‹ L'enfant de l'amantChapitre 67 sur 69 · FRAPPE A SON TOUR · texte numérisé non relu

FRAPPE A SON TOUR

On se rappelle qu'Inès, après avoir poignardé Emile Rouget, arrêtée, puis mise en présence de M. Marc Dilifroy, chargé de l'instruction de cette affaire criminelle, ne s'était décidée à parler, à révéler sa personnalité qu'alors qu'elle avait su, par l'arrestation prévue et calculée d'Ivan, que le cadavre de l'enlant d'Emma avait été retrouvé, et que cette dernière avait eu le temps de fuir, de se mettre à l'abri de la colère de son père et des premières poursuites de la justice.

On se rappelle qu'à la réponse finale de la jeune fille :

— Je m'appelle Inès, et je suis la fille de Maurice Aubin et d'Andrée Dalifroy, votre femme !

Le magistrat était resté comme foudroyé sur son fauteuil, pâle, sans voix, regardant la prévenue, ainsi qu'il eût regardé la tête de Méduse, ainsi que Macbeth devait regarder le spectre d*^- Banque !

C'était tout son passé qui se redressait devant lui, prêt à l'écraser.

Il ressentit, d'abord, la douleur et la terreur du coup qui l'atteignait, avant d'en analyser les conséquences.

Il eut peur, avant de comprendre exactement sous quel écroulement formidable il était enseveli.

Cette période de torpeur ne dura pas.

C'était un homme positif, habitué à voir clair autour de lui,

L'KNFANT DE L'AMANT OLi

à tirer toutes les conséquences possibles d'une situation donnée.

La réa'ité lui apparut donc promptement.

Cette réalité était efifroyable.

Rien de C3 qui av.àt constitué sa vie ne restait debout.

Honneur, C3nsidératicn, avenir, — tout n'était plus c^^ue ruine autour de lui.

L'adultère, ignoré de tous, allait éclater.

Qu'Inès dît un mot, et Ton saurait la vie d'Andrée !

On saurait que cet homme austère, qu'on citait partout pour la sévérité incorruptible de ses mœurs, étant marié, avait été l'amant d'une femme mariée, et pratiquait les délits qu'il était chargé de poursuivre... chez les autres.

Mais ce n'était rien encore.

Emma, sa fille, avait eu un enfant et l'avait tué.

Il était le père d'une fille perdue, coupable d'infanticide.

Sa vie, si bien fermée et si correcte jusque-là, aux yeux du monde, craquait, s'ouvrait de toutes parts, e1 par toutes les ouvertures entraient des flots de honte et de sang.

Le crime et la débauche, assis à son foyer depuis tant d'années, faisaient à présent les honneurs de chez lui, invitaient le public à entrer, pour étaler, devant tous, leurs plaies et montrer leur œuvre infâme.

Un moment il crut que son cerveau allait éclater.

Inès le regardait de ses grands yeux noirs, droite et implacable.

Et ce regard le brûlait et l'exaspérait à la fois.

Son premier mouvement avait été presque de se jeter sur elle, de la serrer à la gorge, pour arrêter au passage les paroles révélatricv?s.

Il ne douta pas une seconde de la vérité des accusations portées par elle avec une nettcié si écrasante.

Il comprit que rien ne pourrait le sauver.

Avec son habileté ordinaire, n'avait-il pas réuni toutes les preuves qui pouvaient accabler sa tille, croyant en accabler Inès?

La cour d'assises attendait Emma.

Et, c'était lui qui ayail r« udu ccUe coDclusiori inévitable!

Un graud s^fnce avait suivi la déclaration d'Inès

Le secrétaire du juge d'instruction était re^té, la plume en l'nr, stuféfaitj lui aussi, regardant alterDatiTcment la prévriiue et M, Dalifroy, et ce regard, sous la Burfrise, exprimait une vague satisfaction.

M. Dalifroy- n'élait point aimé de ses inférieurs.

Avec eux, il était dur, et sa morgue les humiliait incessamment.

Ayant tourné la tête, machirah ment, de son côté comme pour cLerchrr un secours ou uue marque de sympathie, — il ccmprit ce regaid, et ce lui fut une nouvelle douleur ^iguë.

Cet homme qui, loin de le plaindre, éprouvait une joie contenue, mais positive, de sa chute, lui fît l'effet de la s'clété tout entière, le-jugr ant et le condamnant.

Cela lui rendit tout son orgueil.

Il f e raidii et parut retrouver une apparenc^^ de s ng-froid.

Être humilie devant ce suLordonué, se reconn;utre vaincu devant lui, — p ïrut insupportable au magistrat.

— Qa'on emmène la prévenue, — balbutia-t-il d'une voix étoufTée. — Pour aujourd'hui, i'ir:teriogatoire est t''-rminé.

— Vous voy-z, monsieur, qu'il y a un jour pour la justice vraie/ — dit Inès lentement.

La jeune fille partie, M. Dalifroy se retrouva seul en face de M. B'andineau.

— Vous sembkz indisposé, morsiei r le juge d'instruction, — lui dit le secrétaire d'an air obséqui; ux. — La prévenue a évidemm.ent menti... mais,..

— Faites-moi grâce de vos commentaires, — répliqua durement M. Dilif ^oy.

Et, cachant son front dans ses mains, il resta immobile, pendant près d'une demi-heure.

Quand il releva la têt^, M. Blandineau, qui n'avait cessé de le guetter du coin de l'oeil, — fut effrayé du ravage accompli sur les traits de cet homma d'acier.

'Il avait vieilli de vingt ans, et ses yeax bri laient d'aa éclat qui annonçait, ou la folie ou les plus t'rrribles réiolutions.

On eût dit qu'il agissait daas une sortd d'accès de somiatnbulisrne, tant son corps restait raid-3, tant son regard élait'flxj.

D'an pas d3 statue qui mircherait, il se dirigea vers la porte.

— Monsieur ! — s'écria le secrétaire épouvanté, en faisant le geste de l'arrêter, — où allez-vous? Quo voulez-vous faire?

M. Dalifroy se re'.ourua tou^ d'ane pièce.

— Je rentre chez moi, monsieur ! — répondit-il d'un accent glacial.

Et il sortit.

ou LE PÈRE CHERCHE SA FILLE

^la sortie duPalais d3 Justice, M. Dalifroy trouva sa voiture qui l'attendait comme à l'habitude.

Il y monta,

— Rue deTurenne ! — dit-il au cocher.

Les chovaux partirent au grand trot.

Quand le magistrat arriva devant sa demeure, la nuit était venue.

On se rappelle que ces événements sa passaient au mois de déceinbre, époque de l'année où les jours sont lî plus courts.

Il descendit de son coupé, entra sous la porte coQhère, traversa la cour de son pas automatique.

Dans le vestibule, il rencontra le valet de chambre.

— Mademoiselle Dalifroy est-elle chez elle ? — lui demanda-

{-il brusquement d'une voix sourde, mais qui gardait comme l'écho lointain de quelque profonde palpitation.

— Oui, monsieur, — répondit le valet. — Mademoiselle est indisposée. — Elle n'est pas descendue.

Marc Dalifroy poussa une sorte de soupir étouffé.

Si c'était vrai, pourtant !

Si Emma était là !

Inès aurait dune menti en un point, et alors... peut-être... aurait-elle menti sur le reste.

Dire qu'il le croyait, serait faux.

Dire qu'il l'espérait, serait exagéré.

Mais il le désirait tellement, — ce qui le menaçait était tel! ment effroyable, — qu*il se cramponnait à cette illusion avec la rage du noyé qui saisit le premier objet rencontré par ses mains crispées.

Il se dirigea vers l'escalier, mais fcaufj sa presâor.

Oa eût dit qu'il voulait demeurer dans le doute le plus longtemps possible.

Est-ce qu'Emma, coupable, fût restée chez eilc; ?

L'eût-8île attendu ?

Non, évidemment.

Alors, si elle était U, c'est qu'elle était innocente !

Il arriva ainsi au deuxième étage, et ouvrit la poite de sa fille.

La chambre était vide.

Les rideaux du lit étaient tirés.

Il les écarta d'un geste violent.

Personne dans le lit !

Son cœur se serra d'une façon atroce.

Cependant, il restait un espoir.

Il traversa lapetite pièce et ouvrit laporte qui communiquait avec la chambre occupée par Marguerite. Peut-être Emma y était-elle avec sa nourrice. En entrant, il aperçut Marguerite agenouillée et qui priait. Mais Marguerite était seule !

lîi-f :^:^-:-^ ^Pî^^^:^?^

Love le front haut, lucS, tu es pure, tu es di^iie d"estime.

Au bruit de la porto qui s'ouvrait, au bruit des pas de M. Dalifroy, elle ne se retourna pas.

La pauvre femme n'entendait rin.

Elle était absorbée dans sa prière, où elle mett\it toute son âaie et toute sa lo: naïve.

7S"^^' Liv. Prime graluile de ChLECTLUR REPUBLIC AlS

618 L'ENFA^■T DE L'AMANT

El:e priait pour la coupable ; — elle implorait l'indulgence du ciel, sachant qu'il serait inutile d'implorer l'indulgence des hommes.

M. Dalifroy pâlit affreusement sous la pâleur qui ne l'avait pas quitté depuis les premières paroles d'Inès, et s'approchant de Marguerite, il lui posa la main surTépaule.

— Oii est ma fille ? — dit-il .

Marguerite se releva, presque sous un frémissement, et lui montrason visage létigné.

JEile s'âitendait à ce qu'il la tuât.

î>e sa vie, elle avait fait le sacrifice, décidée à ne point se défendre, à ne pas même chercher une excuse.

Depuis huit jours, elle avait suhi son calvaire; elle était prête às;;bir 1« cruciôeraent, en martyre, s'étant condamnée elle lûéme, piussévèi émeut qu'aucun juge ne l'eût fait, pour son impuissance et sa faiblesse envers Emma.

E'ie croisa les mains sur sa poitrine.

— JeFîgnore ? — répondit-; lie.

M.. Dalifroy eutiin geste de fureur, et un peu d'écume vînt à ses lèvres verdies..

Il jeta autour de lui un regard farouche.

Il aperçut un lourd flambeau de bronze sur la cheminée ; il ^'élança pour le saisir, puis revint en le brandissant *ur la iéte de Marguerite.

— Misérable ! — siffla-t-il entre ses dents serrées, — répon- ■d£z ! ou,..

— Vous pouvez me tuer! — répliqua la pauvre femme. — Je ne sais rien.

M. Dalifroy parut hésiter, une seconde, puis il rejeta le flambeau loin de lui.

— Oh ! la torture ! la torture ! — balbutia t-il av(îc une rage hideuse. — Pourqiioi ï'â-'t-an abolie ? — Eu te brisant les os, en faisant couler du plomb fondu dans tés veines, on t'arracherait la vérité !...

Il I-ui prit les deux poignets.

— Depuis quand est-elle partie, au moins ?

— Je l'ignore. — Quand je suis entrée dans sa chambre, co j matin, elle n'y était plus... |

C'était la vérité... à peu près. i

M. Dalifroy repoussa Marguerite, brutalement. j

— Ah ! — dit-il en se frappant le front, — il y a Athénaïs... j Elles sont coîiiplices... Elle doit savoir... elle... Elle parlera...

Elle est lâche, celle-là... puis, jo la tiens... i

Alors, paraissant oublier Marguerite, il bondit hors de la pièce, descendit l'escalier comme un fou, gagna la rue, où il arrêta la première voiture qu'il rencontra.

Maintenant, :a glace factice fondait.

La fièvre le décorait; il n'avait plus la force da J a cacher, d'en étouffer les soubresauts.

11 n'avait plus la force ni même la volonté de maintenir sur son visage le masque de rigid ité dont il s'était armé jusque-là dans la vie.

Il n'y songeait plus.

L'aeteur disparaissait sons la poussée de l'hommo affolé.

— Rue des Pyramides, — et vite ! — dit-il au cocher de fiacre.

Le cocher fouetta son cheval, et s'achemina, cahin-caha, au trot saccadé de sa rosse éreintée, vers le domicile de Mme de Sôverin.

Ce fut long.

M. Dalitroy ne s'en aperçut pas.

La tempête qui le secouait lui ôtait le sentiment de la durée.

Quant la voiture s'arrêtA. devant la porte de la veuve du général, il ne s'en aperçut pas davantage.

Il fallut que le cocher descendit da sou siège, ouvrît la portière et le hélât.

M. Dalifroy tressaillit, comme un homme qu'on réveille en sursaut, et sauta à bas do la voiture.

Il jeta un louis à ce cocher, et s'élança dans la maison de Mme de Séverin, sans attendra la monnaie.

— Madame est absente, — lui répondit le domestique solennel, que nous counaissor-s pour l'avoir vu, à titre de témoin.

dans le cabinet du juge d'instruction, au début de la première parti©.

— Mais ells va rentrer ! — répliqua M. Dalifroy. — Je l'attendrai.

— Non, monsieur. — Madame e-t partie en voyage.

— En voyage ?

— Oui. monsieur.

— Vous mentez !

— Je vous assure...

— Depuis quand ?

— Depuis ce matin, à la première heure.

— Où est-elle allée ?

— Dans le Limousin à sa maison de campagne.

iSlarc Dalifroy eut un geste de fureur, devant lequel le laquais recula effaré, ouvrant de grands yeux, en homme qui n'y comprend rien.

Le magistrat profita de ce mouvement de recul pour pénétrer dans l'appartement, qu'il parcourut, àla façon d'une bête fauve, se jetant dans les pièces dont il voyait la porte devant lui.

On eût dit un fou.

Le domestique le suivait, uLe lampe à la main, sans trop câchor un air de profonde indignation et de susceptibilité blessés; — retenu par le resp et des convenances; — étouffant, visiblement avec peine, les observations que lui inspirait cette conduite si dépourvue de cant.

Mais M. Dalifroy était un ami delà maison, — un magistrat, — et il se taisait, gardant pour lui ses observations et ses commentaires.

Ce que M. Dalifroy cherchait, ce n'était pas seulement Mme de Séverin ; — c'était surtout sa fille, qu'il se figurait réfugiée chez Athénaïs.

Lorsqu'il eut enlin constaté qu'elles n'y étaient ni l'une ni l'autre, il se retourna brusquement vers le domestique qui éclairait ses recherches, — bien malgré lui, il faut le reconnaître.

— Est-ce que Mme de Séverin est partie seule ? — deman-

da-t-il tout â coup.

-Si monsieur veut me faire l'honneur de me croire, je lui

répondrai que oui, - répliqua le laquais blessé dans sa

dignité.

— Et personne n'était venu chez elle, hier soir, cette nuit, ou

ce matin ?

— Non, monsieur, à ma connaissance.

M. Dalifroy lui tourna le dos et se dirigea vers la porte de

sortie.

-Elles s'entendent !- murmurait-il entre ses dents qui

grinçaient.

Ce départ, cette fuite d'Athénaï^... le prouve encore 1 Ah! Cette Inès... La tille d'Andrée!... La fille.de Maurice Aubin!... Elle savait bien tout...

Il s'arrêta dans la rue.

Il ue savait plus ce qu'il faisait, ni ce qull voulait. Ses jamb-3S tremblaient sous lui.

IL lui semblait que tous ceux qui passaient à côté de lui le regardaient d'une façon étrange, le reconnaissaient, s'éloignaient, en disant, avec un sourire narquois :

— Voilà monsieur Dalifroy ! monsieur Dalifroy, le juge d'instruction... Monsieur Dalifroy, le faux vertueux, qui était l'amant de Mme do Séverin, et qui était trompé par sa femme! - Monsieur Dalifroy, dont la fille a fait un enfant qu'elle a lue... Il avait presque envie de se cacher !

11 eut voula fuir au bout du monde, dans quelque endroit sauvage où personne ne le connût, et ne pût lui jeter ses crimes et ses malheurs à la face.

Au moment même où Marc Dalifroy était sorti de chez lui, pour se rendre chez Mme de Séverin, une forme de femme s'était détachée avec précaution de l'encoignure sombre d'une porte cochèro, en se glissant le long des murs, et était entrée dans la maison du magistrat.

Elle avait passé devant le concierge, avec une rapidité extrême, avait traversé lacour comme un fantôme, presque sans

bruit, avait gagné l'escalier, monté deux é'figes, dt oîivert la porte do la chambre de Marguerite.

— Emma! — s'écria la vieille nourrice, avec un accent de surprise et do terreur indicible. — Mais, malheureuse, ton père sort d'ici !

— Je le sais. — Je le guettais !

— Il est chez Mme de Séverin !

— Je m'en doute !

— Tu n'as donc pas fui ?

— Non!

— Il va revenir !... Ah! Emma ! Emma! — Tu ne peux rester...

— C'est ce qui te trompe, Marguerite.

Je reste !

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