‹ L'enfant de la lune;Chapitre 8 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Par une belle matinée d'été, un homme à cheval traversait la plaine au galop. Il portait un large chapeau de feutre ; ses vêtements ne ressemblaient pas à ceux des Américains ; ses guêtres, sa large ceinture de cuir 5 curieusement travaillé, sa profonde selle, ses étriers en forme de brodequins, tout rappelait le Mexique. Il était cavalier admirable et les bonds de son cheval à demi sauvage ne semblaient nullement l'émouvoir. Un chien courait et gambadait autour du cheval.

10 L'homme s'appelait Jack Hardy. Il était le proprié-

taire de l'énorme ranch, ou ferme, qu'on ne pouvait traverser, même à cheval, en moins de deux heures. Il devait avoir une cinquantaine d'années, et il était resté jeune, souple, nerveux, actif, violent et infatigable.

5 Jack Hardy changea subitement de direction. Il se décida à visiter ses champs. Il avait fait cultiver un terrain, le seul vraiment propice à cet usage, fort loin de son habitation. Le chemin de fer passait en contre bas, mais il fallait aller presque jusqu'au bord des champs

lo pour l'apercevoir.

— Eh ! bien — qu'est-ce qui te prend, mon vieux Dash ?

Le chien, comme s'il avait été en chasse, s'était arrêté

subitement. Son maître le siffla, mais il ne bougea pas

et se mit à appeler doucement, avec un vague aboiement.

15 II flairait la terre et refusait toujours d'obéir à son maître. Celui-ci, intrigué, se jeta à bas de son cheval et se fraya un chemin à travers le maïs.

Tout d'un coup, il s'arrêta, tellement surpris qu'il dut regarder à deux fois avant de bien comprendre.

20 A terre gisait un petit corps d'enfant, à peine recouvert d'une chemise en lambeaux, déchirée, déchiquetée même. Un pied était nu, l'autre portait une chaussette en soie bleue et un petit soulier verni. Les cheveux en désordre cachaient à moitié la figure de l'enfant et lui faisaient

25 comme une auréole d'or.

Cet homme, qui n'était pas tendre, se sentit singulièrement remué. Il vit que l'enfant avait reçu un coup terrible à la tête ; le sang coagulé souillait les beaux cheveux. Tout de suite, Hardy crut à un crime. Oui pou-

30 vait avoir intérêt à faire disparaître une pauvre petite

fille? Comment le meurtrier avait-il eu l'idée de jeter

le corps dans ce champ où, à moins d'une chance rare,

personne ne devait passer avant le moment de la récolte?

8 en contre bas : see cofitre. — 16 se fraya un chemin : see chemin.

Tout en ruminant ces choses, Jack Hardy souleva le petit corps, qui était froid et inanimé. Il l'enterrerait décemment dans un coin, sous quelque bel arbre, et sa fille Maggie plaindrait la petite inconnue. Il ôta son 5 veston et en couvrit l'enfant. Comme il la soulevait, il crut entendre un léger gémissement. Saisi, il colla son oreille à la poitrine. . . Non, il ne se trompait pas. Le cœur battait encore. Il déposa la petite sur le cou de son cheval, sauta lestement en selle et la prit alors dans

lo ses bras. Il dirigeait sa monture par un mouvement de ses genoux et la bête, en bondissant, alla vers la maison, à fond de train. Le chien, tout fier d'avoir découvert un tel gibier, gambadait en faisant entendre de courts aboiements.

15 La maison de Jack Hardy se trouvait tout en haut d'une petite colline boisée, enfouie dans un véritable nid de verdure. A moins d'être prévenu, on pouvait passer à vingt pas de l'habitation sans l'apercevoir.

C'était une drôle de maison. Une salle servant de

20 salon et de salle à manger, prenait toute la largeur et la longueur du bâtiment ; deux cheminées, à chaque bout de la pièce, la chauffaient généreusement. Dans un coin, un escalier raide, conduisait aux chambres à coucher, divisées à peu près comme les stalles d'une écurie. La

25 cuisine, la buanderie, les offices de tout genre avaient été bâtis après coup et se rattachaient tant bien que mal à la maison. Une toute petite rivière traversait le ranch. Les montagnes semblaient très proches, quoiqu'elles fussent encore à une certaine distance. Pas un village

30 ne se dessinait dans le lointain. La plus proche station se trouvait à plusieurs lieues.

I Tout en rtmiinant : see ruminer. — 12 à fond de train : see train. 26 après coup : see coup. — tant bien ijue mal : see tant.

— Hallo ! cria d'une voix forte et sonore Jack Hardy, en arrivant près de la maison.

Personne ne lui répondant, il sauta à terre, avec mille précautions, tenant toujours l'enfant immobile dans ses 5 bras.

Mais bientôt une femme âgée, grande, droite et vigoureuse encore, se montra.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, Jack?

Son fils lui montra l'enfant et lui raconta son aven- 10 ture.

— Tu crois qu'elle n'est pas morte?

— J'en suis si^ir. Mais il est probable qu'elle mourra. D'après l'état de la blessure, on a dû la jeter dans ce champ de maïs hier.

15 — Tuer une pauvre petite innocente — mais qui en

aurait le cœur ? . . .

Mrs. Hardy appela la seule domestique qui se trouvât

à la cuisine et lui fit chauffer de l'eau pour un bain. Elle

lava doucement la plaie, qui n'était pas très profonde et 20 constata qu'il n'y avait pas d'autre blessure. Tout en

couchant l'enfant, elle dit à son fils :

— Je ne crois pas à un crime, Jack. Il doit y avoir eu un accident, un choc terrible . . .

— C'est à n'y rien comprendre, répondit son fils. Du 25 reste, si nous arrivons à la sauver, elle nous racontera

elle-même ce qui est arrivé. Ce n'est pas un bébé ; elle doit avoir neuf ou dix ans. . .

Voyant que l'enfant était en bonnes mains, le ranchman repartit sur son cheval, à bride abattue, pour rattraper le 30 temps perdu.

Le bain, très chaud, des sinapismes aux jambes, des compresses d'eau fraîche â la tête, tout cela ranima un

13 dû : see devoir. — 24 C^est à ii'y rien comprendre : see cornprendre. — 29 à bride abattue : see byide.

peu la circulation. Bientôt Mrs. Hardy nota avec émotion que la figure, d'un blanc de cire, reprenait lentement une teinte de vie. Peut-être sauverait-elle l'enfant ! Mrs. Hardy examina avec soin la chemise en lambeaux

5 y cherchant des initiales ; elles avaient disparu. Cette chemise, en batiste fine, intriguait la vieille femme. Comment se trouvait-elle ainsi déchirée? La petite chaussette de soie et le soulier étaient intacts ; la chaussette n'était pas marquée. Elle les serra soigneusement.

10 Au bout d'une heure, Juliette se retourna et gémit. Mrs. Hardy arriva alors à desserrer ses dents, ce qu'elle n'avait encore pu faire, et introduisit quelques gouttes d'eau-de-vie mélangée d'eau. Bientôt l'enfant ouvrit les yeux tout grands et murmura quelques mots que l'Amé-

15 ricaine ne comprit pas.

Le petit corps n'était plus glacé. Au contraire, une fièvre ardente se déclara.

Pour trouver un médecin, il aurait fallu aller très loin. Du reste, dans cette famille, on croyait peu à la médecine

20 et pas du tout aux médecins.

Maintenant, Juliette parlait, parlait presque sans s'arrêter et faisait des gestes violents, cherchant à se jeter hors du petit lit. Sa garde-malade avait assez à faire à la tenir couverte et la maintenir couchée. Elle cherchait

25 à reconnaître quelques mots des folles divagations. Impossible. Elle ne savait pas le français.

Au moment du repas d'une heure, toute la famille se rassembla et il ne fut question que de l'enfant trouvée. On alla en procession, sur la pointe des pieds, la regarder.

30 La femme de Jack Hardy augura que l'enfant ne vivrait pas. Les hommes, Jack et son fils Tom, un grand gaillard de vingt ans, le plus fameux cozvboy de toute la région, regardèrent en silence.

28 // ne fut question que de : see question.

Maggie, la fille unique et la plus jeune des quatre enfants, ne pouvait détacher ses yeux de Juliette.

— Elle a l'air d'une poupée, dit-elle avec un mélange curieux d'intérêt et de mépris.

5 Maggie, elle, ne ressemblait en aucune façon à une poupée. Elle avait onze ans et elle était grande pour son âge ; ses jambes, très maigres, ses bras trop longs, lui donnaient un air un peu gauche ; elle se tenait mal. Mais la figure était étrangement intéressante, pas jolie

10 précisément, mais mieux que jolie. Elle avait de grands yeux, d'un gris sombre, avec des sourcils trop marqués, un teint mat et une grande bouche. Ses cheveux, très foncés, toujours en désordre, lui tombaient dans le dos et frisaient autour de son front volontaire. C'était une

15 petite demi-sauvage, bien à sa place sur le ranch paternel, où elle errait à sa fantaisie, n'ayant peur de rien.

A mesure que se prolongeait la maladie, toute la famille ressentit des alternatives d'espoir et de profond découragement.

20 Chaque jour, on oubliait un peu plus que l'enfant, en réalité, n'était qu'une étrangère. Elle avait fini par s'habituer aux visages qui l'environnaient et se laissait soigner d'autant plus facilement que sa faiblesse était plus grande. Mais elle divaguait toujours; le délire ne

25 la quittait que pour laisser place à un affaissement tel que le moindre mouvement devenait difficile.

— Je voudrais pourtant bien savoir ce qu'elle dit, quand elle rêve tout haut, dit un jour Maggie, qui avait écouté avec le plus grand sérieux les petites phrases coupées,

30 les mots sans suite de Juliette.

— Moi aussi, dit la grand'mère, elle parle une langue étrangère. Elle n'est pas Américaine.

23 d\iidant plies : see phcs.

— Comme c'est drôle, s'écria la petite fille, comment peut-on ne pas être Américain !

Après avoir réfléchi profondément, Maggie dit tout d'un coup :

5 — Grand'mère, quand Papa a trouvé la petite fille dans son champ de maïs, est-ce que ce n'était pas le moment de la pleine lune?

— Je crois bien que si.

— Alors, c'est tout simple. Elle sera tombée de la lo lune, et se sera blessée à la tête en touchant la terre.

Mrs. Hardy se mit à rire. Maggie pourtant ne riait pas. Elle avait trouvé une solution au mystère qui intriguait tout le monde et elle la tenait pour bonne.

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