‹ L'enfant de l'amantChapitre 68 sur 69 · LA RESOLUTION SUPREME · texte numérisé non relu

LA RESOLUTION SUPREME

Marguerite saisit Emma dans ses bras,

— Voyons, mon enfant 1 — lui dit-elle, — tu ne comprends donc rien ? — Ton père sait tout... Il te cherche... Il ne te trouvera pas chez Mme de Séverin, et il rentrera ici...

Ah ! si tu l'avais vu... comme moi, là, tout à l'heure... Tu tremblerais...

Il a voulu me tuer !

Que ne l'a-t-il fait ?

Je serais morte avec joie, si ma mort pouvait te racheter !

— Tais -toi, — fit Emma avec une sorte de douceur et de ten-

dresse qui ne lui étaient pas hai)itu lies. — J'ai va mon père sortir. . J'ai vu son visnge... son [^as ciianceiant...

Je le connaiR trop pour m'y tromper...

Je sqis ce que cela veut dire, va !

— Et tu teviens ! — Pourquoi? — Je to croyais déjà loin... ou cachée en quelque li^-u sûr par Athénaï-?...

— Athénaïs est une coquine !

— L'apprend,-ï-tu seulement ?

— NoL. Mais c'est une lâche aussi... et je l'ai appris cette nuit !

— Est-ce qu'elle a refusé de te sauver ?

— Ell-^3 a eu peur.

— Explique-ioil — Oh! mon Dieu! mon Dieu! les minutes s'écoulent... et il ne Rut pas que M. Dalifroy te rencontre, le retrouve, en ce moment...

— Calme-toi, te dis-je. — Je ne puis ni fuir, ni me cacher.

— Mais pourquoi?

— Parce que ce serait inutile, et parce que cela ne me convient plus ! — Athénaïs seule pouvait me sauver. — Elle ne l'a pas voulu...

— Infamie !

— Où \eux-tu qu'une jeune fille telle que moi trouve un abri sûr?

J.3 serais reconnue, arrêtée, avant d'avoir gagné la frontière... et môme là, hors de France, n'y a-t-il pas l'extradition pour les crimes comme le mien ?

— Lo père de ton enfant!...

— J'y avais pensé, — mais c'est insensé... Il m'a abandonnée. — Il me chasserait, de peur de se compromettre... Songe donc, c'est un homme officiel, un homme public, qui doit éviter le scandale, plus que tout autre.

Elle eut un sourire amer, mais sans violence.

— Fillo-mère, — poursuivit-elle, — il m'eût peut-être fait l'aumône d'uu asile et d'un morceau de pain... et encore, qui sait? — 11 a trop de torts envers moi... pour n'être pas impitovable...

Infanticide, — il me ch.issera !

Non, lion, te dis j^^, Aliiéaaïs seule p )uvaii me sauver... p3ur qu Ique temps !

— Eile a refusé?

— Parfciiiement!

— Qu'a-t-dledit?

— Cil ! c'est bien si.iip e !

Eile a dit :

« Je! ne veux pas risquer le bagne p'^ur tes crime-. »

— Mes crim^^ s sont les vôties ! — • lui ; i-je répondu.

— Ce n'est pa vrai ! — s'est-elie écriée. — Ce n'est pas moi qiii l'ai dil de luer ton enfani !

— C'est par vous que cet enfant est venu 1

— Tu n'avais qu'à êire honnête fille ! — Est-c-? qu- cela me r-. gai de ?

— Etes-vous honnête femme?

Alors, elle s'est kv^e furieus , hideu e, eu balbutiant, les dents serrées :

— Ah ! c'esi, ainsi ! — Ya-t'en ! ^a-t'en. — Je ne te cou: ais pas. je ne te c nnais plu;... Va-t'e .. ou j'appelle et je te fais arrêt r moi-même poL;r ; rouver que je ne suis pas ta complice!

— Un insiaat, — pou:sui.it Em^a, ei gfinçaLt des dents, — j'ai eu envie de Li t.er...

C'était trop iniâme, aussi...

Je suis son œuvre... elle le sait...

Après tout, j'étais une fillette innocente et ignorante, quand elle m'a connue... Ce sont ses conseilsetses exemples qui m'ont perdue... Mes crimes, puisque crimes il y a, sont les siens plus que les miens...

Où est la vérité ? — Où est le bien ? — Oîi est le mal ?

Je n'en sais lien...

Pourquoi ce qui lui a réussi m'a-t-il perdue?

Et toutes les vertus soiit-elles sœurs, comme je le croyais dans mon enfance ?

Est-ce parce qu'elle a passé sa vie à tromper, à mentir, à jouer l'amour avec vingt amante qu'ejle n'aimait point, ou en

Inès dat se jotor à ses pieds, lui ,.urer qu'elle ne lui survi\riiit pas.

qui elle n'aimait que la fauie et la débaucha, qu'elle u'a pas même de pitié pour moi, de sympathie et de courage pour celle qu'elle a eiuraiaée jusqu'à l'abime ?

Je ne vaux rien, oui, je le sens I — reprit Mlle Dali-

7'J'"^ LiV. i^riiae yraCutLc de fELECrEUli RÉPUBLICAIN.

froy à voix basse, et pour ainsi dire comme si elle parlait d'une a "itre que dVlle-même ; — mais j'ai honte, à présent, d'avoir écouté cette âme vile ; — mais, si bas que je sois tombée, quelque litière que j'aie faite des chosesqu'on respecte.... je suis sûre que si xUhénaïs était venue me demander asile et salut, j'aurais tout fait pour lui venir en aide.

— Oh ! rien n'est perdu, ma pauvre Emma, puisque tu te repens ; puisque tu juges enfin la vie que tu t'es faite î... — s'écria Marguerite, en la serrant contre sa poitrine.

— Crois-tu que je me repens ? — demanda Emma, avec une sorte d'indifférence. — C'est possible ! je n'en sais rien. — J'ai

le dégoût, voilà tout...

Mais il est trop tard.

— Il n'est jamais trop tard î — Que vas-tu faire ?

— Ecoute, — reprit Emma plus doucement, — j'ai voulu te revoir. — Tu es la seule créature vraiment bonne et honnête que j'aie connue... la seule qui m'ait aimée...

J'ai été dure, injuste, ingrate envers toi î — Pardonne-moi !

— Oh ! mon enfant, c'est à moi de te demander pardon... Si j'avais été à la hauteur di ma tâche... tu n'aurais pas succombé. — Je t'aurais protégée contre tous, conîro toi-même î

Oh î mon Dieu ! mon Dieu ! — s'écria-t-elie dans un élan d'affection naïve, — est-ce que rien ne peut racheter, ici-bas, le mal accompli ?

— Embrasse-moi, Marguerite I

La vieille nourrice la serra avec emportement dans ses bras tremblants, couvrant le Iront da la jeune fide de baisers vraiment maternels.

— Merci ! — murmura Mlle Dalifroy. — Cela me fait du bien, après la nuit épouvantable et la journée plus airoce encore que je viens de passer, errant, comme un chien perdu, à travers les rues de Paris, n'osant me présenter nullo part, hésitani, ne sachant que faire...

Eufin, je suis revenue au gîte ! — Je ne le quitterai plus. — J'ai assez de cette lutte affreuse, et, d'ailleurs, inutile.

Il n'y a point de salut pour moi ;

— Qu'as-tu décidé ?

— Donue-moi la clef do l'appartement de ma mère, Marguerite. — C'est laque j'ai commis mon crime; c'est la que j'ai besoin de me recueillir, avant de prendre une décision définitive.

— (^aoi, tu veux ?...

— Mon père va revenir. — Il n'ira me chercher là qu'en dernier lieu. — Cela me donnera en plus les quelques instants dont j'ai besoin... pour... adopter une résolution...

— Emma !

— Tu ne feras rien pour le retenir, s'il veut entrer... làbas !

— Emma, tu me fais peur... Tu me j rrs que tu ne prémédites aucun acte désespéré?

— Mais, non, sois tranquille. — Tu comprends bien que n'ayant nul moyen do fuir, d'échapper aux conséquences... de ce que... j'ai faii, — il faut que, tôt ou tard, je me retrouve en face de M. Dalifroy...

Donne-moi la clef... si tu ne veux pas qu'il me surprenne ici.

— Tu as raison. — La voici! — Mais, s'il entre où tu vas... je serai là avec lui... et je te couvrirai de mon corps.

— Oui, ma bonne Marguerite... Embrasse-moî encore et prie pour moi !

028 L'ENFANT r>E L'AMANT

XYII

ou I^IARC DALIFROY RETROUTE EIWM.V

Un quart d'heure après que mademoiselle D;ilifroy eut quitté Marguerite pour se renfermer dans la chambre qu'avait occupée sa mère, M. Marc Dalifroy rentra à son tour.

Ce n'était plus que l'ombre de lui-même.

Il marchait voûté, d'un pas chancelant.

Toute fureur semblait l'avoir abandonr é.

En f lit, la fièvre l'avait quitté, et, à Ja sur,*xcit?tion du premier moment, succédait cette détente cruelle qui ne laisse plus que la fatigue et le désespoir morne.

Plus il réfléchissait à sa situation, plus elle lui semblait atroce, plus il la trouvait intolérable.

Lorsqu'il était venu chez lui, la première foi?, capable de faire un malheur commue on dit, s'il eût rencontré sa fille tout d'abord, — le coup était si nouveau, qu'il en souffrait relativement moins.

Il y avait plus de colère en lui que de douleur profonde et mortelle.

Puis, il lui restait un dernier espoir.

Peut-être allait-il trouver Fa fille !

Peut-être était-elle innocente !

Il n'en croyait rien, et, cependant^ il y avait en lui une hésitation.

Son esprit reculait devant l'horreur de la réalité.

Quand il était allé chez Athénaïs, il se disait :

« Elles sont complices ! »

Néanmoins, il avait aimé cette femme^ autant qu'il pouvait aimer ; — il avait cru à son amour pour lui, en tout cas.

Maintenant, il constatait ce qu'elle valait.

Cette créature avait aidé sa fille à se perdre... l'avait perdue elle-même, sans doute.

Cette femme était de la boue...

C'était de la fange qu'il avait aimé...

Quelle chute !

Quelle humiliation pour sa vanité !

Dans une maîtresse qui vous trahit, ce n'est pas elle seulement qu'on regrette : — c'est aussi, c'est surtout ce qu'on lui a donné de soi-même !

Cet amour vous avait flatté.

Vous aviez cru qu'il avait une valeur.

Vous aviez cru que c'était un diamant précieux : — ce n'était pa«^ même du stras.

Le regret d'avoir prodigué le meilleur de votre cœur à ce qui ne valait que le caprice d'un jour, ou d'une heure, vaus saisit à la gorge.

Il vous prend comme une honte de cette duperie.

Tous les souvenirs d'ivresse et de bonheur vous deviennent amers.

Vous avez été volé !

Je ne sais plus dans quel conte se trouve l'histoire d'un jeune prince éperdument amoureux ; mais il ne doit voir sa maîtresse qae la nuit.

Elle est belle, jeune, adorable, irrésistible.

Une circonstance fait, un beau jour, qu'ils ne peuvent se séparer avant le lever du soleil.

Alors, qu'aperçoit-il à ses côtés ?

Tlne horrible vieille, âgée de plusieurs siècles, usée par tous les excès, qui le regarde tendrement de ses yeux chassieux.

La jeune maîtresse n'était qu'une sorcière, qui, par son art, lui faisait voir, pendant quelques heures, le contraire de la réalité.

Quelle nausée, a'ors !

Marc Dalifroy l'éprouvait, à présent.

Athénaïs, telle qu'il la voyait, en ce moment, lui causait une horreur indicible, et lui apportait l'humiliation intime la plus aiguë qu'il eût encore ressentie !

Il était déshonoré, perdu, aux yeux du monde, par la faute et le crime de sa fille; — il était ravalé et bafoué à ses propres yeux par l'indignité de Mme de Séverin.

Cela l'avait brisé.

Maintenant, il était faible et lâche.

Il ne voulait plus croire à ce qui le frappait.

C'était trop d'écrasement.

A tout prix, il eût voulu se leurrer d'une dernière espérance, d'un dernier mensonge.

Il était dans cette disposition d'esprit, où, sans pouvoir arriver à se tromper soi-même, on se fait mille raisonnements absurdts et insensés; où l'on en vient presque à supposer qu'un miracle fera que ce qui est ne soit pas.

— Après tout, — se disait-il, — si Athénaïs était vraiment allée à la campagne, pour quelque raison que j'ignore ?

On n'a pas vu ma fille chez elle !

Elle ne sait peut-être rien !...

Et puis, Emma... .5on absence est inexplicable. .. certes...

Cependant^ cela ne prouve pas qu'elle ait ou un eniant et qu'elle l'ait tué!...

Inès n'a-t-elle pas dit qu'on trouverait, parmi les robes de Mlle Dalifroy, la robe à laquelle manquait le morceau ramassé près de la carrière de la route de Châtillon ?

N'a-t-elle pas dit qu'on verrait, sur l'oreiller du lit d'Andrée, l'empreinte du corps de l'enfant?

Si ces deux preuves manquaient?...

Sous l'empire de ces raisonnements dont il sentait toute la faiblesse, toute la niaiserie, Marc Dalifroy, pour la seconde fois, monta chez sa fille.

Ne pouvait-elle pas être revenue, d'ailleurs, aussi? Il ne trouva que Marguerite.

— Ouvrez-moi les armoires de mademoisellr Dalifroy, — lui dit-il d'une voix brisée.

La vieille nourrice obéit, sans répondre un mot, ne comprenant pas ce qu'il voulait, pensant seulement que plus elle gagnerait de temps, mieux cela vaudrait.

M. Dalifroy prit une à une toutes les robes d'Emma^ les vérifiant avec soin.

Tout à coup, ses dents claquèrent.

Il venait de constater à une robo de laine noire, une déchirure qui correspondait exactement au lambeau recueilli par lui et classé parmi les pièces à conviction.

Lentement, il se retourna vers Marguerite.

— Conduisez-moi dans la chambre de madame Dalifroy, — lui dit-il alors d'une voix sépulcrale.

Prenez une lumière.

Il ne lui restait plus qu'à constater l'empreinte signalée du corps d'un enfant.

Il tremblait si fort qu'il était évident qu'il n'eût pu tenir la lumière lui même.

Marguerite devint blême, mais elle ne pouvait refuser.

Du reste, elle avait promis d'être là pour protéger sa fille d'adoption.

Tous deux sortirent.

Elle marchait devant.

Sur la porte, il y avait la clef laissée par Emma, et que cette dernière n^avait point retirée après s'en être servie.

M. Dalifroy fit un effort, repoussa Marguerite, ouvrit la porte et entra le premier.

Il fit trois pas et s'arrêta en poussant un cri terrible, auquel fit écho le cri déchirant do la vieille nourrice.

En face de lui, brûlait la bougie emportée par Mlle Dalifroy.

Cette bougie était placée sur la table du milieu, de façon à éclairer le portrait d'Andrée, placé entre les deux fenêtres.

Ce portrait n'y était plus.

A sa place, on apercevait, rigide, effroyable dans son imm,obilité lugubre, le corps d'Emma qui s'était pendue avec le lacet de son corset, attaché au clou destiné h supporter le portrait de sa mère 1

M. Dalifroy s'était arrêté, avons-nous dit, la bouche ouverte dans une sorte de S[/a^me, les yeux hagards.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — balbutia-t-il, d'une voix à peine intelligible, — qui me frappe donc ainsi ?

— Moiî — répondit un homme sortant brusquement de l'ombre, et se dressant terrible devant lui.

— Qui, vous?

— Maurice Aubin !

M. Dalifroy recula, la sueur au front, les cheveux hérissés, étendit les bras et tomba sur le parquet.

M. Dalifroy s'était arrêté la bouobe ouvei-te, les yeus Uagards.

Page 1