PIERQUIN
A Monsieur Orner Héricourt,
au Collège des Pères Jésuites,
Saint-Éloi en Artois.
« Mon enfant, mon cher neveu,
(( Aux pieds de la Sainte Vierge, je viens de finir la station de douleurs que me commande la triste date du 9juin, chaque année. J'ai prié le Seigneur et sa divine Mère de te transmettre les mérites de celui qui n'est plus.
376 L'ENFANT DAUSTERLITZ
« Je n'ignore pas que tu les possèdes en partie déjà. Edouard ne manque pas de louer en ses lettres la gravité de ton caractère et l'élégance de tes façons. C'est par ces deux qualités que mon pauvre frère plaisait à tous ceux et cellesqui eurent le bonheur de l'approcher. Aurais-je donc celui de le reconnaître en toi-même, sous les traits que j'ai tant chéris? Plaise à la Providence m'accorder cette grâce. Point d'heure où je ne supplie la suprême Miséricorde de me l'octroyer. Depuis douze ans, mes yeux ont goutte à goutte imprimé leur trace sur le crucifix, dans l'attente de l'instant qui fera reparaître Bernard Héricourt en mon neveu. Aujourd'hui, tu es à l'âge où l'on ressemble le plus à sa mère; dans deux ans, tu atteindras celui où l'image du père* ressaisit tout l'être de son fils. Ah! que ma faiblesse de pauvre sœur obtienne d'exhaler sur ton sein le soupir de félicité que répriment mes sanglots depuis ces onze années d'amertume! Parfois, je m'accompagne sur la harpe pour moduler les chants qu'il préféra. Et je crois l'entendre vanter ma voix. Je me retourne en tressaillant : le rideau cesse de s'agiter, semble-t-il, à la place qu'il quitta; tout l'air est encore plein de lui.
(( Que j'ai hâte de te voir achever tes études à Paris, mon petit Orner ! Nous serons ensemble. Tu me raconteras tes espoirs, tes ennuis, tes travaux et tes escapades, comme Bernard me les racontait. Je te ferai pareil à lui. Tu auras pitié d'une dame un peu vieille, maniaque et triste, n'est-ce pas ? Tu voudras bien croire que ma vie d'apparat n'est qu'une obligation d'épouse, qu'un devoir pénible.
« Ta sœur Denise change beaucoup. La voilà tout entière dépouillée de l'enfance, et femme. Elle a corrigé peu à peu ce qui restait en elle du garçon pétulant où je reconnaissais mon frère. Je suis tout éperdue de cela Tu demeures mon seul espoir de revivre les années les plus belles de l'existence. Puisse cette lettre te trouver
content et complètement rétabli de ta mauvaise fièvre! Quoi qu'on en dise, la saignée est excellente pour chasser les humeurs pernicieuses. Laisse-toi saigner gentiment pour me faire plaisir et me rassurer ainsi que ta bonne mère.
« Chacun va bien ici. Emile est content à l'École militaire. Ton oncle Gaétan a tout la confiance de Ms"" Matthieu de Montmorency, qui se pousse fort avec M. de Yillèle au ministère. On dit que celui de maintenant va tomber pour n'avoir point su faire intervenir Sa Majesté à Naples dans les affaires de son cousin Ferdinand de Bourbon, au lieu de laisser l'Autriche et la Prusse remplir ce devoir, et que c'est une forte partie compromise par nos diplomates. Gomme mon mari a prêché pour l'intervention directe de Sa Majesté, il croit parvenir bientôt aux affaires. Ge serait le moment pour un jeune neveu de se rapprocher des conseils et de l'appui de son oncle. Je voulais en venir là, en tentretenantde politique aride. Rien ne saurait tant me réjouir que ta présence à Paris, malgré toutes les représentations de ma sœur Caroline, qui tient à satisfaire jusqu'au bout les Pères Jésuites. Mais nous l'emporterons.
« Mille bons baisers de ta tante qui t'aime.