CHAPITRE X
Lorsque Miss Douglas et la petite Luna se trouvèrent à Paris, les marronniers des Tuileries et des Champs- Elysées étaient en fleurs ; un vent frais chassait de petits nuages blancs sur le ciel d'un bleu pâle. Le printemps 5 est la saison exquise par excellence pour ceux qui aiment la plus belle ville du monde.
Pendant le voyage l'américaine avait observé de près sa protégée. L'enfant parlait assez peu, restait absorbée comme dans une sorte de rêve ; parfois elle était prise 10 d'un tremblement nerveux. Lorsque Miss Douglas l'interrogeait, elle ne répondait que par monosyllabes et comme à regret. L'éveil de la mémoire s'était arrêté court.
En arrivant en France, lorsque Luna entendit parler le français dans les rues, en wagon, partout, le cœur lui battit très fort. Elle tenait la main de sa grande amie serrée fortement comme pour lui demander sa protec- 5 tion. La première fois qu'elle répondit aux questions d'une dame, voyageant dans le même compartiment, et qui lui avait offert des fruits, ce fut en balbutiant. Mais le son de la voix, l'accent, étaient bien d'une petite française.
10 L'hôtel choisi par Miss Douglas était situé rue de Rivoli et les fenêtres des chambres donnaient sur le jardin des Tuileries. Probablement Luna, toute petite, avait joué sous ces mêmes marronniers ; elle regardait et ne disait rien.
15 Dès le lendemain de leur arrivée. Miss Douglas sortit à pied avec la petite fille. Elles traversèrent les Tuileries, la Place de la Concorde et remontèrent les Champs- Elysées. Insensiblement, ce fut Luna qui dirigea la promenade ; elle alla droit devant elle, marchant de plus
20 en plus vite.
Arrivée à la rue Pierre Charron, toujours sans hésitation, Luna quitta les Champs-Elysées et prit le trottoir de droite. (( Nous devons être tout près de sa maison,» pensa Miss Douglas. Luna était maintenant très pâle et
25 murmurait à mi-voix, comme dans un rêve, « Maman — Maman ! »
Brusquement, elle s'arrêta devant une belle maison très haute, entra, monta deux étages sans même se retourner pour voir si Miss Cora la suivait ; alors elle
30 sonna.
Dès que la porte fut ouverte, l'enfant passa devant le domestique, trop étonné pour la retenir et courut droit
2 le cœur lui battit très fort : see battre.
yO L ENFANT DE LA LUNE
au boudoir où sa mère l'attendait toujours après ses promenades avec Lisbeth.
— Maman !. . .ma petite maman chérie !
Elle appelait maintenant de toutes ses forces, sanglo- 5 tant, toute tremblante d'émotion.
Puis, subitement, elle s'arrêta.
Une jeune femme accourait de la chambre à coucher et resta sans parole devant cette enfant inconnue qui, bouleversée, appelait éperdûment sa mère. Cette dame 10 ne ressemblait nullement à M™^ Daloz.
Miss Douglas, cjui avait suivi l'enfant, expliqua l'erreur.
La belle dame qui, elle aussi, avait une petite fille, prit Luna sur ses genoux et chercha à calmer ses sanglots. 15 — Je serais très heureuse de vous aider, ma petite, si je le pouvais. Comment s'appelle votre maman?
— Je ne sais pas. . .sanglota la petite fille, je ne peux pas me rappeler. Moi, je l'appelais toujours maman. . .
Miss Douglas raconta l'histoire de Luna. 20 — C'est tout de même très extraordinaire. Quant à découvrir qui était la locataire de cet appartement il y a un an, il faudrait quelques recherches. Un homme d'affaires vous débrouillerait cela.
— Sans doute, fit Miss Cora, mais je compte surtout 25 sur le réveil complet de la mémoire de Luna.
Alors elle prit congé de la belle dame, en s'excusant de nouveau, et redescendit l'escalier. Luna semblait à bout de forces et Miss Cora appela un fiacre. Rentrées à l'hôtel, elle coucha la petite fille qui avait un accès de 30 fièvre assez violent. Luna, vite remise de son indisposition, ne fit aucune allusion à son pénible échec. Elle semblait l'avoir oublié ; en réalité, elle y pensait beaucoup.
27 à bout de forces : see force.
Tout à Paris lui semblait familier. Elle trouvait facilement son chemin clans le quartier des Champs- Elysées et, en passant devant une église ou un monument quelconque, en disait le nom, tout naturellement. 5 En dehors de cela, les progrès furent extrêmement lents.
Un jour, arrivée auprès de l'Opéra avec sa protectrice, elle s'arrêta brusquement et se mit à lire l'annonce du spectacle. Très patiente, Miss Douglas attendit. Enfin elle dit:
10 — Tu aurais envie d'aller entendre Romeo et Juliette?
Luna l'avait à peine entendue. Elle se mit à lire à mi-voix, non pas le titre entier de l'opéra, mais le dernier mot seulement. Elle répéta plusieurs fois :
— Juliette . . . Juliette . . .
15 Miss Douglas comprit subitement.
— C'est ton nom, n'est-ce pas?
— Oui. Seulement ma petite maman ne disait pas toujours Juliette, elle avait un autre nom pour moi... mais j'ai beau chercher, je ne peux pas le trouver. . .
20 Miss Douglas ne connaissait pas le « Zette » câlin, dont se servait jadis M'"^ Daloz.
— Veux-tu que je t'appelle Juliette, au lieu de Luna?
— Oh ! oui ... Je savais bien que Luna n'était pas mon vrai nom. Je ne l'aime pas du tout.
25 Juliette eut un soupir de soulagement. Il lui semblait qu'en perdant son nom de fantaisie elle redevenait ellemême.
Cependant les semaines passaient et le but semblait aussi lointain que jamais. Miss Douglas avait pourtant
30 fait de son mieux. Les héritiers de l'ancien propriétaire lui avaient donné le nom de la locataire disparue. Elle s'appelait M'"® Daloz, elle était veuve avec une fille unique. C'était bien cela. Seulement on ne trouvait aucun renseignement au sujet de M"''' Daloz.
Lorsqu'elle eut découvert le nom de l'ancienne locataire de la rue Pierre Charron, Miss Cora se garda bien d'en parler à Juliette. Mais l'enfant s'amusait souvent à griffonner son nom un peu partout, heureuse de l'avoir
S retrouvé. Un jour que l'Américaine écrivait des lettres et que Juliette, assise à côté d'elle, racontait à Maggie tous les événements, grands et petits, de leur vie à Paris, la petite fille signa sa lettre avec son nom « Juliette » écrit en gros caractères, bien au milieu de la page. Miss
lo Douglas se pencha et mit un D majuscule à la suite du nom. Juliette la regarda faire et alors, sans hésiter, elle ajouta les lettres qui manquaient — et le nom ainsi se trouva complété.
Miss Douglas continua sa propre correspondance,
15 comme si de rien n'était, et Juliette resta longtemps absorbée et silencieuse.
En timbrant ses enveloppes. Miss Cora dit tranquillement, sans même regarder la petite fille :
— Nous savons maintenant que tu t'appelles Juliette 20 Daloz.
— Oui, répondit Juliette presque à voix basse.
— C'est un grand pas de fait. Avant longtemps nous aurons trouvé ta mère.
L'enfant soupira.
25 — C'est très long.
— Tu t'ennuies donc bien avec moi ?
Juliette, très affectueuse de sa nature, jeta ses bras autour du cou de sa protectrice.
22 un grand pas de fait : see pas.