CHAPITRE II
Sur le grand Transatlantique, Juliette se sentait encore en France. La femme de chambre qui soignait sa mère et elle pendant les premiers jours de mal de mer. les garçons de la salle à manger, le commandant et ses 5 officiers, tous parlaient français ; un certain nombre de passagers aussi. Mais les seuls enfants à bord étaient de petits Américains. Ils ne semblaient pas connaître l'affreux mal de mer, dont Juliette gardait un abominable souvenir et jouaient du matin au soir; ils étaient chez lo eux sur le pont, dans le salon, partout comme si, de fait, le grand bateau eût été construit à leur intention.
Cependant un des aînés de la bande, un grand garçon de quatorze ans, invita un jour la petite Française, qui, de loin, guettait une bruyante partie de manille, à se 15 joindre à eux.
— Oh! non — merci... fit la petite en se blottissant tout contre sa inère.
3 mal de mer : see mal. — 10 de fait : 5Q& fait. — 11 à leur intention : see intention.
jyjme Daloz crut devoir expliquer que sa fille ne parlait pas l'anglais.
— Cela ne fait rien. Nous savons le français, nous autres. Elle a peur? On sera gentil pour elle. Je la
5 protégerai.
Mais Juliette refusait toujours, secouant la tête avec une énergie qui faisait voltiger ses boucles blondes. Le jeune Américain n'insista pas, disant avec un sourire que ce serait pour plus tard.
10 — Voyons, Juliette, pourquoi ne pas jouer avec les autres enfants? Tu dois t'ennuyer, éternellement pendue à mes jupes. . . Tu vieilliras trop vite si tu restes toujours parmi les grandes personnes.
— C'est que, vois-tu, Maman, je n'aime que les vieilles 15 gens comme toi !.. .
M™® Daloz se mit à rire. Elle se dit que, petit à petit,
la sauvagerie de sa fille ne résisterait pas à l'attrait de
quelque belle partie. Et, de fait, le lendemain une petite
fille de son âge étant venue gentiment à elle, Juliette
20 cette fois se laissa entraîner.
A partir de ce moment, les longues heures ne traînèrent plus ; le coucher du soleil arrivait vite et Juliette fut tout étonnée lorsque, le Dimanche matin, par un temps éblouissant, on débarqua à New York. Après cela, tout se 2$ brouilla un peu dans la petite cervelle de Juliette.
Enfin commença le voyage interminable à travers le continent.
Le train qui transportait nos deux voyageuses était d'une longueur démesurée et chaque énorme comparti- 30 ment portait un nom, comme une rue dans une ville. Celui de M^^ Daloz s'appelait le Minnehaha, un nom indien qui signifie « eau qui rit » ce qui amusa beaucoup Juliette ; elle le prononçait perpétuellement en faisant des deux dernières syllabes un véritable éclat de rire.
Les jours et les nuits se succédaient et l'on roulait toujours.
— C'est bien laid, l'Amérique, dis, Maman?
— Tu ne trouvais pas les rives du Hudson laides. A 5 mon sens on ne pourrait voir un plus beau fleuve.
— C'est que je l'ai bien un peu oublié, le Hudson. Il y a si longtemps ! Je crois que nous voyageons depuis des années — et que nous n'arriverons jamais. Je suis si fatiguée ! . . .
lo Juliette, agenouillée sur sa banquette, regardait le paysage monotone des vastes prairies. Il s'élevait du sol une poussière blanchâtre, très fine, dont on ne pouvait se défendre. L'air était pénible à respirer. Le seul amusement de Juliette consistait à guetter de petits ani-
15 maux très drôles, comme de gros rats, d'un gris blanc, à peu près de la nuance du sol et qu'on nomme des chiens de prairie. Ils avaient une façon cocasse de s'asseoir et de regarder passer le train, sans se déranger, la tête penchée de côté.
20 — Nous approchons des montagnes, Zette, tu verras alors que ce pays n'est pas laid — au contraire. Songe combien il est immense. Il y a de tout en Amérique. Des montagnes gigantesques, comme des plaines interminables, des fleuves magnifiques, des lacs grands comme
25 des mers. Déjà, ce soir, nous apercevrons la ligne des Montagnes Rocheuses à l'horizon et nous dirons adieu aux prairies. Il paraît que nous serons au milieu des neiges ; nous allons monter — monter tellement qu'il nous faudra trois locomotives pour nous faire avancer. Puis, tu
30 verras, la descente vers la Californie, le pays merveilleux où poussent des bois d'orangers et de citronniers, sera tellement belle que tu oublieras vite ces journées ennuyeuses,
6 un peu oublie: see oublier. — \(^ penchée de côté: see colé. — 20 verras : see 7'oir.
Mais toute la journée, Juliette fut un peu maussade,
difficile à amuser. "Elle avait mal à la tête et resta des
heures étendue sur le canapé de la cabine au lieu de
regarder par la fenêtre. Au moment du dîner, elle re-
5 fusa d'accompagner sa mère au restaurant.
— Je voudrais me coucher tout de suite, Maman ; comme cela, demain viendra plus tôt. Tu m'apporteras des bananes.
— Je vais rester auprès de toi, Zette. Je n'ai pas faim 10 non plus.
— Non, Maman — je t'en prie! Tu dîneras avec les dames de la cabine voisine qui sont si aimables pour toi. Moi, je ne comprends pas ce qu'elles disent — et cela m'ennuie beaucoup. Pourquoi peux-tu parler l'anglais
15 et moi pas?... Lisbeth me couchera et quand tu reviendras je serai endormie. Mais n'oublie tout de même pas les bananes.
M™® Daloz se résigna un peu à contre-cœur et appela Lisbeth qui se mit à déshabiller sa jeune maîtresse.
20 Juliette avait retrouvé son entrain et bavardait, moitié en allemand, moitié en français, avec sa bonne.
— Dis, Lisbeth, as-tu remarqué que les petites filles dans ce pays-ci ne portent pas comme moi de jolies petites chaussettes en soie bleue avec des souliers à barettes?
25 Un petit pied était nu, l'autre avait encore sa chaussette bleue et son soulier. Lisbeth se pencha pour prendre la chemise de nuit de l'enfant, lorsque. . .
Que se passa-t-il? Un choc épouvantable, un bruit comme de rochers jetés les uns contre les autres, un arrêt 30 subit, un craquement de bois, de fer, de locomotive renversée sur le flanc. . . Et puis un grand silence, bientôt déchiré par des cris affreux.
Le train passait à toute vitesse au-dessus d'une sorte
\^ peux : see potn'oir.
l6 L^ENFANT DE LA LUNE
de précipice, lorsque la voie céda, se rompit comme un jouet. Plusieurs des énormes wagons jetés les uns sur les autres, éventrés, brisés, gisaient dans l'abîme, tandis que beaucoup restaient encore sur la voie ou seulement à 5 demi renversés.
Le plus endommagé de tous fut celui qui portait ce joli nom de Minnehaha qui avait tant amusé la petite Juliette. Le choc l'avait brisé comme l'on casse une noisette. Plusieurs corps, horriblement mutilés, furent 10 lancés en l'air. On les retrouva à une certaine distance de la voie.
Juliette perdit connaissance tout de suite. Un fragment de la paroi l'avait frappé violemment à la tête. Projetée comme une balle élastique, l'enfant, très légère, 15 tomba beaucoup plus loin que les autres voyageurs. La terre amollie par de récentes pluies la reçut sans la tuer, sans même lui casser un membre. Elle semblait endormie, seulement elle était très blanche. Au-dessus d'elle, les grandes feuilles d'un vert sombre et luisant se 20 refermèrent. Elle se trouvait au beau milieu d'un champ de maïs.
Il faisait un temps délicieux de plein été. La forte chaleur était un peu tombée, mais l'air restait très doux.
Les heures passaient. Les grandes feuilles du maïs
25 s'entre-choquaient sous une légère brise, et semblaient
s'entretenir de ce petit être, dont les cheveux étaient doux
comme leur soie et dont la tête reposait sur son bras
replié. Le sommeil de Juliette était bien profond.
Le déblaiement du train éventré se fit très vite. Il 30 fallait à tout prix libérer la voie. De la station la plus proche, on envoya une équipe d'hommes ; les blessés et les morts furent enlevés.
Le v^agon - restaurant avait été, relativement, peu éprouvé.
M"® Daloz, pourtant, fut trouvée évanouie ; son bras droit était cassé en deux endroits et elle avait reçu une blessure à la tête.
Lorsqu'elle revint à elle, elle regarda autour d'elle 5 effarée. Elle se trouvait dans une chambre, blanchie à la chaux, qu'elle n'avait jamais vue. L'effort pour se rappeler fut horriblement pénible. Alors, avec un cri déchirant, elle se jeta à bas du lit, appelant de toutes ses forces :
10 — Juliette! Juliette!... Ma fille — où est ma fille?
Une jeune femme la prit dans ses bras et la recoucha presque de force. Elle pleurait.
— Dès que vous en aurez la force, Madame, nous irons à la recherche de votre fille. Mais le chirurgien veut du
15 repos. Il faut vous bien porter si vous voulez retrouver votre enfant.
M"*® Daloz vit que son bras était déjà dans un appareil. Il la faisait beaucoup souffrir.
Une femme plus âgé, alors prit la parole : 20 — Donnez-nous quelques indications. Madame, et même sans attendre que vous puissiez sortir, nous ferons toutes les démarches possibles. Votre petite fille n'était pas avec vous au moment du désastre?
— Non — hélas ! Elle était fatiguée, elle avait de- 25 mandé à se coucher. Je voulais rester avec elle — que
ne l'ai-je fait — mon Dieu! que ne l'ai-je fait!. . .
— Elle se trouvait ? . . .
— Avec sa bonne dans un compartiment qui portait le nom de Minnehaha. . .
30 Les deux femmes, la mère et la fille, se regardèrent épouvantées. M""® Daloz surprit ce regard et le comprit. Il lui semblait que sa vie se retirait d'elle — et elle en eut un moment de joie. Puisque sa fille siirement était morte, elle irait la retrouver. Elle dit presque avec calme :
i8 l'enfant de la lune
— Je comprends. Ma Juliette a été tuée. Je crois que je vais mourir aussi. Alors, tout sera bien. . .
Et elle s'évanouit de nouveau.
Mais la pauvre mère ne mourut pas. Dès qu'elle put 5 sortir elle alla chercher, parmi les débris rassemblés, quelques indices. Les victimes avaient été trouvées presque toutes méconnaissables, absolument broyées. Une broche avait été ramassée sur un corps informe. M™® Daloz la reconnut; elle avait appartenu à Lisbeth. Tout à côté lo se trouvait une mignonne chaussette bleue maculée de sang. De ses mains tremblant.es la pauvre femme la prit. C'était tout ce qui lui restait comme souvenir de son enfant, de sa Zette, si choyée, si adorée.
Et, cependant, elle n'admettait pas, par moments, que 15 sa fille fiit morte. Dès qu'elle apprit que certains voyageurs avaient été projetés hors de ce malheureux wagon, elle se cramponna à l'idée que peut-être l'enfant, elle aussi, avait été lancée très loin.
Les braves fermières qui l'avaient accueillie et soignée 20 voulurent l'accompagner dans le triste pèlerinage qu'elle entreprit dès qu'elle put sortir.
Arrivée à l'endroit où s'était produit l'épouvantable désastre. M™® Daloz regarda autour d'elle. Elle ne vit pas une maison, pas un signe de vie. Cependant les ter- 25 rains n'étaient pas incultes ; quelques champs de maïs, de blé et d'avoine longeaient ou plutôt dominaient la voie d'assez haut. Puis venaient d'immenses pâturages, déserts et sauvages, coupés de quelques bouquets d'arbres. Au loin, les montagnes se dessinaient fièrement sur le 30 ciel très pur.
La pauvre mère regarda autour d'elle, désolée et sans force.
— Que sont ces terres ?
— C'est un énorme ranch. Il appartient à un homme
L ACCIDENT IÇ
de l'Est, établi ici depuis de longues années. Nous ne le connaissons pas. Il est très rare qu'il vienne jusqu'à notre petite ville. Il s'appelle Hardy. — Je voudrais le voir. Où demeure-t-il ? 5 — Très loin. Vous n'auriez pas la force d'aller jusqu'à lui. Et puis. . .à quoi bon?
La jeune femme se résigna, en soupirant. En effet, puisque la maison de cet homme était loin du théâtre de l'accident — à quoi bon?
lo Elle s'écarta pourtant de ses compagnes et s'en alla un peu à l'aventure, cherchant de ses yeux fatigués un indice quelconque. Elle s'arrêta tout près d'un beau champ de maïs.
Les feuilles longues et luisantes semblaient se raconter 15 quelque secret. Mais la malheureuse mère n'entendait pas la langue des feuilles et, tristement, elle retraça ses pas. En pleurant, elle se laissa emmener.