L. VAN DE WIELE
Au moment de mettre sous presse, nous recevons une lettre de M. Rousseau, qui nous fait part qu'il s’est rencontré avec M. Van Hove. Ce dernier lui a confirmé entièrement ses déclarations précédentes, en y ajoutant un détail qu'il n’est pas inutile de relever pour la moralité de cette affaire. M. Van de Kerkhove a assuré M. Van Hove que, lors de sa visite chez lui, M. Rousseau y avait remarqué trois tableaux de cet artiste et s'était exprimé sur son talent dans les termes les plus méprisants. Or, c'est absolument le contraire qui a eu lieu, et c'était dans les termes les plus flatteurs que M. Rousseau, aussi bien que tous les artistes qui l'accompagnaient, avaient apprécié ces dernières productions de M. Van Hove, lesquelles comptent, disentils, parmi les meilleures qu’ils aient vues de cet artiste distingué.
ECHO DU PARLEMENT, 29 et 30 mars.
Bruges, le 27 mars 1875.
M. le rédacteur en chef de l'Echo du Parlement,
En présence de l’acharnement croissant qu'une certaine partie de la presse et mes adversaires montrent à mon égard, je vous prie d'insérer les lignes suivantes dans vos colonnes.
On me reproche la violence et le ton de mes correspondances, et, sans se mettre un instant à la place de celui que l’on traque comme un malfaiteur, on me condamne sans plus vouloir m'’entendre. Je ne suis, pas Monsieur, un rhéteur, je suis un honnête homme et je suis père, voilà tout. On m'attaque dans mon honneur et dans mes sentiments paternels, on ne m'épargne aucune injure, je me vois trahi par une partie de ceux à qui je n'ai cessé de faire du bien, et, après cela, on veut que je conserve tout mon sang-froid. On fait un crime à l'homme que l’on a surexcité, exaspéré, de répondre par la colère, aux injures qu'on lui adresse. Oui, mon vieux sang flamand a bouillonné en présence de ce que l'on m'accuse et de la façon dont on prétend établir la vérité, et je n’ai pas songé à mesurer mes expressions. Par là, je n'ai nui qu'à ma propre cause, vous le dites et je n'ai pas de peine à le croire. Si j'avais été l’adroit fripon que vous voulez faire de moi, vous conviendrez que j'aurais mieux organisé mes moyens de défense.
Quoi qu'il en soit et comme je veux que justice me soit rendue par les gens honorables de mon pays, je n'abandonne pas la lutte, je la poursuivrai avec plus de courage que jamais; mais je la change de nature. Je m'adjoindrai des amis que leur calme et leur désintéressement dans la question rendront plus clairvoyants et plus sages que moi, et, lorsque mes matériaux seront rassemblés, j'agirai de façon j'espère à ne laisser planer aucune ombre sur ce qui jamais n'aurait dû en avoir, si l’on avait agi sans pression et sans parti pris.
Recevez, Monsieur, mes civilités.
J. VAN DE KERKHOVE.
La section artistique du Willems Fonds a annoncé une enquête qui doit s'ouvrir aujourd’hui. La Flandre libérale dit à
propos de la lettre dans laquelle est annoncée cette mesure : « Nous nous demandons jusqu’à quel point une enquête faite, avec le désir ardent conçu et exprimé d'avance «de voir conserver à Bruges et à la Flandre artistique le bénéfice d'une renommée aussi originale que celle du petit Fritz Van de Kerkhove, » peut offrir les garanties d’impartialité nécessaires, pour trancher définitivement cette épineuse question. »
LE DROIT, 31 mars 1875,
Dans toute affaire, il suffit souvent d'établir les faits et de les examiner simplement pour découvrir la vérité. Nous tâcherons d'y parvenir à force de sincérité.
Une exposition s'ouvre le mois dernier au Cercle artistique. Il s’agit de tableautins peints par un enfant, Fréderic Van de Kerkhove, mort depuis un an et demi, à Bruges, sa ville natale. Tout Bruxelles accourt et applaudit. Le succès est troublé par quelques voix discordantes. Ces voix trouvent un écho. L'origine des tableaux est mise en doute.
Toujours le mérite est contesté.
Plusieurs personnes qui soupçonnent une supercherie, se rendent à Bruges dans l'espoir de la mettre à nu, en procédant à une sorte d'enquête.
Interrogés par elles, les principaux peintres de Bruges répondent par des quolibets. Selon eux, Fritz Van de Kerkhove peintre n'a jamais existé ; il faut être Chinois, pour croire à son existence, qui serait plus miraculeuse que l'eau de Lourdes; il n'y a dans tout ceci, qu'une farce monstrueuse. Evidemment, pour ces Messieurs, tout Bruxelles est dénué de sens commun.
De tous les gens ainsi interrogés, pas un qui n'atteste plus ou moins ouvertement que Fritz Van de Kerkhove n’a jamais peint que les tableautins qui lui sont attribués ne sont pas de lui. Le parrain de l'enfant surtout est affirmatif.
Accusé de supercherie, reconnu l’auteur de tableautins sem blables à ceux-ci, M. Van de Kerkhove père se déchaîne, perd le sang-froid, ses moyens, sa cause.
Les personnes susdites triomphent, l'opinion publique est avec uex.
Voilà bien les faits dans toute leur crudité.
Généralement, M. Van de Kerkhove père est considéré comme l'auteur des tableautins attribués à son fils.
S'il en est l’auteur, c'est un peintre de talent; et le but qu'il s’est proposé, par l'exposition du Cercle artistique, ne peut avoir été que de faire constater ce talent. Cependant au lieu d'être satisfait, de reconnaître franchement l’artifice dont il s'est servi pour arriver à la célébrité, il éclate, et donne de sa colère les marques les moins équivoques, par la façon déplorable dont il maintient son affirmation, que son fils est seul l’auteur des tableautins exposés.
Cela étant, il y a lieu, semble-t-il, pour le public, de se demander de qui diable il est ici la dupe?
De par l'espèce d'enquête en questions, M. Van de Kerkhove est convaincu d’avoir du talent et il ne veut pas en convenir.
Que veut-il donc?
Spéculer ?
Nullement : il prétend que la source productive est tarie et il offre les œuvres de Fritz gratuitement à l'Etat.
D'après les témoignages recueillis par les honorables personnes dont il s'agit, M. Van de Kerkhove est atteint d’une manie étrange, produite par l’exagération de ses sentiments paternels : il vise à la gloire pour son fils, à qui il attribue ses propres œuvres.
Telle serait l'explication de sa conduite.
Raisonnons :
Lé
Si Fritz n’a pas peint, comment son père a-t-il pu espérer qu'il parviendrait à faire croire à l'authenticité des tableautins, et comment M. Siret s'est-il laissé entraîner à l’encourager dans cet espoir ?
L'enquête constate qu’elle ne trouve pas de preuves que Fritz a peint, mais elle n’a pas recherché ces preuves puisqu'elle ne s'est pas adressée à M. Van de Kerkhove pour les obtenir; elle constate aussi, à la vérité, que ce dernier s’est efforcé lui-méme d'en avoir des personnes qui n'étaient pas à même de lui en fournir; mais cette demande de sa part peut provenir d’une erreur.
Fritz a-tl peint, là est toute la question.
L'enquête ne s’est pas posé cette question, elle a cherché à
établir que Fritz n’a pas peint, en produisant certaines attestations.
Il a paru plus intéressant de démontrer la non-existence de Fritz peintre que de démontrer son existence.
C'est un signe du temps.
Le temps est aux démolitions.
Si Fritz a peint, quelques-uns l'ont vu peindre; pour se prononcer, il convient avant tout de les interroger, et à cet effet, de s'adresser à M. Van de Kerkhove, qui mieux que personne est à même de désigner les témoins.
L'enquête n'a pas agi de la sorte, par conséquent elle a fait fausse route. |
Puisqu'elle a fait fausse route, il se peut que M. Van de Kerkhove ne soit pas maniaque; et l'on est tenu de croire à sa bonne foi et de l'aider à produire la lumière, les attestations nécessaires pour dissiper les doutes.
Pour que M. Van de Kerkhove recueille des attestations, il faut qu’il parvienne à trouver des gens capables de se mettre en opposition avec les principaux peintres de Bruges, le parrain de l'enfant, et les personnages qui ont dressé l'enquête ou pour mieux dire l'acte d'accusation. Peu de gens sont disposés à passer pour badauds, en croyant à « plus fort que l’eau de Lourdes, à des farces monstrueuses. » Dans une ville de province surtout, quand des hommes comme M.'Rousseau, un savant critique, ou M. Wallays, un directeur d'académie, se sont prononcés catégoriquement sur une question d'art, qui donc oserait émettre un avis contraire au leur? Celui qui attesterait avoir vu Fritz peindre les tableautins, passerait nécessairement pour un niais, ou un trompeur, grâce à la terreur semée par les affirmations passionnées de ceux qui ont la réputation de faire autorité dans la matière.
M. Van de Kerkhove ne parviendra pas à recueillir d’attesta tions formelles avant que cette terreur ne soit dissipée.
Pour la dissiper, chacun doit lui venir en aide, à commencer par le gouvernement, à qui il a offert les tableaux.
Il faudra du temps et des efforts pour opérer un revirement dans l'opinion. La cause, dit-elle, a été entendue, il n'y a plus lieu de s'en occuper. Ce qui est malheureusement vrai, c'est
Loi
qu’en se défendant lui-même, sous l'empire de la colère, M Van de Kerkhove l’a compromise.
Cependant notre honorable correspondant de Bruges trouve comme nous, que l'enquête « ne prouve rien; » il nous écrit en date du 25 courant, qu’il continue de croire à la sincérité de M. Van de Kerkhove, et qu'à Bruges, personne ne s'occupe de cette affaire, « les passions ne sont pas excitées du tout, ni pour ni contre. »
Si les Brugeois sont aussi impassibles aujourd'hui, comment Fritz ne serait-il pas passé inaperçu ?
Il s’est trouvé des hommes qui se sont rendus dans leur ville, pour détruire les appréciations d'artistes distingués et d'écrivains établissant des titres glorieux pour leur cité; sans qu'ils aient procédé d’une manière digne, indispensable à la constatation de la vérité, ces hommes émettent une sorte de jugement qui détruit ces titres, et les Brugeoïs ne s'émeuvent pas!
Puisqu'il en est ainsi et jusqu’à ce qu'ils fassent appel à ceux qui comme nous combattent peur eux, nous ne prendrons plus leur cause en main.
Qu'ils soient de Fritz ou non, les tableautins ont singulièrement baissé dans ces derniers temps, écrit un artiste, dans l'Echo du Parlement, d'hier.
Qu'est-ce que cela prouve? Evidemment que chacun se permet de juger sans connaissance, et se laisse influencer facilement. L'artiste dont il s’agit n’est pas plus fort qu’un autre. Ses appréciations portent uniquement sur les procédés. S'il était artiste véritablement, il s’occuperait de la pensée et du sentiment. Dans les tableautins, la pensée et le sentiment sont en rapport avec l'exécution; il y a harmonie, unité, vie; cette harmonie, cette unité, cette vie, se distinguent par l'abondance, la franchise et la vérité; la grifle est d’un maître abordant les difficultés de front, avec foi, sans attacher d'importance au procédé, qui, pour l'artiste de l’'Echo, constitue l'art tout entier.
ECHO DU PARLEMENT, 31 mars 1875.
Monsieur le rédacteur,
L'enquête du Willems-Fonds, dit la Flandre libérale, est faite avec le désir ardent, conçu et exprimé d'avance, « de voir conser-
ver à Bruges et à la Flandre artistique le bénéfice de la renommée du petit Fritz. »
Mais, monsieur, Bruges et la Flandre artistique peuvent-ils compter qu'il y aura là un vrai bénéfice?
La gloire des « panneautins » — qu'ils soient de Fritz ou de son père — a singulièrement baissé dans ces derniers temps. On avait commencé par les regarder comme des chefs-d'œuvre. Puis ces tableautins — pour lesquels bouillonne le vieux sang flamand de M. Van de Kerkhove — n'ont plus été que des adroits pastiches de maîtres français.
A l'heure qu'il est il n’est plus question de maîtres du tout. Savez-vous ce qui se dit dans les ateliers? C'est que ces pages remplies « d'une navrante mélancolie, » style Siret, s’obtiennent par un truc aussi simple que celui de l'émail au sucre, si bien mis en lumière par M. Van de Kerkhove, qui me semble trèsfort sur tous les trucs.
Voici la recette. Elle est à la portée du premier ou du dernier rapin venu.
Pour faire un Fritz, vous prenez une palette salie — de préférence celle qui vient de servir pour une peinture de figures, car vous y trouvez des assortiments de tons qui ne traînent pas dans le paysage ordinaire; là est — disent des langues venimeuses — le secret de l'originalité des Fritz.
Sur cette palette, vous ramassez les tons foncés, et vous les étendez au couteau sur le bas du panneau : ce sera le terrain.
Vous prenez de même les tons clairs que vous couchez de même dans le haut du panneau : ce sera le ciel.
Puis enfin les tons mi-foncés, que vous mastiquez (toujours au couteau) où que vous tamponnez au chiffon entre les deux : ce seront les constructions ou les arbres.
Laissez sécher. Huit ou quinze jours après, couvrez d'une bonne couche d'huile grasse, et, suivant les formes que vous donnera le hasard de ces taches, précisez et arrêtez par quelques contours et quelques accents. Ajoutez enfin la petite silhouette noire de rigueur. Vous aurez un Fritz parfaitement conditionné.
Il est essentiel que tout le travail se fasse au couteau à palette. Vous ne vous figurez pas les jolis résultats qu’on obtient par ce procédé et par l'emploi de ces tons neutres, naturellement harmonieux comme ils sont naturellement tristes (style Siret).
Tout le monde essaie, et tout le monde se trouve paysagiste. C'est une joie générale. Il n'y aura pas de jeu de société plus à la mode cet été — au moins entre peintres.
Malheureusement les chefs-d'œuvre obtenus par ce système
Fritz ne tiennent pas — je ne dirai pas contre un tableau de maître — mais contre la plus simple étude d'après nature, où la lumière est franche, où le ton local est juste. A l'instant même toute cette fantasmagorie disparaît.
Ceci vous explique comment les panneautins-Fritz, exposés aux salons de Gand et même de Courtrai, y ont passé inaperçus,
Je recommande cette comparaison et cette épreuve pour l’enquête d'artistes, si les artistes — dont M. Van de Kerkhove continue à ne rien dire — sont jamais appelés à s'occuper de cette
affaire.