I. I N I AN
inévitable. Un mari qui voudrait seul posséder sa femme seroit regardé comme un perturbateur delà joye publique et comme un insensé qui voudroit jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes.
Tu t'imagines facilement que les François ne se piquenl guères de constance. Ils croyent qu'il est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on l'aimera toujours que île soutenir qu'on se portera toujours bien OU qu'on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu'ils l'aimeronl toujours, ils supposent qu'elle, de son côté, leur promet d'être toujours aimable; et si elle manque à sa parole, ils ne se croyent plus engagez à la leur l.
Je liens à répéter que ces sentiments et ces mœurs n'avaient point encore passé de la noblesse dans la bourgeoisie, et j'invoquerai sur ce point le lémoignnge de d'Allainval, écrivain de talent, mort à l'hôpital. En 1728, il fit représenter L'École des Bourgeois, comédie fort gaie, restée au répertoire du Théâtre- Français. Dans le premier acte, la naïve Benjamine, petite bourgeoise sur le point d'épouser le marquis de Moncade, est mise par lui au courant des habitudes du beau inonde. Elle apprend ainsi qu'en général, un jeune gentilhomme époux d'une femme charmante
Lettres persanes, 53" lettre.
serait tout dispose à adorer sa séduisante compagne, si elle n'avait le tort impardonnable d'être unie à lui par les liens du mariage.
BENJAMINE
Oui, monsieur le marquis, je ferai mon bonheur le plus doux de vous voir tous les momens de ma vie.
LE MARQUIS
Eh! mademoiselle, vous avez un air de qualité; défaites-vous donc de ces discours et de ces sentimens bourgeois.
BENJAMINE
Qu'ont-ils donc d'étrange?
LE MARQUIS
Gomment! ce qu'ils ont d'étrange? Mais ne voyezvous pas qu'on n'agit point ainsi à la Cour? Les femmes y pensent tout différemment; et loin de s'ensevelir dans un mari, c'est celui de tous les hommes qu'elles voient le moins.
BENJAMINE
Gomment pouvoir se passer de la vue d'un mari qu'on aime?
LE MARQUIS
D'un mari qu'on aime! Mais cela est fort bien. Continuez, courage ! Un mari qu'on aime ! Gardezvous bien de parler ainsi, cela vous décrieroit, on se moqueroit de vous. Voilà, diroit-on, le marquis de Moncade , où donc est sa petite femme? elle ne
le perd pas de vue, elle ne parle que de lui, elle en est folle. Quelle petitesse! Quel travers!
BENJAMINE
Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?
LE MARQUIS
Du moins, il y a du ridicule. À la Cour, un homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom; et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari.
m NJ AMINE
Se prendre sans s'aimer! Le moyen de pouvoir bien vivre ensemble ?
LE MARQUIS
On y vit le mieux du momie, en bons amis. On ne s'y pique ni de cette tendresse bourgeoise, ni de cette jalousie qui dégraderait un homme comme il faut1. Un mari, par exemple, rencontre-t-il l'amant
1 On surprendrait peut-être beaucoup de bonnes gens si on leur disait que ces mœurs sont encore, à peu de choses près, les nôtres. A ce tableau du mariage tracé par un auteur dramatique en 1728, il me parait curieux de comparer celui que traçait un autre auteur dramatique en 1839 :
LA MARQUISE
Peut-être aussi es-tu un peu exigeante... Goinmcnj. veuxtu que soit ton mari?
HÉLÈNE
Gomme il voudra, pourvu que je l'aime!
LA MARQUISE
Et qu'il t'aime ?
dosa femme. — Eh! bonjour, mon cher chevalier. Où diable te fourres-tu doue? Je viens de chez toi; il y a un siècle que je te cherche. Mais, à propos, comment se porte nia femme? Etes-vous toujours bien ensemble? Elle est aimable, au moins; et, d'honneur, si je n'étois son mari, je sens que je l'aimerais. D'où vient donc que tu n'es pas avec elle ? Ah, je vois, je vois... je gage que vous êtes
HÉLÈNE
Naturellement.
LA MARQUISE
Alors nous n'y arriverons jamais.
HÉLÈNE
Je vois pourtant des femmes heureuses.
LA MARQUISE
Dans notre monde, non... Tu vois des femmes élégantes, insoucieuses, riches, coquettes, indifférentes; tu ne vois pas de femmes heureuses.
HÉLÈNE
Alors, ma destinée, sous le prétexte rpie j'ai eu l'honneur de naître riche, noble, est d'être parfaitement malheureuse, d'épouser un homme, celui-là ou un autre, pourvu qu'il ait un nom et un étal, social équivalents aux miens, d'aller avec lui dans le monde l'hiver, à la campagne l'été, de faire des visiteset d'en recevoir; tout cela pendant un certain nombre d'années, après lesquelles l'un des deux perdra l'autre avec le calme qui aura présidé à tous les actes de l'association.
(A. Dumas, Un père prodigue, acte II, scène ix. Pièce jouée en 1859.)
A ce propos, je rappellerai qu'il y a pou d'années, il n'était pas du lion ton qu'un mari se montrât dans la rue avec sa femme au bras. Peut-être même cette interdiction, formulée par quelques imbéciles, subsiïte-t-elle encore.
brouillés ensemble. Allons, allons, je vais lui envoyer demander à souper pour ce soir : tu y viendras, et je veux te raccommoder avec elle '.
Eh bien, au moment où il était de si mauvais ton pour un mari d'aimer sa femme, il y avait à la Cour un mari qui adorait bourgeoisement la sienne, qui faisait son éloge à tous propos, qui la comblait d'attentions et de caresses, et lui gardait depuis près de dix ans une ridicule fidélité; ce mari, c'était le roi de France, c'était Louis XV. Il avait épousé, en 172T), Marie Leczinska, qui n'était ni belle, ni spirituelle, ni vicieuse, et qui avait sept ans de plus que lui. De 1727 à 1737, ils eurent ensemble dix enfants, et ce fut la reine qui, La première, se lassa.de ce bonheur conjugal. Écoulons d'Argenson :
Une dame du palais m'a conté que la plus grande Faute étail à ta reine si l<; roi avoil pris une maît resse : elle se conduisoit en bégueule. Aussi personne au monde n'a-t-il moins d'esprit que la reine, elle n'a rien à elle, elle n'esl (pu: ce qu'elle voit être aux autres; le torrent de l'exemple la gagne plus cpie personne. Elle a vu qu'en France il étoit de hou air de dédaigner son mari ; elle a pris ce bon air. Elle
1 Acte I, scène xv. — Je me suis servi d'une édition imprimée à Paris en 1774, « édition conforme à la représentation, » dit le titre.
LA VIE PItIVKE D'AUTREFOIS.
disoit : « Eli quoi ! toujours coucher, toujours grosso, toujours accoucher ! » En conséquence, elle faisoit faire de longs jeunes au roi, sous prétexte de sa santé, elle dédaignoit enfin ce qu'elle regrette amèrement aujourd'hui. Il faut savoir que la reine a peur des esprits, et, quoique le roi fût couché avec elle, il falloit qu'elle eût auprès d'elle une femme qui lui tint la main toujours pendant la nuit et qui lui fit des contes pour l'endormir. Et quand le roi vouloit...
Suivent des détails tellement intimes qu'il est impossible de les reproduire ici l.
Le préjugé à la mode, de Lachaussée , fut joué en 1735, l'année même où Louis XV eut sa première maîtresse. La pièce obtint un très grand succès. « On a ri, on a versé des pleurs, on a senti toutes les passions qu'il a plu à Fauteur d'exciter, » écrivait l'abbé Prévost après la représentation "2. Constance est unie à Durval, qui vit avec elle comme le doit faire tout gentilhomme bien appris. Arganl, père de Constance, ne voit rien là que de très naturel, et il veut marier sa nièce Sophie avec Damon qui a su mettre Constance dans ses intérêts. Mais Sophie a démêlé les chagrins
1 On les trouvera dans les Mémoires du marquis d'Argenson, édit. Rathery, t. III, p. 192.
- Le pour et le contre, t. V, p. 357.
que cause à Constance L'infidélité de son époux, et elle lui répond :
Madame, j'ai des yeux, et je vois assez clair.
Je remarque aujourd'hui qu'il n'est pas du bon air
D'aimer une compagne à qui l'on s'associe.
Cet usage n'est plus que dans la bourgeoisie.
Mais ailleurs on a fait de l'amour conjugal
Un parfait ridicule, un travers sans égal.
Un époux à présent n'ose plus le paroître;
On lui reprocheroit toul ce qu'il voudroit être.
Il faut qu'il sacrifie au préjugé cruel
Les plaisirs d'un amour permis et mutuel.
En vain il est ('pris d'une épouse qui l'aime,
La mode le subjugue en dépit de lui-même,
Et le réduit bientôt à la nécessité
De passer de la bonté à l'infidélité
Au deuxième acte, Durval confie à Damon un secret dont l'aveu lui coûte fort. Il lui confesse qu'il aime une femme, et que la femme pour qui son cœur s'est repris d une si belle ardeur, c'est Constance. Il ajoute :
Malgré tout cet amour dont je t'ai rendu compte, Je me sens retenu par une fausse bonté. Un préjugé fatal au bonheur des époux Me force à lui cacher un triomphe si doux. Je sens le ridicule où cet amour m'expose.
1 Acte I, scène iv.