CONSCIENCE ET ACTION EFFICACE
ment dans les choses. Un fou, atteint du délire de la persécution, pourra encore raisonner logiquement; mais il raisonne à côté de la réalité, en dehors de la réalité, comme nous raisonnons en rêve. Orienter notre pensée vers l'action, l'amener à préparer l'acte que les circonstances réclament, voilà ce pour quoi notre cerv^eau est fait.
Mais par là il canalise, et par là aussi il limite, la vie de l'esprit. Il nous empêche de jeter les yeux à droite et à gauche, et même, la plupart du temps, en arrière ; il veut que nous regardions droit devant nous, dans la direction où nous avons à marcher. N'est-ce pas déjà visible dans l'opération de la mémoire ? Bien des faits semblent indiquer que le passé se conserve jusque dans ses moindres détails et qu'il n'y a pas d'oubli réel. Vous avez entendu parler des noyés et des pendus qui racontent, une fois rappelés à la vie, comment ils ont eu la vision panoramique, pendant un instant, de la totalité de leur passé. Je pourrais vous citer d'autres exemples, car le phénomène n'est pas, comme on l'a prétendu, symptôme d'asphyxie. Il se produira aussi bien chez un alpiniste qui glisse au fond d'un précipice, chez un soldat sur qui l'ennemi va tirer et qui se sent perdu. C'est que notre passé tout entier est là, continuellement, et que nous n'aurions qu'à nous retourner pour l'apercevoir ; seulement, nous ne pouvons ni ne 'evons nous retourner. Nous ne le devons pas, parce que liotre destination est de vivre, d'agir, et que la vie et l'action regardent en avant. Nous ne le pouvons pas, jiarce que le mécanisme cérébral a précisément pour fonction ici de nous masquer le passé, de n'en laisser transparaître, à chaque instant, que ce qui peut éclairer la situation présente et favoriser notre action : c'est même en
obscurcissant tous nos souvenirs sauf un — sauf celui qup nous intéresse et que notre corps esquisse déjà par sa mimique — qu'il rappelle ce souvenir utile. Maintenant, que l'attention à la vie vienne à faiblir un instant, — je ne parle pas ici de l'attention volontaire, qui est momentanée et individuelle, mais d'une attention constante, commune à tous, imposée par la nature et qu'on pourrait appeler « l'attention de l'espèce », — alors l'esprit, dont le regard était maintenu de force en avant, se détend et par là même se retourne en arrière; il y retrouve toule son histoire. La vision panoramique du passé est donc due à un brusque désintéressement de la vie, né de la conviction soudaine qu'on va mourir à l'instant. Et c'était à fixer l'attention sur la vie, à rétrécir utilement le champ de la conscience, que le cerveau était occupé jusque-là comme organe de mémoire.
Mais ce que je dis de la mémoire serait aussi vrai de la perception. Je ne puis entrer ici dans le détail d'une démonstration que j'ai tentée autrefois: qu'il me suffise de rappeler que tout devient obscur, et même incompréhensible, si l'on considère les centres cérébraux comme des organes capables de transformer en états conscients des ébranlements matériels, que tout s'éclaircit a(u contraire si Ton voit simplement dans ces centres (et dans les dispositifs sensoriels auxquels ils sont liés) des instruments de sélection chargés de choisir, dans le champ immense de nos perceptions virtuelles, celles qui devront s'actualiser. Leibniz disait que chaque monade, et par conséquent, a fortiori, chacune de ces monades qu'il appelle des esprits, porte en elle la représentation consciente ou inconsciente de la totalité du réel. Je n'irais pas aussi loin ; mais j'estime