CHAMBRE DES PAIRS
Paris, ce 26 de février 1822.
« Sa Majesté le Roi m'a fait l'honneur et la grâce, monsieur mon neveu, de m'appeler à la charge de secré-
taire d'État près de M. Matthieu de Montmorency, ministre des Affaires étrangères. Je vous en informe comme d'un honneur qui touche la famille, de laquelle vous êtes le représentant et hoir pour la branche Héricourt, ensuite de votre oncle, le général, chevalier de Saint-Louis, commandeur de la Légion d'honneur, mais aujourd'hui veuf et sans postérité.
« J'espère que vous reconnaîtrez sans faute que lui et moi avons, jusques et à présent, contribué, dans la mesure de nos forces et facultés, à jeter quelque lustre sur les noms de votre parenté, ainsi que le fit auparavant votre oncle et tuteur, feu M. Gavrois-Héricourt, directeur des consulats et des courriers diplomatiques. C'est en appelant votre attention sur la déférence qui nous semble due, tant en raison de notre âge que de nos travaux, que je prends la plume afin de vous transmettre les réflexions que nous échangeâmes hier, le général et moi, la comtesse de Praxi-Blassans, ainsi que M""^ Gavrois, de passage à Paris. Ayant relu vos notes de collège, et pris connaissance de quelques renseignements particuliers qui vous concernent, nous avons résolu de vous faire, paternellement, les représentations ci-dessous.
« En premier lieu : il est déplorable que votre application aux lettres latines et grecques n'égale point celle dont vous faites preuve, je me plais à le reconnaître, à l'égard des matières historiques. Sa Majesté, m'interrogeant naguère sur mes proches et descendants, me dit : (( Vos fils et neveux sont-ils bons latinistes. Monsieur le comte?... Il faut être bon latiniste. Je réserverai toujours mes faveurs aux jeunes gens qui sauront rédiger leurs suppliques en vers latins. Rome et Athènes ' sont les deux mamelles de l'esprit français... » Ignorezvous que Sa Majesté excelle dans l'exercice du distique ? Je ne doute pas qu'après un tel encouragement direct de Sa Majesté, vous ne redoubliez d'efforts pour
mériter cette faveur insigne, en vous perfectionnant dans la culture des lettres antiques.
« En deuxième lieu : cette étude-là est notoirement utile aux débuts de la carrière ecclésiastique ; et quelle que soit votre hésitation présente à embrasser cette carrière, il nous paraît urgent que vous décidiez d'adonner d'ores et déjà vos soins, d'abord pour ne point affliger outre mesure madame votre mère et, en outre, parce qu€ l'intérêt de la famille exige la soumission de vos fantaisies à son honneur.
« Soufl'rez que je m'étende quelque peu sur ce sujet. La famille doit être la figure de l'État qui en est sorti ; destinée par Dieu à en manifester toutes les forces et facultés dans un cercle moindre, il lui sied de les reproduire au total par le total de ses individus : car, si l'État vient à péricliter, c'est dans la famille qu'il puisera les vigueurs de sa renaissance ; et s'il prospère, c'est encore dans les familles exerçant toutes les fonctions qu'il s'attribue qu'il trouvera les hommes capables d'assurer son expansion sous toutes les formes religieuses, militaires et administratives. Or mon fils Emile, comme aîné de chevalier de Saint-Louis, détient le droit et privilège d'être instruit sous la protection de Ms"" le prince de Condé dans l'usage des armes nobles et dans la science du capitaine. N'étant pas né, il vous serait difficile et rebutant de suivre cet état où, sous l'ordre de choses actuel, et, à Dieu plaise! éternel, un garçon de roture sera toujours en moins bonne position qu'un gentilhomme. J'eusse réservé la prêtrise à mon puîné, si la volonté expresse de M"'^ la comtesse de Praxi-Blassans ne réclamait un mariage qui, pour n'avoir point mon entière approbation, n'en découle pas moins de raisons estimables et d'un legs mortuaire à quoi je n'entends point dérober les respects de mon fils Edouard.
« Mais, d'autre part, si je suis enclin à ne m'opposer
point, en l'espèce, puisque le nom est mâle, à une union, toujours fâcheuse, de noblesse et roture, je ne crois point émettre des prétentions exagérées en souhaitant que ce sacrifice de mes convictions les plus chères soit compensé par des sacrifices pareils dans la branche que ces fiançailles avantagent. Sa Majesté et Son Altesse Royale M^^ le duc d'Angoulême daignent me laisser entendre qu'il ne serait pas impossible d'obtenir pour le général Iléricourt un brevet de garde de la porte de Monsieur, et l'autorisation de joindre un nom de terre à ce titre exceptionnellement conféré pour reconnaître les bons et loyaux services d'une famille qui, en des heures difficiles obligea M^"" le comte d'Artois, lors de son passage en sa comté, pour se rendre au quartier général de Gand, dans l'année 1815. Je ne suppose pas que vous ne prisiez à leur juste valeur les changements qu'apporterait à votre fortune une semblable marque de bienveillance royale. Dès lors il m'en coûterait moins d'autoriser une mésalliance. Mais il est d'urgence que je présente au Château un état dûment justifié des charges et professions, occupées, exercées ou briguées par les parents du général. Sa Majesté et Monsieur, frère du Roi, de qui dépend surtout l'octroi du privilège, verraient avec faveur le neveu du postulant près d'entrer au séminaire. Frère d'une vicomtesse, neveu d'un garde de la porte et d'un pair de France, vous ne languiriez point, une fois tonsuré, dans les petites cures; la voie du palais épiscopal vous serait tout aplanie, de fait, sans compter que j'y emploierais tous les ressorts des influences dont je dispose à cette heure. Je vous saurais gré de votre obéissance. Comptez-y.
« Je n'ignore point que certains scrupules honorables vous détournent présentement des vœux ecclésiastiques. Sur ce point je vous baillerai ce qu'il faut pour vous rassurer, en la personne d'un Père de mes amis
auqyel je vous présenterai cet automne : car il sera bon que vous veniez alors à Paris, et que vous y prolongiez votre séjour jusqu'à la mi-novembre environ. La Congrégation vous recevra en qualité de probationnaire, comme mes fils. C'est un devoir auquel vous ne sauriez manquer décemment. Pour ces motifs, il convient que vous agissiez comme un aspirant au diaconat. A l'instant de recevoir l'ordination, il sera temps encore de céder à vos scrupules ou à vos passions, si tant est que vous ne soyez pas homme à les surmonter. Le mariage de votre sœur est à ce prix. A vous de voir si les dernières volontés de M. votre père, au moment où il expirait sur le champ de bataille, méritent, pour être exaucées, que vous leur immoliez vos caprices.
« Quant à moi,, serviteur de la Royauté légitime et chef responsable d'une famille, j'entends présenter cette famille à mon souverain comme une parfaite image de l'État, ayant pour la fonction militaire, mon fils Emile; pour la diplomatique, mon puîné Edouard; pour la religieuse, mon neveu Orner Héricourt; pour l'agricole, mon neveu Dieudonné Gavrois, puisque celuici a le goût des sciences qui préparent aux fonctions d'ingénieur et d'agronome. Son père, votre tuteur avant moi, m'a bien parlé, de son vivant, du désir que montre M"^^^ Cavrois de vous voir entreprendre l'étude du droit. Mais je lui représentai qu'il n'était pas de notre rangd'avoir parenté parmi les basochiens, les avocats et les tabellions. Si les intérêts de la Banque et des Moulins réclament aide d'avoué, le mieux sera toujours d'en avoir un à gages. L'étude de la législation ne vous mènerait proprement qu'à la diplomatie. Outre que je réserve cette occupation à mon cadet, je pense aussi que, n'étant pas né, vous éprouveriez dans cette carrière les mêmes déboires que dans la militaire. M""^ Cavrois s'est rendue à mon avis, après le général; et nous sommes tombés d'accord, tous trois, avec M""^ votre
382 L'ExNFANT DAUSTERLITZ
mère, sur le choix de voire profession, qui sera .donc la prêtrise, à moins que vous n'alliez à l'encontre des volontés de ma belle-sœur, de sa fille Denise, votre sœur, et des vénérables intentions de votre père.
« Enfin, et en troisième lieu, nous avons appris que vous demeuriez en rapports constants avec le capitaine Lyrisse. Cela ne peut continuer. Dans une perquisition faite en sa maison de Saumur par la police de Sa Majesté, on a trouvé des lettres de vous tout à fait intempestives. M, le préfet de police a bien voulu me les faire remettre fort obligeamment, par égard pour Tinexpérience de votre jeunesse. L'efl*et nen fut pas moins déplorable auprès de nos familiers. Je ne me soucie pas de condamner M. Lyrisse sur des imaginations funestes. Il partage l'humeur de tous les officiers qui comptèrent parvenir aux plus hauts grades par les chances de la guerre et que déçoit la paix consécutive à la ruine de leur maître. Leurs vues sont toutes bornées à cet ennui, et leur manie qui s'agite prétend bouleverser le monde pour leur gagner des croix, des dotations et des duchés impromptus. Ils cachent cet appétit sous dassez pauvres déclamations, qu'on n'écoute guère, au reste, puisque toutes leurs conspirations de théâtre avortent piteusement grâce à la franchise des sujets loyaux épris de paix. Je métopnerais que vous ayez pu vous abandonner à entendre ces discours, si je ne savais aussi quelles autres séductions le capitaine Lyrisse utilise auprès de vous. M. le préfet du Pas-de-Calais eut la bonté de m'en avertir. Rien ne me demeure inconnu des turpitudes de votre libertinage. Il importe d'y mettre un terme incontinent.
(( Aussi bien, la Providence veut-elle vous dérober à une influence pernicieuse. Avant-hier, le capitaine fut forcé de quitter avec précipitation le territoire français pour se garder de la police qui le recherche comme un des complices du général Berton, duquel vous avez
saas doute ouï dire qu'il marcha depuis Thouars jusque Saumur, en compagnie de quelques pauvres égarés brandissant le drapeau de l'usurpateur et pensant soulever ainsi la population de cette ville ou entraîner les élèves de l'École de cavalerie dans leur complot. Apprenez ici leur folie. Au pont de Saumur, Berton et votre oncle ne se purent concilier, sur le principal de l'affaire, avec la municipalité et la garde nationale, ceux-là ne voulant pénétrer que si la révolte éclatait d'abord au dedans, et celles-ci refusant de se compromettre avant que d'avoir vu les bonapartistes parcourir leurs rues, les armes à la main. Or les uns et les autres se séparèrent sottement, après avoir discuté par-devant le sous-préfet, six heures d'horloge. On ne joue point sa tête avec plus de niaiserie. Cent soixante personnes sont arrêtées déjà. Le général et moi avons eu bien de la difficulté à faire en sorte que le capitaine put gagner La Rochelle et s'embarquer pour l'Espagne, où il a des amis; non sans avoir essayé dans ce port des extravagances, en compagnie de sergents du 45*^ de ligne, desquels l'un déjà est sous les verroux. En conséquence, nous vous mandons qu'il faut cesser toute correspondance avec votre oncle, à qui je communiquerai moimême de vos nouvelles.
« Veuillez croire, monsieur mon neveu, à mon affection ferme et dévouée.