant de la Turquie, était un Savoyard renégat qu'il parvint à rendre à sa religion et avec lequel, après deux ans, il revint en France.

À peine de retour à Paris, 1l eut encore à subir une très pémible épreuve : il se vit en butte à une accusation de vol portée contre lui par un magistrat de son pays avec lequel il logeait. Fort de son innocence, que cependant il lui était impossible de prouver, 1l supporta avec résignation cette grande injustice, jusqu’à ce que, six ans après, le véritable voleur se füt déclaré.

Chargé d’une mission du légat du pape auprès du roi Henri IV, il se trouva en relation avec la cour. Marguerite de Valois le prit pour son aumônier ordinaire, mais la vie d’un palais ne pouvait lui convenir. Îl refusa encore d’autres offres brillantes pour aller desservir la modeste cure de Clichy, dont 1l sortit après quelques années, lorsqu'il fut prié de se

charger de l'éducation des fils du comte de Gondi. C'est à cette époque qu'il eut l’idée des missions religieuses et en commença l'exécution par des prédications qui eurent un très grand éclat. Mais, tout cffrayé de sa gloire, 1l quitta la maison de Gondi et alla desservir encore dans la Bresse la cure de Chàtillon-les-Dombes, où il institua les Confréries de charité qui servirent bientôt de modèle à beaucoup d'institutions semblables en France et dans divers autres pays.

La famille des Gondi l’attira bien encore une fois ; mais, son chef étant général des galères, Vincent de Paul put sortir de la sphère étroite dans laquelle le retenait l'éducation privée en cherchant à soulager les souffrances des criminels avec lesquels il eut pleine hberté de rapports. Il parvint à obtenir une orande autorité sur leurs consciences et intéressa puissamment l'opinion publique à son œuvre. Le roi, sur la proposition de M. de Gondi, le nomma aumônier général de toutes les galères de France.

L'institution de Vincent de Paul qui a produit les résultats les plus importants est celle des sœurs de charité, établie en 1634.

Les premières furent réunies sous la direction d’une personne de grande vertu, mademoiselle Legras. « Nos filles n'ont ordinairement pour monastère, dit-il dans son règlement, que les maisons des malades, pour cellule qu’une chambre de louage, pour chapelle que l’église de leur paroisse, pour cloitre que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour

clôture que l’obéissance, pour grille que la crainte de Dieu et pour voile qu’une sainte modestie. »

Sa compassion envers les enfants abandonnés était depuis longtemps en éveil, mais les cireonstances favorables pour venir à leur secours ne se présentèrent qu'en 1648. Longtemps les offrandes qu'il obtint furent loin d’être suffisantes, et 1l lui fallut redoubler d’efforts pour éviter le décourasement des dames qui devaient l’aider à réaliser son œuvre charitable. Ayant convoqué une assemblée qui devait prendre un parti définitif, 11 lui tint l’éloquent discours dont nous citerons quelques paroles : «Or sus, mesdames, la ‘compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés : voyez si vous voulez les imiter. Cessez d’être leurs mères pour devenir à présent leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains; Je m'en vais prendre les voix et les suffrages ; 11 est temps de prononcer leur arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Îls vivront si vous continuez d’en prendre un charitable soin, et au contraire ils mourront et périront infailiblement si vous les abandonnez : l'expérience ne vous permet pas d’en douter. » L’assemblée ne répondit que par des larmes. Il fut arrêté qu’à quelque prix que ce fût on continuerait l’œuvre commencée.

Nous ne pouvons mentionner en détail toutes les

Saint Vincent de Paul et les galériens,

inspirations charitables dont cette belle vie a été remplie. La guerre désolait les provinces, et Vincent de Paul procura de nombreux secours aux malheureuses populations qui ea étaient victimes. Il fit de grands efforts pour déraeiner le préjugé du duel. Dans les conseils du gouvernement, où 1lentra pendant quelque temps, il donna des avis souvent très hardis pour éviter des dissentions funestes dans le pays. Il prit une part considérable aux missions destinées à soulager et à civiliser les peuples barbares; c’est à ses EUR tations et à ses instructions qu'il faut principalement attribuer le zèle ardent des premiers missionnaires envoyés à Madagascar. On conçoit difficilement comment un seul homme, sans autre puissance que sa parole et sa volonté, ait pu rendre à l’humanité les services si nombreux et si variés qui font bénir sa mémoire partout où pénètre la civilisation.

Peiresc. — Le dévouement à nos semblables ne se manifeste pas seulement dans les actes de charité. Les âmes bienfaisantes se trouvent à l’origine de tout progrès, mettant leur zèle désintéressé au service du génie, vulgarisant les découvertes de la science et de l'industrie, répandant les chefs-d’œuvre de la pensée, appelant les esprits vers le vrai, vers le beau, et prenant pour guide cette généreuse devise d’un grand naturaliste! : Utilitati.

Parmi ces bienfaiteurs, Claude Fabri de Peirese, né en 1580, dans la petite ville de Belgentier, en

1 Ét, Gooffroy Saint-Ililaire.

Provence, mérite d’être mis au premier rang. On a peu d'exemples d’une volonté du bien si éclairée et si persistante, d’une vie si entièrement consacrée au service de la science et de l'humanité.

L'année de la naissance de Perrese fut celle de l’effroyable peste qui ravagea la Provence, et qui obligea ses parents à se retirer sur leurs terres, dans la vallée de Belgentier. Sa mère, Marguerite de Bompar, fut si heureuse quand, après plusieurs années d'une union inféconde, elle eut l'espoir d’un enfant, qu'elle promit à Dieu de lui donner pour parrain le premier pauvre qu'elle rencontrerait. Elle accomplit fidèlement ce vœu, après la naissance d’un fils, peutêtre dans la pieuse pensée de graver en lui le souvenir des cruelles souffrances dont elle avait été témoin durant l'épidémie, et le. désir de les soulager. Issu de l’ancienne famille italienne des Fabri, et comptant une longue suite de nobles ancêtres, Peirese fut ainsi rapproché de l’humble foule des petits, et sa grande bienveillance, sa bonté sympathique eurent peut-être leur source dans la touchante pensée de sa mère.

L’ardeur avec laquelle 1l se mit à l'étude, aussitôt que son éducation fut commencée, son application trop soutenue, mirent souvent à l’épreuve sa délicate santé, mais sans le détourner du travail. Son intellivence précoce, avide de savoir, était servie par une volonté que rien ne lassait, et qui devait faire de sa vie un incessant labeur.

Après avoir terminé ses études classiques dans les collèges de Saint-Maximin, d'Avignon et de Tournon,

il revint à Aix pour y apprendre le droit. Mais, épris d’un amour passionné pour l'antiquité et brülant du désir de voir l'Italie, 1l obtint de son père d'aller continuer ses études à l’Université de Padoue, alors célebre, où son mérite et son assiduité excitèrent bientôt l'admiration des professeurs. Îl profita de ce séjour en Italie, pour la parcourir avec son gouverneur, visitant, malgré sa débile santé, toutes les antiquités et toutes les collections, et nouant avec les savants les plus illustres des relations qui durèrent jusqu’à sa mort. De retour à Padoue, 1l ajouta à l’étude du droit celle des langues orientales, des mathématiques et des sciences naturelles, se préparant ainsi à prendre la part la plus active au grand mouvement littéraire et scientifique de son époque.

De retour en France, 1l ne retourna pas d’abord à Aix, mais vint s'installer à Montpellier, pour s’y fortifier encore, sous la direction d’un savant jurisconsulte, dans la connaissance des lois romaines. Il continuait en même temps à acquérir des connaissances sur toutes choses, ne négligeant aucune occasion de s’instruire, mais sans cesser de poursuivre l'étude principale du droit, qui devait le conduire aux charges publiques. Gomme ses parents lui exprimaient la crainte qu'il ne se mit en retard pour y arriver, 1l répondit : « N'ayez point de regret de ce que les autres se poussent à l'honneur, car nous ne demeurerons pas en arrière pour cela, s’il plaist à Dieu; ce n’est pas tout de commencer plus tôt. »

Après un an de séjour à Montpellier, Peirese revint

à Aix, où il fut reçu docteur après des épreuves qui montrèrent toute l'étendue de son savoir, ct la solidité de son éducation. I fit ensuite un voyage à Paris, puis en Angleterre et en Hollande, visitant les bibliothèques, fouillant les archives, recueillant les plus précieux documents, et se créant partout d'affectueuses relations avec les savants.

Revenu à Aix vers la fin de 1606, il fut appelé à remplacer son oncle, conseiller au Parlement, que l’âge obligeait à la retraite; et l'examen qu'il dut subir pour sa réception, lui valut de nombreux éloges, justement décernés à son rare mérite. Pendant plusieurs années 1l ne quitta plus Aix que pour quelques excursions en Provence, s'appliquant à remplir les devoirs de sa charge avec un zèle qui lui acquit l'amitié du premier RDA EN Du Vair, éminent et courageux magistrat, dont nous ne pouvons ici que SERIE ns dévouement au bien public.

L'exactitude qu'il portait dans l’accomplissement de ses fonctions, ne détournait pas Peirese de ses études favorites ; et il entretenait en outre une correspondance européenne, dont l'étendue et la variété restent un sujet d'étonnement, malgré ce que nous savons des habitudes laborieuses de son auteur. La bibliothèque d'Aix possède à elle seule quatorze volumes in-folio de cette correspondance, copiés sur les manuscrits de Peirese, qui appartiennent aujourd'hui à la bibliothèque de Carpentras et forment une collee-

tion de cent dix-sept volumes in-foliot. L'auteur d’une Vie de Peiresc”, composée d’après celle que Gassendi nous a laissée en latin, dit au sujet des lettres de cette collection, « qu’on peut les regarder comme autant de livres, à cause de l’érudition dont elles sont pleines. » Il ajoute « qu'il n’y en a point de plus éloquentes que celles où Peiresc avertit les Gens de Lettres de rendre honneur à l'Antiquité, et de ne s’en écarter qu'avec une sorte de respect; de ne point précipiter leur jugement sur les choses obscures et contestées; de ne prendre n1 donner pour certaines les douteuses; de s’appliquer plutôt à produire qu’à détruire les productions des autres; de ne point imiter celui qui, ayant à faire route, s’amuserait à ôter toutes les pierres qu'il rencontrerait dans son chemin, ou qui, voulant cueillir un bouquet de roses, commencerait par retrancher toutes les épines du rosier ; de considérer qu'il n’y aurait point d'homme digne d’éloge, s’il ne fallait louer que ceux qui n’errent point; de savoir gré à des écrivains d’avoir tenté d’aplanir des routes raboteuses ; de reconnaitre que personne ne ferait part au public de ses efforts, s'il n’en espérait plus de reconnaissance que de censure ; de se souvenir enfin qu'ils sont hommes, et qu'ils mériteront qu'on soit équitable à leur égard s'ils le sont à l’égard d’autrut. »

1 Catoloque des manuscrils de la bibliothèque de Carpentras, par A. Lambert, bibliothécaire. |

2 Vie de Nicolas-Claude Peiresc, Conseiller au Parlement de Provence, par M. Requier.

Lié avec les hommes les plus éminents de son époque, Galilée, Scaliger, Gassendi, Campanella, Grotius, Pithou, Casaubon, de Thou, Saumaise, Baronius, Bellarmin, le P. Kircher, les Barberini,

les frères Sainte-Marthe, Rubens, Malherbe, etc.,

Peiresc, dans sa correspondance, touchait à tous les sujets, non-seulement pour satisfaire sa curiosité et son désir d'apprendre, mais pour répandre de précieuses connaissances, propager d’utiles découvertes, et semer partout le germe du progrès. Il écrivait à Campanella qui, banni de son pays, souffrant et persécuté, avait trouvé près de lui la plus généreuse hospitalité : « La faiblesse de l'esprit humain est trop grande pour pouvoir pénétrer d'un seul coup tous les secrets de la nature. Il faut une gradation qui par divers moyens nous conduise au but, et la brièveté de la vie empêche qu’une seule personne y suffise. Il faut réunir un grand nombre d’observations des penseurs des siècles présents et des siècles futurs pour arriver à la meilleure solution; il faut avoir du respect les uns pour les autres, afin de recueillir le fruit désiré et choisir de préférence l’interprétation la plus favorable. »

Malgré la faiblesse de sa santé, Peirese consacrait une partie de ses nuits à sa correspondance, aux études d'histoire et d'archéologie, aux recherches scientifiques qui de plus en plus l’attiraient. Jugoant avec une rare sagacité les faits nouveaux qu'on lui communiquait ou les théories qui se produisaient, on le voit presque toujours aller vers la

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vérité avec ce qu'on pourrait appeler le génie du bon sens. Plus que tout autre, peut-être, il représente l'esprit nouveau, dégagé des superstitions du passé, et marchant à la certitude par la méthode expérimentale et l'équité du jugement. Ami de Galilée, il prit ouvertement sa défense, lui écrivit pour l’encourager dans sa lutte contre l’inquisition, et ne craignit pas de rappeler à ses juges la condamnation de Socrate, « dont la persécution fut si blasmée par les autres nations et jusque par les descendants de ses persécuteurs. »

Possesseur d’une grande fortune, il en faisait le plus noble usage, « contribuant au progrès des lettres et des sciences plus que ne le fit aucun ministre et même aucun prince de son temps. Il entretenait en France et à l’étranger une foule d’agents, faisait acheter ou copier les manuscrits les plus rares et les plus utiles, les communiquait aux auteurs, leur fournissant des lumières, des matériaux et jusqu’à des secours pécuntaires". »

Sa maison, surmontée d'un observatoire, encombrée de collections de toute espèce, de livres et de manuscrits, était ouverte à tous les savants, qui profitaient de ses innombrables travaux. « Droit, histoire, archéo'ogie, paléographie, géographie, anatomie, histoire naturelle, botanique, astronomie, mathématiques, langues anciennes ou modernes, dessin, musique, rien, dit un de

1 À. Lambert.

ses récents biographes', ne lui était étranger. »

Dans le magnifique jardin qu'il avait créé à Belgentier, 1l acclimatait des plantes inconnues jusqu'à lui, et qui se propagèrent en Provence ét dans le midi de l'Europe : le myrte à fleurs doubles, le lentisque, la tubéreuse, le jasmin d'Arabie, le lilas de Perse, le néflier du Japon, le gingembre, le papyrus d'Égypte, et diverses espèces nouvelles d’orangers, de figuiers et de vignes, qu'il fit venir de Grèce et de Syrie. Il avait aussi réuni un assez grand nombre d'animaux rares et curieux, soit pour en étudier les mœurs, soit pour les acclimater, comme les belles chèvres d’Angora qu'il nourrissait dans sa maison de campagne d'Aix.

Nous n’ajouterons plus que quelques lignes à ce résumé des travaux de Peirese et de ses titres à la reconnaissance publique. « Ouvrant le premier la voie où Montesquieu devait, un siècle plus tard, marcher d’un pas si ferme, il s’occupa toute sa vie d'une histoire universelle du droit comparé, et c’est en vue de cet ouvrage qu'il aéquit de vastes connaissances archéologiques et qu’il forma le musée d’antiquités le plus complet et le plus riche qui ait jamais orné la maison d’un simple particulier”. »

Du Vair ayant été nommé chancelier de France, avait décidé Peirese à l'accompagner à Paris, où le

M. H. Boissard, avocat général à la cour impériale d’Aix. Notice sur Peirese, par M. V. Colomb, professeur d’histoire au ycée de Toulon,

Parlement de Provence, respectant l'amitié qui les unissait, le chargea de missions successives, propres à justifier son absence. Il trouva dans ce séjour l’occasion de connaître un grand nombre d'hommes distingués, et de continuer avec eux ses recherches et ses études.

Une application si persévérante affaiblissait chaque jour sa santé, de bonne heure ébranlée par l’excès du travail. La simplicité de sa vie, le régime frugal qu'il préférait, l’habitude d’une activité qui reposait son esprit des fatigues de l'étude, le soutinrent longtemps malgré de graves maladies. Mais à la suite d’une attaque de paralysie 1l déclina rapidement, et mourut en 1657, âgé de 56 ans. La veille de sa mort il s’occupait encore d'observations astronomiques avec Gassendi, dans les bras duquel il s’éteignit, & tant 1l fut, jusqu’au dernier moment, zélé pour la gloire des sciences". »

Cette mort fut un deuil pour tous les savants de l'Europe, qui, dans les regrets qu'ils exprimèrent publiquement, marquèrent à la fois leur reconnaissance pour les bienfaits de Peiresce, et leur admiration pour son savoir et ses vertus. À Rome, son éloge, solennellement prononcé en présence de dix cardinaux, fut ensuite, par ordre du pape, traduit et imprimé en quarante langues différentes, éclatant hommage rendu à l’homme illustre qui avait tant fait pour l’universel progrès des sciences et de la vérité.

1 Requier.

Ramus — Descartes. — Nous avons vu dans Roger Bacon un précurseur dela pensée moderne, luttant contre les doctrines philosophiques imposées pendant le moyen âge. Une courageuse tentative de réforme dans le même sens fut faite au seizième siècle par Ramus, l’un des premiers et des plus éloquents professeurs du Collège de France. Il était né près de Soissons, de parents pauvres. Nous savons par lui-même que son père était laboureur et son grand-père charbonnier. Il parvint à s'élever par l’énergie de sa volonté et l'amour ardent de la science. Ayant quitté son village à l’âge de dix ans, il alla à Paris et se fit domestique d’un écolier du collège de Navarre pour avoir la faculté de suivre avec lui les cours de cet établissement. Aussitôt son service fini, 1l se mettait à lire et y consacrait souvent des nuits entières. Dans l'ouvrage qu'il composa pour obtenir le titre de maître ès-arts, 1l déployait déjà uné grande hardiesse, et deux autres livres qu'il fit paraître immédiatement après, ayant été dénoncés par le recteur de l'Université, furent supprimés par arrêt du conseil du roi. Néanmoins, la réputation du jeune savant s'étant puissamment accrue, l’autorité finit par se déclarer en sa faveur et lui confier la chaire de philosophie et d’éloquence de l’institution la plus libre et la plus féconde de ce temps.

« L'apparition de Ramus au collège de France fut un évènement. Des milliers d’auditeurs accoururent sur la place Cambrai, passant par le même chemin qu’avaient gravi autrefois ces armées d’ardents éco-

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Ramus, pour étudier, se fait domestique d'un écolier du collège de Navarre.

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liers qui accompagnaient Abaïlard sur la montagne Sainte-Geneviève. Devant cette foule immense et diverse,où le clergé, le parlement, la cour, ont leurs représentants, et qui cache plus d’un adversaire attentif, Ramus déclare hautement ses desseins. Il vient ranimer la philosophie mourante, en lui rendant la méthode libre et généreuse de Socrate et de Platon. Assez longtemps les formules d'une logique stérile et sans vie ont enchainé les esprits et desséché les âmes. Le Jour est venu de quitter les disputes vaines et de secouer la poussière de l’école pour aller respirer l’air pur de la belle antiquité. La philosophie n’est pas dans un seul livre, dans Aristote moins qu'ailleurs. Elle n’est pas même tout entière dans Socrate et dans Platon ; elle est aussi dans Homère, dans Virgile, dans Cicéron, dans les poètes et les grands orateurs, dans tout ce qui est pénétré d’une inspiration sublime, dans tout ce qui éclaire, échauffe et vivifie le cœur de l’homme’. »

Ge nouvel enseignement philosophique retentit au delà de Paris et de la France; il se répandit dans toute l’Europe. Beaucoup d'étrangers faisaient le voyage de Paris pour entendre Ramus, et quand au milieu des guerres de religion il dut quitter pour un temps sa patrie, on lui fit des ovations dans plusieurs villes de la Suisse et de l'Allemagne. On ne connaît malheureusement que trop le dénouement de cette carrière si brillante. Ramus, qui avait embrassé la

4 E, Suisset : Précurseurs de Descartes.

réforme, fut une des victimes de la Saint-Barthélemy.

Un siècle plus tard ce grand esprit semble ressusciter en Descartes. Les luttes violentes avaient continué et une immense anarchie intellectuelle en était résultée. Pour en sortir 11 fallait &« une philosophie fondée sur l’homme lui-même, et facile à saisir pour tout homme, qui n’exigeàt ni science n1 érudition, qui s’exprimat en langue vulgaire, qui fondàt d’une manière solide les titres de l’ère moderne à l’indépendance de l’ère antique, un homme nouveau que les tâätonnements, les commentaires, les interprétations, les gloses n'eussent pas fatigué, une âme encore vierge de spéculations, à peine sortie de la vie active, pleine d’ardeur et de volonté, une intelligence vive, entière, indépendante, un tempérament fortement personnel; quelque peu de mépris pour la vieille science et pour la routine des contemporains, de l’audace, de la dignité, de la hberté *.

D'une famille noble de Bretagne, Descartes fut élevé au collège des jésuites de la Flèche. Peu de temps après en être sorti, à l’âge de 17 ans, 1l se rendit à Paris. Indépendant par sa fortune et profitant de la liberté que lui laissait son père, il se lhivra d’abord passionnément aux distractions du monde. Le jeu surtout le captiva, mais à force de résolution et d’énergie 1l parvint à dominer sou inclination. Un grand changement se tit alors en lui. Saisi par le goût du

1 Ch, Renouvicr, Manuel de philosophie moderne.

travail, il alla s’enfermer pendant deux années dansune maison écartée du faubourg Saint-Germain, en échappant à toutes les recherches de ses compagnons de plaisir. Quand il sortit de cette retraite ce fut pour se livrer à une activité extraordinaire. L'amour des voyages l’entraiîna et 1l visita tous les pays de l’Europe, la Russie et la Turquie exceptées. « Peu satisfait de la science des écoles, dit-il dans son Discours de la Méthode, je m'étais décidé à fermer tous les livres et à consulter le grand livre du monde. » Pendant quelque temps 11 prit même du service et fit des campagnes de guerre; mais 1l semble d’après la manière dont 1l s’exprime à ce sujet que ce fut seulement pour se mettre à l’épreuve de tous les accidents de la vie. Au milieu des camps 1l n’abandonnait pas ses travaux de science, les recherches mathématiques surtout. Telle était la force et l'étendue de la conception dans son intelligence qu’au premier jetil créa une nouvelle méthode en géométrie. La physique lui doit aussi des découvertes capitales. Les biographes signalent en lui une curiosité qui paraît fort différente de la curiosité scientifique. Il aimait à voir les brillants spectacles accompagnés de pompe, de mouvement et de bruit. Ainsi on le voit courant à Francfort pour assister à la fête splendide du couronnement de l’empereur, à Venise pour être témoin du mariage du doge avec la mer Adriatique, à Rome pour voir les cérémonies du Jubilé. Il fréquenta aussi diverses cours, mais on se tromperait beaucoup si lon voulait voir en lui un cour-

tisan : c'était simplement un curieux, un observateur. Jamais il ne solficita les faveurs des princes, 1l n'avait aucune relation intime avec eux, si ce n'est dans le domaine de la philosophie, comme on le voit dans sa correspondance avec la princesse Élisabeth de Bohême et la reine Christine de Suède. Plusieurs fois dans sa vie 1l se retira de la société connue dans sa jeunesse à Paris, pour se livrer en toute liberté à ses méditations, et 1l se fixa dans le même but en Hollande pendant ses vingt dernières années. C’est là qu'il fit paraître en 1636 l’ouvrage cité déjà plus haut, le Discours de la Méthode, qui est devenu la base de Ja philosophie moderne. Appliquant sa forte volonté au domaine de la pensée, 11 se détermina au doute méthodique, à la table rase de. toute autorité, pour ne plus compter que sur la virtualité de son propre esprit, seul point fixe d'où devait partir la construction nouvelle. Il ne nous est pas possible d’en retracer 1c1 les grandioses linéaments, de signaler à la fois les vives lumières émanées de cette philosophie et les erreurs dont elle se trouvait entachée. Il a fallu qu'aux efforts de Descartes se Joignissent ceux de bien d’autres esprits de premier ordre pour atteindre les vérités fondamentales qui ont assuré nos progrès modernes, mais à lui appartiendra toujours le mérite de l'initiative. Remarquons que l'influence de sa réforme s’étendit d'autant mieux qu'il a été l’un des premiers à écrire sur les matières philosophiques non plus en latin, mais dans la langue maternelle. En adressant le fruit

de ses méditations au peuple des intelligences, 1l fut un des principaux fondateurs de cette langue française, à la fois la plus limpide et la plus abstraite que l’homme ait créée. La beauté du style de Descartes et la grandeur des vues qu'il a émises sur l’édification rationnelle d’une langue universelle ont été appréciées par Jean Reynaud dans les lignes suivantes : «Au-dessus de la poésie purement matérielle et d'images, 1l est une autre poésie qui doit son prestige à l'élévation des idées et à cette éloquence du grand et du vrai qui illumine la pensée à travers les voiles d’une langue la plus transparente du monde. Ce que Pascal et Bossuet atteignirent dans l'art, si nous osons ainsi parler, Descartes l’attergnit dans la science, et le premier de sa nation, le premier des hommes peut-être, 1l exprima la pensée seientz. fique avec une précision qu'on n'a pas surpassée. Aussi est-ce lui qui, maître à la fois de la philosophie et d’une langue si logique, conçut la possibilité de créer à priori une parole et une écriture universelles fondées sur la communauté des idées et sur l'identité des définitions, des axiomes et des raisonnements entre les hommes; titre immense de gloire. »

L'académicien Thomas rapporte dans son Eloge de Descartes une curieuse anecdote, qui montre combien les écrits du philosophe se répandirent promptement jusque dans les derniers rangs de la so-

1 Encyclopédie nouvelle.

ciété et donne un exemple remarquable, d’émancipation par une ferme volonté :

« Dick Rambrautsz, paysan habitant un village à sept lieues d'Egmond, et cordonnier de son état, se présenta un jour à la porte de Descartes, qu'il s'attendait à trouver dans la solitude comme un anachorète d'autrefois et qu'il fut fort étonné de voir gardé par un concierge et des domestiques : il voulait, disait-1l, entretenir Descartes de philosophie et de mathématiques. Les domestiques, le prenant pour un mendiant, le renvoyèrent sans en prévenir seulement leur maître. Il revint deux ou trois mois après, et alors on avertit Descartes qu'un homme demandant l’aumône alléguait pour prétexte le désir de parler géométrie avec le philosophe ; celui-ei, sans le voir, lui envoya quelque argent. Dick refusa l’aumône et s’en alla disant : « Puisque mon heure n’est pas encore arrivée, Je reviendrai. » On rapporta cette réponse à Descartes, qui donna ordre qu'on remarquât ce personnage et que, s'il revenait, on l’introduisit. Dick revint, et Descartes fut fort étonné de trouver, sous la bure d’un cordonnier de campagne, un habile mathématicien qui avait pris connaissance des principaux ouvrages de mathématiques de son temps. Il n’en était pas demeuré satisfait et sentait qu'on pouvait aller plus loin. Descartes lui communiqua sa méthode et ses découvertes, et Rambrautsz, qui revint plusieurs fois, est devenu l’un des premiers astronomes de son époque. Il est l’auteur de l’Astronomie hollan-

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