L'EN F - \ I
douze mille écus d'or et plusieurs seigneuries '. Enfin, ce qui valut mieux encore, Marie fut une tendre et fidèle épouse, comme l'attestent de charmantes lettres qui sont venues jusqu'à nous "2.
Jeanne fut mariée par Louis XI à Antoine de Bueil, comte de Sancerre, fils de l'amiral Jean de Bueil. Elle reçut en dot quarante mille cens d'or, c'est tout ce que je sais d'elle.
Louis XI n'eut pas d'enfant de Marguerite d'Écosse, sa première femme ; il en eut sept de la seconde, Charlotte de Savoie, qu'il n'aimait guère. Charles VIII fut le sixième. « Le samedy, dernier jour de juing 1 470, écrit Jean de Troyes, environ deux et trois heures du matin, la Roy ne accoucha, au château d'Amboise, de ung beau fils. Et de ladicte nativité fut grande jove faicte et espanduë par tout le royaulme de France, et en fut chanté en divers lieux Te Deum laudamus et autres telles louanges à Dieu, les feux faits parmv les rues, tables rondes 3 et aultres grans joyes et esbatemens * . »
1 Bibliothèque de l'École des chartes, t. XI (1849), p. 482. s Voy. Marchegay, Lettres de Marie de Valois à Olivier de Coè'tivy, son mari. 1875, in-8°.
3 Tournois.
* Edit. Michaud, p. 294.
(^ette naissance était attendue avec une extrême impatience par Louis XI. Marié depuis trente-quatre ans, il avait déjà perdu deux fils en bas âge, et son frère puîné, Charles, duc de Guyenne, ne dissimulait pas des espérances dont la réalisation devenait chaque jour plus vraisemblable. Louis XI avait quarante-sept ans. Dans l'espoir d'obtenir un troisième fils, il envoyait de riches présents à mainte église, avait même fait vœu d'offrir à Notre-Dame du Puy, en Anjou, un enfant d'argent. La Providence répondit à de si belles promesses par l'envoi du pauvre personnage qui fut Charles VIII, et dont la filiation a été fort contestée.
Les uns ont avancé que Louis XI l'avait eu d'une de ses maîtresses, d'autres qu'il était fils' d'un boulanger d'Amboise : la reine, disait-on, venait de mettre au monde une fille mourante, et elle consentit à y substituer ce fils étranger. Pierre Matthieu, historiographe officiel, s'efforça de réfuter sur ce point les assertions de du Haillan. Celui-ci, interrogé par Matthieu, répondit « qu'il tenoit cela de la bouche de ceux qui crovoient de le bien sçavoir, et qu'il a escrit plusieurs autres choses de pareille conséquence sur la bonne foy de la tradition '.»
1 Pierre Matthieu, Histoire de Louis XI, éd. de 1610, p. 559.
Ce sont les mêmes autorités qu'invoque l'auteur d'un curieux manuscrit delà liiblio-
que nationale !.
Quelques-uns, y est-il dit, ont creu, du vivant de Charles VIII et après sa mort, qu'il u'estoil pas fils de Louis XI ny de la Reyue , mais que ce roy voyant qu'il n'avoit point d'enfans qui pussent vivre, en avoil pris un d'une pauvre femme des environs de Bloys, l'avoit supposé au berceau à la place du sien qui estoit langoureux et moribond. De fait, ce prince ne ressembloit à Louis XI ny de visage ny d'humeur.
Mais ce n'estoit pas là l'origine de ce bruit. Je l'ay découverte dans le procez de mort de Pierre Landais 2, qui est dans les papiers de la maison de Bourbon. Dans ce procez, Pierre Landais advoue qu'il a esté porté par quelques grands à prouver que le roy Charles avoit esté supposé. Il ne spécifie point qui estoient ces grands ; sans doute qu'il ledé-
1 Remarques et particularité» d'histoire y i° i à 3. Fonds français, n° 19,G02. — « Mon dessein , dit l'auteur dans nue sorte de préface, n'est pas d'entasser icy tout ce qui se peut trouver dans les livres communs ou dans la connoissance de tout le inoncle, mais seulement de remarquer quelques particularités qui ne se voyent que dans les aulheurs peu connus et dans les manuscrits, ou que j'ai apprises de la tradition de ceux qui approchèrent le plus près des temps ausquels les choses sont arrivées. »
2 Pierre Landais fut le favori de François II, «lin de Bretagne, qui lui laissa dans ses États une autorité absolue. Landais, fils d'un tailleur, appela au pouvoir des gens de sa classe, contint le clergé, résista à la noblesse, brava Louis XI, et fut pendu en 1485.
clara, mais de pareilles choses ne se mettent jamais dans les interrogatoires. 11 est aysô de voir néantmoins que c'estoit Louis, duc d'Orléans ', auquel la couronne appartenait après luy, ou du inoins son conseil et ceux de son party. Il ne dit point non plus de quels moyens ny de quels tesinoignages il vouloit se servir pour prouver cette supposition ; et quand il les auroit déclarez, les juges n'avoient garde de les mettre par escrit.
Charles Vllleut (rois fils et une fille, tous morts en bas âge. La Couronne passa donc à la branche cadette des Valois, au duc d'Orléans (Louis XII) -, arrière-petit-fils de Charles Y, par Louis, duc d'Orléans 3, et Charles, duc d'Orléans, son fils. La branche des Valois-Orléans commença et finit avec lui. Bien qu'il ait eu trois femmes, il ne laissa pas d'héritier maie, et la dynastie des Valois-Angouléme occupa le trône avec François 1er.
Comme Louis XII, François Ier descendait de Charles Y, mais un degré de plus l'en sé-
1 Ce duc d'Orléans, c'était Louis XII, qui régna en effet après Charles VIII. 11 avait épousé une tille de Louis XI, Jeanne, née avant Charles VIII. Elle était laide, faible, contrefaite. Louis XII la répudia dès qu'il fut roi. et prétendit alors que le mariage n'avait pu être consommé.
2 11 était né à lilois le 27 juin i''*62, « à cinq heures huit minutes avant midi.» Journal de Louise de Savoie.
3 Deuxième fils de Charles V.
parait. Il était arrière -petit- fils de Louis, duc d'Orléans, par .Jean l, puis Charles 2, comtes d'Angoulème :î. Sa mère, Louise de Savoie, écrit dans le précieux Jour/m/ des événements auxquels elle a été mêlée: « François, par la grâce de Dieu, roi de France, et mon César pacifique, print la première expérience de lumière mondaine à Gongnac * , environ dix heures après midi 1494, le douzième jour de septembre 5. » Il eut sept enfants, quatre filles et trois hls. L'aîné de ces derniers mourut d une fluxion de poitrine à dix-huit ans ". Le second, Henri, devint donc Dauphin, puis remplaça son père.
1 Fils de Louis d'Orléans.
8 Fila de Jean.
3 La généalogie s'établit ainsi :
Chaules V
CHARLES \ I Louis, duc d Orléans
Gbarlbs VII Chni.1(is lc;m
i „, duc d'Orléans comte d'Ansoulème
Loris XI | 0
„__. Louis XII Charles
L,,AR,KS NIM comte d'Angoulèine
François 1er
* A Cognac.
3 lùlit. Michaud, p. 87.
' Il se nommait François et était né le 28 février 1518 (nouv. style). « Le dernier jour de février 1517, la bonne,
Catherine de Médicis donna à Henri II dix enfants, dont trois occupèrent successivement le trône : François II, mort à seize ans sans postérité; Charles IX l, père d'une fille morte à cinq ans; et Henri III, infâme drôle qui n'eut point de postérité2. L'abominable race des Yalois-Angoulême s'éteignit ainsi, et Henri IV monta sur le trône.
sage et très parfaicte royne Claude accoucha de son premier filz, François, Daulphin de Viennois, en la ville d'Amboise, qui fut gros esjouysseinent par tout le royaume de France. Et, entre autres villes, celle d'Orléans tist merveilles ; car, durant ung jour entier, y eut devant la maison de la ville deux fontaines qui gectoient vin clairet et blanc; et par ung petit tuyau sortoit de I'hypocras, auquel beaucoup de gens, après qu'ilz en avoient tasté, se tenoient. » Très joyeuse, plaisante et récréative histoire du bon chevalier sans paour et sans reprouche, chap. LXI, édit. Michaud, p. 598.
1 « Lorsque ce gentil jeune roy Charles vint à la couronne, il y eut plusieurs philosophes astrologues, et surtout Nostradamus, qui, curieux de sonder son ascendant et horoscope, trouvarent qu'il seroit un jour un très grand, vaillant et très fortuné prince, jusques à parvenir à la grandeur du grand empereur Charlemaigne, et ne luy céder en rien à ses grandeurs, valeurs, fortune et belles qualitez. » Brantôme, t. V, p. 24-0.
- Voy. Lestoile, Journal de Henri III, 23 janvier 1579.
Il E N H I IV, LOUIS X I 1 I , LOUIS XIV ET LE GRAND DAUPHIN
Droits Je Henri IV à la couronne. — Sa filiation. — Date de sa conception. — Précautions que prend Henri II de Navarre pour n'avoir pas un petit-Hls « rechigné. » — Naissance de Henri IV.
Les enfanta de Henri IV. — Recommandation faite par le grand-duc de Toscane à Marie de Médicis. — Louis XIII est-il h Is île Henri IV ? — Indifférence de Marie à L'égard de son fils. — Horoscope de Louis XIII. — Lettre du roi à la ville de Paris. — Réjouissances dans la capitale. — Témoignages d'amour pour le nouveau Dauphin. — La reine accouche d'une tille. — Lettre du roi à la ville de Paris.
Mariage île Louis XIII. Quand fut-il consommé? — Anne d'Autriche a-t-elle dissimulé deux grossesses? — Le vœu de Louis XIII. — Innocente liaison du roi avec Mlle de Lafayette. — Comment Louis XIII est amené à partager le lit de la reine. — Naissance de Louis XI V. — Réjouissances à Saint-Germain, à Paris, en province et à l'étranger. — Horoscope de Louis XIV.
Henri IVdescericlait de Louis IX, au dixième degré, par Robert, comte de Glermont, sixième fils du saint roi et époux de Béatrix de Bourgogne, héritière de Bourbon.
Il naquit à Pau, le 12, le 13 ou le 14 décembre 1 1553, entre une et deux heures du matin.
1 Voy. A. de Ruble, Histoire universelle a" Agrippa <£ Au-
Expliquons clairement d'où il tint ses droits sur le trône de France et sur celui de Navarre.
Henri II1, roi de Navarre, avait épousé Marguerite d'Angoulème, sœur de François Ier. Elle lui avait donné une fille, Jeanne d'Albret.
Jeanne épousa 2 Antoine de Bourbon, descendant de saint Louis au neuvième degré. De ce mariage naquit notre Henri IV.
A défaut d'héritier mâle dans la race des Valois, c'est à Antoine de Bourbon que devait échoir la couronne. Aussi, après la mort de François II, il disputa la régence à Catherine de Médicis, et fut nommé lieutenant général du royaume. Il mourut en 15G2, transmettant tous ses droits à son fils.
La loi salique n'existait pas en Navarre. Jeanne d'Albret succéda donc à son père s, et prit le nom de Jeanne III. Lorsqu'elle mourut, en 1572, son fils hérita de cette modeste couronne, et devint roi de Navarre sous le nom de Henri III.
bic/né, t. I, p. 380. — Palma C.tyet, Chronologie novénaire, édit. Micliaud, p. 159. — Eug, Halphen, Enquête sur le baptême du roi Henri IV, p. vu.
1 D'Alhret.
2 En 1548.
3 En 1555.
On s'est amusé à rechercher quels avaient pu être le lieu et la date de sa conception. Hardouin de Péréfixe se prononce pour La Flèche, où la Cour de Navarre séjourna de la fin de lévrier 1552 à la mi-août 1553 J.-l». Legrain, attaché à la personne du roi, écrivit aussi son histoire, mais, dit la Biographie générale « sa franchise lui attira des tribulations. » Il nous fournit, en effet, ici un échantillon de sa hardiesse et de son franc parler : a Par le rapport du temps de sa naissance à celuv que le cours ordinaire de nature a désigné à sa conception, il faut qu elle ait esté au mois de mars, lorsque le soleil entre au signe amoureux du mouton, saison en laquelle le peuple de Dieu a prins les asseurances de son salut par la conception de son sauveur, saison laquelle, oubliant toutes les rigueurs d'un hyver nouvellement passé, nous voyons les douceurs d'un printemps agréable3. »
Le bruit courait que le roi Henri de Navarre, père de Jeanne d Albret, avantageait dans son testament une dame à qui il était attaché. Jeanne, alors enceinte, avait vaine-
1 Histoire de Henry le Grand, édit. de 1662, p. 14. 1 Tome \\X, p. 419.
1 Décade contenant la vie de Henry IV, p. 76.
11 i LA VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS.
ment cherché à connaître sur ce point la vérité. Le roi finit par lui promettre qu'il luy laisserait lire son testament « lors qu'elle luy auroit monstre ce qu elle avoit dans le ventre ; et tirant de son cabinet une grosse boëste d'or fermée à clef, et pour pendre icelle une chaîne d or qui eust pu faire vingt- cinq ou trente tours à l'entour du col, ouvrit cette boëste, luy monstra son testament seulement par-dessus, et l'ayant refermée, luy dict : « Geste boëste sera tienne et ce qui est dedans; et, afin que tu ne mefaces une pleureuse ou un enfant rechigné, je te promets te donner tout, à la charge qu'en enfantant tu me chantes une chanson gasconne ou béarnèze. » Rien, d'ailleurs, ne justifiait les craintes du roi ; car, dit encore le vieux chroniqueur du Béarn, « Jeanne estoit douée d'un beau jugement naturel , d'une humeur si joviale que l'on ne pouvoit s'ennuyer auprès d'elle, docte et éloquente entre les princesses de son temps, suivant les erres de la rovne Marguerite, sa mère. »
Quand les premières douleurs se firent sentir, Henri fut prévenu :
La princesse l'ovanl entrer dedans sa chambre commença de chanter en musique ce morceau en langue béarnèze : Nostre Donne (/cou cap deon.
pon, atljouda mi en aquesle houre, c'est-à-dire : Nostfe Dame du haut du pont, aydez moy à ceslû heure. Cela se void par toute la Gascogne qu'au bout de tous les ponts il y a un oratoire dédié à la Vierge Marie, dicte à cette cause la capelle deou cap dcou pon.
Le bon Roy, remply d'une joye indicible, mil la chai ne d'or au col et la boëste où estoit son testament dans la main de la princesse sa H Ile, luy disant : « Vovlà qui est à vous, ma fille, mais cecy est à moy, » prenant reniant dans sa grande robbe, sortant du ventre de sa mère, et l'emporta en sa chambre où il le fit accommoder.
Ce petit prince vint au monde sans crier ny pleurer, et la première viande qu'il receut fut de la main du Roy, son grand père, lequel ayant pris une dosse 1 d'ail, luy en frotta ses petites lèvres, qui sussèrenl le jus de ce thériaque de Gascogne. Et prenant sa couppe d'or, il luy présenta du vin, à l'odeur duquel ce petit prince ayant levé la leste, il luy en mit une goutte dans la bouche, qu'il avalla fbrl bien. Dont ce bon Roy estant rempli d'alégresse, se mit à dire devant les gentil-hommes et dames qui estaient en sa chambre : Tu seras un vray Béarnois, baizanl ce petit enfanl entre les bras de sa nourrice â.
< )n connaît de Henri IVhuit ou neuf enfants naturels et six enfants légitimes. Il n'en eut
1 Une gousse.
' André Favyn, Histoire de Navarre, ('-dit. de 1012. infolio, p. 808.
aucun de Marguerite, sa première femme.
Marie de Mëdicis, la seconde, accoucha d'un fils, Louis XIII, le 27 septembre 1601, « quatorze heures dans la lune nouvelle, à dix heures et demie et demi-quart » Il y avait, à ce moment, près de soixante ans qu'il n'était né en France un Dauphin.
On s est demandé si un aussi triste sire pouvait bien être fils du Béarnais, et le doute était vraiment autorisé.
Les cours italiennes se souvenaient que Catherine de Médicis, restée dix ans stérile, avait failli être répudiée par Henri II. Aussi, quand Marie vint faire ses adieux au grandduc de Toscane, son oncle, les derniers mots du prince furent : « Surtout, soyez enceinte. » Elle s'entendit plus d'une fois rappeler cette recommandation, durant le long voyage, par la troupe de freluquets italiens chargés de la conduire à son vieux mari. Le roi alla audevant d'elle jusqu'à Lyon, et c'est là que, le 9 décembre, le mariage fut consommé 2 . Henri, le lendemain parut fort sombre. Marié par le légat le 17, il partit le 1 8 3, laissant
1 Iléroard, Journal de Louis XIII, t. I, p. 2.
De Thou, Historiarum sui temporis lil>. cxxv. 3 Lestoile, Journaldc Henri IV, 17 et 18 décembre 1600.
sa femme à Lyon, et le 20 il était aux pieds de la duchesse de Verneuil.
« Les femmes de la race des Médicis, écrit Brantôme, sont tardives à concepvoir1. » Marie, tout au contraire, accoucha neuf mois et quatorze jours après la consommation du mariage a. Il est vrai qu'elle avait déjà vingtsept ans. En somme, il est possible que Louis XII l lût réellement le fils de Henri IV, et il est permis d'admettre que les infidélités de la reine commencèrent seulement après la naissance de ce fils, qu'elle n'aima pas plus que sou mari. Comme il vient de naître, elle ne l'embrasse même pas, et elle ordonne qu'il soit « conduit en sa chambre 3. » A la date du 19 avril 1602, il avait alors près de sept mois, La reine se décide un jour à le caresser, « ce qu elle n'avoit encore fait, » écrit Héroard *. Le 17 juin, « la reine arrive à une heure et demie à Saint-Germain et trouve au pied des degrés Mçv le Dauphin ; elle
1 Tome VII, p. 841.
2 Voy. Lestoile, 27 septembre 1001, et ci-dessus, p. 74. Mais la comparaison des dates semble bien donner dix-huit jours.
3 Voy. ci-dessus, p. 82.
* Héroard, t. I, p. 20.
devient soudain fort rouge et le baise à côté du front 1 . »
On a vu plus haut 2 quels transports de joie, touchants dans leur naïveté , saluèrent la naissance de ce Dauphin attendu avec tant d'impatience. « Cet enfant esta tout le monde,» avait dit, un peu malignement peut-être, le sceptique Béarnais à la sage-femme qui s effrayait de voir la chambre de l'accouchée envahie par deux cents personnes 3. Tous les rangs y étaient confondus. Dans l'élan de l'allégresse commune, « tous ceux qui se rencontroient s'entr'embrassoient , sans avoir égard à ce qui estoit du plus ou du moins. »
Suivant la coutume, un médecin tira aussitôt l'horoscope du nouveau-né 4. Le devin futsi alarmé de ses découvertes qu'il ne voulut pas les révéler au roi; celui-ci, fort mécontent, prit Sully par la main, l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre, et personne n'en sut jamais davantage sur ce sujet '1. En revanche, on remarqua, dit Lesloile, « qu'il y avoit
1 Héroard, t. I, p. 29.
s Page 75.
3 Voy. ci-dessus, p. 74.
1 Voy. Les médecins, p. 84.
5 Sully, OEconomies royales, édit. Mi chaud , t. II, p. 375.
eu, en divers endroits de l'Europe, de grands tremblemens de terre ; d'où les spéculatifs conclurent que, puisque le ciel a fait naître ce prince d'un père qui a fait trembler l'Europe par son courage et ses exploits, il fera aussi trembler toutes les nations de la terre sous sa domination 1 . »
Aussitôt que le sexe de l'enfant eut été constate, des courriers, qui avoient demeuré bottés depuis que la reine commença à se plaindre, montèrent à cheval pour France, Florence et Mantoue, n'étant bottés, ce disoient-il , pour une fille ~. » Le messager chargé d'annoncer la nouvelle à Paris était porteur d'une lettre du roi ainsi conçue :
Très-ehers et bien-amez.
Entre tant de miraculeux témoignages de l'assistance divine que l'on a pu remarquer en nostre faveur depuis notre advènement à cette couronne, il n'y en a un seul qui nous ait fait ressentir plus vivement les effets de sa bonté que 1 heureux accouchement de la Revue, nostre très-chère et très-amée espouse et compagne, qui vient présentement de mettre au monde un fils, dont nous recevons une joye que nous ne pouvons assez exprimer...
Le roi terminait en demandant que des feux
1 Lestoile, Journal de Henri IV, p. -528. â lléroanl, t. I, p. 6.
de joie fussent allumés par toute la ville. On ne les lui marchanda pas. On tira des feux d'iirlifice, on distribua au peuple du pain et du vin, un Te Deum fut chanté à Noire-Dame, et la Ville contracta un emprunt pour pouvoir offrir à la reine une tapisserie estimée sept à huit mille écus 1 .
Bientôt, on accourt du fond de la province pour contempler ce petit Dauphin, amour et espoir de la France. Le 20 décembre, Mme de Lairs, du pays d'Agénois, demande à le tenir, « afin qu'elle puisse s'en vanter, et dépose son manchon pour le prendre. La nourrice se recule, disant qu'il falloit demander à Mme de Mont^lat2, qui répondit que personne ne l'avoit encore pris. » Au mois d'avril suivant, un vieux gentilhomme de quatre-vingts ans, arrivant de Fontenay-le-Gomte, se met à genoux près du berceau et fond en larmes. Avant de partir, il lève les mains au ciel et s écrie : « Dieu m'appelle quand il lui plaira, j'ai vu le salut du monde ! » En mai, une vieille femme de Paris, admise à le voir, l'appelle « mon fils, la petite courte à sa mère, »
1 Godefroy, Le cérémonial français, édit. de 1649, t. II, p. 161 et sim .
Sa {jouvernante.
puis se meta danser devant lui. Un peu plus tard, un habitant de Rouen pleure de joie à sa vue, et se retire, lui aussi, en chantant le cantique de Siméon 1 .
Au mois de novembre 1602, la reine accoucha de nouveau. Cette fois, elle eut une fille. Aussi est-ce en ces termes que la naissance fut officiellement annoncée : « Il a plû à Dieu nous donner une fille. Ce n'est pas chose qui soit, selon les apparences humaines, si avantageuse qu'eust esté un fils. Et néantmoins, estant résolu de nous conformer de tous poincts à ce qui sera de sa divine volonté, nous n avons pas laissé de la recevoir avec beaucoup de plaisir et de contentement2. »
Louis XIII fut déclaré majeur en 1614, et Tannée suivante, il épousait Anne d'Autriche. La reine avait treize ans, le roi en avait quatorze. Le soir de la cérémonie, les deux époux allèrent se coucher chacun dans sa chambre. Mais la reine mère tenait, prétend-on, à ce que l'union parût aussitôt inattaquable. Elle alla trouver son fils, el lui dit : « Ce n'est pas tout que d'être marié, il faut que vous veniez voir la Reyne, vostre femme, qui vous attend. »
1 Héroard, t. I, p. 15, 25, 28 et 7V. 1 Godefroy, t. Il, p. 168.
Le jeune homme s'habilla et suivit sa mère. Elle le conduisit au lit de la petite reine : « Ma fille, lui dit-elle, voici vostre mari que je vous amène, recevez-le auprès de vous et l'aimez bien, je vous prie. » On installa auprès des deux enfants leurs nourrices, en leur recommandant de ne pas les laisser ensemble plus d'une heure et demie ou deux heures. Puis tout le monde se retira, « laissant consommer ledit mariage, ce que le Roi fit, et par deux fois, ainsy que lui-même l'a avoué et que lesdictes nourrices Font rapporté. » Cette relation, peu vraisemblable, est extraite d'une pièce officielle destinée sans doute à la Cour d'Espagne l. Ce qui est plus sur, c'est que les jeunes époux restèrent séparés, et que, vers 1618 seulement, on leur permit de partager le même lit.
Louis XIII n'abusa pas de la permission, comme le prouvent les dépêches de l'ambassadeur d'Espagne et du nonce. Le 19 décembre 1 G 1 8, le nonce écrit : « La reine est toujours dans l'attente de cette bienheureuse nuit que le roi devra passer avec elle, nuit qui
1 Voy. Détail singulier de ce qui se passa le jour de la conso7Ji)nation du mariage de Louis XIII. Dans la Revue rétrospective, t. II (183V), p. 250.
ne finit point d'arriver. » Tourmente partout le monde, surtout par son confesseur et par de Luvnes, son favori, le roi se laisse enfin persuader le 25 janvier 1(511). « Le roi battait froid, Luvnes le persuade, il le prie, il le supplie, le roi résiste, puis il cède, et sa Majesté est ainsi conduite, presque portée aux appartements de la reine, d'où Luynes revient aussitôt, et où le roi reste l. »
Luvnes ne remporta pas souvent de pareilles victoires2, ce qui explique pourquoi Anne d Autriche restait encore stérile après vingt-deux années de mariage. Toutefois, en 1628, elle crut, dit Retz, être enceinte du fait de Buckingham 3. En 1030, elle fit une fausse couche, qui pourrait bien avoir été provoquée; d abord, on la saigna au pied'', il fallut ensuite avoir recours à « un emplâtre qui la blessa5. » Louis XIII paraissait donc
1 A. Baschet, Le roi chez la reine, d'après les dépêches du nonce et autres pièces d'État. 1864, in-8°.
« Le Roy couchoit fort rarement avec la Revue. Pour une pauvre fois, il prcnoit quelque rafraisehisscinent et on le saignoit souvent. » Tallcmant des Réaux. t. II. p. 242.
3 Mémoires, étlit. Feillet, t. III, p. 518.
* Voy. les Mémoires de Richelieu, édit. Michaud, II* série, t. VIII, p. 163.
0 Richelieu, Journal, édit. de 1665, l. I. p. 60. — Tallemant des Réaux, t. II, p. 41.
destiné à mourir sans postérité si la Providence ne fût intervenue, si ses ferventes prières et un vœu solennel ne lui eussent acquis la protection spéciale de la sainte Vierge. Je dois dès lors raconter en détail les incidents, qualifiés par les contemporains de miraculeux1, qui se rattachent à la conception de Louis XIV. Ils remontent au milieu du mois de décembre 1037. A cette date, Richelieu venait de découvrir les secrètes menées de la reine, qui, cette fois, semblait bien perdue. Une seule chance de salut lui restait : elle pouvait triompher encore si, contre toute attente, une grossesse apportait à la France la promesse ou tout au moins l'espérance d'un Dauphin.
Le 10 février 1037, Louis XIII avait voué sa personne et son royaume à la Vierge2.
1 « Celle année fut heureuse à la France en toute manière, mais particulièrement par la naissance du Roi, <pii, élant venu au inonde comme par miracle, a été lui-même un miracle continuel dans la suite de sa vie. » Abbé Arnauld, Mémoires, édit. Mickaud, p. 493.
« Je ne diray rien icy de la naissance miraculeuse du Roy; elle est due aux vœux d'une grande et pieuse Reine, ainsi cru aux instantes pricres de tous les François. » De Vizé, Mémoires pour servir à l'histoire de Louis le Grand, 1697, in-folio, t. I, p. 7.
- Déclaration du Boy, par laquelle Sa Majesté déclare
Cette pieuse pensée lui avait été suggérée par Louise de Lafayette, qui était fille d'honneur de la reine et qui avait remplacé Mlle d'Hautefort dans le cœur du roi, cœur bien froid, comme on sait. Louise avait seize ans, Louis XIII en avait trente-huit, et Anne d'Autriche se préoccupait peu d une liaison où la passion n'avait aucune part. Un jour pourtant, le roi, « si sage et si constant dans la vertu, eut un moment de foiblesse, » il proposa à Mlle de Lafayette de « la mettre à Versailles, pour y vivre sous ses ordres et être toute à lui ». a La petite, aussi prudente que sa(je, quitta aussitôt la Cour, et se retira à Paris chez les Failles de Sainte-Marie, dans la rue Saint-Antoine 2. Louis XIII se consola très bien d'être ainsi abandonné, sut même gré à l'aimable fugitive d'avoir détourné de lui la honte d'un péché mortel, et prit l'habitude de venir la visiter dans son couvent, sans danger pour leur vertu, derrière les grilles du parloir.
La Cour était alors à Saint-Germain. Vers le milieu de décembre, le roi en partit dès le
qu'elle a pris la très saincte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de son royaume. Paris, in-V.
1 Mme de .Motteville, Mémoires, (dit. Petitot, 2e série, t. XXXVI, p. 392.
* L'éfjlise est aujourd'hui un temple protestant.
matin pour se rendre chez les Condé, à Saint- Maur 1 , où il comptait coucher. Arrivé en haut de la rue Saint-Antoine, il renvova ses « officiers de bouche, » leur dit de continuer leur route jusqu'à Saint-Maur, et entra au couvent des Filles Sainte-Marie, pour voir Mlle de Lafayette.
La reine, prévoyant bien que le roi s'arrêterait là, avait fait avertir la jeune fille. Sur quel sujet roula leur conversation? Quoique les deux amoureux fussent sans cesse épiés par les confidents du cardinal, nul ne l'a raconté. S'il faut en croire un historien dont La brillante imagination supplée volontiers au silence des écrivains contemporains, Lafayette pria pour la reine, depuis longtemps si négligée, n Noël allait venir. Louis XIII pourrait-il bien, dans un tel jour, où Christ vient apporter la paix, ne pas donner la paix à sa femme et à sa famille, à la France en péril s'il ne lui venait un Dauphin. Dernier point délicat où cette enfant de dix-sept ans ne put ne pas rougir. Une jeune sainte charmante demandant, implorant un Dauphin pour la France, belle de sa honte et de son trouble, de son effort
1 Griffet, Histoire de Louis XIII, dans V Histoire de France du [>. Daniel, édit. de 1756. t. XV, p. 10t.
suprême pour obéir, et dire ce qu'on lui faisait dire, c'était une scène plus forte que celle des pinces d'argent Louis XIII semblait de bois *. » Ce qui n'est pas douteux, c'est que la belle fille retint le roi fort longtemps, et il n'y avait rien là de bien exceptionnel, car Louis XIII restait souvent jusqu'à cinq heures de suite dans le parloir du couvent 3.
Dans le même temps, que se passait- il à Saint-Germain? Après le départ du roi, la reine avait donné des ordres pour que l'on préparât une chambre au Louvre, et elle aussi, quittant Saint-Germain, était venue à Paris. Elle tentait encore une fois la fortune, voulait voir si le ciel ne cesserait pas d être pour elle inflexible. Depuis que le roi s'était solennellement voué à la Vierge, le bruit avait souvent couru qu'Anne d'Autriche allait devenir mère. a. Plusieurs personnes pieuses l'avoient prédit, mais on interprétoit plutôt leurs paroles à un
1 Tallemant raconte que Mme d'IIautefort, ayant caché dans son sein un billet que le roi désirait avoir, lui dit : « Si vous le voulez, vous le prendrez donc là. » Sçavea-VOUS bien ce qu'il lit? il prit les pincettes de la cheminée, de peur de toucher à la gorge de cette belle tille. » Tome II, p. 240.
3 Michelet, Histoire de France, t. XII, p. 14 V. 3 Tallemant, t. II, p.. 250.
désir ardent qu'elles en avoient qu'à une lumière qu'elles en eussent reçu de Dieu » Au commencement de décembre, le comte de Brienne, ayant trouvé la reine « plus rêveuse qu'elle n'avoit coutume de l'être et les yeux fort chargés, » prit la liberté de lui rapporter les espérances que concevaient ses amis. « Elle rougit et changea aussitôt de discours. Le bruit, ajoute Brienne, devint général, avant que l'on eût des indices infaillibles de cette heureuse grossesse 2. »
J'ai dit que Lafayette garda le roi fort tard. Quand il la quitta, il faisait nuit noire et un orage épouvantable se déchaînait sur Paris. Le vent, soufflant avec extrême violence, éteignait les torches, les rues étaient inondées, « hommes et chevaux ne pouvoient aller. » Le roi attendit quelque temps, puis perdit patience. Guitaut, capitaine des gardes d'Anne d'Autriche, se trouvait là. Il conseilla au roi de se rendre au Louvre, ou, dit-il, sa Majesté trouverait bon feu, bon gîte et la reine. Louis XIII n'eût pas mieux demandé, mais la reine était de trop, car il devinait bien qu'il
1 Richelieu, Mémoires, édit. Michaud, IIe série, t. IX, p. 325.
* Mémoires, édit. Michaud, IIIe série, t. III, p. 69.
n'y aurait au Louvre « point d'autre lit que celui de La reine l. » Il s'opiniàtra donc dans r espérance que le temps changerait. Mais le vieux Guitaut, qui avait son franc parler, insista, t. Il fut un peu mieux reçu que la première fois ; seulement le roi dit que la reine soupoit et se couchoit trop tôt pour lui. Guitaut l'assura qu'elle se conformeroit à son heure ; et, sa Majesté se rendant à ses raisons, il partit en diligence pour avertir la reine et faire en sorte que le roi n'attendit pas longtemps le souper. » Les deux époux soupèrent donc téte à tête; « ils couchèrent ensemble, et cette nuit, la reine devint grosse du Dauphin, qui fut depuis le roi Louis XIV 2. » Dès le lendemain matin, « un bon prêtre vint dire à la reine qu'un religieux carme avoit eu, pendant la nuit, une révélation lui annonçant qu'elle était enceinte :i. n
En effet, le 5 septembre '4 (1638), jour anniversaire de la naissance de Richelieu,
1 Mme de Motteville, p. 394.
* Montglat, Mémoires, edit. l'etitot. II* série, t. XLIX, p. 181. — Voy. aussi le P. Griffet, p. 101.
1 Brienne, p. 69.
* Quelques auteurs font naître Louis XI V le 16 septembre. Mais alors comment Grotius pouvait-il, dès le 11, annoncer cette naissance à Oxenstiern?
Louis XIV venait au monde, à onze heures vingt-deux minutes du matin, « après avoir tenu la reine en travail près de cinq heures 1 . »
Le nouveau- né, « puer pulcher et vegetus » ne ressemblait pas plus à Louis XIII que Louis XIII ne ressemblait à Henri IV. Quelques historiens ont voulu trouver une grande analogie de traits et de caractère entre Louis XIV et Buckingham, et ils expliquent ce fait par le phénomène de l'hérédité en retour. La science admet, en effet, qu'un enfant peut tenir, non de son père, mais des conjoints antérieurs de sa mère3. En tout cas, l'enfant était beau, pesait quarante-huit marcs et, dit-on, était venu au monde avec deux dents 4.
Rien ne saurait donner une idée des transports avec lesquels fut accueillie la naissance de ce Dauphin. Par lui, la France échappait à Gaston d Orléans 5 qui n'eût pu, sans déchaîner une guerre civile, imposer au pays
1 Bassompicrre, Mémoires, édit. Cbantérac, t. IV, p. 280. 3 H. Grolius, Epistolœ , édit. de 1687, 11 septembre 1638, p. 462.
3 Voy. Dr Prosper Lucas, Traité de l'hérédité, t. II, p. 53 et suiv.
* Séb. Mercier, Tableau de Paris, t. IX, p. 162. 5 Frère de Louis XIII.
son odieuse domination. Des deux plus puissants adversaires de Richelieu, l'un se voyait donc réduit à l'impuissance, mais l'autre triomphait. Le cardinal troublé, embarrassé, ne trouva pour féliciter la reine que de banales paroles : Madame, les grandes joies sont muettes; je ne puis exprimer à Votre Majesté la satisfaction que me cause son heureuse délivrance, etc.
La France fut en liesse pendant plus de huit jours. A Saint-Germain, des gardes placés sur les routes interdirent l'entrée de la ville à toute personne « venant d'un lieu suspect de maladie. » Le roi se rendit à la chapelle du vieux château, où 1 on chanta un Te Deum; toutes les maisons s'illuminèrent; des feux de joie s allumèrent sur toutes les places, et d'une fontaine improvisée quatre dauphins versèrent au peuple des Ilots de vin '.
Des messagers, envoyés dans toutes les directions, portèrent partout la bonne nouvelle. Ils ne reçurent nulle part un accueil plus enthousiaste qu'à Paris. Le pont de Neuilly était rompu, et l'on traversait alors la Seine en bac, ce qui retardait les communica-
1 Gazette de France, année 1633, n° 121. p. 507. ■