CHAPITRE VI
SNOWFLAKE
— ToM ! dit un jour Maggie à son frère, il faut que Luna ait son cheval, tout comme moi. Je lui ai appris à monter et elle n'a presque plus peur.
Tom regarda Va enfant de la lune » avec un sourire 5 un peu moqueur. Il la considérait comme un joujou, sujet à la casse, tandis que Maggie, à ses yeux, était déjà presque une petite femme.
6 sujei à la casse : see casse.
— Nous allons voir si elle n'a plus peur. Saute, petite ! Il lui tendit la main, en lui disant de poser un pied sur le sien. En un clin d'oeil, l'enfant se trouva à califourchon sur la croupe du cheval, se cramponnant
5 comme elle le pouvait au cavalier. Le cheval bondit, puis partit au triple galop. L'air presque froid lui fouettait le visage ; le sang circulait très vite dans ses veines, elle avait envie de rire, de chanter.
— Eh bien?. . .demanda Tom, en ralentissant l'allure lo de son cheval.
— Encore, encore !
Tom se mit à rire en disant :
— Voilà l'enfant de la lune qui devient une vraie enfant de la terre !
15 — Je ne suis pas une enfant de la lune! fit la petite en colère.
— Bon — bon. Tiens ferme, je vais faire danser mon cheval.
Et, en effet, il força son cheval à exécuter des pas 20 extraordinaires. Luna tint bon. Enfin, Tom, flattant son superbe cheval de la main, lui permit un temps de galop.
Tom déposa la petite fille auprès de Maggie, qui guettait le retour de son élève, non sans quelque appré- 25 hension.
— C'est parfait, Luna. Tu es digne d'avoir un cheval à toi. Demain, nous irons jusqu'à la prairie du Nord où les chevaux se trouvent en ce moment.
— Merci, Tom. J'aimerai mon petit cheval, comme 30 Maggie aime Firefly.
Toute la nuit, Luna rêva de son cheval et du nom qu'il conviendrait de lui donner.
L'automne finissait et Luna se fortifiait à vue d'œil ; ses joues maintenant étaient pleines et roses, ses cheveux
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avaient repoussé et frisaient autour de sa tête. Elle pouvait courir et sauter presque aussi bien que Maggie elle-même. Elle parlait l'anglais couramment, avec un petit accent nasal très drôle et se sentait de plus en 5 plus de la famille. Souvent, même, elle oubliait qu'elle n'était qu'une étrangère. Elle admirait Maggie, l'imitait en toutes choses et s'attachait particulièrement à la vieille Mrs. Hardy, mais elle avait un peu peur de M. Hardy et ne savait trop que dire à sa femme.
10 Lorsque Tom vint prendre Luna, elle remarqua qu'il avait enroulé une quantité de corde autour de la selle. Elle sauta, plus lestement que la veille, derrière le jeune homme, ce qui lui valut un compliment dont elle se sentit très fière.
15 Après un galop de près d'une heure Luna aperçut au loin un immense troupeau. Le cheval de Tom hennit joyeusement et des hennissements lui répondirent.
— Mon cheval se rappelle la prairie où il est né, dit Tom, il y a un an que je l'ai pris au lasso. Tiens ferme,
20 Luna; je vais avoir besoin de mes deux mains et ma bête est capable de se mettre à danser sans qu'on l'en prie. Bientôt Luna vit que des centaines de chevaux encore sauvages se tenaient ensemble à une assez grande distance des troupeaux de vaches et de bœufs. Tom avan-
25 çait avec une certaine précaution, au petit trot. Enfin, il piqua vers un endroit où ne se tenaient qu'une demidouzaine de chevaux et de poulains. Parmi ceux-ci se trouvait un jeune cheval tout blanc, à longue queue, qui regardait venir le cavalier sans avoir l'air de s'émouvoir
30 autrement. Le petit cheval blanc se mit à trotter du côté de ses camarades. C'était le moment qu'attendait Tom. Il défit lestement son lasso qui siffla dans l'air et alla s'enrouler autour du cheval blanc. L'animal, affolé, chercha à se dégager et se prit la jambe dans la
corde. Il pouvait se la casser. Très rapidement, Tom se rapprocha, tirant à lui la corde, à mesure qu'il avançait. Arrivé tout près de la jolie bête, il cria à Luna :
— Il faut que je descende: tâche de grimper dans la 5 selle et de tenir Black hawk.
.La surexcitation était telle que Luna ne songea même pas à avoir peur. Le grand cheval noir de Tom regardait son maître comme s'il comprenait tout ce qui allait se passer. La petite fille, leste et souple, se glissa dans
lo la selle mexicaine et saisit les rênes qui flottaient sur le cou de Black hawk. Un instant, le cheval s'indigna d'être tenu par de si petites mains, mais il resta pourtant tranquille. Luna était haletante. Jamais spectacle ne lui avait semblé aussi palpitant d'intérêt.
15 Le pauvre petit cheval blanc fit des efforts inouïs pour se lever et échapper. Tom le calma de la voix et du geste. Dès que la corde fût défaite, prompt comme l'éclair il lui introduisit un mors dans la bouche et sauta sur son dos. Frémissant, furieux, affolé, le cheval se
20 leva d'un bond et chercha à se débarrasser de son cavalier. Mais Tom en avait dompté de bien plus sauvages. Un moment vint où le petit cheval blanc épuisé par ses efforts, en sueur, l'écume à la bouche, se sentant vaincu et furieux de l'être, se tint enfin immobile, en-
25 core tout tremblant.
Tom cria à la petite fille:
— Cela va aller tout seul maintenant. Suis-moi.
En même temps, il siffla son cheval qui le suivait partout comme un chien. Black hawk secoua sa tête puis- 30 santé et chercha à voir l'enfant qui le montait. Mais il se décida pourtant à obéir. Tom dirigeait le petit cheval sauvage, non sans peine, vers la maison.
Et Luna, tout en plaignant le cheval qui lui était destiné, l'admirait et se sentait très joyeuse. Il serait
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à elle, rien qu'à elle. Elle se dit : « Je l'appellerai Snozvflake, car il est blanc comme la neige des montagnes. Je l'aimerai beaucoup.»
A partir de ce moment, la vie au ranch devint réelle- 5 ment charmante.
Luna avait d'abord eu un peu de peine à se faire au travail régulier et aux jeux un peu garçonniers de Maggie. Comme elle était la plus jeune, on l'envoyait faire les commissions. On la traitait très bien, affectueuse-
10 ment même, mais on ne lui épargnait pas les corvées et lorsqu'elle boudait, ce qui arrivait parfois, elle était vertement tancée.
Petit à petit, elle comprit que le moins qu'elle pouvait faire pour remercier ces braves gens qui l'avaient ac-
15 cueillie, guérie, adoptée, c'était de les servir de son mieux.
Lorsque le cheval, vite dressé par Tom, lui fut donné en toute propriété, Luna se sentit grandir d'une coudée. Il se trouva que Snozvflake était particulièrement joli,
20 il s'attacha vite à sa petite maîtresse. Luna devint aussi hardie que Maggie elle-même. Bien lui en prit, comme nous Talions voir. Maggie trouvait son cheval Firefly plus joli encore, ce qui amenait des discussions sans fin. Les deux petits chevaux s'entendaient très bien
25 et se quittaient rarement. D'abord, on avait tenu le cheval blanc à l'écurie, où il s'ennuyait beaucoup, puis dans un enclos, enfin, on le lâcha avec son camarade sur la prairie. Il ne s'écartait pas beaucoup et venait docilement lorsqu'on l'appelait.
30 Un jour, pourtant, Snowflake vagabonda. Maggie et Luna eurent beau l'appeler, il n'arriva pas. Elles se
4 A partir de : %&& partir. — 18 en totcte propriété : see propriété. — se sentit grandir d^une coudée : s&e grandir. — 21 Bien lui e?i prit : see prendre.
mirent à sa recherche. Sans s'en douter, bavardant ensemble, les petites allèrent assez loin.
— Le voilà! s'écria joyeusement Luna et elle se mit à courir.
5 Dès qu'elle fut à portée, il allongea son museau pour se faire caresser et aussi pour chercher dans la poche de Luna le morceau de sucre qu'elle n'oubliait jamais d'y mettre à son intention.
— Est-il assez gentil, hein?. . .
lo Mais Alaggie ne répondit pas. Mettant sa main en abat-jour elle semblait regarder au loin avec une visible inquiétude. Luna, elle, ne voyait qu'un nuage de poussière ou de neige ; en écoutant bien, cependant, elle entendit un bruit sourd, comme celui d'une foule en
15 marche.
— Il n'y a pas un moment à perdre, fit Maggie. J'ai plus l'habitude du cheval que toi et je sais mieux le diriger sans bride. Grimpe derrière moi et tiens ferme. Si nous tombons, nous sommes perdues. Les animaux
20 émigrent d'un pâturage à un autre et nous sommes sur leur chemin.
Luna ne comprenait pas bien. Elle avait souvent vu les troupeaux de près et n'avait jamais songé à en avoir peur. Mais elle n'avait aucune idée de ce que peut être
25 ce qu'on appelle stainpede ou la marche en avant en rangs serrés d'un vaste troupeau mené militairement par son taureau. Rien ne saurait y résister.
Snozvflake ne semblait pas désireux de porter ainsi une double charge. Il secoua si bien les enfants dans
30 ses mouvements brusques qu'elles faillirent tomber. Heureusement elles retrouvèrent leur équilibre. Snozvflake renifla l'air bruyamment. Il avait parfaitement compris la situation et partit comme une flèche. Il n'avait guère
9 £si-il assez gentil ? see gentil.
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besoin d'être guidé ou encouragé. Coupant à travers la prairie, il dépassa bientôt la ligne de mouvement de l'énorme troupeau. Quand il fut bien liors de portée, il s'arrêta de lui-même et se mit à regarder la trombe 5 qui passait à cent mètres environ. Un peu en avant des autres bêtes, un taureau noir, à forte encolure, menait la marche. Vaches et bœufs, en rangs serrés, passèrent en faisant résonner la terre sous leur poids énorme. Quelques minutes plus tard, le troupeau avait lo passé, dans un galop furieux.
— Vois-tu si nous avions été sur le chemin des bêtes?. . . Rien n'aurait pu nous sauver. . .
Luna ne répondit pas. Maintenant que le danger était passé, elle tremblait comme une feuille.
15 Alors, tranquillement, Snowflake reprit le chemin de son écurie.
Tom attendait les deux petites filles, non sans quelque inquiétude. Un cozvboy lui avait apporté la nouvelle de la migration des troupeaux vers des pâturages moins
20 élevés et où l'herbe avait mieux résisté au froid. Il prit Luna dans ses bras, car sa sœur avait déjà sauté à terre. Il sentit que l'enfant tremblait encore. Mais elle se dégagea vivement et alla jeter ses bras autour du cou de son cheval, appuyant sa tête au museau de l'intelli-
25 gente bête qui semblait parfaitement comprendre de quoi il s'agissait.
— Ah ! mon petit Snoivflake, tu nous as sauvé la vie. — Je t'aime, vois-tu — ah! je t'aime tant et tant!
25 de quoi il s'agissait : see a^ir.