I. Pages i3r), 1^4 et suiv. Cf. tout le premier chapitre
LE SOUVEÎSIR DU PRESENT l l\b
Imaginons un esprit qui prendrait conscience de ce dédoublement. Supposons que le reflet de notre perception et de notre action nous revienne, non pas lorsque la perception est complète et l'action accomplie, mais au fur et à mesure que nous percevons et agissons. Nous verrons alors en même temps notre existence réelle et son image virtuelle, l'objet d'un côté et le reflet de l'autre. Le reflet ne se laissera d'ailleurs pas confondre avec l'objet, car celui-ci a tous les caractères de la perception, celui-là est déjà souvenir : s'il ne l'était pas dès maintenant, il ne le serait jamais. Plus tard, quand il accomplira sa fonction normale, il nous représentera notre passé avec la marque du passé ; aperçu au moment oii il se forme, c'est avec la marque du passé, constitutive de son essence, qu'il apparaît. Quel est ce passé ? Il n'a pas de date et ne saurait en avoir ; c'est du passé en général, ce ne peut être aucun passé en particulier. A la rigueur, s'il consistait simplement en un certain spectacle aperçu, en une certaine émotion éprouvée, on pourrait être dupe, et croire qu'on a déjà aperçu ce qu'on aperçoit, éprouvé ce qu'on éprouve. Mais il s'agit de bien autre chose. Ce qui se dédouble à chaque instant en perception et souvenir, c'est la totalité de ce que nous voyons, entendons, éprouvons, tout ce que nous sommes avec tout ce qui nous entoure. Si nous prenons conscience de ce dédoublement, c'est l'intégralité de notre présent qui nous apparaîtra à la fois comme perception et comme souvenir. Et pourtant nous savons bien qu'on ne vit pas deux fois le même moment d'une histoire, et que le temps ne remonte pas son cours. Que faire .^ La situation est étrange, paradoxale. Elle bouleverse toutes nos
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habitudes. Un souvenir est là : c'est un souvenir, car 'i\ porte la marque caractéristique des états que nous appelons communément de ce nom et qui ne se dessinent à la conscience qu'une fois leur objet disparu. Et pourtant il ne nous représente pas quelque chose qui ait été, mais simplement quelque chose qui est ; il marche pari passm avec la perception qu'il reproduit. C'est, dans le moment actuel, un souvenir de ce moment. C'est du passé quant à la forme et du présent quant à la matière. C'est un souvenir du présent.
Au fur et à mesure que la situation progresse, le souvenir, qui se tient à côté d'elle, donne à chacune des étapes l'aspect du « déjà vu », du déjà connu. Mais cette situation, même avant d'clre arrivée à son terme, nous semble devoir former un tout, étant découpée dans la continuité de notre expérience par l'intérêt du moment. Comment aurions-nous vécu déjà une partie de la situation si nous n'en avions pas vécu le tout.^ Reconnaîtrions-nous ce qui se déroule si nous ne connaissions pas ce qui est encore enroulé ? Ne sommes-nous pas à même, tout au moins, d'anticiper à chaque moment sur le moment suivant ? Cet instant qui va venir est déjà entamé par l'instant présent ; le contenu du premier est inséparable du contenu du second : si l'un est, à n'en pas douter, un recommencement de mon passé, comment l'instant à venir ne le serait-il pas également.^ Je reconnais celui-là, je vais donc sûrement reconnaître celui-ci. Ainsi je me trouve sans cesse, vis-à-vis de ce qui est sur le point d'arriver, dans l'attitude d'une personne qui reconnaîtra, et qui par conséquent connaît. Mais ce n'est que Valtilade de la connaissance ; c'en est la forme sans la matière-
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Comme je ne puis prédire ce qui va arriver, je voi« bien que je ne le sais pas ; mais je prévois que je vais l'avoir su, en ce sens que je le reconnaîtrai en l'apercevant ; et cette reconnaissance à venir, que je sens inévitable en vertu de l'élan pris tout du long par ma faculté de reconnaître, exerce par avance un effet rétroactif sur mon présent, me plaçant dans l'étrange situatioH d'une personne qui se sent connaître ce qu^elle se sait
Ignorer.
Supposons une leçon autrefois sue par cœur et maintenant oubliée, mais qu'on se surprend, un jour, à répéter machinalement. Comme on reconnaît chaque mat dès qu'on le prononce, on sent qu'on le tient avant de le prononcer, et pourtant on ne le retrouve qu'en le prononçant. Celui qui prendra conscience du dédoublement continuel de son présent en perception et en souvenir sera dans le même état. Pour peu qu'il s'analyse luimême, il se comparera à l'acteur qui joue automatiquement son rôle, s'écoutant et se regardant jouer. Mieux il approfondit ce qu'il éprouve, plus il se scinde en deux personnages, dont l'un se donne ainsi en spectacle à l'autre. D'un côté il sait qu'il continue d'être ce qu'il était, un moi qui pense et qui agit conformément à ce que la situation réclame, un moi inséré dans la vie réelle et s' adaptant à elle par un libre effort de sa volonté: voilà de quoi sa perception du présent l'assure. Mais le souvenir de ce présent, qui est également là, lui fait croire qu'il répète intégralement des choses déjà dites, qu'il revoit exactement des choses déjà vues, et le transforme ainsi en acteur qui récite un rôle. De là deux moi différents dont l'un, conscient de sa liberté, s'érige en
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spectateur indépendant d'une scène que l'autre jouerait d'une manière machinale. Mais ce dédoublement ne Aa jamais jusqu'au bout. C'est plutôt une oscillation de la personne entre deux points de vue sur elle-même, un vaet-vient de l'esprit entre la perception qui n'est que perception et la perception doublée de son propre souvenir : la première enveloppe le sentiment habituel que nous avons de notre liberté et s'insère tout naturellement dans le monde réel ; la seconde nous fait croire que nous répétons un rôle appris, nous convertit en automates, nous transj)orte dans un monde de théâtre ou de rêve. Quiconque a traversé pendant quelques instants un danger pressant, auquel il n"a pu échapper que par une série rapide de démarches aussi impérieusement nécessitées que hardiment accomplies, a éprouvé quelque chose du même genre. C'est un dédoublement plutôt virtuel que réel. On agit et pourtant on « est agi ». On sent qu'on choisit et qu'on veut, mais qu'on choisit de l'imposé et qu'on veut de l'inévitable. De là une compénétration d'états qui se fondent et même s'identifient ensemble dans la conscience immédiate, mais qui n'en sont pas moins logiquement incompatibles entre eux et que la conscience réfléchie se représentera dès lors par un dédoublement du moi en deux personnages différents, dont l'un prendrait à son compte tout ce qui est liberté, tandis que lautre garderait pour lui la nécessité, — celui-là, spectateur libre, regardant celui-ci jouer son rôle automatiquement.
Nous venons de décrire les trois principaux aspects sous lesquels nous nous apparaîtrions à nous-mêmes, à l'état normal, si nous pouvions assister à la scission de
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t notre présent. Or, ce sont précisément les caractères de la fausse reconnaissance. On les trouve d'autant plus accentués que le phénomène est plus net, plus complet, plus profondément analysé par celui qui en fait l'expérience.
Plusieurs ont parlé en effet d'un sentiment d'automatisme, et d'un état comparable à celui de l'acteur qui joue un rôle. Ce qui se dit et ce qui se fait, ce qu'on dit , et ce qu'on fait soi-même, semble (( inévitable ». On assiste à ses propres mouvements, à ses pensées, à ses 1 actions*. Les choses se passent comme si l'on se dédoublait, sans pourtant qu'on se dédouble effectivement. Un des sujets écrit : « Ce sentiment de dédoublement n'existe que dans la sensation ; les deux personnes ne font qu'un au point de vue matériel^ ». Il entend sans doute par là qu'il éprouve un sentiment de dualité, mais accompagné de la conscience qu'il s'agit d'une seule et même personne.
D'autre part, comme nous le disions au début, le sujet se trouve souvent dans le singulier état d'âme d'une personne qui croit savoir ce qui va se passer, tout en se sentant incapable de le prédire. (( Il me semble toujours, dit l'un deux, que je vais prévoir la suite, mais je ne pourrais pas l'annoncer réellement. » Un autre se rappelle ce qui va arriver (( comme on se rappelle un nom qui est sur le bord de la mémoire'». Une des plus anciennes observations est celle d'un malade qui s'imagine
1. Voir, en particulier, les observations recueillies par Bernard-Leroy, op. cit., p. 182, i85, 176, 282, etc.