PARIS
CALHANN LÉVV, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LfiVY FRÈRES
RDB iDBER, 3, ET BOULEVAnD bBS ITàLIERS, lï A LA LIBRAIRIE HOUVBLLE
Bieiti de r^roduclioa et de Inuluelioï rtattréi
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Le docteur Liomer reTenail, à cheval, d'une promenade, bien plul6t que d'une tournée professionnelle, faite dans les environs du village de la Tour- Gallecli, qu'il habitait depuis trois mois, quand, à une petite montée d'où l'on dominait le pays, il s'arrêta en contemplation devant ie vallon et se mit à réfléchir.
Le docteur Liomer aimait beaucoup la réflexion ; ce qui ne l'empêchait pas au besoin d'être un homme actif, énergique, et, dans les cas pressants, de se décider avec une promptitude, une sûreté d'intention fort remarquables.
11 ïvait trente-cinq ans, une figure pleine, blao- L...,..„,Goo«:;lc
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che, tranquille, des yeux clairs, des cheveux bruns, tout l'aspect d'un homme résigné au devoir qu'il a choisi, mais qu'il ne subit pas. Certaines contractions assez fréquentes de la bouche trahissaient seules l'inquiétude d'un esprit supérieur qui, tout en suivant sa destinée, prend plaisir â l'interroger.
Paul Liomer avait une petite fortune qui le rendait indépendant des autres et de sa propre ambition. On le supposait savant. Il avait fait d'excellentes études à Paris. Il aurait pu choisir l'enseignement, ou s'assurer une belle clientèle. Mais, après un concours brillant pour l'agrégation, el quelques succès dans le fiiubourg Saint- Germain, comme médecin, il avait quitté tout à coup Paris, était allé en Allemagne pour étudier l'école de Leipzig, en Italie, pour se reposer de l'Allemagne, et était revenu dans le Morbihan, son pays natal.
Il s'était pris d'une belle passion pour les dolmens, avait aspiré à l'honneur de devenir membre correspondant de la Société académique de Vannes, et s'était installé au village de la Tour-Callech.
Il n'y connaissait personne. Il n'y avait ni tombe à honorer, ni souvenir k entretenir. Mais, un jour qu'il passait par là, le site lui avait plu.
Les chemins creux, taillés en talus, les rochers perçant les herbages, le voisinage de l'Océan, l'aspect singulier d'un manoir qui avait reçu de fameuses balafres du temps de l'affaire de Quiberon, et qui portait des empl&tres de lierre sur ses cicatrices, un fort appétit qu'il sentait ce jour-l& et qui lui fit trouver le pain noir excellent, le cidre savoureux, un sourire grave de la nature, une oeinade
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de la vieille terre bretonne qui fit tressaillir en lui des fibres détendues , une provocation du sentiment patriotique que cet ennemi du senLiment résolu d'analyser, l'amour du granit et le désir d'y frolter sa volonté ; telles furent les raisons multiples du choix du docteur Liomer.
Il loua ane maisoo, assez vaste pour contenir ses livres; prit une servante, assez émancipée par un séjour à la ville pour lui donner du beurre sans consulter saint Herbot, et pour lui faire de la galette sans prier saint Yves.
Il annonça dans le pays qu'il soignerait gratis tous ceux qui voudraient bien lui confier leur maladie; ne se déclarant pas aussi infaillible que saint Colomban pour guérir les fous, que saint Jean du Doigt pour les maux d'yeux, que saint Laurent pour les rhumatismes, que saint Christophe pour préserver les enfants; affirmant qu'il laissait à saint Philibert de Moelan sa spécialité de guérir les cha^ grins d'amour, à saint Roch celle de la rage et h saint Coméli celle de remplacer le vétérinaire.
I^ curé du village n'osa pas exorciser un mécréant qui faisait du bien, sans faire de propagande. Lui-même était souvent embarrassé des consultations qu'on sollicitait des saints par son intermédiaire, et il avait un jour, en chaire, averti ses paroissiens que le bon Dieu et Notre-Dame d'Auray n'exigeaient peut-être pas qu'on fit jeûner le bétail h la vàlle de toutes les fêtes. II semblait réserver les grandes fêtes, le jour de NoQl notamment, i cause de l'étable.
Le docteur liomer habitait, depuis trois mois, le
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village de la Tour-Callech, assez satistaît, en apparence, du pays qu'il fréquentait à toute heure du jour et de la nuit, malgré les farfadets, des habitants qui ne le dérangeaient que quand ils étaient & bout de ciei^es, et du curé qui le traitait arec respect, peut-élre avec crainte.
Mais, pourtant, les dolmens, les mémoires à adresser à la société de Vannes, les études solitaires du savant ne sufQsaient pas à combler un vide singulier, mystérieux, qu'il avait en lui, dont il ne voulait pas convenir avec lui-même, et qui lui donnait des petits vertiges, inquiétants pour sa philosophie, mais attrayants pour sa mélancolie. , Était-ce le regard de quelque jolie cliente, emporté de Paris, pendant cinq ou six ans, à travers l'Europe, et qu'il croyait avoir caché, écrasé, enterré sous les pierres druidiques du Morbihan, qui lui apparaissait dans les rayons du soleil couchant et qui le rendait méditatif? Ou bien cet homme, fort par la science, par la volonté, par les désirs du cœur, avait-il des remords de son inaction, et, sans fatuité, s'en voulait-il de confiner dans un village une intelligence dont il devait le concours à la science et à son pays 7 Se reprochait-il d'être égoïste ? craignait^il de le devenir davantage ?
Ce que je puis affirmer, c'est qu'après une longue course, quand il s'arrêta, vers cinq heures du soir, à la fin d'une chaude journée du mois de juillet, sur la petite éminence d'oîi l'on dominait le pays, Liomer poussa un long soupir, interrogea tous les points de l'horizon, comme le font les rêveurs au bord de l'Océan, quand ils s'imaginent que quelque
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chose d'incoana et de toujours attendu va surgir dans le lointain, et, se résignant avec un sourire, il fouetta' son cheval, pour descendre au grand trot dans le village.
Gomme il entrait dans un petit sentier caillouteus qui conduisait à sa maison, le docteur vit tout àcoup sa vieille servante, Tiphaine, qui, levant les bras, ainsi qu'une oie bat des aites en courant, poussant des exclamations d'elFroi, arrivait au-devant de lui, faisant claquer avec force ses sabots sur le gravier du chemin .
Liomer arrêta son cheval et attendit :
— Est-ce que le feu est h la maison, Tiphaine? demanda-t-il.
— Non, monsieur, — répondit celle-ci en remuant la tête pour aider à sortir les mots qui l'étranglaient. — MaiscouTez vitel là!... là!...
Elle désignait, par-dessus des genôts qui bordaient le chemin le manoir de la Tour-Callech.
— On est venu de la Tour?
— Oui, courez vite 1 ah ! mon doux Jésus ! quel malheur I
Liomer, au désordre de Tiphaine, pensa que le cas élait grave et pressant. Il était à quelques centaines demètres du manoir; il détourna son cheval, le lança à travers les ajoncs, les pierres, hors du chemin, et, en moins de quatre minutes, il était à la porte de la Tour.
J'aurai trop d'occasions de décrire le manoir, pour m'arréter à la porte, et pour ne pas suivre le docteur qui, ayant pénétré dans la cour, où se trouvaient les b&timents d'exploitation agricole, les écu-
ries et la cuisine, descendit rapidementde chenal, fit signe à un jeune'garcon, tout pftie et tout tremblant, de Tenir prendre labride, et de menerla bëte k l'écarie, pendant qu'il se dirigeait vers la porte ouverte d'une salle basse, d'où partait une rumeur confuse.
En entrant, le docteur, qui avait les yeux emplis de soleil, et qui pénétrait dans un intérieur sombre, oîi cinq personnes se pressaient autour d'une chose invisible, ne distingua rien, et fut obligé de demander ce qu'on voulait de lui.
C'était la première fois qu'il venait au manoir.
Depuis trois mois, il avait remis de jour en jour sa visite au propriétaire, le baron de Proville, un vieux gentilbomme qu'il savait marié à une jeune femme.
Était-ce l'&ge du mari qui avait découragé le docteur? Était-ce celui de la femme qui avait intimidé le philosophe ? Je ne saurais le dire. La vue du manoir, dans le décor du village, avait suffi jusque-là à Liomer, et sans l'appel transmis par sa servante, il eût probablement ajourné sa visite au cbAtelaia et au château.
A son entrée dans la salle basse, le docteur fut accueilli par un murmure gémissant, et les cinq personnes qui s'y trouvaient, des domestiques du manoir, s'écartèrent d'une table en chêne qui tenait le milieu de la salle.
Le docteur s'approcha et put alors discerner le corps d'une femme étendue.
Les chevenx blonds étaient épars autour de la tète; le visage était d'une blancheur sinistre; un bras pendait, et une jeune fille montrait avec un
rrémissement d'hoiTeur quelque chose qui semblait s'égoutter sur les dalles. Le soleil, passant à travers les petits carreaux en losange d'une fenêtre garnie de lierre, étendait une lueur verdâtre et incertaine sur la robe et le visage de la jeune femme couchée.
Liomer, sans dire un mot, saisit la main qui pendait et la ramena sur le corps ; puis il colla son oreille à la poitrine, n'eut pas besoin d'écouter plus d'une seconde, Iftta le visage, examina les yeux, et soulevant les cheveux, se mouilla les doigts dans du sang:
— Elle est morte I dit-il d'une voix grave.
Les gémissements s'éteignirent dans la stupeur.
On s'écarta davantage de la table. Le docteur &t signe <]u'on ouvrit la fenèlre restée fermée, et regardant de nouveau le joli visage immobilisé dans la mort :
— Qui est-elle? demanda-t-il doucement.
On hésitait à lui répondre.
— C'est la baronne I murmura enfin une sorte de valet de chambre, en surmontant l'elTroi que lui inspirait l'annonce d'un si grand malheur.
— La baronne? Qu'est-il arrivé? Oii est le baron?
— Monsieur est en promenade, — continua le domestique enhardi, et prenant un rôle important : — On le cherche. Madame est tombée par une fenêtre, sur les rochers, dans le fossé qui est là. Nous avons entendu un cri. René le jardinier et moi, nous avons couru, nous l'avons ramassée et apportée ici. Je ne croyais pas qu'elle fût morte. Elle respirait encore en chemin.
lîomer, tout en écoutant ce récit, arrangeait ma-
chinalement les cheveux autour du Iront de la morte.
— Je n'ai rien à faire ici, — dit-il avec tristesse.
— Pauvre femme I Quel ige avait-elle?
— Vingt-cinq ans, dit une femme.
Au même instant, le curé du village, qu'on avait été chercher ou qui avait été prévenu par la rumeur publique, entrait dans la salle hasse.
Liomer s'écarta en le saluant.
— Monsieur le recteur, — lui dit-il simplement,
— je vous cède la place. Mon ministère est iuutile. Le curé joignit les mains :
— Ainsi, elle est morte. Ah! si j'avais sut
— Ohl vous seriez toujours arrivé trop tardi Si elle n'est pas morte du coup, elle n'a pas survécu longtemps à sa chute; la plaie est horrible, le cr&ae
' est brisé.
Le curé tlt un grand signe de croix :
— A genoux, mes enfants, et prions le bon Dieu 1 dit-il aux domestiques.
Liomer se dirigeait vers la porte et allait sortir, quand il entendit une jeune flUe qui pleurait plus que les autres dire en sanglotant.
— La chère dame 1 le jour de sa fetel elle qui allait être si heureuse!
Le docteur s'arrêta, pris d'une curiosité subite.
— Qu'allail-il donc lui arriver? demanda-t-il. La jeune fille regarda sa voisine et lui poussa le
ceude, pour qu'elle répondît k sa place.
— Eh! monsieur, — dit celle-ci qui était une vieille femme, — elle attendait un enfant, dans quinze jours au plus.
liomerpoussa un cri, bondit sur place :
— Et TOUS ne me dîsies pas cela, malheureux?
D'au geste violent, il écarta tout le monde, le
prêtre et les gens qui s'agenouillaient autour de la table ; se pencha encore sur le cadavre :
— En effet ! murmura- 1- il...
Puis, se redressant :
— Laissez-moi tousl sortezl
Il avait jeté son chapeau, et, d'une main, il fouillait dans sa poche, pendant que, de l'autre, il froissait la robe de la morte.
Une sourde exclamation d'épouvaute se fit entendre.
— Qu'allez-vous faire, monsieur? demanda le curé.
— Peut-être un miracle!
Liomer avait tiré de sa poche un grand couteau qui lui servait, dans ses promenades, à couper des branches et des herbes.
Les domestiques, terrifiés eurent peur d'assister à quelque œuvre sacrilège; ils sortirent vivement.
Le prêtre hésita à les suivre ; il se plaça devant la table.
— Docteur, — dit-il d'une voix étranglée, — je ne sais si je dois vous permettre de profaner un cadavre.
Liomer n'avait pas une seconde à perdre en discussion, en raisonnement. Il saisit le préLre par le bras avec force et allait le pousser dehors, quand, se ravisant, il le conduisit à la fenêtre :
— Tenez, monsieur le recteur, — lui dit-il d'une voix vibrante, qui avait une autorité indomptable,
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— restez là, priez pour l'enfant et laissez-moi Taire.
Le curé tomba sur les deux genoux et se cacha le visage dans ses mains.
Ce qui so passa entre Liomer et la morte ne dura guère plus de deux minutes.
Il avait relevé les vêtements, ouvert le ventre avec son couteau, et retiré des entrailles un petit être inerte,noir&tre, asphyxié, qu'il porta par un mouvement farouche à ses lèvres, et, pendant cinq ou six autres minutes, tout barbouillé de sang, horrible d'aspect, mais les yeux embrasés d'une lumière extraordinaire, Liomer insuffla la vie avec persistance, avec colère, avec rage, dans cet enfant qu'il voulait voler à la mort.
Le curé priait ou croyait prier.
Peut-être bien que, dans l'effarement de sa conscience il demandait plus pardon au bon Dieu de la profanation qui se commettait derrière lui, qu'il ne le suppliait de la faire réussir.
Ce ne pouvait être qu'une tentative chimérique, diabolique, une lutte présomptueuse de la science, pour trouver une &me dans un corps d'où l'&me s'était enrôlée I
Hais, tout à coup, dans le bourdonnement de ses réllezions et dans le marmottement des prières, le curé entendit un petit cri, faible d'abord, puis plus accentué, le premier cri d'un être humain qui salue la vie. 11 se releva, comme si la foudre l'eût aidé, en lui brûlant l'épiderme, et se tourna vers le médecin.
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liomer tenait toujours renfant; mais maintenant qu'il respirait et qu'il se débattait, il l'avait posé au bord même de la table, sur un pan de la robe de la mère, et il achevait son œuvre. Il l'enveloppa ensuite de son mouchoir de poche, et appela à haute voix.
La porte de la salle basse s'ouvrit aussitAt. La jeune fille qui avait eu l'inspiration de pousser ce soupir de regret, à propos des espérances maternelles de la baronne, et qui était la femme de chambre de madame de Proville, se présenta la première, les mains tendues.
— Votre tablier I lui dit le médecin, tout palpitant et en refusant de lui mettre dans les mains le petit 6tre, qui criait avec furie en brandissant ses poings.
Pendant qu'on s'empressait autour de la femme de chambre qui avait reçu l'enfant dans son tablier, Liomer s'était retourné, et avant que personne efit jeté les yeux sur le cadavre, lui rendait la décence d'attitude qu'il avait eu l'intrépidité de violer.
Le curé ne savait que dire. Il regardait Liomer, comme si ce dernier eût dû subir une transformation, après un si étrange événement, et se révéler comme un ange ou comme un démon. Liomer avait sur ses lèvres, maculées par le baiser formidable donné à l'enfant, une lumière sublime, un rayonnement paternel. 11 fallait être aveugle pour n'en être pas ébloui ; c'était là la transfiguration.
— C'est un garçon I dit-il doucement, avec nn sourire.
La joie de son triomphe l'iDondait; mais elle était si grande qu'il en devenait modeste.
— Il faut le baptiser ! dit aussitôt le curé,
— Avant d'en faire un chrétien, laissez-moi donc bien m'assurer que j'en ai fait un rivant.
— Mais s'il meurt, docteur, avant le baptfime?
— Je ne veux pas qu'il meure !
Le curé soupira et parut se résigner,
— Emportez-le bien vite, — reprit le docteur en s'adressant à la femme de chambre, — celte salle est un sépulcre. Il doit y avoir du feu quelque part, à la cuisine. Gourez-y. On ira chercher ensuite ce qui est nécessaire dans la layette préparée... Comme vous le portez mal, mon enfant!
La femme de chambre, eu effet, avait cédé à un premiermouvementde sympathie, decuriosité; mais «Ile avait presque peur de cet 6tre mystérieux qui s'agitait contre sa poitrine et qui venait de la mort.
Liomer lui reprit vivement l'enfant avec le tablier, jeta un regard au cadavre, comme il l'eût jeté à une mère heureuse, pour la féliciter, et se fit conduire à la cuisine, suivi des domestiques qui ne voulaient rien perdre de cet étrange spectacle.
Le curé hésita sur le seuil de la salle basse, entre ia morte et son Hls. Il était impatient de baptiser l'enfant ; c'était sa revanche contre la science, son «xorcisme. Pourtant, il redouta d'abandonner trop tftt le corps de. la baronne. Il poussa à demi la porte, et s'agenouillant, de nouveau, comme devant un catafalque, devant cette table ensanglantée, il recommença à prier, la tête basse, redoutant de lever les yeux sur celle qu'il recomman-
dait à Dieu, intimidé, plus qu'il ne l'avait jamais été dans aucune fonction délicate, par cette morte qui avait donné la vie...
Liomer, assis devant l'&tre de la cuisine, le tablier sur les genoux, achevait de laver et d'essuyer l'enfant. 11 allait ensuite procéder à sa première toilette. Il donnait des ordres à tout le monde. Le béguin, la brassière, les langes étaient posés sur les landiers, de chaque cAté d'un grand feu de sarment qui faisait couler l'eau du front du docteur, et baptisait par avance cette petite créature avec la sueur humaine.
Liomer passait les bras de l'enfant dans les manches de la chemise, avec un frémissement égal à celui des petits membres qu'il touchait. Il s'interrompait, pour s'eitiisier sur la beauté du poupon. Il eût cru, volontiers, qu'en cinq minutes celui-ci avait augmenté eo force, eo énergie.
Il l'habilla complètement, l'emmaillota, l'épingla, et quand cette première besogne, qui emplit de joie d'ordinaire la chambre où elle s'accomplit, fut achevée, au milieu du recueillement attendri des assistants, le docteur remit l'enfant à la femme de chambre, en lui disant :
— Où est le berceau ?
— Là-haut, dans une chambre, à côté de celle de madame.
— Eh bien, portez-le là-haut. Faites-lui hoire de l'eau sucrée, et, s'il s'endort, laissez-le dormir. Pauvre petit, il vient de si loin 1
La femme de chambre se mit en devoir d'obéir. Gomme elle sortait, Liomer lui dit :
L'EKFANT DK LA MORTE IS
— Si le recteur tous demande à le baptiser, vous pouvez le laisser Taire ; 11 n'y a plus d'ioconvément. Mais dites-lui que cela ne presse pas. L'enfant vit et vivra.
Liomerse lava les mains, le visage et retourna à la salle basse, où il donna lui-même au curé l'assurance que l'enfant était dans les meilleures conditions de santé.
Le prêtre avait réfléchi, et son téte-à-téte paraissait l'avoir édiGé.
— Vous l'avez dit, docteur, vous avez fait un iniraciel répondit-il avec une nuance de l'aspect.
— Oui, monsieur lê recteur, un miracle, qui n'atenu, comme beaucoup de miracles sans doute, qu'au hasard. Cinq minutes de plus, et il était trop tard. Encore n'ai-je été averti que par l'exclamation de cette brave QUe I
— Vous ne saviez pas que madame la baronne?...
— C'est la première fois que je la vois. Je ne connais pas M. de Proville. Je n'ai jamais mis les pieds ici.
11 s'approcha de la morte :
— Elle était bien jeune, bien joliel Comment ce malheur a-t-il pu arriver? Est-ce seulement un accident? est-ce un crime?
— A quoi pensez-vous, docteur?
— Je pense qu'avec ce doux et pur visage, avec ce pieux fardeau dans les entrailles, une femme ne se jette pas toute seule par la fenêtre, sur des rochers, et craint de tomber. Hais cela ne me regarde pas... S'il y a un malheur, j'aurai fait de mon mieux pour donner an mari de quoi mêler
on peu d'espérance à sob désespoir. S'il y a un crime, eb bien, j'aurai fait surgir le vengeur du sein mËme de la victime I
— Il n'y a pas de crime, docteur.
— Soit ; alors mou enfant n'aura personne à venger.
Liomer avait dit ces mots : Mon enfant, avec une expression de tendresse touchante qui n'offensait aucune piété, et qui émut le prêtre lui-même.
Au moment où le docteur donnait des ordres pour que le corps de la baronne fût monté dans sa chambre et déposé sur son lit, le maire du village arriva avec le garde champêtre.
Lui aussi fut très surpris et se demanda s'il devait être scandalisé d'avoir. à constater une naissance, à la suite du décès de la mère. 11 regarda à plusieurs reprises le curé, le garde champêtre et la morte, comme pour leur demander si sondevoirn'était pas de faire des réserves, au nom de la justice.
Liomer s'efforça d'éclairer la conscience du brave homme. 11 lui démontra d'abord que la baronne n'avait pu survivre à sa chute, et que, s'il avait profité d'une dernière minute de chaleur, d'à t tiédissement, pour tenter une espérience que son honneur lui ordonnait, il n'avait pu être arrêté par aucun scrupule.
Le maire comprit ou feignit de comprendre. ■ il entrevoyait, d'ailleurs, l'éclat qu'un pareil événement allait jeter, pour quelques jours, sur le manoir et la commune de la Tour-Callech. Même en Bretagne, aujourd'hui, la renommée a des petites embouchures de trompettes, et les journaux les
L ENFANT DE LA HORTB il
écoutent. Là, aussi bien qu'ailleurs, on n'est point indifférent à la gloire déjouer unrôle, fût-ce celui de comparse, dans un événement aussi extraordinaire, aussi imprévu que la mort violente d'une jeune baronne, et la naissance de son &Is après sa mort.
Le maire, à son tour, demanda comment l'accident était arrivé.
Le valet de chambre, qui avait donné déjà des renseignements sommaires, fut entendu.
Il raconta qu'il était dans le jardin, avec le jardinier, au delà du petit Tossé qui borde de ce côté le manoir ; qu'il choisissait des fruits pour le dessert; quand il avait vu, tout à coup, une sorte de grand oiseau passer sur la muraille grise de la tour, descendant de haut, et qu'il avait entendu un cri.
Il était accouru aussitôt, avec le jardinier, jusqu'au bord du fossé ; là, ils avaient vu madame la baronne étendue au fond, sur la roche. A eux deux, descendant par le talus, iU avaient relevé le corps, en appelant au secours. Des femmes étaient venues les rejoindre,
On avait transporté madame de Proville dans la salle basse ; on n'avait pas osé la remonter dans sa chambre, tant elle perdait de sang ; puis un garçon d'écurie était parti en courant pour le village, à la recherche du docteur qu'on avait vu arriver presque aussitôt.
Le maire, le curé, le garde champêtre et Liomer, «e firent conduire à la place où le cadavre avait été ramassé.
Le manoir, qui donnait son nom au village, avait la forme d'une grosse tour irréguliëre. Du côté des
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communs et de l'entrée par le village, toute trace àe fossé avait disparu. La façade, horriblement modernisée, était ornée, mal à propos, d'un petit porche à fleurons gothiques en simili-pierre qui lui filait toute physionomie authentique, en voulant lui donner un air moyen Age. Fort heureusement, des glycines, plantées là, par inadvertance, réparaient et dissimulaient du mieux qu'elles pouvaient les maladresses des propriétaires du manoir, en couvrant ce pastiche féodal, dû à l'imagination d'un architecte de la Restauration.
Du côté du jardin, la tour avait mieux résisté aux tentatives des admirateurs de la Gaule poétique. Quelques maladresses plus naïves aillaient même à lui conserver un aspect rude, à lui donner un air disparate imposant.
C'est ainsi qu'au second étage un petit halcon de hois, posé en saillie, un balcon carré, découpé comme ceux d'un cbalet suisse, mais fort joliment enveloppé et décoré de lierre, surplombait sans disgrâce un balcon de fer placé au premier étage. D'autres fenêtres, de grandeurs diverses, s'ouvraient h intervalles inégaux dans les murs de granit. La plate-forme avait été convertie en grenier et couverte bourgeoisemenLd'un toit d'ardoise.
Avec ses bigarrures, ses percées, faites selon le besoin ou le caprice des habitants de l'intérieur, et non pour flatter le regard des habitants du village ; avec ses pieds de lierre monstrueux, dont les racines se tordaient au bas de la muraille, en brisant la pierre, comme des serpents se chauffant au soleil; avec ses trous de boulets rebouchés par du
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pUtre.et qui, soas l'égratigaeinent du soleil, montraient leurs cicatrices, le manoir avait un caractère saisissant, original, parce que c'était un monument gaucbe, un conteur sans trop de prétention des assauts terribles qu'il avait subis, des Ages qu'il avait vus s'ËlTeuillerà ses pieds. Il ressemblait un peu à l'une des deux fameuses tours d'Ëlven.
C'était quelque chose comme l'attirail de ces vieux routiers, qui rapiéçaient, en guerre, leur armure, sans songer à mettre les morceaux d'accord, et qui arrivaient précisément ainsi à rbarmonîe d'un aspect vaillant etraroache.
Le fossé, sans eau, à peine envahi par quelques broussailles, avait été creusé dans la roche, et les pierres, n'ayant jamais été unies par la volonté de l'homme, n'étaient pas mises en révolte par la nature.
Dans la partie qui tenait au jardin et qui regardait le manoir, un talus planté permettait de descendre dans le ravin.- En haut, et au delà, commençait le verger, puis s'étt;ndait un grand jardin. Au bout du jardin, clos par une haie, on entrait dans un pré parsemé d'arbres t&rdus par le vent lointain de la mer ; un large sillon séparait ce pré de la campagne, où les dolmens se dressaient, comme des sentinelles géantes, chargées de la garde du manoir.
La fenêtre du premier étage, garnie du balcon en fer, indiquait la chambre de la baronne-, elle était ouverte toute grande.
— C'est de U qu'elle est tombée, dit le domestique.
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— C'est juste 1 ajouta tout aussitût le maire qui, laissant descendre son r^ard ea ligne droite, du balcon jusqu'au fossé, vit dans le fond, sur un rocher, une mare de sang.
Liomer allait présenter une objection, et faire remarquer que l'appui du balcon, se trouvant précisémentassez haut pour atteindre la poitrine d'une personne de taille moyenne, comme était la baronne, il avait dû 6tre fort difficile à celle-ci de tomber d'elle-même, ou de s'élancer, en supposant la volonté d'un suicide.
Mais Liomer, sans se rendre compte du sentiment auquel il cédait, prenant & cœur, instinctivement, sa t&che d'arracber la vérité de ce mystère, par un pbéaomène analogue à celui de la naissance ; de l'enfant, garda pour lui son observation. Ne serait-il pas toujours temps d'éclairer les faiseurs ; d'enquèle, si cela devenait nécessaire?
Seulement, pendant que le maire mesurait la i hauteur du premier étage et restait frappé de la ligne perpendiculaire que l'on pouvait tirer du balcon à la tacbe de sang, Liomer élevait son regard au second, et observait le petit balcon de bois, presque entièrement couvert de lierre. Celui-là était moins élevé. De cette fenôtre, la cbute, tout en restant encore asseï iavraisemblable, l'était un peu | moins.
Le docteur remarqua que la trace sanglante était plus près du talus extérieur que de la base de granit de la tour. On pouvait supposer une projection sensible en avant, en raison même de la plus grande distance à parcourir dans l'espace.
L'KSFAXT BB U MOITK il
n se rfa e i T Jî t d'enmmer c«U à loisir.
Une exclunation du maire proura que relui-ci était aTTÏTé i aoe conTictioD absolue, au moins quant à la feD^tre, car, sor an des cdtés du balcon de fer, une pelite écharpe blancbe était restée à demi déroulée.
IL était de la dernière évidence que la baminip s'était appuyée là, qu'elle s'était trop ponclién an dehors, et que dans sa chute l'écharpâ avait été retenue par quelque saillie Tie la rerraille .
LJomer croyait, lui, qu'il n'était pas plus impossible de supposer que l'écharpe était tombée du balcon du second étage ; qu'elle avait flotté dans l'air et s'était accrochée, en tombant, h un angle du balcon de fer.
Après cette enquête sommaire, on revint dans In salle basse.
Liomer avait pitié du cadavre. Cette satle basse et cette table, pareille à une table d'anatomie, évoquaient des pensées brutalei de dissection.
Les domestiques enlevèrent le corps, le portèrent au premier étage, le déposèrent sur le lit de la ba* ronne. Liomer les précédait, impatient, d'ailleurs, de connaître cette pièce, regrettant presque d'y avoir envoyé déjà la femme de chambre à laquelle il avait remis l'enfant ; celle-ci n'aurail-elle pas dérangé quelque chose de la physionomie que le docteur Tonlait surprendre?
Mais cette Slle n'avait Tait, tout au plus, qne traverser la ebambre. Elle était intlaltée, prè« du berceau, dans une petite pièce, préparée d'avant pour reafant attendu, et dans laquelle on pénétrait
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SS L ENFANT DE LA HOaTE
aussi par une porte s'ouvrant sur un couloir.
La cliambre de la baronne était d'une simplicité élégante. Madame Anne de Proville paraissait avoir en le goût des arrangements et des ameublements.
De vieilles tapisseries couvraient les murs. Le lit à colonnes de cbâne, avec des figurines que l'on croyait sculptées par Michel Colomb, le tailleur d'images, était surmonté d'un baldaquin bordé d'une litre de velours grenat, lequel était couvert d'ornements en applique ifu xvi' siècle.
Le plafond avait été arrangé en caissons, où Thermine deBretagne se multipliait pour dissimuler les poutres saillantes. Des fauteuils à grand dossier, des coussins de velours, brodés en vieil or, pour les pieds, étaient répandus dans la chambre. Devant une cheminée haute, un portrait de la baronne à seize ans, avec ses cheveux blonds au vent, une robe blanche, une rose à la ceinture, portant la signature d'un peintre célèbre, souriait dans ce milieu un peu austère, en répandant autour de lui une lumière ingénue.
Près de la fenêtre, sur une table à pieds tordus, qui décelait la place familière que la baronne avait choisie pour écrire, étaient posés un buvard en cuir de Russie, quelques objets artistiques, épars autour de l'encrier, et une plume sur l'encrier de cuivre, resté ouvert. -
Des livres sérîeus sur une étagère ; une crédence enébène, portant un petitvasede jolie faïence dans lequel s'épanouissait une rose cueillie le matin par la baronne, et qui devait lui survivre ; un ouvrage de broderie, interrompu, un petit bonnet d'enfant, sur
une chaise basse près de la fenCtre, attestaient l'existence paisible, intelligente, exacte, mélancolique peut-ôtre, mais non prédisposée au suicide, de madame de Proville.
Cette mère, qui n'avait probablement quitté son aiguille et interrompu son ouvrage, que parce qu'elle avait senti se débattre trop vivement en elle l'enTant qui allait doubler sa vie, n'avait pu trouver dans ee cher tourment un conseil de mort.
Le maire, qui désirait t#miner en conscience son enquête sommaire, ou qui élait peut>6tre tout simplement curieux de conngjtre les beailx appartements du manoir, était monté avec le garde champêtre et le curé.
Il s'approcha de la fenêtre, s'assura que le balcon était parfaitement scellé, et. constata d'en haut ce ' qu'il avait constaté^d'en bas. On voyait la tache audessous du balcon, ainsi qu'on avait vt^le balcon au-dessus delafcche'; mais aucun désordre, aucune trace ne pouvait éclairer sur ce qui s'était passé.
La chaise de la hâcsnne était trop éloignée de la fenêtre, pour qu'on suppos&t qu'elle l'avait gravie afin de se jeter en dehors ; les barreaux de fer n'avaient pas d'entrecroisements qui eussent servi de support. C'était à croire que cette femme délicate s'était envolée, et que les nuées qui la portaient dans son assompUon s'étant rompues, elle avait été précipitée sur le rocher,
Lîomer était impatient de se retrouver seul avec cette morte qu'il avait à peine interrogée, et qui lui répondrait sans doute, au milieu des objets qu'elle avait animés.
ii L'ENFANT DE LA MORTE
tl conduisit cependanL le maire, le garde champêtre et le curé dans la chambre voisine pour leur faire voir l'enfant. Celui-ci dormait paisible dans un joli berceau, tendu de mousseline, de dentelles et garni de rubans bleus.
— Madame la baronne était bien sûre que ce serait un fils, — dit la bonne femme de chambre en pleurant. — Voilà pourquoi elle avait fait mettre de& rubans bleus. M. le baron les demandait roses. C'est madame qui avait raison.*
Le curé eût voulu s'installer immédiatement auprès du lit de la baronne et transformer la chambre en chapelle. Sans lui résister, Liomer parvint à faire différer d'une heure cet arrangement. Il trouva, avec les prétextes que lui fournissait le soin d'une constatation officielle à faire et d'un rapport à rédiger, une raison déterminante dans l'absence du baron. N'élait-il pas convenable d'attendre son retour, et de lui épargner le premier aspect d'un appareil plu» solennel que la simple nudité de la mort?
— Croyez-vous, monsieur le recteur, — ajouta Liomer avec bonhomie — que cette- charmante femme perdrait des droits à la compassion du ciel, si vous différiez d'une heure votre intercession?
— Non, docteur, — répondit le curé, — je sai» qu'elle était en état de grâce; elle avait lant d& piété I
— Eh bien, si vous voulez faire quelque chose de plus pressé et d'aussi efficace pour le repos de son &me, ayez la bonté de demander dans le pays une nourrice, une mère, qui fasse l'aumAne de son lait à l'enfant orphelin. Je l'attendrai ici.
Le curé n'insista pas. Il parut accepter, avec la bonne grâce d'un pasteur qui va chercher du lait pour son dernier agneau, la commission du docteur. Ce fut du moins en ces termes, d'une humilité orgueilleuse, qu'il la qualifia.
Peut-être se réservait-il défaire brûler, en passant. dans le coin de son église, un petit cierge à la dévotion de saint Honoré, le saint qui a le monopole, en Bretagne, de rendre les mamelles fécondes.
Le maire et le garde champêtre partirent avec le curé, etLiomer put ea&Q se trouver, comme il le souhaitait, en tëte-à-tëta avec la morte.
11 était ému d'une émolioa qui n'était pas seulement l'attendrissement causé par la victime, jeune et belle, d'un accident épouvantable. Le mystère de l'accident le troublait autant que sa violence.
11 s'approcha du lit, et s'appuyantàunedes colon- nettes qui soutenaient le baldaquin, il pensa tout bas:
— Pauvre mère 1 Pour que je ne me repente pas d'avoir pris son enfant à la mort, comment faat-il veiller sur lui ? Quels ennemis avait-il dans la maison 7 Quels ennemis aura-t-il?
L'idée d'un crime lui venait obstinément.
II s'interrompit, toulerols, au milieu de cette ré-
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flexion sentimfintale. Étonné d'être si brusquement plongé dans une mélancolie tendre qui ne lui était pas habituelle, il voulut réagir contre cette surprise de son cœur et se dit avec un retour philosophique :
— Après tout, que m'importe I j'ai fait mon devoir ; que chacun Tasse le sien I Je ne suis pas chargé de trouver la vérité. J'ai constaté la mort; j'ai constaté la vie ; le baron voudra me payer de mes soins ; je refuserai ; je rentrerai dans ma solitude. De temps en temps, on m'enverra chercher, quand l'enfant aura besoin de moi, et tout sera dit. A quoi bon m'occuper d'autre chose que de faire ensevelir ce cadavre et de faire tefer ce nouveau-né 1
Mais le philosophe avait tort. L'homme, le père improvisé, avait raison, et Lïomer ne s'écarta du lit que pour retourner au berceau.
L'enfant dormait, et, dans le sommeil, sa bouche avait de petites contractions, comme si, devançant l'heure de l'allaitement, l'instinct de la nature eût déjà préparé la lèvre de ce petit être à boire la vie, ou bien comme si, gardant la vibration du premier éveil de sa sensibilité, l'enfant eût rendu dans le sommeil les baisers qu'il avait reçus, avec le souffle du docteur, »
Liomer se pencha, passa légèrement son doigt sur la peau infiniment douce du nouveau-né, parut ravi de sentir cette chaleur, qu'il avait au moins attisée, sinon allumée tout à fait, et dit b la femme de chambre :
— Prenez bien garde de le laisser refroidir!
Il ajouta :
28 l'enfant DS la. MORTE
— Saves-Tous si madame de Proville avait songé au nom à donner àson &ls ?
. — Oui, monsieur; elle voulait qu'il s'appel&t Raymond, du nom de son père.
— Raymond I C'est bien ; le nom ne me déplaît pas.
Tout en disant cela, Liomer pensait, cependant, qu'il eût mieux aimé pour l'enfant un autre nom que celui du baron. Il reprit :
— Madame de Provîlle aimait bien son mari ?
La femme de chambre parut surprise de cette
question singulière. Elle répondit :
— Abl monsieur 1 Si elle l'aimait! C'était une adoration. On ne s'apercevait pas de la différence d'Age qu'il y avait entre eux.
— Quelle différence 7
— Monsieur le docteur ne Donnait donc pas M. le baron?
— Non, je l'ai aperçu de loin.
— M. le baron s'est marié tard. Il avait trentecinq ans de plus que sa femme.
•. — Depuis combien do temps était-il marié 7
— Depuis bientôt trois ans.
— Madame de Proville n'est pas de ce pays ?
— C'était la fille d'un vieil ami du baron ; elle est née dans les colonies. Elle n'avait plus de mère, et, «n mourant, son père l'avait confiée à M. de Proville. J'ai entendu raconter cela par madame. Il parait que M. le baron s'est trouvé d'abord embarrassé, un vieux garçon I Mais il est si bon ; elle était si jolie et si bonne, qu'il s'est mis à l'aimer, à deux genoux. On ne résiste point à cela; et bien qu'il eût cin-
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<]uante-six ans passés, il l'a épousée, à Paris. Us sont venus, après la noce, faire un voyage en Bretagne. Monsieur, qui n'habitait la maison que pendant trois mois, a voulu la montrer h sa femme. Klle l'a trouvé jolie. Elle s'y est plu. Elle a demandé à ; vivre toujours; elle l'a fait meubler, et c'est comme cela que depuis deux ans ils n'ont presque pas quitté la "Tour. Ah 1 elle était si heureuse dans sa belle chambre ! Elle disait parfois : — C'est ici que je voudrais mourir! — Mais elle souriait. Elle pensait assez souvent à lamorL, tout tiaut, devant nous ; cela nous faisait de la peine, car elle n'y pensait jamais avec peur, mais avec gaieté. C'est cela qui lui âura porté malheur.
La femme de chambre essuya une larme.
— Comment vous nommez- vous 7 lui demanda Liomer, pour lui adresser une question ; pour ne pas laisser s'interrompre l'enquête commencée.
— Je me nomme Yvonne ; je suis de Vannes. Je suis entrée au service de madame la baronne aussitôt leur arrivée au manoir.
— Comment s'appelait-elle? ajouta le docteur d'une voix qui faiblit un po.u, comme si sa demande eût été indiscrète.
— Anne 1 elle s'appelait Anne. Ilélas ! c'était précisément sa fête aujourd'hui. C'est peut-être pour cela qu'elle aimait à habiter tout presse Saint- Anne- d'Auray.
— Elle était pieuse?
— Oui, monsieur.
— Vous ne croyez pas que, tout en parlant de U mort, elle pût jamais avoir l'idée de se tuer î
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— Ella I la pauTre chère dame I
— Comment espIiquez-Tous ce malbeur?
Yvonne ouvrit de grands yeui et leva les bras.
— Je ne me l'explique pas. Cependant, tout et l'heure, la cuisinière racontait qu'elle avait conau une dame dans le même état que la baronne, qui, huit jours avant d'accoucher, avait eu un accès de fièvre, et s'était jetée par lafenêtre. C'est peut-être un accès pareil qui a troublé le cerveau de madaiae.
Liomer flt un signe de dénégation ou de doute.
— Etait-elle triste ce matin?
— Triste? non, monsieur, maïs fatiguée, pesante. Au déjeuner, quand M. le baron a parlé de faire une promenade à cheval, jusqu'à la mer, parce que madame Boumel la lui demandait...
Le docteur interrompit vivement :
— Qu'est-ce que c'est que madame Bourael ?
— La nièce de M. le baron.
— Qui demeure ici ?
— Depuis un mois,
— Jeune?
— Apeu près l'âge de madame.
— Jolie 1
— Autrement que madame, mais pas selon mon goût.-
— Vous ne paraissez pas l'aimer?
— Je a'ai pas à l'aimer ; je n'ai pas à la haïr.
— C'est une nièce du baron, dites-vous?
— La femme de son neveu, qui a été tué, il y a sept ou huit mois, à la chasse.
— Ah ! elle est veuve ?
~~ Oui, monsieur, elle a un petit garçon.
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liomer sentait bruire en lui des rerraedls d'idées, UQe curiosité ardente.
— Quel âge a l'enfant de madame B(îumel ?
— J'ai entendu direqu'il a bientôt un an.
— En quels termes vivait cette dame Boumel avec sa jeune tante?
— Est-ce qu'on pouvait vivre autrement que dans les meilleurs termes?
— Il n'y a jamais eu entre elles de brouille ?
— Au contraire, monsieur; c'était madame qui avait réconcilié madame Bournel avec son oncle : car il parait que le neveu et la nièce boudaient M. le baron. Ils ne sont jamais revenus ensemble au maiioir.C'est seulement depuis son veuvage et parce que madame a été la cbercber elle-mSme, à Vannes, que madame Bournel est venue s'installer ici.
— Que me diaiez-vous donc, Yvonne, à propos du projet de promenade, mis en avant, ce matin, au déjeuner?
— Ah! oui, j'aidais au service, et j'ai bien remarqué que madame a poussé un gros soupir, quand madame Bournel, qui monte bien h cbeval, sur le cheval de madame, a parlé d'aller se promener jusqu'à la mer ; mais madame avait si peur de paraître envieuse, qu'elle a dit aussitôt en riant : — Vous êtes bien heureux! Mais quand je serai rétablie, vous n'irez plus nulle part sans moi ; seulement, je sais que vous allez me cueillir des fleurs. Allez et revenez vite ! — C'était ù cause de sa fête qu'elle disait cela.
— Vous êtes sûre qu'elle riait?
— Mais oui, monsieur.
— Quand sont-ils partis?
— Oh I il y a bien trois heures.
~~ Ëtes-vous certaine qu'ils ne soient pas revenus?
La question était si étrange qu'Yvonne regarda le docteur avec un air de stupéfaction profonde.
— Mais non, monsieur, ils ne sont pas revenus ; ils ne devaient rentrer que poursonper, à la nuit; mais on est parti achevai, i leur rencontre.
— Oii était madame de Proville, quand ils sont partis ?
— Elle est descendue pour les voir monter à cheval. Bile a embrassé monsieur; elle a dit seulement adieu à madame Bournel, et puis elle est remontée dans sa chambre.
— Savez-vous si elle en est sortieî
— Hélas I monsieur, répondit Yvonne en sanglotant, vous savez aussi bien que moi comment elle en est sortie. Quel malheur ! Ah ! si j'avais pu me douter de cela, je nel'aurais pas quittée. Mais il y a une heure etdemie environ, je l'avaislaissée bien tranquille. Elle brodait. Elle voulait achever un petit bonnet. Ce devait 6tre le bonnet de baptême I
Liomer ne trouvait plus de question à adresser. Il n'écoutait pas le développement de la dernière réponse. Il réfléchissait. 11 essayait de coordonner les éléments d'information fournis par Yvonne ; mais l'obscurité ne se dissipait pas ; au contraire.
Il dit encore, avant de sortir :
— De la fenêtre de la chambre peut-on voir partir ou revenir les promeneurs qui vont à la mer ou qui eu reviennent?
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— IlfaudraitmoDtersur quelque chose, et encore! On verrait plus «isémeat de la cbambre de madame Boumel.
— Ah ! madame Boumel habite de ce cAté du manoir?
— Oui, monsieur, sa chambre est au-dessus de celle de madame, c'est celle qui a un balcon en bois.
Liomer ne poussa pas plus loin l'interrogatoire. 11 laissa Yvonne, et retourna auprès de la morte.
Tout en la regardant avec une compassion Infinie comme s'il eût voulu absorber cette image, la faire pénétrer au plus profond de sa pensée, l'y cacher, il se défendit de penser à autre chose qu'aux dernières «xigences de son devoir professionnel.
Il voulait parer un peu, pour ne pas choquer la pudeur des ensevelisseuses, la plaie qu'il avait faite. Il voulait préparer les éléments d'un rapport médical qui serait le point de départ d'une instruction judiciaire, au besoin.
Tout ce que je viens de raconter s'était passé en moins d'une demi-heure, et pourtant il Tallait se h&ter, car l'inflexible rigidité de la morte eût apposé bientôt une résistance pénible aux derniers soins du médecin.
La baronne s'était vêtue, ce matin-U, d'une sorte de peignoir gris d'une ëtoffelégère, en barëge. Une ceinture faite d'un long ruban enveloppait sa taille, sans la serrer.
Gomme Liomer allait défaire le noeud de cette ceinture, il remarqua sur la boucle du ruban une . trace verdâtre, produite par l'écrasement d'une
34 l'enfant de la MORTS
feuille, et dès qu'il eut touché la boucle, une petite brancbe, une pousse de lierre, détachée sans doute des rameaux et fixée par la pression du corps, tomba sur le lit.
Le docteur la ramassa, et pour vérifier ses premières conjectures, alla au balcon.
Le lierre, précisément, s'écartait it cet endroit. On avait redouté son envahissement. On l'avait empêché de s'attaquer &la grille en fer; il formait comme un demi-cercle autour de la fenêtre, et reprenait sa marche ascensionnelle, au-dessus, pour aller s'épanouir à l'étage supérieur, autour du balcon de bois, devant lequel il formait une touffe épaisse, un avancement de verdure.
— Je ne m'étais pas trompé ! pensa Liomer. C'est de là-haut qu'elle est tombée.
En effet, nulle part, ailleurs, la pauvre femme, dans sa chute, n'aurait pu détacherce débris.
Le docteur mit la petite branche de lierre dans sa poche, et après avoir terminé l'eiamen complet cette fois, de la blessure du crâne, il eut l'idée de fixer sur le papier quelques indications qu'il devait aux magistrats et au mari.
La petite table oh la baronne avait l'habitade d'écrire était à sa disposition. Liomer s'y installa, sans craindre de la profaner, saisit avec empressemont la plume laissée par la baronne, souleva le couvercle de l'encrier, et ouvrit le buvard pour prendre une feuille de papier blanc.
II vit entre deux feuilles roses, un cahier com- ' mencé, couvert, sur les trois premières pages, de l'écriture fine, élégante de la baronne.
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Qui oserait accuser Liomer de sacrilège ou seulemeat d'indiscréUon , parce que, obéissaut à la piété qui le pénétrait de toutes parts, à sa douleur, à l'anxiété dont il était saisi, pour l'amour de la vérité, pour l'amour de l'enfaat dont il se Faisait le père, pour l'amour de la morte, il osa, après une seconde d'hésitation, prendre ce cahier et en lire les trois pages écrites?
Voici ce qu'elles contenaient.
« Je ne peux plus y tenir. Cette fois, je ne déchirerai pas la page que je commence
» Quand je tiendrai dans mes bras le cher consolateur que j'attends et qui m'empêche aujourd'hui d'écrire à mon aise, je n'écrirai plus ; je déchirerai ces confidences qui ne sont que pour moi, et je de> manderai pardon à ce cher petit être des angoisses, des jalousies dont je souffre et dont il a peut-être le contre-coup,
» J'écris ceci, comme j'écrivais, au couvent, ma confession générale, 1a veille d'une grande communion. Useraî-je m' absoudre 7 ne suis-je pas coupable ? mon îmaginalion ne me suggère-t-elle pas des idées absurdes ?
a Parce que je suis créole, il paraît que je dois être jalouse, sentimentale à l'excès. On mêle disait au couvent ; on n'ose plus me te dire ici ; mais on me le fait entendre, en se moquant de mes tristesses subites.
» Soit, je veux satisfaire cet instinct national. Quand je serai mère ; quand j'aurai un fils breton, je serai forte pour lui donner de la force, et je n'aurai plusde découragement, de lassitude de la vie.
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» Oui, ce sera un fils. Je le sens, je le vois.
» Eile a un fils ; je veux avoir le mien ; peut-être que si j'avais une Slie, on les fiancerait dès le berceau, son flls h elle, qui sera l'alné, el ma fille à moi.
B Je veux un Sis qui m'aimera toujours, que j'élèverai près de mot, et qui ne me quittera un jour que pour aller me chercher une Bile.
a J'ai peut-Ètre tort de vouloir. Si j'allais être pu. nie de ce désir. Punie I quel mot ei-je écrit? Non, ma fille, si c'est toi qui dois venir, tu ne me puniras pas; tu seras la consolation de ma vie et ma défense aussi. ,
» Je n'ai pourtant rien àleur reprocher, ni à l'un, ni à l'autre. Raymond m'aime bien, et si mon mariage a contrarié les espérances de M, Bournel, sescalculs, sa Temme n'a pas hérité de ta haine que m'avait vouée mon aimable neveu. Elle n'oubliera pas que j'ai tout fait pour la réconciliation. Elle est veuve de bonne'heure. Elle me parait de celles qui se remarient vite. Je lui souhaite un mari, boa comme le mien, riche comme le mien, car elle a besoin plus que moi de la fortune ; elle est née grande dame ; elle souffre de sa pauvreté relative.
o II est certain que les étrangers passant dans le pays doivent croire que cotte jolie amazone, qui galope avec M. de Proville, est sa jeune femme. Si elle avait rencontré Raymond, avant d'être devenue sa nièce, i! est probable qu'il i'eût épousée.
n It y a peut-être eu beaucoup de pitié, de tendresse paternelle dans la détermination de Raymond. C'est pour être mieux mon tuteur, qu'il est
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devenu mon mari. Il m'a donné toute la preuve d'affeclion qu'il pouvait me donner. M'a-t-il donné de l'amour?
» N'est-ce pas un mot impie, sacrilège que ce mot-là écrit par une mère ? A quoi vais-je songer ? Eïst-ce qu'il y a au monde un amour à regretter quand on est mère? Je voudrais bien un conseil. A qui le demander ? Le curé est un bonbomme; mais il ne comprendrait pas. Si je disais tout à Raymond ! Si je lui avouais ces tortures d'une jalousie insensée 1 11 se moquerait de moi ; il me gronderait doucement, il serait ce qu'il est toujours, cliarmant et faible, et je sens bien qu'il me ferait avouer bien vile que j'ai tort.
» Je suis plus jalouse de lui que s'il n'avait que vingt ans.
Il Je m'imagine qu'un homme de son âge traite de plus haut le sentiment, et n'a pas les scrupules que donne l'illusion d'un premier amour. Quelle différence avec moi 1 11 a eu tant de succès, autrefois, dans le monde, qu'il me compare à ses souvenirs. Moi, après mon père, je n'ai aimé personne que lui. » Sijem'ouvraisàmadameBournel. Jemeltraissa loyauté au défi. Elle est mère; elle aurait pitié d'uoe mère. Mais non. Je lui donnerais un avantage terrible sur .moi. Elle aurait mon secret, et je n'obtiendrais rien du sien. Non, je ne me trompe pas. Elle me hait ; elle me voudrait morte. Je tiens une place qu'elle pourrait tenir maintenant. Mon fils ruine le sien.
» Elle a des façons terribles de me regarder au ventre, par instants, avec des sourires aigus, s .,.,..„,Goo;;lc
3S L'SHr&NT DE Lk. HORTB
comme si elle voulait tuer de ses yeux celui que je Beus TiTre et que j'attends I Mais non, il vivra, il m'aimera, il me défendra, et si j'ai besoin d'fitre vengée, it me vengera.
» Ils sont partis ensemble, heureux, gais, sans s'apercevoir de la tristesse qu'ils m'ont laissée I Ah ! je sais bien qu'ils me rapporteront un bouquet de fleurs sauvages, comme je les aime, et qu'ils me soubaiteront ma fËte !...
■ C'est aujourd'hui la Sainte-Anue. Les gens du pays vont faire des pèlerinages à la fontaine miraculeuse. Ma qualité de créole, qui me donne le droit d'exagérer mes sentiments, me donne aussi, sans doute, le droit de superstition, surtout en Bretagne. Hais à quelle fontaine guént-on le cœur de sa jalousie ?
» Mon Dieu, faites que je ne pleure pas trop aujourd'hui, jour de ma fëtel J'ai peur que ces larmes que jC'Cache ne fassent du mal à mon fils.
o G^st horrible de souffrir ce que je souffre... Quand je garderai le lit et la chambre, pour plusieurs semaines, le supplice sera plus grand encore... Non, non, je ne puis supporter cela... mieux vaudrait mourir...»
La baronne s'était arrêtée sur ce mot. Avait-elle posé la plume pour s'élancer dans la mort? Mais comment expliquer qu'elle eût replacé soigneusement dans son buvard les pages commencées, et qu'elle ne les eût pas laissées visibles sur la terre, comme un adieu, un châtiment pour ceux qui la désespéraient.
D'antre part, cette tristesse qu'elle dissimulait,