‹ L'enfant de la lune;Chapitre 3 sur 34 · L ANNIVERSAIRE DE JULIETTE · texte numérisé non relu

L ANNIVERSAIRE DE JULIETTE

elle savait que dans tout chagrin, dans toute souffrance, sa maman prendrait toujours la grosse part.

— C'est que, vois-tu. Maman, tu es grande, toi, et quand on est vieux on pleure pour les autres et pas

5 pour soi . . .

M"^ Daloz, qui était en réalité une jeune femme, sourit.

— Ma chérie, que l'on soit jeune ou vieux, il faut avant tout avoir du courage, et se convaincre que le bonheur est en nous plus encore que dans les circonstances qui

10 nous entourent. . . Ne crois-tu pas que M™^ Legrand pût être heureuse, par exemple, en se disant chaque soir : « J'ai travaillé pour mon enfant. Grâce à moi, elle n'aura ni faim, ni froid » ?

— Oui, Maman. . .

15 Mais ce « oui » était bien hésitant. Revenant vite à l'idée qui la tourmentait, elle s'écria :

— Mais pourquoi ne sommes-nous plus riches?

— Ce serait long à t'expliquer. Une grande partie de notre argent se trouvait chez un banquier qui l'a perdu,

20 avec tout ce qu'il possédait lui-même. J'en ai reçu la nouvelle juste avant l'arrivée de tes petits amis.

— Et tu as pu jouer avec nous, quand même?

— Je ne voulais pas te gâter ton dernier beau jour.

— Je suis sîire que c'est pour cela que tout allait de 25 travers. Oh ! Maman — Maman — qu'allons-nous devenir!... Est-ce qu'il faudra aller mendier dans la rue?

M'"^ Daloz, quoiqu'elle ne se sentit pas fort gaie, ne put s'empêcher de rire.

— J'espère que non ! Alors, voyant sa fille bien cal- 30 mée, elle lui dit:

— Écoute, mon enfant, avec la lettre de mon notaire, j'en ai reçu une autre qui vient d'un homme d'affaires de la Californie . . .

— En Amérique ?

lO L FNFANT DE LA LUNE

— Oui, au bord ce l'Océan Pacifique. Tu sais que ma grand'mère était Américaine. Il parait que son frère est mort tout dernièrement, sans laisser de testament. On est à la recherche de ses héritiers naturels. L'homme

5 d'affaires me presse d'aller là-bas faire valoir mes droits.

— Oh ! Maman — partons, partons tout de suite !

— Si j'y vais, je désire te laisser ici, en pension. Le voyage est beaucoup trop long et trop dur pour une petite fille.

10 Mais, ridée d'être séparée de sa mère pendant de longs mois, provoqua chez Juliette un tel accès de désespoir, que M""*^ Daloz se sentit ébranlée. Elle finit par promettre de consulter son médecin. Elle-même répugnait beaucoup à la pensée de se séparer de son enfant unique.

15 Lorsque, enfin, après cette journée si pleine de fortes émotions. M'"'' Daloz vit Juliette profondément endormie, elle resta auprès du petit lit et chercha à réfléchir. La jeune femme songeait, non sans effroi, au long voyage, aux difficultés qui l'attendaient là-bas. En regardant

20 dormir sa fille, la jeune veuve songea que, de tout temps, Juliette avait eu un nid de petite princesse. Le matin, en s'éveillant, la petite fille voyait d'abord une belle gravure de la Vierge à la chaise de Raphaël. Elle savait à peine parler qu'elle tendait ses bras potelés vers le ta-

25 bleau, disant « Maman — Maman ! » Rien ne pouvait lui persuader, même plus tard, que la gravure ne représentât pas sa mère, tandis que l'enfant divin, c'était elle. Il se trouvait réellement une vague ressemblance entre les deux figures de mères.

30 Le lendemain tout fut décidé, arrêté. Dans une longue

entrevue avec son notaire, M""^ Daloz apprit qu'il lui

resterait une partie au moins de son ancienne fortune.

Pour le moment, il n'y aurait aucun changement à faire

12 se setitit ébranlée : see ébranler.

Page 1