‹ L'enfance coupable. --Chapitre 2 sur 24 · NEE GENEVIEVE JOLY · texte numérisé non relu

NEE GENEVIEVE JOLY

Ma chère fille,

Si toutes les filles, toutes les épouses et toutes les mères te ressemblaient, il n'y aurait jamais lieu d'écrire un livre comme celui-ci; car toutes les familles seraient unies et tous les enfants grandiraient dans la divine simplicité du bon cœur et du bon sens. Tu vas suivre ici les tristes effets des calculs tortueux, de la paresse et du désir de jouir aux dépens d'autrui. Tu en seras plus d'une fois étonnée et attristée. Mais il te sera bien permis de t'en consoler en te reporlant au spectacle que. Dieu merci, tu n'as jamais cessé, fille ou femme, d'avoir sous les yeux, du travail mis au service de la science et s' efforçant d'être utile. Tu te diras — car tu en as bien le droit — qu'un tel travail, toujours difficile, le serait bien plus encore s'il n'avait tout près de soi le secours de la douceur, de la droiture et de la bonté.

A L KNFANCE COUl'Alil.i;.

mineurs de moins de seize ans, soit plus encore chez les mineurs de seize à vingt et un ans.

Sous nos yeux ('■gaiement, et surtout depuis 1890, les sociétés d'études et les œuvres libres ont multiplié leurs efforts pour lutter contre ce mal.

Sous nos yeux enfin — depuis 1895 — nous avons vu la statistique criminelle accuser dans le nombre de ces méfaits du jeune âge une diminution encore plus souhaitée qu'attendue. Mais dans Topinion des hommes compétents subsiste un doute au sujet duquel il y a lieu de réfléchir et de s'éclairer. La diminution signalée vient-elle uniquement de ces efforts bien concertés, et l'amélioration qu'ils n'ont pas pu ne pas obtenir suffît-elle à expliquer la baisse enregistrée? Ou bien celle-ci serait-elle surtout une apparence due à des artifices administratifs et à un énervement de la répression, lequel d'ailleurs, nous le verrons dans un instant, n'est pas niable. Dans tous les cas, il importe de rechercher plus activement que jamais les modes d'intervention les plus rationnels et d'y persévérer, afin que la part qu'ont les honnêtes gens dans l'amélioration proclamée s'agrandisse, et que là où cette amélioration n'est qu'apparente, elle devienne réelle et durable.

Voyons d'abord les faits et délimitons les périodes où nous croyons avoir intérêt à les classer.

On entend généralement par enfants les mineurs de moins de seize ans ; mais il est difficile de ne pas chercher et de ne pas trouver encore dans l'adolescent de seize, dix-sept, dix-huit ans, l'enfant bien ou mal élevé de douze ou de quatorze. Toutes les périodes de la vie s'enchaînent assurément. L'homme même qui entre, majeur, dans la vie active, doit ressentir, lui aussi,

LES PROGRES ET L ETAT ACTUEL DU MAL A ETUDIER. ô

plus d'une impulsion que lui a communiquée son éducation première. Ce quon appelle la majorité ouvre cependant une ère que vingt influences d'ordres divers rendent véritablement nouvelle. Le choix fait par la société d'un moment précis est bien le résultat d'une fiction ; mais c'est une fiction à laquelle les esprits s'habituent et sur laquelle, volontairement ou non, ils se règlent à peu près tous. Ils ont appris qu'à tel jour ils auraient des aptitudes à manifester, des droits à justifier, des devoirs à remplir, et qu'alors seulement ils seraient habiles à contracter comme à recevoir certains engagements. Ce que la nature n'a préparé que graduellement et lentement, l'imagination le voit en quelque sorte arrivant à jour fixe. Or, cette image même a une action qui devient décisive, parce que, s'ajoutant à toutes les autres, elle les résume, les coordonne, les fixe et les rend ainsi définitives.

Avant vingt et un ans y a-t-il quelques époques où la conscience soit ainsi sollicitée ou mise en demeure de se tenir prête pour quelque chose de nouveau? Je vois surtout dans les familles religieuses l'époque de la première communion. C'est en prévision de ce jour que la conscience de l'enfant s'interroge, se débrouille, pour ainsi dire, et qu'elle apprend à connaître, à aimer, dans une certaine mesure à contempler le principe éternel de la vie morale. A 'notre avis, la vraie responsabilité commence là. Je sais bien que, suivant le mot trop souvent exact d'un homme d'esprit, bien des i)ères et mères ne font faire la première communion à leurs enfants que; « pour en finir avec la religion ^ ». — L'enfant a fait sa première communion —

1. E. Bcrsol. On sait ([u'il ajoutait : « comme on passe son bacca-

OU comme tant de gens du peuple disent aujourd'hui, « sa communion » : donc il peut désormais tout voir, tout Ifre et tout entendre ; il peut se dispenser des exercices du culte, etc. Mais alors, cette époque choisie par les parents pour « affranchir » Fâme de leur enfant et lui faire abandonner si vite l'essai à peine commencé de la vie spirituelle, n'en est pas moins, au sens primitif du mot, une époque critique et décisive. Peut-être même ne l'est-elle que davantage, ce qui devrait être le début dans le respect intelligent des choses saintes et de tout ce qui en relève devenant ainsi comme la triste consécration de l'espèce de mépris qu'on en inspire.

En deçà comme au delà de ce jour, je n'aperçois pas, dans la minorité, de moment où les conditions changent aussi sensiblement, surtout de nos jours. L'école proprement dite est préparée de si bonne heure par la salle d'asile ou l'école maternelle ! L'apprentissage, fort réduit, il est vrai, qui vient ensuite, n'est guère, de son côté, qu'une école professionnelle ou pratique succédant à l'école théorique. Les vraies passions ne se développent qu'aux approches de la seconde jeunesse; mais le vice commence de plus en plus tôt et il prolonge ses ravages sur toutes les années de l'adolescence, corrompant d'avance le peu de noblesse que les passions auraient pu conserver encore. Voilà pourquoi, je le répète, on ne peut, dans aucun pays, juger l'état moral du jeune âge, sans rechercher, au delà de l'enfance proprement dite, et sans suivre le mineur de seize ans dans l'adolescent sorti de lui.

lauréat pour en finir avec les études, et comme on se marie pour ea finir avec l'amour «.

Depuis que la statistique criminelle fonctionne, c'est-à-dire depuis 1826, la criminalité de tous les âges a augmenté dans des proportions considérables. Au moment de l'exposition du centenaire, en 1889, le ministère de la Justice nous donnait les tableaux des cinquante années qui avaient précédé. Dans ce demi-siècle, la criminalité générale de la France s'était accrue de 133 pour 100. Mais ce chiffre même se décomposait en éléments très dignes d'attention : l'accroissement était en effet de 140 pour 100 chez les mineurs de moins de seize ans, et de 247 pour 100 chez les mineurs de seize à vingt et un ans.

Toutefois les conditions d'(>xistence avaient tellement changé, peut-on dire, au cours du siècle dernier, qu'on aurait pu s'attendre à un pareil trouble et qu'il n'y a pas lieu de tant s'en étonner. L'apparition de la grande industrie, la désertion des campagnes, l'accumulation dans les grandes villes d'une population hétérogène, coupée de ses vieilles traditions, la mobilité croissante encouragée, provoquée par les nouveaux moyens de locomotion, par la création de nouveaux centres de travail et par la disparition de beaucoup d'anciens, vingt autres changements encore, qui n'ont été que la suite des précédents, comme l'entrée plus rapide de la jeunesse dans les rangs des ouvriers rémunérés, la précocité plus hàlivc de son impatience à jouir à la façon des adultes auxquels on la mélc, la décadence de l'apprentissage, la lutte des classes avivée par l'imprudence de ceux qui, bien avant de songer aux moyens d'assurer la paix, ont organisé les moyens de soutenir la guerre entre le monde du capital et celui du travail, tout cela devait produire dans la moralité générale et dans la moralité

6 LEM-AXCIi COUPAiîI.H.

du jeune âge une longue série d'ébranlements profonds. Dès lors, peut-on dire, il ne serait pas très juste de comparer uniquement ou môme surtout l'état des dernières années à l'état de 1825. Soit! Prenons donc les périodes où le triomphe simultané de l'industrie moderne et des idées démocratiques n'a connu d'autres différences que celles du' plus ou du moins dans les phases successives d'un progrès croissant.

En 1841, l'ensemble des délits des mineurs n'atteignait pas tout à fait 13.500.

En 1851, il dépassait 21.000.

De 185J à 1861, la montée persiste; mais l'ascension signalée n'est plus que de la moitié de l'ascension opérée dans la période précédente : elle nous amène à 25.000.

De 1861 à 1872, l'accroissement continue sans doute, puisqu'il nous conduit à 28.000; mais avec une modération relative qui, on le voit, se soutient.

Allait-on donc voir bientôt la marche, non seulement se ralentir, mais s'arrêter? Non : car de 1872 à 1881 nous arrivons à 34.500, avec un accroissement nouveau de 6.000.

Ce chiffre marque l'apogée, non de la hausse en chiffres absolus, mais de l'accélération du mouvement. En 1891, l'accroissement n'est plus que de 1.500; nous arrivons à 36.000.

Enfin, en 1900, nous avons la régression si désirée; elle nous ramène légèrement au-dessous de 34.000, exactement 33.935. Il est vrai que, dès 1901, le total remonte un peu; il atteint 34.457, et nous laisse ainsi à un niveau égal à celui qu'avait atteint la grande montée de 1872 à 1881, On a même lieu de remarquer que dans la recrudescence qui paraît se dessiner de nouveau en 1901, ce sont surtout les mi-

neurs de seize ans qui contribuent à la poussée ; il est difficile d'en rien présager de bien bon pour un avenir prochain.

Quoi qu'il en soit, arrivons aux chiffres que Ton nous donne pour les débuts du vingtième siècle et appliquons-nous à en voir l'exacte signification.

Nous venons de donner les nombres absolus des délits commis par les mineurs. Il est des Etats où, en regard de l'accroissement du monde criminel, on peut mettre celui de la population totale. Quelquefois l'un compense l'autre; quelquefois même la comparaison fait ressortir, comme en Angleterre, une amélioration très notable de la moralité légale du pays. Nous sommes loin de pouvoir nous donner, quant à nous, cette consolation.

Je m'adresse au service central du dénombrement général de la France. INIalgré plus d'une obscurité ^ un fait très regrettable saute tout de suite aux yeux.

Au recensement général de 1886, on comptait 3.341.103 enfants de 10 à 15 ans. Au recensement de 1891, on n'en comptait plus que 3.324.328. Au recensement de 1896, il y avait un léger relèvement, 3.338.347, mais qui, pour cet âge. nous laissait encore au-dessous de 1886. La population enfantine diminue donc plutôt qu'elle n'augmente, et c'est l'immigration qui doit venir un peu plus tard combler les vides pour que notre population totale ne diminue pas.

Un certain nombre d'autres faits se joignent à

1. « Quant aii\ ccarts, vciU-on bien m'ccrirc, entre les nombres des individus do chaque Age fournis par un recensement et les nombres qui résulteraient d'un calcul do mortalité, ils s'expliquent à la fois par les émigrations et par les erreurs du recensement, erreurs qui se produisent surtout pour les âges indiqués en nombres ronds. «

O L ENFANCE COUPAHLE.

celui-là pour enlever plus d'un prétexte à l'optimisme de divers commentateurs de nos dernières statistiques.

En premier lieu, c'est devenu un lieu commun, mais beaucoup trop justifié et beaucoup trop utile à rappeler sans cesse, que l'accroissement continuel des crimes et délits dont les auteurs ne peuvent pas être découverts. En 1880, on en comptait 55.683, soit 11 pour 100 des cas figurant dans les plaintes, dénonciations et procès-verbaux. En 1900, la proportion atteignait presque 18 pour 100, avec un total de 97.761. Il est parfaitement évident que dans ce formidable total figurent pour une très grosse part des méfaits de mineurs. On peut d'autant moins en douter que les infractions dont il est le plus difficile de découvrir les auteurs sont les vols, et que le vol est précisément le délit ^ qui tient la première place parmi tous ceux qu'on est obligé de mettre au compte du jeune âge.

En second lieu, nous assistons, depuis cinq ou six ans surtout, à un énervement de la répression sur lequel il est superflu de retenir longtemps le lecteur ^. Je n'insisterai quelque peu que sur ce qui concerne les mineurs. Après le vol, les délits les plus habituels à ces derniers sont certainement le vagabondage et la mendicité. Or ils ont déjà bénéficié très largement des circulaires dans lesquelles ordre était donné à la police et aux parquets d'apporter un très [grand « discernement » et un esprit « largement humanitaire » dans les arrestations de vagabonds. Daprès

d. Sur les 97.761 affaires classées pour le motif eu question, il n'y avait pas moins de 75.504 ad'aires de vol.

2. Je renvoie sur ce point à mon livre : De la Corruption de nos institutions. Paris, Lecoffre, in-12.

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les comptes généraux, ces arrestations et les poursuites qu'elles entraînent ont diminué sensiblement et, pour ainsi dire, instantanément. C'est à ce point que le Garde des Sceaux lui-même a cru devoir risquer quelques réserves, pour ne pas dire quelques plaintes sur cette indulgence recommandée par l'élite de ses subordonnés ^ .

Non seulement les mineurs ont été — dirons-nous les bénéficiaires ou les victimes ? — de cette condescendance générale ; une jurisprudence toute spéciale paraît vouloir s'établir en faveur des garçons ou filles qui vont à l'aventure et vivent sans travailler, mais n'usent ou n'abusent de cette fâcheuse liberté que dans la commune où habitent leurs parents. Ainsi du moins l'entend l'un de nos tribunaux les plus importants, le tribunal de Lille, qui rendait, il y a peu de temps, le jugement étrange que voici.

« Attendu, quant au délit de vagabondage, qu'il apparaît que la jeune prévenue, âgée de 15 ans et demi, a son domicile de droit à Lille, chez ses parents ; que si, en fait, elle a quitté ces derniers

1. Voici un passage du rapport signé Vallc dans le compte général de la justice criminelle en 1!»00 (page xuii). ■ Le chiffre proportionnel des délits contre l'ordre public s'est abaissé. C'est dans cette catégorie d'affaires que se classent les délits de vagabondage et de mendicité; or, le nombre des poursuites de celte nature a diminué de plus d'un tiers en 1"J ans. Cette diminution s'explique non i)as ])eut-clre par la décroissance du vagabondage et de la mendicité, mais i)ar Vexlrême indidgonce des parquets dans l'exercice de l'action publique, parle relâchement de la surveillance exercée à cet égard, par les instructions de la Chancellerie pour la répression de ces délits, enfin par la jurisprudence de certaines cours d'appel en ce qui touche l'impossibilité d'appliquer l'article 27't du code pénal dans les arrondissements (|ui ne possèdent pas de dépôt de mendicité. .

Cet avertissement du ministre semble avoir porté quchpics fruits, du moins au point de vue de la poursuite et de la répression ; car le nombre des affaires de vagabondage (|ui était tombé à il.."i6l en l'JOO, remonte en litOl au chiffre de 1-2.G-23. Pour peu qu'une juste sévérité reprenne ses droits, elle trouve donc aisément sur qui s'exercer.

10 l'eNI'ANCK COUPAIILE.

depuis plusieurs jours ou plusieurs semaines, elle n'en a pas moins continue'' à résider à Lille ' ; attendu, dès lors, que le défaut de domicile certain, élément constitutif du vagabondage, ne se rencontre pas dans la cause, la prévention do ce chef ne saurait être retenue. »

Vraiment il y a là un véritable défi, non seulement au bon sens, mais à la morale, et l'on comprend que de pareilles tendances doivent encourager les habitudes malsaines de la jeunesse dévoyée autant qu'elles découragent la vigilance de la police.

Est-ce seulement le vagabondage proprement dit qui se trouve ainsi assuré de l'impunité dans un grand nombre de cas? Non! Car, c'est ici le lieu de le rappeler, il est extrêmement rare qu'un vagabond n'ait à sa charge que le fait particulier d'errer sans domicile et sans moyens d'existence réguliers. A défaut de ces derniers moyens, force est bien pour lui d'en trouver d'autres. C'est pourquoi toute arrestation et tout jugement de vagabond font presque toujours découvrir d'autres infractions antérieures ou contemporaines : et c'est pourquoi se relâcher dans la répression du vagabondage, c'est assurer en même temps l'impunité de beaucoup d'autres délits.

Cette indulgence était d'autant moins nécessaire que déjà bien des applications mal comprises de lois récentes mettaient à l'abri des mineurs plus que suspects. La loi du 24 juillet 1889 contient des dispositions très humaines pour toute une catégorie d'enfants qu'on appelle des moralement abandonnés. Il s'agit là d'enfants mis en péril par la situation trop difficile ou par la conduite trop peu morale de leurs parents

\ ■ On aurait dû dire : dans les rues de Lille et dans les lieux complaisants qu'elle fréquentait tour à tour.

et que la société doit en effet retirer de ces milieux avant qu'ils ne s'y soient dénnitivcment corrompus. On les confie donc à l'Assistance publique. La loi de 1898 a, d'autre part, permis de remettre à des œuvres privées ou à l'Assistance des enfants victimes ou auteurs de délits caractérisés.

La conception de chacune de ces deux lois, de la première surtout, est digne d'éloges ; on ne peut pas en dire autant de l'exécution. L'expérience en effet a prouvé — on le verra — que si une partie de ces enfants peut être équitablement, prudemment, fructueusement confiée à des institutions préservatrices, une autre partie est arrachée, sans profit ni pour elle ni pour la société, à des mesures plus répressives. Pour l'honneur des })rincipes dits humanitaires, l'Assistance se voit encombrée d'enfants déjà vicieux, déjà délinquants, déjà criminels. Elle s'en débarrasse, soit en les confiant provisoirement, de sa propre autorité et sans jugement, à des maisons de correction (ou fondées par elle ou créées par des associations diverses), soit en les plaçant dans des familles où ils commettent de nouveaux méfaits, soit enfin en les laissant courir en liberté quand ils se sont évadés de là où on les avait mis. Les statistiques criminelles bénéficieront de cette méthode qui allège des colonnes trop chargées; ni la sécurité ni la moralité générales n'en retirent — tant s'en faut! — le moindre profit '.

Nous voyons bien en effet qu'à partir de 1894 on avait obtenu sur les préventions des mineurs de seize ans une baisse considérable. De 8.000 à 8.500 prévenus on était, en 1900, tombé à 4.50."). Aux yeux de

1. On peut voir sur ce point mon rapport à la Société générale des prisons. — Revue pcnilentiaire, janvier 190U— et !es articles de M. Paul Drillon dans le journal l'Enfant, t'JOa.

12 l'emancf, coupable,

beaucoup, c'élail là roiïet de toutes ces mesures qui, sans changer grand'cliose ni à la nature des actes commis, ni à la conscience de leurs auteurs, font disparaître un grand nombre de ceux-ci de la statistique criminelle proprement dite.

A-t-on eu raison de le faire? En principe, assurément oui ! car c'est seulement en cas de nécessité absolue qu'il faut faire de l'enfant un coupable et substituer pour lui la répression à l'éducation. En pratique, oui encore, oui incontestablement, si on a su ménager à ces enfants des placements moralisants, si les institutions dans lesquelles on les fait élever sont modérément peuplées et bien tenues; mais peut-être non, hélas! si on s'est borné à des mesures inefticaces et à de simples changements d'étiquette, si on a mêlé des enfants les uns aux autres dans des conditions telles que leur corruption n'a pu que s'envenimer davantage. De ces deux hypothèses, quelle est — en fait — celle que les événements justifient?

La dernière statistique ne rassure pas beaucoup, puisque déjà ce total des prévenus de moins de seize ans remonte à 5.006. Est-ce là une de ces oscillations comme en présentent toutes les statistiques? L'avenir le dira; mais voici qui a vme signification plus décisive, au moins pour l'époque présente. Si la diminution précédemment constatée chez ces mineurs de moins de seize ans tenait à une amélioration réelle, celle-ci n'aurait-elle pas dû se faire sentir aussi sur les adolescents ? Or, ces derniers, qui ne paraissent pas autant bénéficier des mesures de clémence, offrent une masse plus difficile à entamer. Ils étaient 23.082 en 1875. Après avoir dépassé 34.000 en 1897, nous les retrouvons à près de 30.000, tandis que, dans le même laps de temps, de 1875 à 1901, les prévenus de moins

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de seize ans, étaient retombés de 7.000 à 5.000 (après avoir touché 8.500 en 1895). Si l'amélioration de l'enfant de douze à treize ans ne doit pas persister dans celui de seize, elle est donc bien fragile, et on est tenté de se demander : à quoi sert-elle ?

S'il y a là des motifs de doute et de crainte, on ne peut nier d'autre part que les efforts de la charité aient été sérieux et que sérieux par conséquent ont dû être quelques-uns au moins de ses résultats.

Au moment où j'écris ces lignes, la France s'apprête à voir tomber sous les coups des malfaiteurs politiques un admirable ensemble d'institutions dû au concours de deux dévouements : un dévouement congréganiste donnant tout son temps et tout son cœur avec un désintéressement absolu, et un dévouement laïque apportant, avec une partie de ses loisirs, son expérience des choses du monde, sa science et la variété de ses compétences professionnelles. Tantôt ces deux éléments s'associaient dans une œuvre commune et travaillaient sur la même population, dans les mêmes murs, avec une division du travail très souple, très appropriée aux besoins comme aux ressources. Tantôt elles opéraient chacune à part, mais se soutenaient mutuellement, s'ouvraient les unes aux autres et se r(!ndaient réciproquement des services. Nous avons vu ainsi, dans le premier groupe, le Patronage de r enfance et de l'adolescence, recueillant, faisant travailler, habillant, plaçant des milliers de jeunes désœuvrés, abandonnés ou vagabonds, confiant les plus jeunes de ses pupilles à des sœurs du tiers ordrt» régulier et à des dames du tiers ordre séculier de Saint-Dominique, — V Œuvre des petites mendiantes mettant ses cent petites filles sous la direction dos franciscaines, — les Orphelinats agricoles faisant tenir

14 l'kxi-axck coti'Aiii.i:.

leurs établissements par des religieux ou des religieuses de divers ordres, — la Société d'Économie sociale envoyant à ses frais en Tunisie des orphelins qui y sont élevés, fixés, mariés par des prêtres lyonnais et par des franciscaines missionnaires de Marie. Que rénumération serait longue, si nous voulions décrire un à un les treize cents orphelinats tlont les tableaux de l'Exposition universelle de 1900 nous donnaient le compte !

Dans le second groupe, nous avons vu se créer V Office central des œiiç/^es de bienfaisance et lé Comité de défense des enfants traduits en justice, tous deux essaimant bientôt hors de Paris et dotant d'oeuvres analogues la plupart des grandes villes de France. Ces deux dernières institutions, d'une importance capitale, ont été et sont encore des œuvres laïques, mais entretenant avec les oeuvres religieuses des relations cordiales, les défendant par la seule proclamation de leurs principes si libéraux et par l'appel confiant qu'ils leur adressaient directement ou qu'ils conseillaient de leur adresser. Non moins ouverte, non moins favorable à l'éducation chrétienne a été cette Société générale des prisons qui n'a pas cessé de lutter pour le respect de la loi de 1850, c'est-à-dire pour la prospérité des écoles libres de réforme ou de correction et pour le maintien des aumôniers, provoquant sur tous les points du territoire la formation de tant de patronages inspirés du même esprit actif et scientifique, réformiste et conservateur. C'est à côté d'elle, c'est grâce à ses plus illustres fondateurs et aux collègues formés à leur école que l'enfance coupable a pu frapper utilement à la porte de ces asiles, comme le -Patronage de la rue de Mézières, comme la Société de protection des engagés volontaires, comme le Pa-

tronage des jeunes libérés de la Petite-Roquette, comme le Patronage familial, et ainsi de suite. Au moment précis où j'esquisse ce tableau, les œuvres du second groupe existent encore en très grande partie ; mais déjà bien des œuvres purement religieuses ont été dissoutes, bien des œuvres mixtes se sont vu re fuser les pauvres subventions que leur accordaient les pouvoirs publics et ^ craignent d'être, du jour au lendemain, réduites à l'impuissance par le départ ou l'incarcération de leurs plus précieux auxiliaires. Plus d'une œuvre de composition toute laïque, mais à tendances libérales, voit ainsi avec tristesse se fermer plus d'un canal par où passait, en s'y fortifiant au contact de la foi et de la charité, le souffle juridique des Dufaure, des Georges Picot, des Bérenger, des Félix Voisin, des Adolphe Guillot, des Charles Petit.

Quand on jette un coup d'œil rapide sur ce grand mouvement, qui a pris surtout son essor vers la fin du dix-neuvième siècle^, quand on se reporte ensuite

1. Les Conseils généraux à esprit radical-socialiste renclicrissent, Le Conseil général de la Haute-Garonne a tellement réduit la subvention qu'il accordait à l'œuvre de l'assistance par le travail de Toulouse (présidée par un prol'esseur de l'Université de l'État, le savant criminaliste M. Vidal) (lue l'œuvre a été obligée de l'ermer l'une de ses maisons.

2. Dans le Journal des Dcbals du 2-2 juillet 1901, étant amené à rendre compte de l'exposition d'économie sociale au Palais du Champ de,! Mai s, je résumais ainsi l'Iiisioire générale de ces œuvres : « C'est au sorlir de la Révolution de IsiS, c'est de 18.j(> à 1801 (jue ces œuvres ont pris le plus grand développement. De 18(il à 1871, le mouvement se modère, soit |iarce iju'on s'amuse davantage, soit |)arce(|ue les classes laborieuses manirestent moins de souH'rances et par conséquent moins de besoins, soit parce «lu'on laisse faire le gouvernement, soit i-niir liiules ces causes réunies. De 187;f à |8"7 (l'âge liéroitiue et gém'reux de la troisième république), le mouvement ascensionnel reprend vivement, i)our faiblir entre 1877 et 1887. Puis vient une période de dix années où il s'accenlne de nouveau avec vigueur. Mais comme les ressources ne sont évidemment jias inépuisables, nous sommes, paraît-il, à l'iicure actuelle, à l'un de ces moments où elles se recueillent pour se reconstituer. »

16 1. EMANCi: COUPAIîLK.

à l'ensemble des œuvres do toute nature dont le jeune âge a du bénéficier comme les autres, asiles de nuit, assistance par le travail, œuvres de mutualité, de patronage et de relèvement, amélioration des salaires, organisation hygiénique des usines, on se demande comment tant d'efforts n'ont pas produit de plus importants et de plus incontestables résultats.

J II serait inexact et injuste de ne pas noter ici une

\ certaine partie de l'œuvre législative de la fin du siècle dernier. La loi sur la protection des enfants du premier âge, la loi de sursis, la facilité plus grande donnée aux demandes de réhabilitation, l'adoucissement des conditions opposées à l'engagement volontaire des jeunes adultes pourvus d'un casier judiciaire, la loi de 1889 sur les moralement abandonnés,

I la loi de 1898', toutes ces réformes n'auraient-elles pas dû voir la bonne volonté des masses répondre avec plus d'empressement et surtout de constance à la bonne volonté qu'elles témoignaient? 11 est vrai que qui suit l'histoire de ces progrès y retrouve infailliblement l'influence, présentement si combattue,

i dés hommes dont on lisait les noms tout à l'heure. Il est non moins vrai que l'action administrative a trop souvent neutralisé ces efforts, soit par cet énervement de la répression où le succès de la moralité n'avait rien à voir, soit par les manœuvres insidieuses au moyen desquelles on a donné à une bureaucratie coûteuse , irresponsable et esclave de la politique journalière, ce qu'on enlevait à la liberté.

Tout compensé, le spectateur réfléchi du mouve-

d. Malgré les quelques reproches qu'on adresse à la rédaction (un peu improvisée) du texte et en tenant compte des vœux (|u"on fait pour qu'elle soit complétée et amendée dans l'esprit d'un de ses auteurs principaux, M. Bérenger.

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ment criminel se dit : il n'est pas possible qu'à cote de la baisse apparente et trop vantée par les statistiques officielles, il n'y ait pas dans bien des familles, dans bien des âmes, une amélioration positive.

Peut-on la trouver dans une catégorie d'actes touchant de fort près au crime, et surtout à cette criminalité de paresse et de misère qui a caractérisé la période contemporaine, — je veux parler du suicideX^ Ici, l'incertitude est au moins aussi grande, surtout en ce qui concerne les mineurs.

Chez les Français de tout âge et de tout sexe, le nombre des suicides annuels a été de 2.119 en 1831 à 9.438 en 1896. Mais dans les trois années qui ont suivi, s'est manifestée une amélioration d'autant plus satisfaisante qu'elle a été régulière : 9.438 — 8.952 — 8.818. Ici le lecteur habitué à une sage défiance se reporte bien aux « morts accidentelles », en se demandant s'il n'y trouvera pas une augmentation correspondante ; mais il constate avec plaisir qu'elles ont également diminué dans leur ensemble. Il n'y aurait donc, de ce côté, qu'à se féliciter et à saluer l'effet bien naturel de tant de mesures protectrices, de tant de soulagements apportés à la maladie, à l'invalidité accidentelle , à la vieillesse, à la misère, si le ministère de la Justice, appelant notre attention sur les « accidents suivis do mort » dans les abus de "l boissons alcooliques, ne nous disait : « Cette proportion relevée dans la période 1890-1900 est une des /plus fortes qu'on ajt ct)iislai('es jusqulà présent ». Sf\joutons qu'en 1901, cet abus fait encore un pou plus de victimes qu'en 1900.

Il était utile de rappeler ainsi les grandes lignes du suicide en général avant de dire quelques mots du suicide des mineurs. Alors que les suicides de la

18 l'enfance COUl'AHLE.

population totale diminuaient ' , ceux des mineurs persistaient encore à augmenter. De 1840 à 1895, ils avaient presque quintuplé, puisqu'ils avaient passé de 144 à 514. A leur tour pourtant ils ont baissé, mais légèrement. La moyenne des années 189G-1900 est encore de 547 ; mais presque aussitôt elle se reprend à monter ; car après avoir compté 425 de ces suicides en 1900, nous en enregistrons 476 en 1901 -.

Devant tous ces chiffres rapprochés les uns des autres, deux conclusions paraissent s'imposer.

La première est que si l'effrayante progression de la criminalité juvénile n'a pas continué dans les mêmes proportions, pendant les cinq dernières années l du XIX'' siècle, il y a eu plutôt un ralentissement du Itriste progrès qu'une régression véritablement consolante.

La seconde est que cette modération relative du mouvement ascensionnel doit être attribuée pour une part aux efforts considérables de la société régulière, mais que, pour une autre part, elle n'est sans doute qu'une apparence due à la diminution systématique des poursuites et à un changement d'étiquettes demeuré jusqu'ici sans importance sérieuse.

Il y a une vingtaine d'années , en réponse à un questionnaire rédigé par une société d'économistes,

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