CONSCIENCE ET ACTION EFFICACE
que nous perceA^ons virtuellement beaucoup plus de choses que nous n'en percevons actuellement, et qu'ici encore le rôle de notre corps est d'écarter de la conscience tout ce qui ne nous serait d'aucun intérêt pratique, tout ce qui ne se prête pas à notre action. Les organes des sens, les nerfs sensitifs, les centres cérébraux canalisent donc les influences du dehors, et marquent ainsi les directions où notre propre influence pourra s'exercer. Mais, par là, ils limitent notre vision du présent, de même que les mécanismes cérébraux de la mémoire resserrent notre vision du passé. Or, si certains souvenirs inutiles, ou souvenirs <( de rêve )>, réussissent à se glisser à l'intérieur de la conscience, profitant d'un moment d'inattention à la vie, ne pourrait-ilpasy avoir, autour de notre perception normale, une frange de perceptions le plus souvent inconscientes., mais toutes prêtes à entrer dans la conscience, et s'y introduisant en effet dans certains cas exceptionnels ou chez certains sujets prédisposés .^^ S'il y a des perceptions de ce genre, elles ne relèvent pas seulement de la psychologie classique : sur elles la (( recherche psychique » devrait s'exercer.
M'oublions pas, d'ailleurs, que l'espace est ce qui crée les divisions nettes. Nos corps sont extérieurs les uns aux autres dans l'espace ; et nos consciences, en tant qu'attachées à ces corps, sont séparées par des intervalles. Mais si elles n'adhèrent au corps que par une partie d'ellesmêmes, il est permis de conjecturer, pour le reste, un empiétement réciproque. Entre les diverses consciences pourraient s'accomplir à chaque instant des échanges, comparables aux phénomènes d'endosmose. Si cette intcrcommunicalion existe, la nature aura pris ses précau-
lions pour la rendre inolTensive, et il est vraisemblable que certains mécanismes sont spécialement chargés de rejeter dans l'inconscient les images ainsi introduites, car elles seraient fort gênantes dans la vie de tous les jours. Telle ou telle d'entre elles pourrait cependant, ici encore, passer en contrebande, surtout quand les mécanismes inhibitifs fonctionnent mal ; et sur elles encore s'exercerait la (( recherche psychique ». Ainsi se produiraient les hallucinations véridiqucs, ainsi surgiraient les (( fantômes de vivants ».
Plus nous nous accoutumerons à cette idée d'une conscience qui déborde l'organisme, plus nous trouverons naturel que l'âme survive au corps. Certes, si le mental était rigoureusement calqué sur le cérébral, s'il n'y avait rien de plus dans une conscience humaine que ce qui est inscrit dans son cerveau, nous pourrions admettre que la conscience suit les destinées du corps et meurt avec lui. Mais si les faits, étudiés indépendamment de tout système, nous amènent au contraire à considérer la vie mentale comme beaucoup plus vaste que la vie cérébrale, la survivance devient si probable que l'obligation de la preuve incombera à celui qui la nie, bien plutôt qu'à celui qui l'afTirme ; car, ainsi que je le disais ailleurs, (( l'unique raison de croire à l'anéantissement de la conscience après la mort est qu'on voit le corps se désorganiser, et cette raison n'a plus de valeur si l'indépendance de la presque totalité de la conscience à l'égard du corps est, elle aussi, un fait que l'on constate ».
Telles sont, brièvement résumées, les conclusions auxquelles me conduit un examen impartial des faits connus. C'est dire que je considère comme très vaste, et même
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comme indéfini, le champ ouvert à la recherche psychique. Cette nouvelle science aura vile fait de rattraper le temps perdu . Les mathématiques remontent à l'antiquité grecque ; la physique a déjà trois ou quatre cents ans d'existence ; la chimie a paru au xvni^ siècle ; la biologie est presque aussi vieille ; mais la psychologie date d'hier, et la « recherche psychique » est encore plus récente. Faut-il regretter ce retard ? Je me suis demandé quelquefois ce qui se serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques pour s'orienter dans la direction de la mécanique, de l'astronomie, de la physique et de la chimie, au lieu de faire converger tous ses efforts sur l'étude de la matière, avait débuté par la considération de l'esprit, — si Kepler, Galilée, Newton, par exemple, avaient été des psychologues. Nous aurions certainement eu une psychologie dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujourd'hui, — pas plus qu'on n'eût pu, avant Galilée, imaginer ce que serait notre physique : cette psychologie eût probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est à celle d'Aristote. Etrangère à toute idée mécanistique, la science eût alors retenu avec empressement, au lieu de les écarter a priori, des phénomènes comme ceux que vous étudiez : peut-être la « recherche psychique » eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois découvertes les lois les plus générales de l'activité spirituelle (comme le furent, en fait, les principes fondamentaux de la mécanique), on aurait passé de l'esprit pur à la vie : la biologie se serait constituée, mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre, qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles des êtres A'ivants, la force intérieure, invisible, dont elles
sont les manifeslations. Sur celte force nous sommes sans action, justement parce que notre science de l'esprit est encore dans l'enfance ; et c'est pourquoi les savants n'ont pas tort quand ils reprochent au vitalisme d'être une doctrine stérile : il est stérile aujourd'hui, il ne le sera pas toujours ; et il ne l'eût pas été si la science moderne, à l'origine, avait pris les choses par l'autre hout. En môme temps que celle biologie vitaliste aurait surgi une médecine qui eût remédié directement aux insufTisances de la force vitale, qui eût visé la cause et non pas les effets, le centre au lieu de la périphérie : la thérapeutique par suggestion, ou plus généralement par influence de l'esprit sur l'esprit, eût pu prendre des formes et des proportions que nous ne soupçonnons pas. Ainsi se serait fondée, ainsi se serait d-éveloppée la science de l'activité spirituelle. Mais lorsque, suivant de haut en bas les manifeslations de l'esprit, traversant la vie et la matière vivante, elle fût arrivée, de de2:ré en deijré, à la matière inerte, la science se serait arrêtée brusquement, surprise et désorientée. Elle aurait essavé d'appliquer à ce nouvel objet ses méthodes habituelles, et elle n'aurait eu sur lui aucune prise, pas plus que les procédés de calcul et de mesure n'ont de prise aujourd'hui sur les choses de l'esprit. C'est la matière, et non plus l'esprit, qui eût été le royaume du mystère. Je suppose alors que dans un pays inconnu, — en Amérique I ar exemple, mais dans une Amérique non encore découverte par l'Europe et décidée à ne pas entrer en relations avec nous, — se fût développée une science identique à notre science actuelle, avec toutes ses applications mécaniques. Il aurait pu arriver de temps en temps à des pêcheurs, s'aventurant au large des côtes d'Irlande ou de