‹ L'Energie spirituelleChapitre 42 sur 61 · THÉORIES EXPLICATIVES I · texte numérisé non relu

THÉORIES EXPLICATIVES I

lion. Etant spécial, il doit tenir à des causes spéciales, qu'il importe de déterminer.

Resterait enfin à chercher l'origine du phénomène dans la sphère de l'action, plutôt que dans celles du sentiment ou de la représentation. Telle est la tendance des plus récentes théories de la fausse reconnaissance. Déjà, il y <a bien des années, nous signalions la nécessité de distinguer des hauteurs diverses de tension ou de (ondanis la vie psychologique. Nous disions que la conscience est d'autant mieux équilibrée qu'elle est plus tendue vers l'action, d'autant plus chancelante qu'elle est plus détendue dans une iGpèce de rêve ; qu'entre ces deux plans extrêmes, le plan ie l'action et le plan du rêve, il y a tous les plans interfnédiaires correspondant à autant de degrés décroissants d' (( attention à la vie » et d'adaptation à la réalité \ Les idées que nous exposions à ce sujet furent accueillies avec une certaine réserve ; certains les jugèrent paradoxales. Elles se heurtaient, en effet, à des théories généralement admises, à la conception atomistique de la vie mentale. La psychologie s'en rapproche pourtant déplus en plus, surtout depuis que M. Pierre Janet est arrivé de son côté, par des voies différentes, à des conclusions tout à fait -conciliables avec les nôtres. C'est donc dans un abaissement du ton mental qu'on cherchera l'origine de la fausse reconnaissance. Pour M. Pierre Janet, cet abaissement produirait directement le phénomène en diminuant l'effort de synthèse qui accompagne la perception normale : celle-ci prendrait alors l'aspect d'un vague souvenir, ou •d'un rêve^ Plus précisément, il n'y aurait ici qu'un de

I. Matière et Mémoire, Paris, 1896, en particulier p. iS/j-iQ^.

a. P. Janet, Les obsessions et la psychasthénie, vol. I, Paris, igo3,p. 287 et

100 LA FAUSSE RECO^>'AISSANCE

ces (( sentiments dincomplétude » que ^I. Janet a étudiés d'une manière si originale : le sujet, dérouté par ce qu'il y a d'incomplètement réel et par conséquent d'incomplètement actuel dans sa perception, ne sait trop s'il a affaire à du présent, à du passé, ou même à de l'avenir. M. Léon- Kindberg a repris et développé cette idée d une diminution de l'effort de synthèse \ D'autre part, Heymans a essayé de montrer comment un (( abaissement de l'énergie psychique )) pourrait modifier l'aspect de notre entourage habituel et communiquer l'aspect du a déjà vu )) aux événements qui s'y déroulent. (( Supposons, dit-il, que notre entourage habituel ne fasse plus résonner que tout bas les associations éveillées d'ailleurs régulièrement par lui. Il arrivera précisément ce qui arrive dans les cas où, après bien des années, nous voyons de nouveau des lieux ou des objets, nous entendons de nouveau des mélodies, que nous avons jadis connus mais que nous avons depuis longtemps oubliés... Or si, dans ces derniers cas, nous avons appris à interpréter la plus faible poussée des associations comme le signe d'expériences antérieures se rapportant aux mêmes objets que ceux d'à présent, on devine que, dans les autres cas aussi, dans les cas où, par suite d'une diminution de l'énergie psychique, l'entourage habituel déploie une efficacité associative très diminuée, nous aurons cette impression qu'en lui se répèlent, identiquement, des événements personnels et des situations tirées du fond d'un passé nébuleux ^. »

suiv. Cf. « A propos du déjà vu », Journal de psychologie, vol. II, igoS, p. 289-307.

1, Léoii-I\.indi)crg, Le scnllmcnt du déjà vu et rillus.on de fausse rccoar.o.\>^'duco. Revue de psychiatrie, 1908, p. 189-106.

a. Zeitschr. /. Ps;}cUolo(jic, vol. XXXVI, 190^, p. 321-343.

THÉORIES EXPLICATIVES l3l

Enfin, dans un travail approfondi qui contient, sous forme d'auto-observation, une des plus pénétrantes analyses qu'on ait données de la fausse reconnaissance \ MM. Dromard et Albès expliquent le phénomène par une diminution du « tonus attentionnel » qui arâènerait une rupture entre le (c psychisme inférieur » et le « psychisme supérieur ». Le premier, fonctionnant sans l'aide du second, percevrait automatiquement l'objet présent, et le second s'emploierait alors tout entier à considérer l'image recueillie par le premier, au lieu de regarder l'objet luimême ^.

De ces dernières thèses nous dirons, comme des premières, que nous en acceptons le principe : c'est bien dans un abaissement du ton général de la vie psychologique qu'il faut chercher la cause initiale de la fausse reconnaissance. Le point délicat est de déterminer la forme toute spéciale que revêt ici l'inattention à la vie, et aussi d'expliquer pourquoi elle aboutit à nous faire prendre le présent pour une répétition du passé. Un simple relâchement de l'efTort de synthèse réclamé par la perception donnera bien à la réalité l'aspect d'un rêve, mais pourquoi ce rêve apparaît-il comme la répétition intégrale d'une minute déjà vécue .^^ A supposer que le (( psychisme supérieur » intervienne pour superposer son attention à cette perception inattentive ,"■ on aura tout au plus un souvenir considéré attentivement : ce ne sera pas une perception doublée d'un souvenir. D'autre part, une

1. Dromard et Albès, Essai théorique sur l'illusion dite de fausse reconnaissance, Journal de psyclwlogie, vol. II, igo/j, p. 216-228.

2. C'est également par un « abaissement de ton vital » qu'on a expliqué la « dépersonnalisation ». Voir, à ce sujet, Dugas, Un cas de dépcrsonnalisation, Rev. philos., vol. XLV, 1898, p. 5oo-5o7.

paresse de la mémoire associative, comme celle que suppose Heymans, rendrait simplement pénible la reconnaissance de l'entourage : il y a loin de cette reconnaissance pénible du familier au souvenir d'une expérience antérieure déterminée, identique de tout point à l'expérience actuelle. Bref, il semble bien qu'il faille combiner ce dernier système d'explication avec le premier, admettre que la fausse reconnaissance tient en même temps à une diminution de la tension psychologique et à un dédoublement de l'image, et rechercher ce que devra être la diminution pour produire le dédoublement, ce que sera le dédoublement s'il traduit une simple diminution. Mais il ne peut être question de rapprocher artificiellement les deux théories l'une de l'autre. Le rapprochement se fera de lui-même, croyons-nous, si l'on approfondit dans les deux directions indiquées le mécanisme de la mémoire.

Mais nous voudrions présenter d'abord une remarque générale au sujet des faits psychologiques morbides ou anormaux. Parmi ces faits, il en est qui tiennent évidemment à un appauvrissement de la vie normale. Telles sont les anesthésies, les amnésies, les aphasies, les paralysies, tous les états enfin qui sont caractérisés par l'abolition de certaines sensations, de certains souvenirs ou de certains mouvements. Pour définir ces états, on indiquera purement et simplement ce qui a disparu de la conscience. Ils consistent en une absence. Tout le monde y verra un déficit psychologique.

Au contraire, il y a des états morbides ou anormaux qui paraissent se surajouter à la vie normale, et l'enrichir au lieu de la diminuer. Un délire, une hallucination,

PRINCIPE d'explication PROPOSÉ l33

une idée fixe sont des faits positifs. Ils consislent dans la présence, et non plus dans l'absence, de quelque chose. Ils semblent introduire dans l'esprit certaines manières nouvelles de sentir et de penser. Pour les définir, il faut les considérer dans ce qu'ils sont et dans ce qu'ils apportent, au lieu de s'en tenir à ce qu'ils ne sont pas et à ce qu'ils enlèvent. Si la plupart des symptômes de l'aliénation mentale appartiennent à cette seconde catégorie, on en dirait autant de beaucoup d'anomalies et de singularités psychologiques. La fausse reconnaissance est du nombre. Gomme nous le verrons plus loin, elle présente un aspect sui generis, qui n'est pas celui de la reconnaissance vraie. Toutefois, le philosophe peut se demander si, dans le ^ domaine de l'esprit, la maladie et la dégénérescence sont réellement capables de créer quelque chose, et si les caractères positifs en apparence, qui donnent ici au phénomène I anormal un aspect de nouveauté, ne se réduiraient pas, quand on en approfondit la nature, à un vide intérieur, à un déficit du phénomène normal. On s'accorde à dire que la maladie est une diminution. 11 est vrai que c'est là une manière vague de s'exprimer, et qu'il faudrait indiquer avec précision, dans des cas où rien de visible n'a disparu de la conscience, en quoi la conscience est diminuée. m Nous avons esquissé autrefois une tentative de ce genre, WL comme nous le rappelions un peu plus haut. Nous B disions qu'à côté de la diminution qui porte sur le nom^ bre des états de conscience, il en est une autre qui intéresse leur solidité ou leur poids. Dans le premier cas, la maladie élimine purement et simplement certains états sans toucher aux autres. Dans le second, aucun état psychologique ne disparaît, mais tous sont atteints, tous per-

l34 LA FAUSSE RECONNAISSANCE

dent de leur lest, c'est-à-dire de leur puissance d'insertion et de pénétration dans la réalité \ C'est Va attention à la A'ic )) qui est diminuée, et les phénomènes nouveaux qui apparaissent ne ^sont que l'aspect extérieur de ce détachement.

Nous reconnaissons d'ailleurs que, même sous cette forme, l'idée est encore trop générale pour servir au détail des explications psychologiques. Du moins indiquerat-elle la marche à suivre pour trouver l'exphcation.

Si on l'accepte, en effet, il n'y aura pas lieu de chercher, pour le phénomène morhide ou anormal qui se présente avec des caractères spéciaux, une cause active qui le produise, car ce phénomène, en dépit des apparences, n'a rien de positif, rien de nouveau. Il se fabriquait déjà en temps normal; mais il était empêché de paraître, au moment où il l'aurait voulu, par un de ces mécanismes antagonistes, constamment agissants, qui assurent Vattention à la vie. C'est que la vie psychologique normale, telle que nous nous la représentons, est un système de fonctions dont chacune a son dispositif particulier. Chaque dispositif, laissé à lui-même, donnerait une foule d'effets inutiles ou fâcheux, capables de troubler le fonctionnement des autres et de déranger aussi notre équihbre mobile, notre adaptation constamment renouvelée à la réalité. Mais un travail d'élimination, de correction, de mise au point se poursuit sans cesse, d'où résulte précisément la santé morale. Là où il faiblit, des symptômes apparaissent, que nous croyons créés pour la cir-

I. Voir Malïcrc et Mémoire, Paris, 189C, cliap. m, en particulier p. 192-

PRINCIPE d'explication PROPOSÉ l35

conslance, mais qui, en réalité, ont toujours été là, ou du moins auraient été là si nous avions laissé laire. Certes, il est naturel que le théoricien soit frappé du caractère sui generis des faits morbides. Comme ces faits sont complexes et présentent pourtant un certain ordre dans leur complication, son premier mouvement est de les rapporter à une cause .agissante, capable d'en organiser les éléments. Mais si, dans le domaine de l'esprit, la maladie n'est pas de force à créer quelque cliose, elle ne peut consister que dans le ralentissement ou l'arrêt de certains mécanismes qui, à l'état normal, en empêchaient d'autres de donner leur plein effet. De sorte que la tâche principale de la psychologie ne serait pas d'expliquer ici comment tels ou tels phénomènes se produisent chez le malade, mais pourquoi on ne les constate pas chez riiomme sain.

Déjà nous avons regardé de ce biais les phénomènes du rêve. On voit généralement dans les rêves autant de fantômes qui se surajoutent aux perceptions et conceptions solides de la veille, feux follets qui voltigeraient au-dessus d'elle. Ce seraient des faits d'un ordre particulier, dont la psychologie devrait enfermer

I l'étude dans un chapitre à part, après quoi elle serait quitte envers eux. Et il est naturel que nous pensions ainsi, parce que l'état de veille est celui qui nous importe pratiquement, tandis que le rêve est ce qu'il y a au monde de plus étranger à l'action, de plus inutile. W Gomme, du point de vue pratique, c'est un accessoire, nous sommes portés à l'enA^isager, du point de vue théorique, comme un accident. Ecartons cette idée préconçue; l'état de rêve nous apparaîtra au contraire comme le (( substratum » de notre état normal. Il ne se surajoute pas à

l36 LA FAUSSE RECO::«NAISSA>'Cl

la veille : c'est la veille qui s'obtient par la limitation, la concentration et la tension d'une vie psychologique diffuse, qui est la vie du rêve. En un sens, la perception et la mémoire qui s'exercent dans le rêve sont plus naturelles que celles de la veille : la conscience s'y amuse à percevoir pour percevoir, à se souvenir pour se souvenir, sans aucun souci de la vie, je veux dire de l'action à accomplir. Mais veiller consiste à éliminer, à choisir, à ramasser sans cesse la totalité de la vie diffuse du rêve sur le point où un problème pratique se pose. Veiller signifie vouloir. Cessez de vouloir, détachez-vous de la vie, désintéressez-vous : par là même vous passez du moi de la veille au moi des rêves, moins tendu, mais plus étendu que l'autre. Le mécanisme de la veille est donc le plus complexe, le plus délicat, le plus positif aussi des deux, et c'est la veille, bien plus que le rêve, qui réclame une explication.

Mais, si le rêve imite de tout point l'aliénation mentale, on pourra appliquer à bien des faits d'aliénation ce que nous avons dit du rêve. Nous ne voudrions pas aborder l'étude de ces phénomènes avec des vues trop systématiques. Il est douteux qu'on puisse les expliquer tous de la même manière. Et, pour beaucoup d'entre eux, mal définis encore, le moment n'est pas venu de tenter une explication. Comme nous l'annoncions d'abord, nous présentons notre thèse à titre de simple indication méthodologique, sans autre objet que d'orienter dans un certain sens l'attention du théoricien. Toutefois il y a des faits pathologiques ou anormaux auxquels nous la croyons applicable dès maintenant. En première ligne figure la fausse reconnaissance. Tel est le mécanisme de la perception, et tel est, à notre

GOMMENT SE FORME LE SOUVENIR iS^

sens, celui de la mémoire, que la fausse reconnaissance résulterait naturellement du jeu de ces deux facultés si un mécanisme spécial n'intervenait aussitôtpour l'annuler. La question importante n'est donc pas de savoir pourquoi, elle surgit à certains moments, chez certaines personnes, mais pourquoi elle ne se produit pas chez tous à tout instant.

Voyons, en effet, comment se lorme le souvenir. Mais entendons-nous hien : le souvenir dont nous allons parler sera toujours un état psychologique, tantôt conscient, tantôt semi-conscient, le plus souvent inconscient. Sur le^ souvenir qui serait une trace laissée dans le cerveau, nous nous sommes expliqué ailleurs. Nous disions que lesdiverses mémoires sont bien localisables dans le cerveau, en ce sens que le cerveau possède pour chaque catégorie de souvenirs un dispositif spécial, destiné à convertir le souvenir pur en perception ou image naissantes : que si l'on va plus loin, si l'on prétend assigner à tout souvenir sa place dans la matière cérébrale, on se borne à traduire des faits psychologiques incontestés dans un langage anatomique contestable, et l'on aboutit à des conséquences démenties par l'observation. A vrai dire, quand nous parlons de nos souvenirs, nous pensons à quelque chose que notre conscience possède ou qu'elle peut toujours rattraper, pour ainsi dire, en tirant à elle le lîl qu'elle tient : le souvenir va et vient, en effet, du conscient à l'inconscient, et la transition entre les deux états est si continue, la limite si peu marquée, que nous n'avons aucun droit de supposer entre eux une différence radicalede nature. Tel est donc le souvenir dont nous allons nous-

l38 LA FAUSSE RECONNAISSANCE

occuper. CoriA^enons d'autre part, pour abréger, de donner le nom de perception à toute conscience de quelque chose de présent, aussi bien à la perception interne qu'à la perception extérieure. Nous prétendons que la formation da souvenir n'est jamais postérieure à celle de la perception ; elle en est contemporaine. Au fur et à mesure que la perception se crée, son souvenir se profile à ses côtés, comme l'ombre à côté du corps. Mais la conscience ne l'aperçoit pas d'ordinaire, pas plus que notre œil ne verrait notre ombre s'il l'illuminait cliaque fois qu'il se tourne vers elle.

Supposons en effet que le souvenir ne se crée pas tout le long de la perception même : je demande à quel moment il naîtra. Attend-il, pour surgir, que la perception se soit évanouie.^ C'est ce qu'on admet généralement sous forme implicite, soit qu'on fasse du souvenir inconscient un état psychologique, soit qu'on y voie une modification cérébrale. Il y aurait d'abord l'état psychologique présent, puis, quand il n'est plus, le souvenir de cet état absent. Il y aurait d'abord l'entrée en jeu de certaines cellules, et ce serait la perception, puis une trace laissée dans ces cellules une fois la perception évanouie, et ce serait le souvenir. Mais, pour que la chose se passât ainsi, il faudrait que le cours de notre existence consciente se composât d'états bien tranchés, dont chacun eût objectivement un commencement, objectivement aussi une fin. Comment ne pas voir que ce morcelage de notre A'ic psNcliologique en états, comme d'une comédie en scènes, n'a rien d'absolu, qu'il est tout relatif à notre interprétation, diverse et changeante, de notre passé.^ Selon le point de vue où je me place, selon le centre d'intérêt que

COMMENT SE FORME LE SOUVENIR iSQ

]e choisis, je découpe diversement ma journée d'hier, j'y iiperçois des groupes difTérents de situations ou d'états. Bien que ces divisions ne soient pas toutes également arlificielles, aucune n'existait en soi, car le déroulement de la vie psychologique est continu. L'après-midi que je viens de passer à la campagne avec des amis s'est décomposé en déjeuner -f- promenade -h dîner, ou en . conversation -+- conversation -h conversation, etc. ; et d'aucune de ces conversations, qui empiétaient les unes sur les autres, on ne peut dire qu'elle forme une entité distincte. Vingt systèmes de désarticulation sont possibles ; nul système ne correspond à des articulations nettes de la réalité. De quel droit supposer que la mémoire choisit l'un d'eux, divise la vie psychologique en périodes tranchées, attend la fin de chaque période pour régler ses comptes avec la perception?

Alléguera-t-on que la perception d'un objet extérieur commence quand il apparaît, finit quand il disparaît, et qu'on peut bien désigner, dans ce cas au moins, un moment précis oii le souvenir remplace la perception ? Ce serait oublier que la perception se compose ordinairement de parties successives, et que ces parties n'ont ni plus ni moins d'individualité que le tout. De chacune on est en droit de dire que son objet disparaît au fur et à mesure ; comment le souvenir ne naîtrait-il que lorsque tout est fini ? et comment la mémoire saurait-elle, à un moment quelconque de l'opération, que tout n'est pas fini, qu'il reste encore quelque chose .^^

Plus on y réfléchira, moins on comprendra que le souvenir puisse naître jamais s'il ne se crée pas au fur et à mesure de la pcrcoplion même. Ou le présent ne laisse

l/lO LA FAUSSE REC0:NNA1SSA>CE

aucune trace dans la mémoire, ou c'est qu'il se dédoubla à tout instant, dans son jaillissement même, en deux jets symétriques, dont l'un retombe vers le passé tandis que l'autre s'élance vers l'avenir. Ce dernier, que nous appelons perception, est le seul qui nous intéresse. Nous n'avons que faire du souvenir des choses pendant que nous tenons les choses mêmes. La conscience pratique écartant ce souvenir comme inutile, la réflexion théorique le tient pour inexistant. Ainsi naît l'illusion que le souvenir succède à la perception.

Mais cette illusion a une autre source, plus profonde encore.

Elle vient de ce que le souvenir ravivé, conscient, nous fait l'eflet d'être la perception elle-même ressuscitant sou& une forme plus modeste, et rien autre chose que celte perception. Entre la perception et le souvenir il y aurait une différence d'intensité ou de degré, mais non pas de nature. La perception se définissant un état fort et le souvenir un état faible, le souvenir d'une perception ne pouvant alors être que cette perception affaiblie, il nous semble que la mémoire ait dû attendre, pour enregistrer une perception dans l'inconscient, que la perception se fût endormie en souvenir. Et c'est pourquoi nous jugeons que le souvenir d'une perception ne saurait se créer avec cette perception ni se développer en même temps qu'elle.

Mais la thèse qui fait de la perception présente un état fort et du souvenir ravivé un état faible, qui veut qu'on, passe de cette perception à ce souvenir par voie de diminution, a contre elle l'observation la plus élémentaire. Nous l'avons montré dans un travail antérieur. Prenez une sensation intense cl faites-la décroître progressive-

COMMENT SE FORME LE SOUVENIR l4l

ment jusqu'à zéro. S'il n'y a entre le souvenir de la sensation et la sensation elle-même qu'une différence de degré, la sensation deviendra souvenir avant de s'éteindre. Or un moment arrive, sans doute, oii vous ne pouvez plus dire si vous avez affaire à une sensation faible que vous éprouvez ou à une sensation faible que vous imaginez, mais jamais l'état faible ne devient le souvenir, rejeté dans le passé, de l'état fort. Le souvenir est donc autre chose.

Le souvenir d'une sensation est chose capable de saggérer cette sensation, je veux dire de la faire renaître, faible d'abord, plus forte ensuite, de plus en plus forte à mesure que l'attention se fixe davantage sur elle. Mais il est distinct de l'état qu'il suggère, et c'est précisément parce que nous le sentons derrière la sensation suggérée, comme le magnétiseur derrière Thallucination provoquée, que nous localisons dans le passé la cause de ce que nous éprouvons. La sensation, en effet, est essentiellement de l'actuel et du présent ; mais le souvenir, qui la suggère du fond de l'inconscient d'oii il émerge à peine, se présente avec cette puissance sui generis de suggestion qui est la marque de ce qui n'est plus, de ce qui voudrait être encore A peine la suggestion a-t-elle touché l'imagination que la chose suggérée se dessine à l'état naissant, et c'est pourquoi il est si difficile de distinguer entre une ^sensation faible qu'on éprouve et une sensation faible [u'on se remémore sans la dater. Mais la suggestion n'est aucun degré ce qu'elle suggère, le souvenir pur d'une ^«ensation ou d'une perception n'est à aucun degré la sensation ou la perception mêmes. Ou bien alors il faudra dire que la parole du magnétiseur, pour suggérer aux.

sujets endormis qu'ils ont dans la bouche du sucre ou du sel, doit déjà être elle-même un peu sucrée ou salée.

En creusant encore au-dessous de cette illusion, on trouverait à sa racine le besoin, inné à notre esprit, de se représenter le tout de notre vie intérieure sur le modèle de la très petite partie de nous-mêmes qui est insérée dans la réalité présente, qui la perçoit et qui agit sur elle. Nos perceptions et nos sensations sont à la fois ce qu'il y a de plus éclairé en nous et de plus important pour nous ; elles notent h chaque instant la relation changeante de notre corps aux autres corps ; elles déterminent ou orientent notre conduite. De là notre tendance à ne voir dans les autres faits psychologiques que des perceptions ou des sensations obscurcies ou diminuées. Ceux mêmes d'entre nous qui résistent le plus à cette tendance, qui croient apercevoir dans la pensée autre chose qu'un jeu d'images, ont de la peine à se persuader que le souvenir d'une perception se distingue radicalement de cette perception même : le souvenir devrait en tout cas, leur semble-t-il, être exprimable en termes de perception, s'obtenir par quelque opération effectuée sur l'image. Quelle sera alors celle opération ? A priori, nous nous disons qu'elle ne peut porter que sur la qualité du contenu de l'image, ou sur sa quantité, ou sur les deux à la fois. Or, ce n'est pas sur la qualité, à coup sûr, qu'elle porte elTectivement, puisque le souvenir doit nous représenter le passé sans l'altérer. Ce sera donc sur la quantité. Mais la quantité, à son tour, peut être extensive ou intensive, car l'image comprend un nombre déterminé de parties, et elle présente un certain degré de force. Considérons la première alternative. Le souvenir modifie-t-il l'extension de l'image ? Non,

COMMENT SE FORME LE SOUVENIR ll\^

évidemment, car s'il ajoutait quelque chose au passé, il serait infidèle, et s'il en retranchait quelque chose, incomplet. Reste donc que la modification porte sur l'intensité ; et comme ce n'est évidemment pas un accroissement, c'est une diminution. Telle est la dialectique instinctive, à peine consciente, par laquelle nous sommes conduits, d'élimination en élimination, à faire du souvenir un affaiblissement de Timage.

Cette conclusion atteinte, toute notre psychologie de la mémoire s'inspire d'elle ; notre physiologie elle-même s'en ressent. De quelque manière que nous nous représentions le mécanisme cérébral de la perception, nous ne voyons dans le souvenir qu'un nouvel ébranlement du même mécanisme, une répétition atténuée du même fait. L'expérience est là cependant, qui paraît dire le contraire, elle nous montre qu'on peut perdre ses souvenirs visuels sans cesser de voir et ses souvenirs auditifs sans cesser d'entendre, que la cécité et la surdité psychiques n'impliquent pas nécessairement la perte de la vue ou de l'ouïe : serait-ce possible, si la perception et la mémoire intéressaient ici les mêmes centres, mettaient en jeu les mêmes mécanismes .^^ Mais nous passons outre, plutôt que Je consentir à une distinction radicale entre la perception et le souvenir.

Par deux voies convergentes, en tant qu'il reconstitue noire vie psychologique avec des états nettement découpés 2t en tant qu'il juge tous ces états exprimables en termes me d'images, le raisonnement aboutit donc à faire du souvenir K une perception affaiblie, quelque chose qui succède à la K perception au lieu d'en être contemporain. Ecartons cette ^■dialectique naturelle à notre intelligence, commode pour

l4^ LA FAUSSE RECONNAISSANCE

le langage, indispensable peut-être à la pratique, maïs non pas suggérée par l'observation intérieure : le souvenir apparaît comme doublant à tout instant la perception, naissant avec elle, se développant en même temps qu'elle, et lui survivant, précisément parce qu'il est d'une autre nature qu'elle.

Qu'est-il donc ? Toute description claire d'un état psychologique se fait par des images, et nous venons de dire que le souvenir d'une image n'est pas une image. Le souvenir pur ne pourra dès lors être décrit que d'une manière vague, en termes métaphoriques. Disons donc, comme nous l'expliquions dans Matière et Mémoire \ qu'il est à la perception ce que l'image aperçue derrière le miroir est à l'objet placé devant lui. L'objet se touche aussi bien qu'il se voit ; il agira sur nous comme nous agissons sur lui ; il est gros d'actions possibles, il est uctuel. L'image esi virtuelle et, quoique semblable à l'objet, incapable de rien faire de ce qu'il fait. Notre existence actuelle, au fur et à mesure qu'elle se déroule dans le temps, se double ainsi d'une existence virtuelle, d'une image en miroir. Tout moment de notre vie offre donc deux aspects : il est actuel et virtuel, perception d'un côté et souvenir de l'autre. Il se scinde en même temps qu'il se pose. Ou plutôt il consiste dans cette scission même, car l'instant présent, toujours en marche, limite fuyante entre le passé immédiat qui nest déjà plus et l'avenir immédiat qui n'est pas encore, se réduirait à une simple abstraction s'il n'était précisément le miroir mobile qui réfléchit sans cesse la peiception en souvenir.

Page 1