ÉCLAIRCISSEMENTS
I. La création île l'enfant. Extrait du De proprietatibus rerum de Barthélémy de Glanville. XIVe siècle. — II. Comment j ai eu l honneur de parvenir au service de la Hoyne, par la Base-femme Louise Bourgeois. XVII" siècle. — III. La France vouée à la Vierge par Louis XIII. Février 1638. — IV. Cérémonies religieuses ordonnées lors de la naissance du premier Dauphin, (ils de Louis XV. Septembre 1729. — V. Acte de naissance de Louis XVII. Mus 1785.
La création de l'enfant. Extrait du traité De proprietatibus rerum de Barthélémy de Glanville. Traduit en erançais par Jean Gorhichon '.
(XIV» siècle).
De la création de l'enfant. — Or, à la création de l'enfant y est requise maliùre convenable, lieu suffisant et le service de nature. La cause efficiente
1 Kdition de 1556, f° xlix et suiv. Voy. ci-dessus, p. 5.
c'est la chaleur et l'esperit qui donne vertu au corps. La matière de l'enfant, c'est l'humeur de la semence mise hors de toules les parties du père et de la mère par le fait de génération. La matière, quand elle est espandueau lieu ordonné de nature, elle est retenue ès chambrettes de l'amarris 1 par la vertu de nature qui latraict, et se meslent ensemble les semences par force de la chaleur qui y œuvre, car si la mixtion des semences du père et de la mère n'estoit, la création de l'enfant ne se pourroit faire, caria semence du père est si espesse qu'elle ne se pourroit espandre. Et ainsi la matière de l'enfant seroit destruicte si ce n'estoit la matière de la mère, qui est clère et froide, qui l'attre mpe.
Quand ceste matière s'assemble à la dextrc partie de l'amarris elle retourne à la nature du masle, et quand elle va à la partie senestre c'est une fille : et c'est pour la chaleur qui est plus plus forte à la dextre partie qu'à la senestre, comme dient Constantin - et Galien. Et pour ce, dit Aristote au XVe livre des bestes, que si la semence du masle est plus vertueuse que celle de la femelle, l'enfant ressemblera au père; et si la mère vainc, l'enfant luy ressemblera; et si la matière est égalle au père et à la mère l'enfant ressemblera à tous deux.
Quand ceste matière est cuyte par la force de la chaleur naturelle, adonc elle est vestue et environ-
1 De la matrice.
2 Constantin, dit V Africain, célèbre médecin du onzième siècle.
née de deux très délyées petites peaulx, dedans laquelle se prenl ensemble ainsi comme laict. Geste petite peau esl manteau et couverture de l'enfanl au ventre de sa mère, et croist avec l'enfant et yst 1 hors avec luv quand il naist. Et si, par adventnre, tdle demouroil an corps de la mère après quand l'enfant en seroit hors, la mère en seroit en grand péril. Quand ceste matière est assemblée et retenue, adonc nature y envoyé le sang corrompu qu'on appelle les Heurs pour le nourrir par sa chaleur et par sa movteur. I*]t de cest nourrissement est repeu l'enfant au ventre de la mère jusques à l'heure de sa nativité. Ceste matière ainsi prinse et assemblée, qui esl pleine d'esperit et de chaleur, selon Constantin et Galien, attraict à soy son nourrissement par aucunes veines qui naissent de la substance de la semence, el se joignent au sang devant dit qui là est retenu et aussi assemblé pour la nourriture de l'enfant.
La chaleur naturelle qui est enclose avec cesle matière et ceste humeur s'esforce de former les membres de l'enfant, et forme le cerveau de la nature de la semence, et les os et les tendrons et les petites peaulx et les nerf/ et les veines et les artères. Après, du sang corrompu qui là est, nature forme le foye et tous les membres charnus desquel/, la création se fait de sang. Nature donc forme premier les membres principaulx, comme le cerveau, le cueur et le foye, qui sont fondement des autres. Toutes ces choses au commencement sont toutes
1 Et sort.
ensemble en une masse de sang, mais elles sont, après, divisées et séparées l'une de l'autre. De ces trois membres principaulx viennent trois autres, car du cerveau viennent les nerfz et la mouelle du dos, et du cueuryssent les artères, et du foye yssent les veines. Ces cboses faicles, qui sont ainsi comme le fondement, adonc nature forme les os qui les gardent, comme la teste qui garde le cerveau, et les os de la poictrine qui gardent le cueur, et les costes qui gardent le foye. Après, sont fondez les autres membres qui ne sont pas si principaulx, comme les piedz et les mains, et les autres semblables. Tous ces membres sont formez non pas ensemble, mais petit à petit, l'un après l'autre.
L'enfant, tant comme il est au ventre, est en quatre degrez. Le premier est tant comme il est au corps près du laict. Le second est quand le laict ou la semence est meslée avec l'enfant, car adonc le cueur et le foye et le cerveau ne sont parfaictement formez, mais sont ainsi comme une motte en une masse de sang. Le tiers degré est quand, après la formation du cueur, du foye et du cerveau, les autres membres sont formez : mais il n'y a encores point de distinction entre eulx. Le dernier degré est quand tous les membres sont formez et séparez l'un de l'autre. Et adonc, c'est un enfant, selon Ypocras l, car il est suffisamment disposé à recevoir l'âme et la vie, et se Commence jà à mouvoir et à heurter des piedz et des mains. Et si c'est un filz on le sent plus mouvoir au dextre costé qu'au
1 Hippocrate.
L'EJN F A NT.
senestre, et si c'est une fille on la sent plus mouvoir au senestre, comme dit Galien. L'enfant demeure au degré du laîct par sept jouis, et au degré du sang par neuf jours, et au degré de celle motte de sang par douze jours, et au quarl degré avant qu'il soit parfaictement formé il demeure dix-huvt jours. Il y a donc quarante-six jouis de la conception de L'enfant jusques à tant qu'il a vie et qu'il soit parfaictemenl formé quant au fait, de génération de nature. Et parceste manière compte sainct Augustin l'édification du temple de Hiérusalem, qui fut fait en quarante-six ans. Lequel temple il accom parafe au corps de Jésucbrist en son livre qu'il fist sur l'évangile sainct Jean et au VIIe chapitre du VIIIe livre de la Trinité, où il monstre qu'ainsi que le temple fut édifié en quarante-six ans, ainsi le corps humain est fait et formé en quarante-six jours de commun cours; excepté le corps de Jésuchrist, qui fut faict par l'œuvre du Sainct Esperit, fait et formé parfaictement en sa conception. Mais ce nombre de quarante-six fut autrement accomply en Jésuchrist, car il fut au ventre de sa glorieuse mère par l'espace de deux cens soixante et six jours, lequel nombre contient quarante-six fois le nombre de six. El ainsi le nombre de quarante-six fut accomply au temple de son corps selon la subtilité et imagination de sainct Augustin.
Constantin dit, au XXXIVe chapitre du tiers livre, que l'enfant masle qui naist au huytiesme moys est formé en trente jours; et cestuy qui naist au neufiesme moys est formé en quarante jours, et cestuy
qui naist au dixiesmc nioys est formé en quarante-six jours. Après, en ce mesine lieu, il dit que la femelle est formée plus tard à double que n'est le masle; mais de ce, je me passe quant à présent. Mais tanl y a que le filz est plus tost formé, pour ce qu'il est de plus chaulde et de plus forte semence et en plus chault lieu assis que n'est la fille, comme dil Constantin et Galien sur les amphorismes. Ypocras dit qu'au huytiesme moys l'enfant a parfait mouvement et désire à yssir, et s'il est si fort qu'il ysse il vit; et s'il ne yst, si se grève-il et affoiblist; si que s'il yst avi huytiesme moys il ne vit point. Mais s'il attend à naistre jusques au neufiesme moys au commencement du dixiesme, adonc s'esforce et s'en yst sans péril, et vit longuement, selon ce que dit Constantin au XXXIVe chapitre du tiers livre de son Pantegny '.
De l'enfant. — L'enfant donc est engendré de semences qui ont contraires qualitez. Et s'il est masle, il est mis au dextre costé, et si elle est femelle, elle est mise au costé senestre. Et là est nourry l'enfant du sang duquel nous avons par devant fait mention, car ce est la nourriture de toute humaine créature. Là se forment les membres et s'espandenl , par l'oeuvre de nature qui est aydée de la chaleur naturelle, petit à petit, et non pas soubdainement, car le corps de Jésuchrist tout seul fut formé tout ensemble dès le premier instant de sa conception, selon saint Augustin. Quand l'âme entre au corps
1 Liber pantegni, qui a souvent été attribué à Isaac.
L'EN 1 a \ 1 .
de l'enfant, il a vie et sang par nature, car il est environné d'une peau, et se meult pour la rompre.
Quand l'œuvre de nature est accomplie quant à la formation de l'enfant, adonc s'il est sain il s'esforce d'yssir au huytiesme et nenfiesme moys. Et quand il esl affublé d'une pean qui est appellée secondine, à son yssue il donne moult de peine et de travail au corps et au ventre de la mère.
Quand il est né et il sent l'aer trop froit ou trop chault, il commence à plourer pour les misères là où il entre. La chair de l'enfant nouveau né est monlt tendre et moult coulant, et pour ce a-il bien mestier de remède, comme dit Constantin au XXIIe chapitre du tiers livre de Pantegny, où il dit que les enfuis à l'yssue du ventre doivent estre envelopez en roses pillées avec sel, pour les membres conforter et pour oster l'humeur glueuse qui est en enlx. Apres, on leur doit tout bellement frotter le palet 1 au doigt et les gencives de miel, pour nettoyer la bouche par dedans et pour luy donner appétit par la doulceur et l'aguesse du miel. Après, on le doit souvent baigner et puis oingdre d'huyle rosat et frotter par tous les membres, et par espécial des masles de qui les membres doivent estre plus durs que des femelles pour le labeur. Après, on le doit mettre en un lieu obscur, pour dormir et pour mieulx retenir sa veue, car quand le lieu est trop cler il pert la veue et bleçe les yeulx qui sont trop tendres, et les fait devenir borgnes.
Après, doit-on souverainement garder que l'en-
1 Le palais.
fant ne soit nourry de laict corrompu, car il en acquiert très mauvaises maladies, comme vessies en la bouche, vomir, fièbvres, soy pasmer, flux de ventre et leurs semblables. Après, on ne doit donner à l'enfant nulle médecine quand il est malade; mais la nourrice en doit prendre pour l'enfant ou tenir diette, s'il en est mestier comme dit Constantin. Quand le laict est de bonne disposition, l'enfant est en bon estât, et si le laict de la nourrice est mauvais et corrompu le corps de l'enfant en est blecé, pour ce qu'il est mol et tendre. Les membres de l'enfant sont moult tendres et prennent de légier diverses figures. Et pour ce, le doit-on lyer de plusieurs lyens, à fin qu'ilz ne se tordent, comme il est contenu au Ve livre, au chapitre du nombril.
De rechief, les enfans prennent moult de nourrissement. Et pour ce ilz ontbesoing de moult dormir, pour rappeller la chaleur naturelle dedans le corps, et c'est la cause pourquoy on berce l'enfant, à celle fin que la chaleur esmeuve l'enfant à dormir par les fumées qui montent au cerveau. Les nourrices aussi doivent aucunes fois chanter auprès de l'enfant pour donner plaisance et délict au sens de l'enfant pour la doulceur de la voix.
De rechief, Aristote dit au second livre desbestes que l'enfant a moult de cerveau et qui est moult grand selon la quantité de son corps. Et pour ce, il a la partie d'enhault plus grosse et plus pesante que celle d'embas; et de ce, vient que quand il com-
1 S'il en est besoin.
menée à soy mouvoir, il va sur les pied/, et sur les mains. Et après, il dresse son eorps peu à peu, car la partie de haull devient plus délyée et par conséquent plus légière, et la partie d'embas vient plus grosse et plus pesante.
L'aage d'enfant commence à sept ans, et là commence le second aage que nous appelions enfance en françois : mais en latin on l'appelle pueritia. Et de ce appert-il qu'il y a plus grand deffaulte de langage en françois qu'en latin, car en latin il y a sept aages nommés par divers noms, desquelz il n'en y a que trois en François : c'est à sçavoir enfance, jeunesse et vieillesse. Et pour ce, on peult penser quelle peine c'est de proprement translater latin en françois.
Du second aage. — Le second aage est appelle enfance en françois, et en latin elle est appellée pueritia. Et pource qu'en cest aage l'enfant est pur comme laict, comme dit Ysidore1, cest aage et cestuy nom conviennent à l'enfant proprement quand il est hors du laict et qu'il commence à entendre' malice, et qu'il peult prendre aucune chose etestre
1 Isidore de Séville, mort en 636. Le livre IV de ses œuvres est consacré à la médecine. Mais c'est du livre VII qu'il est ici question. La vie de l'homme y est divisée en six périodes (œtates) :
L'enfance [infantia), depuis la naissance jusqu 'à 7 ans.
La jeunesse (pueritia), de 7 à 14 ans.
L'adolescence (adolescentia), de 14 à 28 ans.
L'âge mur (juventus) , de 28 à 50 ans.
L'âge grave {gravitas), de 50 à 70 ans.
La vieillesse (senectus), de 70 ans jusqu'à la mort.
en paour dessouz la verge. Cest enfant est de complexion chaulde et moyte, et n'ont pas encores les mouvemens de la chair, pour ce que les conduictz sont trop estroictz, et pourtant sont ilz ainsi nommez pour la pureté d'innocence qui est en eulx, ainsi que dit Ysidore. Les enfans ont la chair mole et le corps moult pesant, et apte à mouvoir, et léger. Hz apprennent de léger, et si sont sans cure et sans pensée et meinent une tressaine vie, car ilz ne prisent riens fors que jeux et esbatemens. Hz ne doubtent nulz périlz tant comme ilz font le coup de la verge. Hz ayment plus cher une pomme quilz n'ayment un escu d'or , et si n'ont point paour en cestuy temps de descouvrir les secretz de nature. Hz ne tiennent compte si on les blasme. Ilz se courroucent de léger et s'appaisent aussi, pource qu'ilz sont chaulx et moytes et sont trop mouvans. Hz sont tost bleçez et tost grevez de peu de labeur, pour la foiblesse et tendreur de leurs corps. Hz sont muables et mal estables, pour le mouvement de chaleur qui en eulx régne. Ilz ont grand appétit de menger, pour la grand chaleur qui est en eulx : de ce vient qu'ilz sont souvent malades par trop fort menger.
Quand ilz sont engendrez de pères corrompus, comme il appert des enfans meseaulx1 et des goûteux, ilz ont les maladies des pères communément.
Les enfans sont cogneuz à la voix et au visage entre les autres, car selon Aristote, premier livre
1 Lépreux.
des bestes, les enfans ne muent 1 point leur voix jusques à tant qu'ilz sentent les mouvemens de la chair. Et quand ilz muent leur voix, c'est signe qu'il/, sont puissans d'engendrer.
De rechief, les enfans sont mal moriginez aucunes fois, car il ne leur chault que du temps présent, et ne pensent point de cestuy qui esta venir. Hz aymenl les jeux et les vanitez,etsi n'ont cure de gaignier et de profiter. Ilz réputent moult ce qui est peu de labeur et désirent ce qui leur est contraire et nuysant : et aussi il/, prisent plus l'ymage d'un enfant qued'un homme. Hz playgnent plus la perte d'une pomme que de leur héritage. Il ne leur souvient des bénéfices qu'on leur fait, et si désirent tout ce qu'ilz vovent. Hz ayment la compagnie et le conseil des enfans, et bayent la compagnie des bonnes gens. Hz ne cèlent nul/, secret z, mais révèlent tout ce qu'ils voyent et oyent. Ilz pleurent et rient soubdainement, et parlent moult, si qu'à peine se laisent-ilz en dormant. Quand ilz sont lavez on nettoyez, ilz s'en ordissent arrière. Quand on les lave ou nettoyé, ilz crient et regimbent à leur pouvoir. l'j ne pensent que du ventre, et ne sçavent la mesure de leur propre volonté, car dès qu'ilz se lievent du lict ilz veulent boire ou menger.
1 Changent.
Comment j'ay eu l'honneur de parvenir au service de la royne, par Louise Bourgeois '.
(XVII» siècle).
Ayant esté receue9, je continuois de practiquer, où je servis grand nombre de femmes, tant pauvres que médiocres, dames que damoiselles, et jusques à des princesses. Il ne se parloit par la ville que de la grossesse de la royne, et que le roy lui donnoit madame Dupuis pour sage-femme, qui avoit servy madame la Duchesse3 (ce qu'elle n'avoit guères agréable), parce que madame la marquise de Guercbeville, dame d'honneur de la royne, s'en estoit servie; aussi elle la présenta à sa Majesté par plusieurs fois, qui n'en fit point d'estat, et ne luy dit aucune chose. Jamais il n'entra en mon entendement de penser à l'accoucher, sinon que j'estimois bienheureuse celle qui en auroit l'honneur, et pensois au mal que madame Dupuis m'avoit fait *.
1 Extrait de : Observations diverses sur la stérilité, perte de fruict, foecondité, accouchements et maladies des femmes et enfants nouveaux naiz, amplement traittées et heureusement practiquées par L. Bourgeois , dite Boursier , sagefemme de la Jwine. 1626, in-8°, t. II, p. 112 et suiv. — Voy. ci-dessus, p. 61 et suiv.
2 Reçue sage-femme. Voy. les Variétés chirurgicales, p. 70 et suiv.
3 Voy. ci-dessus, p. 62.
4 Voy. les Variétés chirurgicales, p. 72.
L'KNFANT.
2Qâ
A la vérité je l'eusse plustost désiré à une autre qu'à elle.
Il arriva que la première femme tle monsieur le président de Thou fut malade : dont elle mourut. Elle m'aimoit et cognoissoit dès long temps, mesmes m'avoil tenu une fille sur les fonds. Après que la consultation de la maladie de madame de Thou fut faite, elle demanda à monsieur du Laurens 1 comment il alloit de la santé de la royne. Il luy dit que fort bien, grâces à Dieu; mais qu'ils estoient en grand peine, monsieur de la Rivière 9 et luy, touchant la sage-femme que le roy désiroit qui accouchast la royne; qu'ils sçavoient que la royne ne l'avoit nullement agréable, et que néantmoins c'est la principale pièce de l'accouchement que la sage-femme agrée à la femme qui accouche; qu'ils avoient résolu de s'informer de quelqu'une qui fut plus jeune, qui entendit bien son estât, et fut pour pâtir avec madame Dupuis, qui estoit grandement fascheuse : afin que, venant la royne à accoucher et continuant à ne vouloir madame Dupuis, que la seconde l'accouchast. Il pria les médecins qui ne bougeoient de Paris luy en vouloir enseigner nue propre i cela : ils estoient cinq : monsieur du Laurens, messieurs Malescot, Hautin, de la Violette et Poncon.
Monsieur Ilautin demanda à la compagnie si l'on auroit agréable qu'il en proposast une. Ils dirent qu'oiiy. Il me nomma, et dit que j'avois plusieurs
1 André Dulaurens, alors premier médecin de la reine. - Voy. Les médecins, p. 84.
fois accouché sa fille d'accoucbemens fort difficiles et en sa présence. Monsieur Malescot dit qu'il l'avoit prévenu en nie nommant. Monsieur tle la Violette dit : « Je ne la cognois point, mais j'en ay entendu dire du bien. » Monsieur Ponçon dit : « Je la cognois fort bien, il ne se peut faire meilleure eslection. » Monsieur du Laurens leur dit qu'il me désiroit voir. Monsieur Ponçon s'offrit de raccompagner cbés nous, en leur en retournant. Madame de Thon me recommanda à luy de tout son cœur en faveur de leur alliance. Ils prirent la peine de venir cbés nous. Monsieur du Laurens me dit ce qui s'estoit passé entre luy et ces messieurs, et qu'ils feroient avoir agréable au roy (s'il leur estoit possible), monsieur de la Rivière et luy, d'avoir une seconde sage-femme pour les causes susdites, et qu'il me prometoit que s'il y en avoir une seconde que ce seroit moy, qui en aurois grand profit et honneur, quand [même] la roy ne se laisserait accoucher par madame Dupuis, qu'elle estoit vieille, que je lui succéderois. Mais que l'on la tenoit pour mauvaise; qu'il falloit que j'en endurasse. Je luy dis que pour le service du roy et de la royue je luy servirois de marchepied, le remercie et le supplie de me continuer l'honneur de sa bienveillance. Il me dit que le service qu'il devoit à la royne luy obligeoit, à cause du bon récit qu'il avoit entendu de moy, avec l'instante recommandai ion de madame de Thon.
Quand je vis que, sans jamais y avoir pensé, un tel honneur se présentait à moy, je creu que cela venoit de Dieu, lequel dit : «Ayde toy et je t'ayde-
ray, » et pensay de voir avec mes amis faire ce que je pourrais pour faire agréer à monsieur de la Rivière que si le rov avoit agréable qu'il v eust une seconde que ce fut moy. Je prie une dame de mes amies de prier pour moi madame de Loménie qu'elle eu voulut prier monsieur de la Rivière, qui logeoit devant sa porte : ce qu'elle fit de bon cœur. Il s'y employa au temps qu'il falloit. Ayant asseuré mon affaire de ce costé-là, j'allay trouver madame la duchesse d'Elbœuf, quej'avois eu l'honneur d'accoucher, à qui je dis comme le tout s'estoit passé. Elle eu eust une très grande joye, et me dit qu'elle s'emploveroit pour moy de tout son cœur en cet affaire là, et qu'elle le désiroit avec passion; mais qu elle n'en eust osé parler que secrettement, craignant de fascher le roy, qui ne vouloit point que la royne en vist ny entendit parler d'autre que madame Dupuis. Gratiene 1 qui avoit esté à feue madame la Duchesse, en parla un jour au rov, attribuant la faute à madame Dupuis de son dernier accouchement. Il s'en fascha, et dit que la première personne qui en parleroit à la royne, qu'il luv montrerait qu'il luy en desplairoit. Madame d'Elbœuf m'envoya présenter par un de ses gentilshommes à madame deiNemours, sa tante, lequel avoit charge d'elle de la supplier, si l'occasion se présentait, de faire pour moy auprès de la royne; qu'elle l'en su pplioit de tout son cœur, et que sur le bon service que je luy avois rendu elle luy asseuroit qu'elle aurait honneur de s'en estre meslée. Madame de Nemours
Voy. ci-dessus, p. 64.
me receutfort bien, et pria le gentilhomme d'asseurer Madame qu'elle neperdroit l'occasion, pourveu que la royne en ouvrit le propos, mais que personne ne l'osoit ouvrir. Madame d'Elboeuf voyant la response de madame de Nemours se bazarda, allant voir la royne, qui luy demanda de sa couche comme elle s'en estoit trouvée. Elle luy dit que fort bien, et se loua surtout de sa sage-femme. A quoy la royne presta l'oreille et tesmoigna prendre plaisir d'en entendre parler, luy demanda qui elle estoit, de quel aage et de quelle façon ; à quoy elle luy satisfit et me conseilla de penser par qui je pourrois estre présentée, et qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit au reste.
Le roy et la royne alloient ordinairement, une fois ou deux la sepmaine, manger au logis de monsieur de Gondy, où ils se retiroient de l'importunité du peuple et des courtisans ; et menoyent personnes familiers. Je pensay que monsieur de llelly, parrin d'une de mes filles, avoit depuis trois mois espousé la jeune fille de monsieur de Gondy, et que par son moyen je pourrois parvenir à ce que je désirois. Je le suppliay donc de trouver bon que je fusse allée saluer madame sa femme, ce qu'il eust fort agréable. J'y fus donc, et trouvay une dame grandement courtoise, qui me fit toutes sortes d'offices en faveur de monsieur son mary. A huict jours de là, je retourne la voir, où je m'enhardis de la supplier de me vouloir tant faire de bien que par son moyen je peusse estre présentée à la royne lorsque elle mangeroit à l'hostel de Gondy. Elle me dit qu'elle estoit extrêmement marrie de ne me
pouvoir promettre cela, d'autant qu'elle estoit mariée seulement despuis trois mois, et que cela seroit trouvé mauvais qu'elle prit la hardiesse de présenter une sage-femme à la royne, au veu et au sçew de tant de dames aagées et qui avoienteu plusieurs enfans; mais que pour m'envoyer quérir lorsque la royne iroit, qu'elle le feroit bien, et que lorsque je serois entrée je ferois ce que je pourrois. Une mienne amie qui avoit fort long temps logé monsieur de llelly chés elle, qui estoit avec moy, luy dit : « .Madame vous estes bien aymée de la seignora Leonor1 que la royne ayme tant, vous ferés bien cela avec elle. Il est vray, dit-elle, que la seigneura Gonchine m'ayme voirement, mais elle est aussi nouvelle mariée que moy, je crains qu'elle n'en oze parler, mais Dieu vous aydera; à la première veue de la royne vous verrés ce qui se pourra faire. »
Il arriva que la royne, ayant accoustumé d'y aller souvent, fut bien quinze jours sans y aller, madame de llelly fut doneques advertie comme le roy et la royne y devaient aller soupper, qui estoit un vendredy. Elle me le fit sçavoir, afin d'y aller dès le matin. Je prie donc madite amie de m'y accompagner. Nous demeurasmes tout le jour, c'estoit environ le mois d'aoust, la royne y arriva la première sur les quatre heures, accompagnée de madame la duchesse de Bar, sœur du roy, avec mesdames les princesses, dames d'honneur et
1 Leonora Galigai, femme de Goncini, devenu maréchal d'Ancre.
d'atour. La royne se promena dans les jardins jusques à sept heures du soir, que le roy arriva avec monsieur le duc de Bar et autres princes. J'estois dans la chambre du sieur de Ilelly. Je n'avois eu moyen de voir la royne, d'autant que madame la marquise de Guercheville, sa dame d'honneur, estoit tousjours proche d'elle, laquelle s'estoit servie de la dame Dupuis sage-femme, et tenoit son
party proche de la royne
J'avois tout remis l'affaire à la volonté de Dieu. La veille dont le roy partit, il dit à la royne : « Eh bien, mamie, vous sçavez où je vais demain ', je retourneray, Dieu aydant, assez à temps pour vos couches. Vous partirez après moy pour aller à Fontainebleau. Vous ne manquerez de rien qui vous soit nécessaire. Vous aurez Madame ma sœur, qui est de la meilleure compagnie du monde, qui recherchera tous les moyens qu'elle pourra pour vous faire passer le temps; vous avez madame la duchesse de Nemours, grande princesse, superintendante de vostre maison ; madame la marquise de Guercheville, vostre dame d'honneur; madame Conchine, vostre dame d'atour; madame de Monglas, qui sera gouvernante de l'enfant que Dieu vous donnera; vos femmes de chambre ordinaires. Je ne veux point qu'il y ait ne princesse ne dame autre que celles-là à vostre accouchement, de peur de faire naistre des jalousies : aussi que ce sont tant d'advis, que cela trouble ceux qui servent. Vous avez monsieur du Laurens, vostre premier méde-
1 Le roi partait pour Calais.
cin ; le seigneur Guide, vostre médecin 1 ordinaire; madame Dupuis, vostre sage-femme. » La royne commança à branler la teste, et dit : « La Dupuis, je ne veux me servir d'elle. » Le roy demeura fort estonné : « Gomment, mamie, avés-vous attendu mon despartement pour me dire que vous ne vouliez pas madame Dupuis ; et qui voulés-vous donc?
— Je veux une femme encore assés jeune, grande et allègre, qui a accouché madame d'Elboeuf, laquelle j'ay veue à l'hostel cle Gondy. — Gomment, mamie, qui vous l'a Paict voir? est-ce madame d'Elboeuf?
— Non, elle est venue de soy. — Je vous assure que mon voyage ny affaire que j'ay e ne me mettent en peine comme cela. Que l'on m'aille chercher monsieur du Laurens. » Arrivé, le roy lu y dit ce que la royne luy avoit dit, et la peine où il en estoit. Monsieur du Laurens luy dit : « Sire, je la cognois bien, elle sçait quelque chose, elle est femme d'un chirurgien. Il y a longtemps que cha cun sçait que la royne n'a pas agréable de se servir de madame Dupuis, et mesmes je m'estois informé des bons médecins de ceste ville, s'il arrivoit que la royne continuast à ne vouloir madame Dupuis, quelle femme nous luy pourrions bailler avec elle, afin que venant au poinct, la seconde servist de première; n'ozant dire à vostre Majesté ce que nous sçavions de la volonté de la royne, veu que vous désiriez que madame Dupuis la servît : ils m'ont nommé celle-là. — Qui sont les médecins qui
1 Guido Guidi. Son oncle, qui portait le même nom, avait été premier médecin de François Ier.
l'ont nommée? — Ça esté monsieur Malescot, qui est le plus ancien de ceste ville; monsieur Ilautin qui a l'honneur d'estre à vostre Majesté; monsieur de la Violette et monsieur Ponçon. » Le roy demanda : « Où estiez-vous tous? — En une consultation que nous avons faicte pour la femme de monsieur le président de Tliou qui est fort malade. — Ce n'est pas assez, dit le roy, allez promplemcnt la trouver, et qu'elle vous nomme une douzaine de femmes de qualité qu'elle ait servies : sçavoir si elles s'en contentent. » Monsieur du Laurens vint donc chés nous dire le commandement qu'il venoit de recevoir du roy. Je luy escrivis environ une trenteine de femmes des dernières que j'a vois accouchées, et les plus proches de nostre loyis. Je le fis conduire par un de nos serviteurs chez six ou sept qui estoient en couche : dont il y avoit madame Arnault, l'intendante; madamoiselle Perrot, la conseillère, niepce de monsieur de Fresne, secrétaire d'Estat; madamoiselle le M eau, femme de l'intendant de monsieur de Rheims ; madamoiselle de Pousse-motte, femme d'un secrétaire du roy; madame Frecard, une riche marchande. Il fut aussi parler à madame la duchesse d'Elhœuf, puis retourna me dire qu'il estoit deuement informé et qu'il alloit bien réjouir le roy et la royne, et me dit ce qui c'estoit passé entre le roy et elle sur ce sujet.
Si tost que le roy fut party, la royne luy commanda de me venir trouver le lendemain matin, pour me commander d'estre à son lever. Il m'avoit dit qu'estant à la porte de la chambre de la royne,
L'EN FA M
je demandasse la première femme de chambre de laroyne, nommée madamoiselle de La Renouillière, et que je luy disse que j'allois là de sa part. Elle me regarda et me dit : « Mamie, vous estes bieu heureuse d'avoir gagné les bonnes grâces de la royne, sans les avoir méritées. » La royne estoit levée qui l'appella : «Renouillière, qui a-il là? — Madame, c'est vostre sage-femme que vous ave/ choisie. — Ouy, je l'ay choisie, je la veux, je ne me trompay jamais en chose que j'aye choisie, qu'elle s'approche. » Elle me regarda, et se prit à rire avec une couleur vermeille qui luy vint aux joues. Elle me dit que le lendemain je l'allasse voir une heure plus matin, pour la voir au lict. Et, craignant que je ne l'eusse entendue, luy commanda de me le dire, et aussi que l'on allast commander au tapissier de tenir un lict prest pour moy. Et elle me dit que je tinsse mon coffre prest, pour partir avec elle dans trois ou quatre jours; et cependant que je ne manquasse tous les matins de l'aller voir avant son lever. J'eus aussi charge de ladite damoiselle détenir un garçon prest pour me servir, et qu'ayant appresté mon coffre, je l'envoyasse à la garderobbe de la royne, pour le faire charger avec l'autre bagage.
J'y fus donc le lendemain, selon le commandement qui m'en avoit esté faict, où j'eus l'honneur de voir la royne au lict, et parler à elle, et luy dire mon advis de l'enfant que jecroyois qu'elle auroit, à cause que elle me le demanda. Elle désiroit de m'enhardir auprès de sa Majesté, et faire que je la peusse entendre, car elle m'entendoit fort bien. Je
Pus advertic par mademoiselle de La Renouillière, la veille du partemetit, d'aller le lendemain à (elle heure. Je fus mise dans le carrosse de la rovne, dans lequel estoient madame la marquise de Guercheville, avec madame Conchine, chacune à une portière, et maistre Guillaume, le fol du roy, que l'on mit du costé du cocher; l'on me commanda de me mettre au derrière. À la disnée l'on nie fit aller trouver la royne dans sa chambre, jusques à ce qu'elle allast disner. L'on me mena disner avec les femmes de chamhre; puis l'après-disiiée, l'on me ramena dans la chambre de la royne, où Ton me dit que je fisse tousjours ainsi.
Le voyage de Fontainebleau se fil en deux jours. La couchée du premier jour fut à Corbeil, en une hostellerie où il n'y avoit qu'une mesehante petite chambre basse de plancher, bien estouffée pour la royne. L'on mit coucher les femmes de chambre el moy dans ce qui estoit marque pour cabinet de la royne : il n'y avoit entre son lict et le mien qu'une petite cloison de torchis. Le matin j euz l'honneur d'est re à son resveil. Le disner fut à Melun, au logis de monsieur de la Grange-le-Roy, où il n'y avoit aucuns meubles, et sur tout il n'y avoit que de grosses pierres au lieu de chenets. L'on avoit faict du feu. Encor que ce fut vers la fin d'aoust, il ne faisoit pas trop chaud. Il avoit esté mis trois grosses busches au feu; la royne qui y avoit le dos tourné estant debout, ces busches vindrent à ébouler qui estoient extrêmement grosses. J'estois au costé du jambage de la cheminée; je me jette à bas, pour arrester une grosse busche ronde qui alloit
tomber sur les talons de la royne, qui l'eut infailliblement faict tomber en arrière. Voilà le premier service que j'eus l'honneur de luy rendre, et au roy qu'elle portoit.
Arrivant à Fontainebleau, je suivis la royne en sa chambre, d'où je ne bougeois que pour manger et dormir. Madamoiselle de La Renouillière me dit, de la part de sa Majesté, qu'arrivant son accouchement, je ne m'eslonnasse d'aucune chose que je peusse voir; qu'il se pourroit faire que quelques personnes, faschées de ce qu'elle m'avoit prise, me pourroient dire ou faire quelque chose pour me fascher ou intimider; cela arrivant, que je ne me souciasse nullement, que je n'avois affaire qu'à elle, et qu'elle n'entreroit jamais en doute de ma capacité ; que je fisse d'elle, ainsi que de la plus pauvre femme de son royaume, et de son enfant ainsi que du plus pauvre enfant. Souvent la royne me demandoit ce que je pensois qu'elle deust avoir, je l'asseurois que je croyois qu'elle auroit un fils, et véritablement je diray ce qui me le faisoit croire
La rovne demeura environ un mois à Fontainebleau avant le retour du roy. Pendant lequel temps, Madame, sœur du roy, faisoit tout ce qui luy estoit possible pour desennuyer la rovne et luy faire passer le temps. Elle faisoit des ballets, elle accompagnoit la royne à la chasse. 5 entend pour la voir : elle estoit dans sa littière et Madame dans son carrosse. Le premier jour qu'elles y furent, Madame voulut que j'entrasse dans son carrosse avec elle, de peur que la royne qui estoit sur son ternie n'eust besoin de moy : ce que ne vouloit per-
mettre madame la marquise de Guercheville, tellement que j'estois là attendant que cela fust accordé entre elles. Madame me commandent d'entrer , madame de Guercheville me disoit, ne le faictes pas; enfin Madame le gaigna, et me fit dire par madame de Guercheville que j'obéysse à Madame. Tout le long du chemin, elle me parloit du désir qu'elle avoit de voir la royne heureusement accouchée, me demandant ce que j'en pensois, quel enfant je croyois qu'elle auroit, bien qu'elle eust bien désiré un Dauphin. L'espérance qu'elle avoit que Dieu en donneroit plusieurs au roy et à elle faisoit que, la voyant bien accouchée, elle seroit extrêmement contente, quoy que ce fut, car elle l'aymoit parfaictement.
Déclaration du Roy, par laquelle Sa Majesté déclare qu'elle a pris la très saincte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de son Royaume l.
(Février 1638).
Louis, par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut.
Dieu qui élève les Roys au trosne de leur grandeur, non content de nous avoir donné l'esprit
1 Voy. ci-de88UB, p. 124
qu'il départ à tous les princes de la terre pour la conduite de leurs peuples, a voulu prendre un soin si spécial, et de nostre personne et do nostre estât, que nous ne pouvons considérer le bonheur du cours de nostre règne sans y voir autant d'effects merveilleux de sa bonté que d'accidens qui nous pouvoient perdre.
Lors que nous sommes entrez au gouvernement de cette couronne, la foiblesse de nostre aage donna sujet à quelques mauvais esprits d'en troubler la tranquillité; mais cette main divine soustint avec tant de force la justice de nostre cause, que l'on veit en mesme temps la naissance et la fin de ces pernicieux desseins. En divers autres temps, l'artifice des hommes et la malice du Diable ayant suscité et fomenté des divisons non moins dangereuses pour nostre couronne que préjudiciables au repos de notre Maison, il lu y a pieu en détourner le mal avec autant de douceur que de justice. La rébellion de l'hérésie ayant aussi formé un party dans l'Estat qui n'avoit autre but que de partager nostre auctorité, il s'est servy denouspouren abattre l'orgueil, et a permis que nous ayons relevé ses saincts autels en tous les lieux où la violence de cet injuste party en avoit osté les marques. Si nous avons entrepris la protection de nos alliez, il a donné des succès si heureux à nos armes, qu'à la veue de toute l'Europe, contre l'espérance de tout le monde, nous les avons restablis en la possession de leurs estats dont ils avoient esté dépouillez. Si les plus grandes forces des ennemis de cette couronne se sont ralliées pour conspirer sa ruine, il a con-
fonda leurs ambitieux desseins, pour faire voir à toutes les nations, que comme sa providence a fondé cet estât, sa bonté le conserve et sa puissance le défend.
Tant de grâces si évidentes font que, pour n'en différer pas la reconnoissance, sans attendre la paix qui nous viendra sans doute de la mesme main dont nous les avons receues, et que nous désirons avec ardeur pour en faire sentir les fruicts aux peuples qui nous sont commis : nous avons crû estre obligez, nous prosternans aux pieds de Sa Majesté divine que nous adorons en trois personnes, à ceux de la saincte Vierge et de la sacrée Croix où nous révérons l'accomplissement des mystères de nostre rédemption par la vie et la mort du fils de Dieu en nostre chair, nous consacrer à la grandeur de Dieu par son fils rabaissé jusqucs à nous, et à ce fils par sa mère élevée jusqu'à luy. En la protection de laquelle nous mettons particulièrement nostre personne, nostre estât, nostre couronne et tous nos sujets, pour obtenir par ce moyen celle de la saincte Trinité par son intercession, et de toute la cour céleste par son auctorité et exemple. Nos mains n'estans pas assez pures pour présenter nos offrandes à la pureté mesme, nous croyons que celles qui ont esté dignes de la porter les rendront hosties agréables. Et c'est chose bien raisonnable qu'avant esté médiatrice de ses bien-faicts, elle le soit de nos actions de grâces.
A ces causes, nous avons déclaré et déclarons que, prenant la très-saincte et très-glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de nostre royaume, nous luy
consacrons particulièrement nostre personne, nostre estât, nostre couronne et nos sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une si saincte conduite et défendre avec tant de soins ce royaume contre l'effort de tous ses ennemis que, soit qu'il souffre le fléau de la guerre ou jouysse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout nostre cœur, il ne sorte point des voyes de la grâce qui conduisent à celles de la gloire.
Et afin que la postérité ne puisse manquer à suivre nos volontez en ce sujet, pour monument et marque Immortelle de la consécration présente que nous faisons, nous ferons construire de nouveau le grand autel de l'église cathédrale de Paris, avec une image de la Vierge, qui tienne entre ses bras celle de son précieux fils descendu de la croix. Nous serons représenté aux pieds et du Fils et de la Mère, comme leur offrant nostre couronne et nostre sceptre. Nous admonestons le sieur arebevesque de Paris, et néantmoins luy enjoignons, que tous les ans, le jour et (este de l'Assomption, il fasse faire commémoration de nostre présente déclaration à la grande messe qui se dira en son église cathédrale, et qu'après les vespres dudit jour il soit fait une procéssion en ladite église, à laquelle assisteront toutes les compagnies souveraines et le corps de Ville, avec pareille cérémonie qui' celle qui s'observe aux processions générales plus solennelles. Ce que nous voulons aussi estre lait en foutes les églises tant parrochiales que celles des monastères de ladite ville et fauxbourgs, et en toutes les villes, bourgs et villages dudit diocèse de Paris. Exhor-
tons pareillement tous les archevesques et évesques de nostre royaume, et néantmoins leur enjoignons, de faire célébrer la mesme solemnité en leurs églises épiscopales et autres églises de leurs diocèses; entendant qu'à ladite cérémonie les cours de Parlement et autres compagnies souveraines, les principaux officiers des villes y soient présents.
Et d'autant qu'il y a plusieurs églises épiscopales qui ne sont point dédiées à la Vierge, nous exhortons lesdits archevesques et évesques en ce cas, de luy dédier la principale chapelle desdites églises, pour y estre faite ladite cérémonie; et d'y élever un autel avec un ornement convenable à une action si célèbre; et d'admonester tous nos peuples d'avoir une dévotion particulière à la Vierge ; d'implorer en ce jour sa protection, afin que sous une si puissante patrone nostre Royaume soit à couvert de toutes les entreprises de ses ennemis; qu'il jouysse longuement d'une bonne paix ; que Dieu y soit servy et révéré si sainctement que nous et nos sujets puissions arriver heureusement à la dernière fin pour laquelle nous avons tous esté créez.
Car tel est nostre plaisir.
Donné à Sainct-Germain en Laye, le dixiesme jour de février, l'an de grâce mil six cens trentehuict, et de nostre règne le vingt-huict.
Signé, LOUIS. Et sur le reply : par le Roy, Sublet, et scellé sur double queue de cire jaune.
Cérémonies religieuses ordonnées lors de la naissance 1>1 premier dauphin, eils de louis xv '.
(Septembre 1729.)
Le premier soin du Roi, après la naissance de Monseigneur le Dauphin, ayant été de rendre à Dieu de solennelles actions de grâces de la nouvelle marque qu'il vient de recevoir de sa protection, le mercredi 7 de ce mois fut indiqué pour chanter un Te Deum dans l'église métropolitaine, et l'archevêque de Paris reçut là dessus les ordres de S. M. Le marquis de Brezé, grand maître des cérémonies en survivance du marquis de Dreux, alla le même jour inviter les compagnies supérieures de s'y trouver, et il leur remit les lettres de cachet à ce sujet.
Lettre du Roy a M. l'archevêque de Paris,
POUR FAIRE CHANTER LE Te DeUM, EN ACTIONS DE GRACE DE LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LeDaUPHIN.
Mon Cousin,
De toutes les grâces qu'il a plù à Dieu de répandre sur moi depuis mon avènement à la couronne, celle qu'il m'accorde aujourd'hui par la naisssance d'un fils, dont la Reine, ma très chère épouse et
1 Voy. ci-dessus, p. 145.
compagne, vient d'être heureusement délivrée, est la marque la plus visible que j'aye encore reçue de sa protection. J'y suis d'autant plus sensible, qu'en comblant mes vœux et ceux de mes peuples, elle assure le bonheur de mon état. C'est dans les sentimens de la juste reconnoissance que j'ai d'un événement si avantageux, que je crois ne pouvoir trop-tôt rendre à la divine Providence les actions de grâces qui lui en sont dues; et je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous fassiez chanter le Te Deum en l'église métropolitaine de ma bonne ville Paris, au jour et à l'heure que le Grand-maître des cérémonies vous dira de ma part; et que vous ordonniez une procession générale et les autres prières publiques accoutumées en pareilles occasions.
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon Cousin, en sa sainte et digne garde.
Écrite à Versailles, le quatre septembre 1729. Signé, LOUIS ; plus bas Phelipeaux.
Et au dos est écrit : A mon Cousin l'archevêque de Paris, pair de France, commandeur de mon ordre du S. Esprit.
Mandement du cardinal de Bissy, abbé comman-
DATAIRE DE L'ABBAYE DE S.-GeHMAIN DES PREZ ,
immédiate au S. Siège. Du 5 septembre.
Henry de Thiard de Bissi, etc. Salut.
Le Dieu de toute consolation vient enfin d'accomplir les désirs du cœur du Roy. Il a cédé à la sainte violence que lui ont faite les vœux réunis de
tout le royaume; il nous a accordé un Dauphin. Ainsi se vérifie l'oracle de l'Ecriture : Que la postérité de celui qui craint le Seigneur sera puissante sur la terre, et que la race des justes sera bénie. Réjouissous-nous donc, mes très chers frères, faisons éclater notre joie, que les temples sacrez retentissent de nos cantiques de louantes et d'actions de grâces. Mais prions en môme temps l'auteur de tout bien de continuer à notre auguste Reine ses divines faveurs et de la combler de ses bénédictions; prions-le que, touché de la pins vive reconnoissance dont nous sommes pénétrez pour le bienfait que nous en avons reçu, il nous en accorde un autre qui n'est pas moins précieux : qu'il conserve les jours du Prince qu'il nous a donné, et qu'il répande dans ce jeune cœur les premières semences de ces grandes vertus, qui dans nos rois font, depuis une longue suite de siècles, l'appui du trône, la terreur des ennemis, la gloire de l'Église, et la félicité des peuples.
Mandement de M. l'archevêque de Paius, du 6 sept km bue, qui ordonne une procession centrale pour la naissance de monseigneur le Dauphin.
Charles-Gaspar-Guillaume de Vintimille, des rouîtes de Marseille du Luc, archevêque de Paris, duc de Saiut-Gloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, etc. A tous les fidèles de notre diocèse, Salut et bénédiction.
Au milieu des transports dejoye que la naissance d'un Dauphin inspire à tout le royaume, qu'il est xvn. 18
consolant pour nous, mes très chers frères, à l'entrée de notre pontificat, et la première fois que nous faisons entendre notre voix dans ce diocèse, d'avoir à rendre grâces à Dieu d'un événement qui assure le bonheur de la France et la tranquillitéde l'Europe.
Vous sçavez que le bien inestimable qui nous est accordé aujourd'hui était le grand objet des désirs du Roi, des vœux de tous ses sujets, et des prières ferventes qu'une pieuse Reine, prosternée aux pieds des autels, redoubloit tous les jours comme la mère de Samuel dans le saint Temple, avec les sentimens de religion capables de tout obtenir.
Après une grâce si intéressante, que nous reste-il à demander au Seigneur? Sinon qu'il conserve le Prince que nous regardons comme un gage éclatant de la protection singulière de Dieu sur ce grand royaume; qu'il fasse jouir d'une santé parfaite une Reine respectable par ses vertus et si précieuse à l'État par son heureuse fécondité; que, pour notre bonheur et pour l'instruction de Monseigneur le Dauphin, il prolonge les jours du Roi an delà des plus longs jours des rois qui l'ont précédé, afin que comme un autre David, tout occupé de former un Salomon, il apprenne par son exemple à l'héritier de sa couronne à servir le Dieu de ses pères avec un cœur parfait et à garder ses saintes lois avec constance, et qu'il puisse dans un règne également long et glorieux lui inspirer les maximes importantes et salutaires que saint Augustin propose à tous les rois de la terre et qu'une éducation chrétienne a gravées dans le cœur de Sa Majesté. « Les rois ne sont heureux dit ce saint docteur, que lors-
qu'ils gouvernent avec sagesse, avec justice, qu'ils s'employentà protéger l'Église, à faire respecter la religion, à étendre le culte de Dieu, cette autorité suprême qu'ils tiennent de lui, qu'ils tempèrent par une conduite pleine de clémence, de douceur, les exemples de sévérité qu'ils sont quelquefois dans la nécessité de donner, qu'au milieu des hommages de leurs sujets, des applaudissemens de leurs courtisans, ils se souviennent toujours qu'ils sont hommes, qu'ils se croient d'autant plus obligés de réprimer leurs passions qu'ils ont plus de liberté de les satisfaire. »
A ces causes, après en avoir conféré avec nos vénérables frères les doyen, chanoines et chapitre de notre église métropolitaine, nous ordonnons que dimanche onzième du présent mois, jour auquel l'après-midi nous ferons, avec le chapitre et le clergé de notre dite église, la procession solennelle pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, accoutumé en pareil cas, les églises et les chapitres qui de droit ou de coutume se trouvent à la procession de l'Ascension, y assisteront. Que toutes les églises paroissiales, communautés séculières et régulières de la ville et faubourgs de Paris, viendront processionnellement ledit jour, onze du présent mois, à notre église métropolitaine, depuis sept heures du matin jusqu'à midi, pour remercier Dieu de l'heureuse délivrance de la Reine, de la naissance de Monseigneur le Dauphin, et prier pour la conservation des personnes sacrées de Leurs Majestés et du prince qui vient de naître. Que lesdites paroisses et communautés retourneront ensuite dans leurs
églises pour y célébrer une messe solennelle et chanter le Te Denm en actions de grâces.
Ordonnons aussi que, dans toutes les abbayes, chapitres, paroisses et couvents de notre diocèse hors la ville et faubourgs de Paris, il scia chanté une messe solennelle et le Te Dewn en actions de grâces le dimanche après la réception de la présente ordonnance.