‹ L'enfant de la morteChapitre 2 sur 23 · L...,..„,Goo;;lc · texte numérisé non relu

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L'ENFAST DB LA MOBTE 39

et qui arrivait à son paroxysme, dans ces confidences solitaires, pouvait-elle donner la raison de cette mort violente? L'accident simple était invraisemblable. Le suicide n'était pas impossible. Le crïme l'était-il?

Liomer n'eut pas le temps de relire ces lignes, d'en peser les mots. 11 entendait monter bruyamment l'escalier.

Après une hésitation qui ne dura que l'éclair d'une seconde, il mit dans sa poche les pages écrites par la baronne, à cdté de la petite branche de lierre découverte dans sa ceinture. Il lui semblait que la mort l'avait institué le confident et le conseiller de madame de Proville.

La porte s'ouvrit brusquement, et le baron, haletant, les bras tendus, s'avança dans la chambre, vers le lit.

Le jour baissait. Le soleil desce/idu derrière les grands arbres dujardin n'envoyait dans la chambre que des lueurs rouges rasant le parquet.

Cette lumière, découpée par la haie de la fenêtre, laissait dans une pénombre qui s'épaississait de minute en minute le lit et les autres parties delà pièce.

Liomer guettait l'entrée de M. de Proville. Il le vit passer dans cette clarté qui lui frappait le visage, et du premier coup d'œil il reconnut la sincérité de sa douleur.

Le baron gémissait, sans proférer une parole distincte. 11 se courba sur le Ut pour embrasser sa

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femme au visage; mais le sang qui s'était flgé sur le front et cette blancheur sinistre qui s'épandait dans l'ombre du lit lui firent peur. Il s'agenouilla, baisa la main rigide, qu'il essaya vainement d'attirer à lui, et fondit en sanglots, tombant accroupi, écrasé .

— Du courage, monsieur, lui dit Liomer.

M. de Proville regarda celui qui lui parlait. C'était une voix inconnue. Il la salua vaguement

d'un mouvement de tête, et reprenant, en faisant ' honneur à ce témoin étranger d'une douleur im . peu plus courageuse :

— Anne, ma chère femme, mon enfant adoré 1 Puis, s'adressant directement au docteur :

— Vous savez comment c'est arrivé?

— Non, monsieur.

— Ah t quel malheur I C'était sa ffite I Monsieur, j'en mourrai, j'en mourrai.

— Non monsieur, vous vivrez, pour un autre devoir, reprit Liomer avec compassion.

— Je n'ai plus rien à faire en ce monde, puisqu'elle est partie avant moi. Je l'aimais tant I

Au même instant, on entendit, dans l'intervalle de deux sanglots, un petit cri, partant de la chambre voisine.

M. de Proville en reçut un choc, comme si une pointe de feu lui eût troué la poitrine. U se leva d'un bond, et, saisissant la main de Liomer :

— Qu'est-ce que c'est que cela?

— C'est un cri d'enfant! répondit une voix vibrante derrière M. de Proviile.

Liomer vît alors une femme, vêtue d'une ama-

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it L'KNPANT DR LA HORTR

zone en drap noir, im voile noir à son cbapean et rabattu sur son visage, et qui, par respect, par déférence sans doute pour la douleur du baron, s'était avancée lentement dans la chambre, sans être remarquée, comme une ombre renforçant l'ombre, en s'y mêlant.

Cette voix sonore, dont l'éclat avait trahi une sorte d'épouvante, à son toar fit tressaillir le docteur. 11 regarda madame Bonmel, et crut remarquer dans tous ses membres un frémisseoient ra- - pîde, qu'elle arrêta en se croisant les bras.

— Oui, monsieur, dit Liomer, c'est votre fils. Il se dirigea vers la chambre de la nourrice.

— Un enfant I mon enfant I balbutiait M. de Proville, ébloui dans sa douleur.

Le baron voulut suivre le docteur. 11 chancelait. U étendit le bras ponr s'appuyer sur celui de sa nièce; mais celle-ci, qui s'élait reculée pour laisser passer le docteur, ne parut pas voir le geste de faiblesse qui l'implorait ; elle était accoudée à un bahut d'ébftne dont elle semblait la cariatide, et attendait, immobile.

Liomer était allé prendre l'enfant dans le berceau, tl l'apporta dans la chambre funèbre et le préseutantau baron ;

— Vous n'avez plus le droit de vous désespérer, monsieur; la morte vous ordonne d'être père.

M. de Proville regardait son âls sans oser y toucher. On eût dit qu'il doutait de cette réalité de la vie, comme il avait voulu douter de la réalité de la mort. Il joignit les mains, sans qu'on pût deviner si c'était un acte d'adoration pour l'enfant, une

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prière pour la ukèie et pour le fils, one nurqae d'elEroi.

L'enfant criait ; le docteur le b«çaiL douGemenL C'était loi qni faisait acte de paternité.

— PaoTre petit ! dit M. de ProTiUe, et, arec une donlenr oaîTe, il ajoata : Paarre orphelin !

Ne ponrant plus se contenir, le baron se laissa tomber dans un fantenil, et s'abandonna alors à tonte l'effosion d'an chagrin absolu, humain, celai qui égalise les intelligences et met la même amertume dans toutes les larmes.

liomer donna à l'enfant le baiser que son père avait en penr de lui donner, et il allait le reporter i Tvonne qui se tenait sur le seuil de la chambre, gnand madame Boumel, se détachant de son ombre, se plaça devant lui et offrit ses bras.

Au lieu de répondre à cette avance d'une femme qui était mère, le docteur serra l'enfant sur sa poitrine et regaj-da du cAté de la morte.

Madame Boumel parut offensée de ce refus. Elle releva lentement son voile et se rapprocha de Uomer, pour qu'il la vit distinctement. Ce fut une nouvelle péripétie dans ce drame iatime.

Liomer devint très pâle et recula.

— Vous! murmura-t-il,

— Ne saviez-vous pas que j'étais ici 7

— C'est vous qui êtes madame Bournel 7

— Vous l'ignoriez?

Il baissa la tète, se détourna, remit l'enfant h Yvonne et revint se placer, comme un prStre i câté de l'autel, au chevet du lit où repos.iit la morte, sans plus regarder la femme qu'il avait reconnue.

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4i L'ENFANT DE LA MORTE

Celle-ci, ayant tout à fait relevé son ToUe, les lèvres serrées, les yeuK fixes, sous ses sourcils abaissés, ne voulut pas, ou ne parut pas comprendre ce reniement sévère et presque brutal. Elle alla se placer au pied du lit, ayant le visage mort en face d'elle, et pouvant soutenir la menace et le déâ du visage vivant.

Un grand silence régna pendant quelques minutes. M. de Proville pleurait. Liomer était en proie & une émotion violente pour laquelle toute sa force était nécessaire. Sa pitié, son angoisse, étaient maintenant doublées d'une grande colère. Il croyait sentir palpiter contre sa poitrine et répondre aux battements de son cœur les pages écrites par madame de Proville pour accuser madame Bournel.

Ce médecin, ce philosophe interrogeait avidement la morte, et des yeux, de l'âme, il lui demandait, dans le trouble de sa conscience, la force d'être implacable, si, pour la justice, il était nécessaire qu'il le fût.

Madame Bournel interrompit la première ce silence redoutable dans sa solennité.

Quand elle eut suffisamment prouvé son sangfroid, elle alla doucement à M. de Proville et d'une voix dont l'inflexion s'était attendrie :

— Mon oncle, ne restez pas ici.

— Vous me chassez ? Ah 1 laissez-moi la voir encore, toujours!

S'agenouitlant alors, avec une ferveur qui ressemblait presque à l'humilité d'un coupable :

— Anne, — dit-il, en s'adressant à la morte, — tu m'entends, n'est-ce pas? Je te jure que je t'ai bien

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aimée, et, si je vis pour ton Sis, je regretterai toujours de n'Être pas mort pour toi, avec toi.

Il voulut baiser de nouveau les mains froides, tenter ce qu'il n'avait pas fait, de baiser le visage ; mais liomer l'écarta avec une fermeté compatissante.

— Madame a raison, dit-il.

— Tous éles cruel, docteur... Vous me laisserez revenir? Pourquoi me renvoyez- vous? Vous ne m'avez pas dit, personne ne m'a dit encore comment ce malheur est arrivé.

— Elle est tombée d'ici ; voilà ce qu'un de vos domestiques m'a raconté.

— Tombée par cette fenêtre? c'est impossible. Liomer se tourna vers madame Boumel ;

— Qu'en pensez-vous?

— Moil je pense qu'en effet elle est tombée par cette fenêtre.

Liomer leva les yeux au plafond pour chercher une hypothèse ou pour désigner l'étage supérieur, ■ et dit:

— Je ne sais 51 c'est impossible, monsieur ; mais, à moinsqu'uneenquêtene fasse supposer un crime...

— Un crimel s'écria M. deProville.

— Il n'est pas plus impossible, mais il est aussi invraisemblable que la chute par cette fenêtre. Au surplus, je ne doute pas que les magistrats ne tiennent a faire tous leurs efforts pour arriver k la vérité ; on interrogera vos gens, et j'aurai dans mon rapport à préciser la nature des blessures.

— Les magistrats 1 chez moiî demanda le baron scandalisé.

—Quand un événement si terrible et si mystérieux se produit, pour la conscience de tout le monde il est nécessaire que la justice interpose son autorité.

Si Liomer mettait une menace dans ces paroles, madame Bournel n'avait sans doute rien à en craindre, ou parut ne l'avoir pas comprise. Elle aidait H. de Proville h se lever, loi prenait le bras avec une autorité toute filiale, et le coadiiisait doucement hors de la chambre.

Quand il fut seul de nouveau, Liomer ne craignit plus de laisser parler ses yeux, sa bouche, tout son être, secoué comme par une décharge électrique.

— Cette femme, icil — se dit-il en se croisant lesbras, ponrétreindreson cœur. — Ah! je sens qu'elle me rendrait lAche 1 Et pourtant je neveux pas la fuir ; je lutterai, je ne sais pas ce qui s'est passé ; je le saurai; je veux le savoir; mais je jure bien que, volontairement ou involontairement, cette femme-I& a tué cette femme-ci. C'est moi qui serai le juge et qui exécuterai la sentence. J'en ai deux fois le droit. Je la punirai du passé et du présent.

II alla s'appuyer au balcon de la fenêtre, étourdi delà rapidité avec laquelle ces événements mulUpies s'étaient succédé. Cette mort, cette naissance, cette rencontre, trois problèmes imposés, coup sur coup, à sa raison, n'était-ce pas trop pour son ambition d'activité? Mais n'étaient-ce pas trois fardeaux - glorieux pour sa volonté? Il se redressa, aspira l'air; il invoqua la force, en héros modeste. Sa vie, si inoccupée et si inutile, le sollicitait désormais de toutes parts et lui semblait vouée désormais à un laben r incessant.

L'ENP&NT DR Lk MORTE i7

Comme il abaissait les yeux au-dessous de lui, un peu honteux, eu bomme positif qu'il croyait être, de cette échappée de son cwur et de ce tournoiecaeut dans la mélancolie, il vit dans le fossé un petit -chien noir, havanais, courant, jappant'autour d'une pierre, où le sang fmsiût encore une grande tache brune qui paraissait noire de là-haut, et la Qairant comme s'il voulait la lécher.

Liomer poussa uu cri, chercha quelque chose & jeter à ce profanateur, et, en se retournant, il se trouva devant madame Bournel, qui était rentrée dans la chambre sans qu'il l'eût entendue venir.

Elle avait ôtâ son chapeau; mais elle avait gardé son amazone, n'ayant eu que le temps de conduire M. de Proville et de revenir. Dans ce vËtement de deuil, avec ses cheveux noirs an-dessus de son front blanc, avec ses grands yeux, elle restait imposante, tragique.

— Ou'avez-vous donc? demanda-elleà Liomer.

— Est-ce à vous, ce chien-là? lui dit brutalement le docteur, pour toute réplique, en étendant le bras, et en désignant le fossé.

Madame Bournel se pencha à son tour sur le balcon.

— Oui.

— Eh bien , empSchez-le de boire le sang de votre tante; car, plus tard, il vous en mettrait aux lèvres.

Madame Bournel ne parut, en aucune façon, choquée de cette brusquerie. Elle appela du haut du balcon, par un petit cri, le chien qui leva la tête et s'élança hors du fossé.

La veuve laissa tomber ensuite de côté, sur le

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docteur, uu regard qui voilait sa flamme. Sans doute que sa jolie bouche ne craignait rien; car elle eut un faible sourire de dédain, et passxle boutda sa tangue sur ses lëtres rouges, qui se resserrèrent ensuite.

Liomer s'était écarté de la fenêtre. Madame Bournel fut plus leate à s'en éloigner. Elle y resta comme à un poste. Le docteur alla à la table, pour écrire, prit la plume, la rejeta, puis il alla au lit. Il paraissait avoir oublié ce qu'il voulait faire.

— Puis-je TOUS aider, lui demanda madame fiournei?

— A quoi? à l'eagevelir?

— Pourquoi pas?

— Non, merci.

Liomer poussa un soupir, appuya involontairement, avec force et avec bruit, son pied sur le parquet et, d'une voix âpre :

— Aidez-moi plutôt à découvrir la vérité.

— Quelle vérité?

— Est-ce que vous croyeï qu'elle s'eSt jetée volontairement?

— Je ne le crois pas.

— Alors, selon vous, c'est un accident, un hasard terrible?

— Oui.

— Ah ! le basard, quel complice!

Liomer bocha la tête, exaspéré par le sang-froid de cette jeune femme qui parlait ainsi dans la chambre de cette jeune morte et qui n'avait trahi aucune émotion sincère. Obéissant à une colère soudaine.

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il lai saisit la main, qu'il comprima avec force dans les siennes.

— Paul, T0U3 me faites mal, dit madame Bonrnel doacemeiit.

Le docteur l'attira vers le lit et lai monb-ant la baronne :

— Êtes-Tous bien sûre qu'elle ne soit pas morte en vous maudissant ?

— Vous êtes fou.

Liomerja regarda de plus près, et d'une voix sourde :

— Oh ! c'est que je me souviens qu'on est tenté de mourir, Elisabeth, quand on souffre par vous.

— Monsieur Liomer !

— Elle était jolie, douce, "tendre, mais jalouse, n'est-ce pas, cette pauvre femme ? Elle redoutait la Tascination de vos grands yeux sur son mari. Ce matin, quand vous l'avez quittée, vous n'avez pas va qu'elle dissimulait des larmes. Elle ne pouvait pas galoper comme vous. Elle vous attendait, dans une torture que la mort a abrégée.

Madame Bournel ne put s'empêcher de trembler un peu.

— Qui vous a dit toutcela? demanda-t-elle, en s'efforçant de dissimuler son émotion dans un accent d'ironie.

Liomer fut tenté de tirer de sa poitrine les feuillets écrits par madame de Proville. Mais il élaitde ceuiqui so défient de leurs colères, surtoutquand il les croient légitimes.

La frénésie qui l'agitait depuis dix minutes pouvaitlui faire commettre une maladresse. La raison

loi revint; il Iftcha la main qu'il avait tenue dans la

sienne et reprit plus rortement.

— J'ai eu le temps de faire des conjectures, en attendant votre retour et celui du baron.

— Vous avez fait aussi une œuvre délicate et qui vous vaudra de la gloire — dit madame fioumel ; — je ne croyais pas à la possibilité d'une pareille opération.

— Fort heureusement je n'étais qu'à quelques pas de la morte... Vous êtes mère aussi? m'a-t-oa dit.

— Oui,

— D'un Bis?

— Oui.

— Est-il ici!

— Non; je suis venue seule. Il est resté avec sa nourrice, à Vannes.

— C'est dommage.

— Pourquoi?

— On les eût placés dans le même berceau. Pauvres petits, ils ne commenceront jamais trop tôt à s*aimerl Voire flis aura besoin de pardonner à ce petit cousin qui le déshérite.

— A. quoi pensez-vous ? Vous êtes devenu méchant, monsieur Liomer.

— Je vous jure, au contraire, que, depuis que je suis entré dans cette maison, j'ai un désir de bonté et d'amourqui m'étouffe.

— D'amour? murmura madame Bournel surprise.

— Oui, d'amour paternel et de justice.

Madame Bournel ne répliqua pas. La nuit venait

et emplissait la chambre. Le docteur, qui avait cédé

à on irrésistible besoin de dégonfler un peu sod cœur, était embarrassé de continuer l'entrelien. Madame Bourael semblait décidée & ne pas fournir d'elle-même de prétexte pour le reprendre ou pour l'iaterrompre. Ils restèrent quelques instants l'un devant l'autre, ne se voyant plus guère des yeux, se regardant, se fouillant du cœur, se touchant par la pensée, se menaçant dans cette obscurité qui s'épaississait entre eux, comme une infiltration de colère et de haine.

Ce duel muet et invisible prit Sn. par l'entrée du curé qu'une servante accompagnait en portant des bougies.

liomer vit que madame Foumel était très p&le, et madame Bourael aperçut une étincelle humide dans les yeux du docteur. Chacun d'eux avait remporté un petit avantage sur son adversaire.

Le curé avait marché vite ; il était en nage. Il annonça qu'il avait trouvé une nourrice qu'on pout-rait faire venir le soir même ou !e lendemain matin au manoir. Il demanda ensuite, avec une certaine humilité, en guise de salaire de sa commission bien, faite, qu'il lui fût permis d'installer un autel, sur la table oti madame la baronne avait coutume d'écrire, d'allumer plusieurs bougies dans la chambre et, si; on n'y trouvait aucun- inconvénient, des cierges | qu'il ferait apporter de l'église. Une religieuse, une sœur del'école visitée souvent par madame de Proville, s'était offerte pour veiller la nuit, et attendait dans l'escalier,

— Je vais vous céder la place, répondit Liomer avec une sorte de regret.

11 lui en coûtait dequitter cette chambre.ll s'inclina

aoe dernière fois sur la morte pour lui dire adieu, passa une dernière fois, par un geste timide, sa main sur les cheveux fclonds, qu'il arrangea le long du visage, devenu jaune comme la cire, donna des instructions à la servante, les renouvela à la religieuse, cour l'ensevelissement; il sortit ensuite avec le curé par la chambre de reniant, tandis que madame Bonrnel, droite, froide, semblant recueillie dans une tristesse hautaine, et incapable de l'hypocrisie àes démonstrations bruyantes, sortait par la porte de l'escalier.

Le docteur s'assura que l'enfant prendrait avec roracité, le lendemain matin, le sein delà nourrice. Jusque-là, Yvonne n'avait qu'à continuer ses soins. Le curé, tout à fait réconcilié avec cet être 'iD^atérieux qui ressemblait décidément aux autres nouveau-nés, le trouva très beau. Ab! s'il eût osé demander qu'on le vouât tout de suite à Notre-Dame d'Auray ! Nais quand le docteur ne serait plus toujours là, on obtiendrait sans doute cette permission, cette assurance de bénédictions delà tolérance du baron et de la. piété d'Yvonne,

Liomer descendit au salon, où se trouvait M. de Proville.

Le baron, seul, plongé dans un grand fauteuil, pleurait. Un double flambeau d'argent, avec un abat-jour de métal, au-dessus des deux bougies, posésur une table, cneoyait au plafond tendu d'une tapisserie une petite lueur tremblante et circulaire, une sotte d'auréole vague qui cherchait une tète de ^nte disparue.

La douleur de M. de Proville était toujours aussi

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profonde ; mais elle était devenue plus tranquille, plus régulière. En entendant entrer Liomer, il se souleta.

— Je ne vous aï pas encore remercié, docteur, — lui dit-il. — Vous aves été admirable.

— Je n'ai rien fait, monsieur, que ce que le premier venu aurait pu Taire.

— Vous n'êtes pas le premier venu, monsieur LJomer; j'avais entendu parier de vous.

Le docteur s'inclina pour remercier, de celte façon rapide qui paye un hommage de pure politesse; mais M. de Proville était un homme du monde, sensible à certaines nuances ; il ne voulut pas avoir fait un éloge banal.

— Oui, monsieur, ma ..^ce m'a souvent parlé de vous. Il parait qu'elle a eu plusieurs occasions de vous rencontrer chez sa tante, la générale de La Touche.

— C'est vrai, monsieur.

— Elle avait donné k ma chère femme le plus grand désir de vous connaître ; et je projetais d'aller vous voir, vous chercher.

Pourquoi Liomer eut-il un battement de cœur violent? Était-ce à l'idée que madame Bournel avait eu l'audace de proférer son nom? Qu'elle eût voulu l'attirer pour en faire peut-être un instrument de per&die? Élait-ce à la pensée qu'il aurait pu être le médecin, l'ami, qui sait? 1q conseiller et le sauveur de la baronne f Cette morte vivait d'une vie tacite et intime pour lui. Il la faisait intervenir entre lui et l'enfant.

— Monsieur, — reprit le baron, — voilà un mal-

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hear qui m'accable. Je ne suis pius jeune; mais je ne sens mon fardeau qu'aujourd'hui. L'orphelin n'aura que des bras débiles pour le soutenir; tous me prêterez les vAtres, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, dit Uomer avec eiFusion.

— je veux quitter au plus tôt ce manoir. C'était une création de ma chère Anne. Je veux le Termer sur le souvenir de cette journée. J'y viendrai pleurer ; je n'y viendrai plus vivre.

Il s'interrompit, et après une courte rêverie.

— Ah ! docteur, quand un coup pareil vous frappe, on s'interroge, pour se demander si on l'a mérité. Nul n'est assez certain de sa conscience, pour accusier purement et simplement le ciel, poar n'avoir pas de remords. ,

Liomer écoutait avec une grande attention ; mais M. de Proville parut abandonner l'idée qui l'occupait, et y revint pourtant par une voie indirecte.

— Non, — dit-il avec plus d'animation, — je ne veux pas, je ne peux pas voir ici une autre femme, jeune et belle. Je partirai ; j'emporterai la morte et l'enfant.

— Pourquoi emporter l'enfant?

— Quitter mon flis !

— Oui, votre flIs, qui est aussi le mien. Ah ! s'il devait partir dans les bras et sur le sein de sa mère, je ne me permettrais pas de vous parler d'une séparation. Mais il lui faut une nourrice, une maternité mercenaire, et aussi une surveillance de tous les instants. Ici, il aura, il a déjà la nourrice. J'en aurai bien soin ; je serai son père nourricier. Si vous ne voulez pas revenir à la Tour-Callecb, partout où

VOUS irez, monsieur, je vous le conduirai. Si vous voyagez plus tard, je voyagerai aussi dans le mËiae pays, avec lui. Comprenez-moi. Ce que je vous demande, c'est de m'associer dans la mesure d'une amitié discrète, mais sincère, k votre sollicitude paternelle. Ce serait calomnier la tendresse qui s'est éveillée en moi, et qui ne s'endormira jamais, que de vous dire seulement : ce pauvre petit êlra est une œuvre pour laquelle je sens un égoïsme d'artiste. Non, ce qui est vrai, c'est que je suis devenu père en même temps que vous, et je vous demande, pour mon salaire, de ne pas me reprendre notre enTant t

— Mais, vous me le prenez, à moi, dit M, de Proville,

— Vous, monsieur, — continua Liomer d'une voix plus grave, — vous avez un deuil, un amour religieux que personne ne doit vous disputer, et qui souffrirait de la consolation même apportée par l'enfant.

— Ah I je veux souffrir I — soupira M. de Proville.

— D'ailleurs, — reprit Liomer, — est-ce une superstition, une prévision demédecin?Il me semble que cet enfant a particulièrement besoin de moi, de prêrêrence à tout étranger. Il me semble que j'aurais à me reprocher et que nous aurions à nous repentir de le confier à d'autres.

— Vous avez peur pour sa vie, docteur ?

— Oui, pour sa vie! dit Liomer d'un air solennel.

— Est-il si délicat 7 demanda le père avecinquié-

L'KHFANT DE LA HOHTK S7

tude, en se méprenant k la réponse de liomer. L« médecin hésita. La loyaaté l'empêchait de supposer une crainte que la constitution robuste de l'enfant rendait improbable et invraisemblable. Le senUment secret qui depuis ose heure retenait sur sa bouche la confidence des conjectures sinistres qu'il avait faites l'empCchait d'ajouter aux remords de M. de Proville; pourtant, il voulait ardemment ce qu'il demandait, et il était résolu k l'obtenir.

— Je suis persuadé, ibonsieurlebaron, — reprïtil après un court silence, — que nous remplirons un devoir envers sa mère, autant qu'envers lui, en installant votre fils chez moi. Je ne prétends pas abuser de votre douleur, ni de votre piété. Un médecin, un philosophe, comme moi, ne doit pas recourir à des arguments que la science et la bonne foi lui interdisent, et, pourtant, je me sens si pénétré de la vérité, de l'infaillibilité de mon sentiment, que je^crois obéir à l'âme de la morte qui m'a parlé, en vous parlant ainsi.

— Docteur, vous êtes biencruel dans votre bonté I murmura M. de Provilte, en mettant ses mains devant ses yeux, pour se défendre d'une vision douloureuse.

— Pardonnez-moi, monsieur, maïs j'ai l'entêtement d'un Breton.

— Comment accepter une offre pareille? commentvous laisser une charge...

— J'ai une fortune qui me permet de me dévouer à votre flls. Je n'avais pas de but dans la vie. Je ne me marierai jamais...

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Le baron fit an signe de tète mélancolique et nair qui protestait contre l'assurance du docteur, en Invo^nant sa propre expérience.

— Non, — continua liomer d'une voix forte en promenant un regard autour de lui, — jamais. Il y a dans ma vie un souvenir qui me défend d'aimer et de me marier. Mais je vous devrai le pouvoir de

. répandre ce qui me reste d'amour sur la tête, sur le cœur de cet enfant. Partageons nos droits et la seule espérance qui nous reste. Nous avons l'un et l'autre besoin d'amitié, et l'un et l'autre nous avons besoin de nous défendre contre des spectres. Unissonsnous et mettons en commun ce que nous avons de meilleur en- nous, pour en faire la force, la conscience de cet enfant.

— Quel liomme vous êtes, docteur 1 balbutia M. de Proville, vaincu, en tendant ses deux mains à Liomer.

— Je suis un bomme qui n'avait que l'ambition d'être un bomme, repartit un peu nërement le docteur, et qui maintenant aspire à la gloire de créer un bomme selon son rêve.

— Docteur, je regrette d'avoir perdu trois mois sans vous connaître.

— Et moi, je regrette de n'être pas venu sans être appelé .

— Vous n'auriez pas, hélas ! empècbé ce malbeur irréparable, — repartit vivement M. de Proville, qui redoutait on reproche indirect; mais je serais votre ami depuis plus longtemps.

L'entretien se continua avec une effusion plus facile de la part du baron, transpercé par la dou-

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L'EUriEIT DE Ll lOtn S9

lenr; avec ane ^mpaUiîe moins empressée mais plus attentÎTe de la part da docteur.

Le premier, caractère faible, pliait sous la responsabilité qu'un pareil érénemeat semblait lui imposer, et n'ayant plus de contrainte à subir, s'abandonnait an consolateur viril qui se chargeait déso^ mais d'une part délicate de sa destinée. Le second, satisfait de celte paternité conquise, de ce premier avantage obtenu qui lui donnait une fonction grave et touchante, en droit d'enquête permanente dans la famille et de sollicitude en faveur de Tenant, étudiait H. de Proville, en songeant à madame Bournel.

Le baron était un de ces hommes dont on a tout dit, pendant leur jeunesse militante, quand on assure qu'ils sont séduisants, ce qui signifie qu'ils sont faciles à séduire, et qu'on appelle d'aimables vieillards, quand ils se survivent, en ressassant avec gr&ce les souvenirs de leurs faiblesses.

Riche, gâté, d'assez jolie tournure, inutile, mais sans prétention dans son printemps, sans maturité d'esprit dans son été, il avait mené Jusqu'à plus de cinquante ans l'existence égoïste de la vie des cercles à Paris.

Heureux d'un plaisir modéré, d'une dissipation sans excès, n'entamant jamais son capital et ne compromettant jamais sa santé, mondain, tant ivresse vaniteuse, peu sévère pour les passioni des autres, ne les enviant jamais, toujours dominé par quelqu'un, mais ayant toujours été préservé par le hasard et par la modestie de son naturel des dominations abusives, il eût vieilli, s'embaumant peu k

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peu dans son égolsme, parfumé et hygiénique,quaDd il se décida, on pourrait dire par courtoisie tendre, à épouser madeaioiseUe kaae de Lancelade, la fllle d'un de ses amis de collège.

M. de lancelade, créole, mari d'une Française, était devenu veuf de bonne heure ; il avait amené des colonies, où ses affaires le retenaient, sa petite fille &gée de sept ans, l'avait placée dans un couvent célèbre, chargeant son ami, M. de Proville, d'une tutelle que celui-ci avait acceptée avec complaisance, et, dans son désœuvrement élégant, avait exercée avec plaisir.

Les visites au parloir étaient pour le baron des promenades régulières qui le délassaient dans une heure ou deux d'innocence de ses fréquentations équivoques, qui lui donnaient des prétextes de petites chiilteries pour Anne ot pour ses intimes camarades. U n'arrivait jamais sans un sac de dragées à distribuer. C'était sa morale, et pendant que les enfants croquaient les prAiines, il croquait, lui, en ioup friant, ces jolis minois ; il jouait un petit r61e paternel qui lui mettait des idées sucrées dans la tête et dans le cœur.

Il ne manqua jamais une de ces récréations, dont il s'exagérait les délices, pour s'en exagérer l'importance. Il s'en faisait un devoir absolu, comme celui de son jour de stalle à l'Opéra.

Combien de fois ne lui arriva-t-il pas, en voyant danser le ballet des nonnes, dans Robert le Diable, de fermer à demi les yeux, pour mieux écouter la musique, en rêvant aux rondes enfantines du couvent et aux nonnes décentes qui lui

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L'BKFANT'DK LA MORTE «I

permettaient de distriboer ses talismuis et ses frÙDdises?

Les jours de sortie, H. de Proville arrangeait des parties fines, c'est-à-dire de jolies promenades, des gâteries d'un go&t supérieur à celles des simples dragées. Anne le trouvait bon, complaisant, mettant toujours, sans grand travail, son esprit à sa portée. Elle était Qère de lui, devant ses petites amies. Aucune n'avait un tutenr pareil. Ou le lui enviait ; on en parlait, entre petites filles ; on affectait devant Anne de l'aimer plus qu'elle ne l'aimait, pour la rendre jalouse.

Elle s'habituait, dans son existence d'orpbeline, entrecoupée par les voyages b&tifs de son père, à cette affection plus réguliërem.ent paternelle. Son bon ami Proville était son confident. Il représentait pour elle toutes les joies du dehors ; il reflétait toutes les tristesses intérieures. Il lui apportait un peu de la lumière de Paris dans le parloir sombre, et il emportait de l'ennui du couvent, en lui laissant la promesse d'une belle promenade ou d'une belle visite, à sa procbaine sortie.

Elle ne fit jamais de rêve plus ardent que celui de passer toute sa vie dans cette atmosphère aimable, près de ce cœur inépuisable en douceurs.

Les premières tendresses des cœurs vierges s'envolent souvent vers des sommets neigeux. Le premier amour n'est pas toujours l'acnour de Daphnis et de Cliloé.AnneaimaitM.deProTille, sans s'apercevoir qu'elle l'aimât, sans tressaillir à la transition de sa reconnaissance en amour. Mais lui, quand la mort de M. de Lancelade eût fait de sa paternité par

procaratioD une tutelle effective, il fut surpris de se trouver timide, dicontenaucê, devant une jeune fille dont il n'osait plus interroger les mélancolies, ni essuyer les larmes.

Ce père absent, dont on parlut toujours, mais qne l'on voyait si peu, ne devint guère plus invisible par la mort qu'il ne l'avait été par la distance ; mais le deuil, sans l'éloigner davantage, rapprochait plus élroitement le tuteur et la pupille.

Pendant deux ou trois ans, M. de Proville usa de tous les moyens de distraire Anne, de s'en séparer par des séjours qu'il arrangeait pour elle chez des amies, vieilles douairières ou jeunes femmes. Anne se prétait docilement à ces essais de séparation, mais dans chacune de ses lettres, pendant ces absences, elle écrivait à son tuteur :

— Je m'ennuie loin de toi I — Car elle le tutoyait ; ce qui était peu de chose à sept ans ; ce qui était devenu grave à vingt ans.

M. de Proville recevait un choc dans le cœur, toutes les fois qu'Anne montrait sa joie de le retrouver ; si bien qu'un jour, il s'aperçut qu'il avait gardé assez de jeunesse dans l'&me pour en faire sa femme sans profanation. 11 était connaisseur en beauté, en amour et aussi en honneur. Il se dit qu'elle serait une fort jolie baronne, une compagne adorable, une épouse fidèle ; il l'aima facilement un pen plus, et il n'eut pas à la prier longtemps. Anne s'étonna qu'il eût songé & s'excuser de sa demande. Elle trouva la chose toute naturelle.

— Est-ce que je puis en aimer un autre que toi 7 dit-elle avec candeur.

L'lSr&5T »B LA aO«TE «3

Anne de Lancdade, nous le s«n>ns par l« fk^^ ment tromé dans son boTud, était, de caracl^re, de tcmpérainent et de piété, disposée à mettre dans le marine la pas^on que son innocence n'avait pas pressentie et que le deToJr lui avait révélée. Femme, mère, elle voulnt la plénitude de ces detu existences, et comme dans sa bonté, dans sa soumission correcte et pladde, son mari émoussé par le boDhenr, blasé par l'unironnité de sa joie, ne comprenait pas ces exigences délicates et discrètes d'un ccenr par tout entier à son amour, madame de Proville devenait jalouse, en s'effrayant de la jalousie, en se la reprecbant, en luttant contre elle, et en l'augmentant.

Que rût-il arrivé, si une mort soudaine ne l'avnit délivrée de la torture qui commençait? Eùl-elle vu sa place usurpée par madame Bournel ? Eût-elle vaincu l'ascendant que prenait, de jour en jour, cette beauté différente de la sienne, ce caractère & l'opposé du sien?

Sa mort tragique, tout inexpliquée qu'elle était, mettait cependant une lueur dans la conicienco de M. de Proville. II l'avait dit k Liomer ; devant des catastrophes si promptes et si efTroyablQi, on s'interroge, et il faut, dans un cœur loyal, une conviction bien absolue, pour qu'il ne se sente pBsjiKticiable d'un tribunal invisible qui n'obtient dei aveux que quand il a puni.

La torture, supprimée des tribunaux bumulna, reste à la disposition d'un tribunal secret, ou d'un hasard aussi puissant qu'une volonté.

Ljomer, sans connaître l'histoire, assez Tacile d'ailleurs à deviner, du mariage de mademoiselle Anne de Lancelade avec M. de Proville, en savait assez pour conjecturer avec précision ce que je viens de raconter, et jugeait avec assez de sagacité le baron, pour savoir à quoi s'en tenir sur la passivité aimable de ce caractère.

Tout en le regardant, en causant avec lui, en lui serrant les mains, il se disait:

— Le pauvre homme, je l'étonaerais bien et je le tuerais peut-être, si je lui disais qu'il a aidé à tuer sa femme! J'empécberai qu'il ne soit plus longtemps la dupe de sa nièce. Je le défendrai, pour la mémoire de celle qui est morte par sa faute, pour l'honneur et le bonheur de son (Ils.

Telles étaient les pensées ambitieuses qui se formulaient dans l'esprit du docteur. Qui peut dire si

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elles n'étaient paa, malgré leur cause logique, tes prétextes spécieux d'un ancien anaour outragé, pour ajouter la vengeance à une œuvre de réparation désintéressée?

L'égoïsme des passions humaines est une fatalité qui se mêle h leur héroïsme, moins pour le corl'ompre que pour en augmenter l'élan.

Madame Bournel, non plus en amazone, mais en robe noire, de son deuil de veuve, entra dans le salon, au moment où Liomer se levait pour le quitter. En la voyant, le docteur parut hésiter à sortir. N'était-ce pas l'Ennemie? Ne venait-il pas de prendre l'engHgementaveclui-meme de lut disputer M. de Proviile?

— Ma nièce, — dit celui-ci d'un ton pénétré, — vous m'aviez vanté le savoir et le caractère de M. Liomer: vous ne m'aviez pas assez parlé de son cœur. C'est un vieil ami qui me manquait depuis longtemps et que je retrouve I

Madame Bournel inclina la tète, pour ratifier le jugement de M. de Proville, et passant devant le docteur, elle lui lança un regard rapide, triomphant, qui semblait dire :

« Je vous forcerai bien à rougir de vos méchancetés I »

Liomer ne put recevoir l'électricité de ce regard sans baisser les yeux.

Madame Elisabeth Bournel avait vingt-six ans. Assez grande, admirablement faite, douée de cette sveltesse onduleuse qui commence le cbarme,. complété ensuite par la fascination des prunelles, elle portait, au-dessus d'un visage mat, aux lignes

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w l'enfant db la morte

correctes, une aboodaate chevelure dont elle variait l'aUrait; soit qu'elle 1& laiss&t descendre sur son cou, en tresses basses, pour dégager le sommet de la tète et découvrir le front, soit, au contraire, qu'elle la ramen&t sur le front, en découvrant la nuque harmonieusement unie aux épaules.

Sa peau avait une blancheur de lait. Sa bouche était presque toujours entr'ouverte, pour laisser Hltrer, à travers deux lèvres de pourpre, un sourire v^ue, terrible par sa douceur, autant qu'il l'était quelquefois par sa colère ironique. Ses yeux, qui, dans une proportion ordinaire, paraissaient très grands, & certains moments d'effusion, semblaient se rapetissertouti coup, pour efBlerl'étincelIequ'ils lançaient dans un accès de mépris, ou simplement de réflexion.

J'ai dit son ftge. Mais son &ge réel échappait souvent h l'observateur.

TanlAt, son sourire imprévu faisait éclore une jeunesse nouvelle dans son jeune visage; tantôt, quand on la surprenait dans ses moments d'amertame, de rancune apparente contre la destinée, ses orbites se creusaient si vite, ses sourcils mettaient un trait si dur sur ses yeux rapetisses, sa bouche s'abaissait aux deux extrémités sous l'effet d'un pincement si profond, que toute la gr&ce etle charme de ce beau visage disparaissaient derrière un masque de femme vieillie. C'était la transsudatiou d'une âme amère et troublée, forçant l'harmonie physique à trahir le désordre intérieur.

liomer connaissait ces variations étranges, il en avait subi souvent le contraste. Quand il se sou-

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venait du passé, c'étaient les tristesses plus que les floraisons de la gaieté qui revenaient à sa mémoire, en le faisant tressaillir, comme s'il eût pu subir encore le vertige dont l'éloignement l'avait guéri. M. de Proville annonQa à madame Bournel que le docteur demandait à se charger de l'enfanl.

— M. Liomer m'a devancée, répondit-elle.

Liomer sembla s'excuser, par un salut respectueux, d'avoir déçu cette tendresse maternelle, et pour répondre au déS que lui avait jeté madame Boumel en entrant, il la laissa seule avec son oncle, semblant ainsi lui répondre :

— Je ne vous crains pas ! C'est à vous de craindre I

Le docteur n'avait plus de devoir professionnel à

remplir dans iemanoir^Ilremontadansla chambre

de l'enfant et dit à Yvonne de tout préparer pour le

départ.

— Vous l'emportez, ce chérubin T

— Oui, ce soir môme.

— Le séparer si vite de son père et...

Elle allait dire : de sa mère. Elle eut peur de cette idée et, avec un émoi supersUlleuz, elle flt un grand signe de croix, pour conjurer un rapprochement funeste à l'enfant.

Liomer la rassura, lui fit entendre que si M. de Proville n'avait plus besoin d'elle, lorsqu'il quitterait le manoir, il l'emmènerait et ne la séparerait pas de l'enfant.

Yvonne le remercia.

En attendant la fin des préparatifs de départ, liomer, qui ressentait une fatigue morale dont il avait fa&le de se guérir, descendit, fit le tour duma-

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noir, traversa le fossé sur une passerelle qu'on avait établie à une des extrémités, et se promena dans le jardin.

II ne voulait plus réfléchir. Il avait tout le loisir de reprendre le prc^lëme interrompu ; l'enrant élait un otage que le manoir lui donnait. Dans ce pacte fait avec sa patience, le souvenir de madame Bournel intervenait -il directement ou à son insu? Redoutait-il de pousser immédiatement et sans trêve l'enquête commencée, maintenant qu'il lui fallait lutter, ruser avec une femme qu'il avait trop aimée, pour ne pas redouter l'excès même de la haine qu'elle lui inspirait?

Liomer se réservait de discuter cela, cbez lui, seul. Il ne voulait, ce soir-là, que dissiper, avec ce malaise de son esprit, une migraine, survenue à la suite de ces émotions successives, et qu'emporter son enfant.

Mais il est impossible à certains cerveaux actifs de s'empêcher de penser.

Tout en aspirant l'air du soir qui venait frais et salé du bord de la mer, tout en affectant de regarder seulement les arbres autour de lui, il s'approchait machinalement du fossé, y laissait tomber ses yeux, cherchant encore dans la nuit cette tache de sang qui, dans l'obscurité croissante, devenait une tache noire; il faisait remonter ensuite ses yeux vers la fenêtre du premier étage, restée ouverte.

Une grande clarté sortait maintenan t de la chambre de la morte. Le curé avait allumé des bougies et des cierges, arrangé la chapelle ardente. D'en bas, on voyait sur les caissons peints du plafond se ba-

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1 ancer l'ombre de la fumée, quand nne brise pénétrait dans la pièce.

A travers le silence, on entendait tomber* la voix du prêtre, alternant avoc celle de la religieuse, dans la récitation des psaumes, et ponctuant, de temps à antre, la psalmodie, par un amfn retentissant.

Le docteur, après avoir évité ce bruit, finit par s'arrêter pour l'écoutei', comme on s'arrête au bord d'un ruisseau qui court sur les cailloux, par besoin de se soumettre h un rythme extérieur qui fasse taire le rytbme gênant de la méditation. Il resta immobile, au bord du fossé, pendant environ un quart d'heure, devant cette bouche lumineuse d'où sortait une supplication monotone qui se perdait dans les airs.

Tout à coup, le regard de Liomer fut attiré au balcon du second étage par une apparition.

La lune éclairait une figure blanche qui hésita d'abord devant ce rayon, puis qui se courba pour ne pas le recevoir trop directement, et qui, s'avançant avec précaution, regarda dans le vide, au-dessous d'elle.

— Que vient-elle faire? se dit Liomer, qui avait reconnu madame Bournel.

Il se recula pour s'abriter sous un arbre qiw 1^ cachât, et lui permit d'observer, sans être vu- Madame Bournel, nprès avoir inspecté l'horiaon, autour et au-dessous d'elle, dédaignant de regarder au-dessus, parut chercher quelque chose à ta o sous le lierre épais qui enveloppait le balcon. Il sembla à Liomer qu'il entendait un lég®""

TV T OU trois quement ou plutôt un froissement. Deux

feuilles se déUchbrent, Toltigèreat dans l'espace, et, en tombant dans le fossé, passèrent comme des oiseaux Mgers devant la clarté du premier étage.

Chose étrange 1 on eftt dit que le balcon était mobile et que de ses deux mains blanches, parfaitement visibles dans la nuit, madame Bourael ramenait en arrière la balustrade penchée en avant.

Liomer sentit à la racine de ses cheveux un picotement aigu. Son cœur se mit à battre avec violence ; il regardait avidement, se haussant, comme s'il eût pu se grandir à la hauteur de ce balcon et apparaître de l'autre côté de la balustrade, pour effrayer madameBourneliparunequestionqui arrachât unaveu.

— Parbleu 1 — se dit-il avec un spasme de colère

— voilà une occasion unique de la surprendre I S'écartant avec précaution sous les arbres, il alla

vivement à la passerelle, rentra dans le manoir et, d'un bond, s'élança dans l'escalier qui conduisait aaxdeux étages.

11 était arrivé au second, devant la porte de la chambre de madame Bournel. Mais il n'eut pas le temps de mettre la main sur la clef, car la porte s'ouvrit et madame Bournel parut.

La clarté de la lune qui venait du fond de la pièce effleurait les contours de sa tète, de ses bras, en laissant son visage obscur, et ne permettait pas de voir si l'étonnement qu'elle témoigna par un mouvement en arrière était mêlé d'eifroi.

— Que voulez-vous? demanda-t-elle.

— Vous dire deux mots.

— Descendons.

- — Non, entrons.

— Chez moi? T pensez-vous?

Tout en parlant, madame Bournel tirait laporte et ne laissait plus filtrer qu'un rayon de p&le Imtière, suffisant pour qu'on pût s'entrevoir, însurflsant pour se regarder.

— Pourquoi n'entrerais-je pas chez tous? demanda Liomer, dont la voixs'afTermissait en parlant.

— Parce que ce n'est pas convenable.

Cela fut dit d'un ton de pruderie provinciale, bien extraordinaire de la part de cette Parisienne et bien invraisemblable, s'adresaant surtout à Paul Liomer. Ce dernier ne put retenir un rire frémissant, qui cingla l'obscurité.

— Parce que je ne le veux pas, reprit fortement et durement madame. Boumet, en fermant tout & fait la porte, dont elle retira Iir clef.

Le docteur étouffa un sarcasme qui lui torturait la bouche. 11 n'osa pas dire que cette résistance impérieuse était seulement pour le juge et n'eût pas découragé un amant.

Il recula vers l'escalier.

— S) vous avez h me parler, — reprit plus doucement madame Bournel, — descendons au salon.

— M. de Proville doit s'y trouver encore.

— C'est donc un tete-à-tèle qu'il vous faut? demanda-t-elle avec ironie.

— Apeuprës; mais j'admets un témoin.

— Lequel?

— Madame de Proville.

Madame Bournel hésita, pesa cette réponse et répliqua avec un sang-froid superbe :

— Je veux bien.

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72 L'EKFiNT DE LA MORTE

Liomar comprit que la lutte, ce soiMà, seraîl iné gale. Il avait perdu la première manche, eo manquant à'une seconde son entrée dans la chambre de la veuve. La partie était trop sérieuse, pour être compromise par un entêtement maladroit. Il fallait faire retraite, sauf à revenir.

Il prit résolument la rampe del'escalier pour descendre et dit :

— Au surplus, rien ne presse !

— C'est du passé que vous voulei parler, Paul? demanda madame Bournel qui venait derrière le docteur et qui se pencha sur lui.

Liomer sentit le souffle d'urie bouche ardente loi effleurer le cou,

— Peut*tre, murmura-t-il.

— Oh I mon ami, tb passé est mort 1 Liomer se tourna brusquement :

— C'est vous qui l'avez tué, madame.

Il descendit deux ou trois marches. Madame Boumel les descendit derrière lui.

— En étes-vous bien sur, Liomer?

— De ccmeurlre-là? oui, madame.

" Je ne me sens pourtant coupable d'aucun meurtre.

Elle dit cela d'une voix si claire, si égale, que le docteur se demanda s'il n'était pas fou de garder ses soupçons.

Il continua de descendre.

Devant la porte de la chambre funéraire, il s'arrfita sur le palier. Madame Bournel, qui le rejoignit, attendit qu'il lui proposât d'entrer. On entendait le susurrement des prières, passant sous la porte.

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Mais Liomer parut uvoLr oublié la station qu'il avait proposée. Il prit la rampe et acheva de descendre.

Dans le vestibule qui séparait le salon de la satle à manger et de la salle bas&e, vestibnle éclairé par une lampe saspendue au plafond, le docteur s'arrAta, et, saluant madame Bournel :

— Au revoir, madame,

— Vous partez?

— Je n'ai plus rien à faire ici ; un prie pour la morte. Ceux qui pleuraient épuiseul leurs larmes, et je gène peutrétre la douleur de ceux qui n'ont pas encore pleuré.

— C'est pour moi que vous dîtes cela?

— Oui.

— Je n'ai pas les larmes faciles. Vous le savez bien. Mais j'ai le deuil que je dois avoir.

— Oui, celui que vous pouvez avoir I

— Vous ôtes énigmatique ce soir, Liomer, dit madame Bournel à voix basse.

Liomer, après avoir hésité à répondre, répliqua:

— C'est que le voisinage des énigmes est contagieux.

— De quelles énigmes parlez-vous?

— La mort, en elle«m6me, n'en est-elle pas une? L'étrangeté de cette mort, que rien n'explique, n'en est-elle pas une autre? Cette opération, que j'ai tentée contre toutes les probabilités et qui a réussi, par une sorte de révolte de la nature outragée dans la catastrophe de cette jeune mère, n'en est-elle pas une? Enfin, — ajouta-t-il en la heurtant de sonre-

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74 L'ENFAAr DE LA MORTE

gard, — TOUS, Elisabeth, n'étes-Tous pas à la fois

l'éDigme et le sphinx?

— Et TOUS, vous n'êtes pas CEdipe, n'est-ce pas? A la bonne heure, Liomer, tous voilà redevenu franchement moqueur et spirituel.

Le ton de raillerie, presque de plaisanterie, de ees paroles indigna le docteur, confondu et outré do cette insensibilité opinifttre, et du peu d'effort que prenait cette femme du monde pour la dissimuler.

II allait sans doute exprimer son sentiment à cet égard, quand Yvonne, qui portait l'anfant, et un domestique chargé du berceau, descendant du premier étage, interrompirent l'entretien.

— Comme vous avez hAt« d'entrer en exercice!

reprit madame Bournel.

— C'est vrai. Je suis impatient d'avoir cet enfant k moi, pour mieux le soigner et aussi pour le

— Le protéger?

— La fatalité qui a frappé la mère n'aurait qu'à. le menacer. Chez moi, je la défie.

— Vous croyez à la fatiilité, docteur?

— Non, c'est une façon de parler. Je crois uniquement au mal, aux maladies et à la justice.

Sur cette conclusion, plus menaçante que toutes ses autres paroles, le docteur entra dans le salon où M. de Proville se trouvait encore.

La douleur du baron, désaltérée par ses larmes, était, maintenant, dans la période chronique et pouvait durer indéfiniment, sans l'accabler davantage.

Cette remarque n'est point une injure au caractère de M. de Proville. C'est ainsi que va l'humanité, qui vit plut6t de ses chagrins que de ses joies. D'ailleurs, quand une catastrophe a été si imprévue, si grande, elle brûle souvent la plaie qu'elle a faite, et, du coup, la cicatrise. Les malheurs attendus, pour lesquels la sensibilité a fait ses préparatifs, ont créé par avance une habitude de deuil dont il est plus difficile de sortir.

H. de Proville ne demanda pas à garder son dis jusqu'au lendemain. Il comprenait que les soins à lui donner formeraient un contraste trop poignant

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âvec la veillée de la morte, et que cette nuit devait

rester tout entière h la douleur.

— Vous savez, — dit-il & Liomer, après avoir mis un baiser sur le front de son ÛIs, — qu'il doit s'appeler Raymond ?

— Je le sais.

— Je dois vous sembler un père bien lâche de vous le donner ainsi.

— Vous êtes, au contraire, un père courageux. Monsieur de Proville ne parut pas accepter ce

compliment.

— Pauvre petit! Cette double paternité ne remplacera pas la maternité qui lui manque. Vous m'assurez, docteur, qu'il ne vous gfinera pas?

— Je voudrais qu'il me gènAt, pour avoir le droit de l'aimer encore plus, répondit Liomer.

— Ma nièce, — reprit monsieur de Proville en se tournant vers madame Boumel, qui était entrée dans le salon à la suite du docteur, — nous partirons demain pour Vannes.

— Demain?

— Oui, j'ai hâte de fermer cette maison qui n'a plus d'&me el d'emmener la mère qui ne peut retenir son enrant.

Madame Boumel n'insista pas. Monsieur de Prûville continua :

— Je vous charge, ma nièce, de veiller à tout ce qui doit être fait. Anne vous aimait et vous lui deviez delà reconnaissance...

— Comptez sur moi, mon oncle I répondit madame Bournel-sans laisser acîiever le baron.

Elle passa la main sur son front, etlâomer seul

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remarqua qu'elle essuyait une petite sueur froide qu'elle n'avait pu empêcher.

Le cheval du docteur l'attendait dans la cour.

Par uae excentricité d'esprit qui répondait à un sentiment délicat de sou ccBur, il lit attacher sur la selle le paquet da layette indispensable et le joli berceau.

U avait obstinément rerusé la voiture qu'on lui avait offerte, ou, comme la distance était courte, les bras qui s'offraient. Il voulait s'en aller ainsi, dans la nuit, conduisant son cheval par la bride, avec Yvonne portant l'enfant.

Comme la poésie n'est interdite h personne; comme elle fleurît spontanément dans les imaginations les plus sérieuses, si un courant de passion tendre les traverse, Liomer, le philosophe, le sceptique, se disait qu'il avait l'air de commencer une fuite eu Egypte, en veillant sur un divin innocent que menaçait un Hérode ou une Hérodiade.

Quand il eut descendu le petit monticule, sur lequel le manoir est posé, et quand il fut dans la grande rue du village, il se souvint, par un caprice d'érudit, du vieux dicton rimé anglais qui montrait un Bas-Breton, le premier et pauvre seigneur de Cognisby, arrivant dans son riche domaine d'outre- Manche, avec son épouse Tiphaine, sa servante Manfa et son chien Hardi-Gras, '

N'allait-il pas, lui aussi, installer sa conquftte? C'était peutrétre moins une bouffée d'érudition que le nom de Tiphaine, sa servante, qui lui avait remis en mémoire la vieille légende anglaise I

Qu'allait dire Tiphaine? 11 lui faudrait partager

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dor,éDaTant au logis, avec ce petit enfant, la souveraineté exercée jusque-ll sans partage. Gomme toutes les volontés fortes dans les choses sérieuses de la vie. Liomer aimait à se sentir gouverné et à s'abandonner aux ilévouements inférieurs dans les choses ordinaires.

11 fit le trajet du manoir à sa maison, sans dire un mot.

Yvonne le croyait, ou embarrassé de sa générosité, ou préoccupé de la morte. Pouf sa part, la pauvre fille, tout en portant l'enfant avec précaution, pleurait silencieusement sa mère.

Mais Liomer, loin de rien regretter, était troublé au contraire des espérances qu'il emportait. Il était sorti du cercle funèbre, et je ne crains pas de l'amoindrir dans l'esprit du lecteur, en affirmant qu'il avait cette sorte d'émoustillement libre de l'esprit que donnent la vaillance et la perspective d'un devoir accompli.

Non, il n'était pas infidèle h la morte, dont il gardait les dernières pensées écrites. Il la servait, en se promettant d'élever son fils. Sur les miles tristesses, il flotte des gaietés excitantes, et les blessés qui vont au combat chantent souvent aussi ^ haut et aussi fort que les soldats abrités par un drapeau vierge de mitraille.

Uomer, d'ailleurs, ne quittait pas seulement une victime touchante ; il s'éloignait aussi stratégiquement d'une ennemie qu'il croyait avoir, sinon vaincue, du moins déçue déjà deux fois.

N'était-il pas tout simple qu'il emportât un peu de joie et d'espérance, avec ses souvenirs lugubres,

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et qu'il mit de l'enraotillage dans la priaa de posseEsioa de sa pateroité?

La nouvelle de la naissance miraculeuse de l'enfant s'était répandue aussi vite dans 1b village que la nouvelle de la mort de la baronne. Si Liomer ne rencontra personne sur la route, pour le complimenter, il distingua de loin, en approchant de sa maison que la lune éclairait en plein, Tiphaine sur le seuil, le tablier retroussé sur la hancbe, les mains croisées sur le ventre, avide de nouvelles, et aspirant l'air, tout cbargé sans doute de choses terribles et intéressantes à avaler, pour les expectorer le lendemain sur la place de l'église de la Tour- Callech.

Mais Tiphaine faillit étrangler de surprise, quand elle distingua' le docteur et son cortège. Qu'estce que cela voulait dire? Elle secoua de la tète son bonnet à grandes barbes, souleva par un soupir anxieux la grosse croix d'or qui reposait sur sa poitrine, frotta ses mains rudes, comme si elle les lavait d'avance de ce qui allait survenir et fit trois pas dans la ruelle à la rencontre de son maître; mais ce fut tout, au troisième pas, elle s'arrêta :

— Bonne sainte Vierge! que nous amenez-vous làî dit-elle d'une voix alarmée, n'osant regarder Yvonne et interrogeant le cheval.

— Vite, Tiphaine, allume du feu dans ma chambre, cria le docteur.

Pour la première fois depuis qu'elle était au service de monsieur Li orner, Tiphaine n'obéit pas instantanément. Elle resta béante, les bras étendus, et voyant que Liomer se mettait en mesure de dé-

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aO L'ENTANT DK LA HORTE

charger le cbeyal, elle s'oKrit naïvement à l'aider.

— Non, non I je m'en tirerai bien tout seul. Fais oequeje te dis. J'ai peur que l'enfant n'ait froid.

— L'enfantl comment! c'est ce petit chérubin?... Ah I oui, ajouta-t-elle, il ne poursit rester là-bas pour cette nuit.

— Ni pour cette nuit, ni pour les autres, Tiphaine. Voilà ton nouveau maître. En attendant que tu le terves etqu'iit'obéisse, aime-le comme tu m'aimes,' et prends garde qu'il ne s'enrbume.

— Il va demeurer id?dit-elle en levant lesbras.

— Oui toujours, c'est mon enfant.

— On vous l'a donné, notre maître ?

— ; Non, je l'ai volé.

Tipbaine, abasourdie, ne comprenant rien, mais attendrie, puisqu'on lui demandait d'aimer cet orphelin comme elle aimait Liomer, rentra dans la maison suivie par Yvonne.

Dix minutes sufArent pour que la vieille servante, tout à fait rassurée, fût en adoration devant l'enfant du miracle, invoquant pour lui tous les saints de Bretagne, faisant des projets à perle de vue.

Dans son exaltation naïve, jalouse par avance de la nourrice qui allait venir, elle disait en frappant M vénérable et virginale poitrine :

— Ah I saint Honoré, si vous pouviez faire, à votre tour; un miracle comme notre maître, et me donner de quoi nourrir cet enfant du bon Dieu I -

Yvonne se garda bien de se moquer d'une pareille invocation et de la trouver grotesque. Elle savait, comme tout le monde dans le pays, depuis Lockmariaquer jusqu'à Auray, que le souhait formé

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par l'ardente Tiphaine avait élé réalisé, quelques années auparavant, à deni lieues delaTour-Callech, ail profit d'une pauvre servante de quarante-cinq ans, à qui son maStré, assurait-on, un saint bomme, avait apporté, par une belle unit, un enfant dont on ne connut jamais le përe ni la mère; ce qui l'empêcha pas de prospérer, grftce au lait miraculeux.

Yvonne, toutefoisj avait annoncé qu'une nourrice était retenue. Tiphaine, ayant appris son nom, se consola; c'était une jeune femme qu'elle avait vue naître. Ce serait un enfant de plus à manœuvrer.

Liomër conduisit sou cheval à l'écurie. Ht ranger la layette dans ses armoires, installa le berceau dans sa chambre, en aidant à dresser pour lui-même un lit dans son bureau, et ne consentit k souper que quand cette besogne fut faite.

11 n'avait pas faim. Son angoisse lui gonflait l'estomac; il éprouvait l'impatience d'une acIJon qui le sollicitait de toutes parts, sans se préciser.

Dans sa salle à manger, les coudes sur la table, il savourait, le bruit qu'il entendait au-dessus de sa tête. Yvonne berçait l'enfant, et le rythme des pieds de la chaise sur le plancher sonore, que n'assourdissait, en dessous, aucun plafond de pl&tre, retentissait comme les pulsations de la maison commençant, une vie nouvelle.

' Sa pensée se reportait de ce petit bruit joyeux au silence du manoir. Yvonne n'avait pas osé, ni pu chanter là-bas. Bien qu'elle f&t triste, elle s'essayait, pour l'amour de ce cher petit, à chantonner un refrain de cantique, s'imaginant que l'enfant s'endormirait plus facilement: Liomerse rappelait s.

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82 L'EKFàKT de la HOaTK

le bercement inntile des oraisons da prCtre, au

chevet de la mère.

Loin d'elle, chezlui, il nei-edoutaUpasdefévoquer, comme il l'avait vue, froide, décolorée, et comme elle lui était apparue dans U portrait de sa chambre, à seize ans, rose et souriante. Des traits de cette morte, combinés avec le Trais sourire de la jeune fille, il composait une formé idéale, qu'il allait aimer, sans scrupule, sans profanation, qui planerait sur sa TÎe, qu'il consulterait, en élevant son Qls, et qu'il vengerait, si elle avait besoin d'être vengée.

Quanta madame Bournel, il se demandait, dans une rêverie clémente, si son imagination n'avaitpas abusé de rancunes anciennes, pour en vouloir, au nom de madame de Proville et de son Bis, à cette Circé qu'il croyaiLne plus revoir. Celte mort inexplicable, peut-être due & des causes simples, avaitelle besoin d'être tant étudiée? Ne devait-il pas se mettre en déflance de quelques remarques faites & la hâte, et son devoir devait-il aller désormais au delà de son amour paternel ?

Toutes ces idées le troublaient. Elles étaient entrecoupées, par minutes, d'apaisements subits, toutes les fois que la chaise d'Yvonne heurtait le plancher, au-dessus de sa tête, pour l'avertir de ne point s'égarer dans sa haine et dans une curiosité qui ne pouvait profiter à personne, en nuisant tout au plus & quelqu'un.

Mais Liomer avait une de ces consciences entêtées qui ne craignent pas la discussion, sûres d'en finir toujours avec elle, par un acte de vigueur et une poussée droite en avant.

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Il prit donc plaisir à se persuader longtemps que le mieux pour lui était de s'enrermer dans l'égolsme de sa fonction nouvelle ; quand il fut satisfait de sa démonstration, il écrivit le rapport qu'il devait à H. de Proville, et au besoin, à la justice, pour constater, endétail.liimort et l'accouchement, sansqu'il se permît la moindre insinuation sur l'opportunité d'une enquËte judiciaire.

Pendant qu'il écrivait, l'enfant s'était endormi. Tvonne et Tiphaine avaient arrangé leur veillée.

La maisoiv entrait aussi dans le silence du manoir. Liomer se dit cela, et au lieu de conclure, selon la logique, par la résolution de se coucher et de dormir, it se leva, son rapport terminé, reprit son chapeau et sortit doucement de la maison.

Dès qu'il fut dans la ruelle, il se retourna pour regarder, pour caresser son logis changé en berceau. II trouva qu'il avait bien choisi sa maison. Il oubliait qu'il lui eût été diflicile, sinon impossible, d'en trouver une autre analogue dans tout le village. Il se félicitait de l'excellente orientation des fenêtres, surtout de la fenêtre, par où la brise manne entrerait avec le soleil, pour insuffler incessamment la vie à l'enfant, en continuant ce qu'il avait commencé avec le souffle de sa poitrine.

— De toutes façons, — se dit-il, — il est mieux ici.

Pour se confirmer sans doute dans cette idée par la comparaison, ou plutfit cédant & un mouvement irréfléchi, il reprit le chemin du manoir,

La nuit était belle, limpide, lumineuse. Son indifférente sérénité paraissait attendrie, tant elle éUùt profonde. Ijomer, je l'ai déjà dit, se croyait le

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contraire d'un poète; il se moquait volontiers de la poésie; mais il ne pouvait se défendre de cette sensibilité que provoque le contraste de la natare, apaisée et infiniment belle, avec l'agitation d'un cœur trop rempli qui voudrait un confident.

Aussi, tout en marchant, buvait-il la douceur de cette nuit, sa lumière, et se senEait41 tenté de la remercier de la complaisance qu'elle mettait à bercer ses premières illusions paternelles.

Liomer savait qu'on pouvait pénétrer dans le jardin du manoir par une barrière en bois qui ne servait de clftture que pour la bétail. Il fit un détour et enira de cette façon.

Il sa promena, pendant un quart d'beure, dans les allées que devait aimer madame de Proviile. 11 voulait prendre possession de l'atmospbëre, pour en rapporter les erâuves à l'orphelin.

Insensiblement, il s'approcha du fossé. La fenêtre de la chambre, au premier étage, était toujours ouverte, et l'on voyait toujours la lumière des cierges se refléter au plafond ; mais on n'entendait plus de psalmodie. Le curé avait fini sa veillée, et laissé la religieuse pour achever la nuit. Celle-ci priait bas ou sommeillait.

Du balcon de fer, le docteur fit remonter son regard au balcon de bois du second étage. Là aussi, la fenêtre était ouverte ; mais nulle lumière ne la signalait. La lune ne l'effleurait plus qne de cblé, et l'ouverture béante et noire n'était troublée d'aucune loeur.

Liomer contemplait cette bouche sombre, et en

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L'BNPANT DE LA. HORTB 89

dépit de ses belles résolutions d'indifférence, il l'interrogeait.

Madame Bournel veilIait-elle ? Pourquoi n'avaitelle aucune bougie? N'avait-elle donc pas peur de cette belle nuit? Ou bien ne 1 a bravait-elle que parce qu'elle n'osait pas affronter son miroir?

C'étaient là des questions singulières, un peu folles, que Liomer ne voulait pas s'adresser, et qui le torturaient.

Précisément, cette fenfitre obscure lui rappelait une fenêtre lumineuse qu'il avait observée avec fureur six années auparavant, dans des circonstances que le lecteur connaîtra plus tard.

Une première réponse lui fut faite par cette fenêtre obscure. Madame Bournel, en peignoir blanc, émergea do fond noir et apparut au balcon. Elle jeta, comme elle avait fait, deux beures auparavant, les regards tout autour d'elle, et rassurée sans doute, te baissa en dedans du balcon.

Le docteur ne pouvait songer de nouveau à l'idée, qui lui avait si mal réussi, d'aller surprendre la veuve dans sa chambre. 11 se posta en faction, sous un arbre qui le cachait de la lune, résolu à passer là la nuit entière, s'il le fallait, pour découvrir quelque chose de positif.

Il n'eut pas besoin de pousser si loin la constance. Car, à peine s'était-il retiré sous cet abri, qu'il crut entendre un petit cri d'effroi, et, en même temps, il vit tomber du balcon du deuxième étage un objet qu'il ne put reconnaître au passage, mais qui, frappant la roche, au fond du fossé, renditun son métallique.

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se L'ENFANT DB LA MORTE

Madame Bournel s'était retirée vivement du balcoD. Elle rererma sa fenfitre, et ne la rouvrit plus.

La religieuse, qui veillait dans la chambre de la morte, entendit aussi le cboc d'ua corps dur sur la pierre. Elle parut au balcon de fer, regarda dans le fossé, ne vit rien, à tout basard St an signe de croix (car ce bruit pouvait être un mystère menaçant}, et rentra lentement dans la cbambre.

Liomer avait reçu le contre coup de ce heurt du fer contre le granit. Il pensa que madame Bournet ne laisserait pas dans le fossé, à la disposition du premier venu, une pièce de conviction, si peu explicita qu'elle fût. Elle viendrait évidemment la chercher, et, cette fois, il lui serait impossible d'écbapper à celui qui restait, qui s'enracinait à son poste, avec une volonté implacable.

Mais, soit que madame Boumel dédaignât après tout l'objet tombé ; soit qu'elle eût vainement essayé de descendre et que, trouvant toutes tes portes closes dans le manoir endormi, elle se fût résignée à rester dans sa chambre, Liomer qui l'attendait vainement, vit unelumière s'allumer au second ét^e; puis une ombre passer plusieurs fois entre la fenêtre et la bougie ; puis enfin la lumière s'éteindre.

Quand il se fut bien assuré que personne ne bougeait dans la demeure silencieuse, il descendit avec précaution, dans le fossé, en prenant grand soin de ne faire aucun bruit sur les pierres, de peur d'être entendu de la religieuse qui avait conservé sa fenêtre ouverte. Se baissant, se dissimulant à travers les arbrisseaux qui garnissaient le talus, il alla

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L'BKPANT DE LA HORTE 87

chercber à t&tons,sous les fenêtres des deux étages, dans le fossé, à l'endroit même de la tache de sang, l'objet qu'il avait vu tomber et qu'il trouva.

Il sortit du fossé avec les mêmes ménagemenis, et revînt lentement cbez lui, plongé dans ses réflexions.

J'ai dit, en commençant cette histoire, que Liomeraimait à réfléchir; mais cette fois la réflexion était bien douloureuse.

Pourtant ce n'était pas encore la vérité que le docteur avait surprise. C'en était tout auplusle crépuscule, l'aurore; mais la lueur était suffisante pour inspirer une profonde mélancolie.

Le docteur ne put se coucher. Il acheva la nuit, en essayant de lire, en redoutant de délibérer, en s'irritant conlre lui-mgme de ne pas se sentir plus inexorable dans une œuvre de justice que sa conscience lui faisait redouter comme uneœuvre de vengeance, et en se préparant pourtant à jouer virilement son rôle paternel.

Or, avait-il le droit d'aimer le Bis, s'il ne punissait pas les meurtriers de la mère?

Dès que les rumeurs matinales du village lui annoncèrent que ceux qui avaient pris du repos allaient commencer leur journée de travail, il sortit de chez lui, pour y ramener la nourrice.

C'était installer encore une fois l'activité, l'espérance. Liomer, quand la nourrice fut là, prit le petit Raymond dans son berceau et fut ravi d'un spectacle qu'il avait vu tant de fois, mais qui, dans cette circonstance, l'attendrit naïvement. 11 s'émerveillait de l'avidité aveclaquelle son enfant suçait la vie.

Cette Ucbe finie, cette joie fortifiante éprouvée, il se prépara à partir pour te manoir; mais, duseuit de sa maison, il aperçut dans )a ruelle madame Bournel qui venait vers lui.

Enveloppée d'une sorte de mantelet, par-dessus ' un peignoir de soie noire retenu à la taille, elle marchait d'un pas rapide et léger. Ud grand chapeau de paille, malgré son lai^e ruban noir, mettait une note moins funèbre dans le costume de la veuve, et projetait sur son visage blanc une ombre qui donnait plus d'éclat à ses yeux.

Liomer, stupéfait et irrité de cette audacieuse visite, l'attendit de pted ferme, sans faire un pas en avant, sans se reculer non plus.

— M'aurait-elle aperçu cette nuit? — se demandat-il, — m'a-t-elle vu descendre dans le fossé?

Ici, j'ouTre une assez grande parenthèse.

Il est absolument nécessaire, pour faire saisir l'intérêt de ce t6te-à-tëte, après six ans de séparation, de dire quelques mots du passé de madame Élisabetb Bouroel et des circonstances dans lesquelles Paul Liomer l'avait rencontrée, aimée avec tendresse et fuie avec horreur.

Un jour, par un hasard analogue !i celui qui venait de le faire intervenir dans le tragique événement de la Tour-Gallech, Liomer, qui habitait le faubourg Saint-Germain, fut appelé dans un hAlel particulier de la rue de Grenelle, pour une jeune fllle malade.

Ce n'était pas lui que le domestique, chargé de la commission, devait ramener. C'était le vieux et illustre médecin, dont Liomer était l'élève, le sup-

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pléant, en attendant qu'il héritftt de sa clientèle. Aussi madame de la Touche, qui le reçut, avant de le conduire à sa nièce, fui-elle fort étonnée et se trouva-L-elle fort embarrassée.

Pourtant, malfjré ses vingt-neur ans fleuris, Lîomer avait une gravité si naturelle, une limpidité de regard si profonde, une honnêteté si visible, que la vieille dame, après une minute d'hésitation et ne pouvant attendre son médecin habituel, ne fit pas do difficulté pour l'introduire dans la chambre de la jeune malade.

Mademoiselle Elisabeth Landeronne avait été prise subitement d'un mal mystérieux et violent, accompagné de crampes et de symptômes qui pouvaient faire supposer une attaque de choléra.

Liomer vit qu'il avait à lutter contre la mort. Il l'attaqua, sans s'arrêter à confirmer ou à détruire les conjectures de madame de la Touche.

Très inquiet et très attentif, il resta tout un jour et toute une nuit au chevet de la mourante ; car on pouvait croire que la jeune fille ne survivrait pas aux syncopes prolongées et aux spasmes qui se succédaient alterna tivement,sansqu'elle eût conscience de son état, non plus que de ce qui se passait auprès d'elle.

Vingt-quatre heures après son arrivée, Liomer avait dompté le mal.

Elisabeth s'endormit d'un sommeil paisible, et, quand elle s'éveilla, elle fut surprise de heurter son premier regard à celui d'un ami inconnu qui lui souriait, en montrant cependant, au fond de son sou-

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rire encourageant, une autorité dont elle se sentit mtimidée.

Elle essaya de sourire à son tour, et d'un geste interrogea sa tante.

— Notre bon docteur est absent, — répondit la vieille dame. — Il est parti pour une consultation en province. M. le docteur Liomer est son ami et le remplace.

Elisabeth ne parut pas rassurée par cette réponse. Elle promena pendant quelques instants son regard, des yeux du médecin à ceux de sa tante, avec une vague inquiétude, et Liomer ayant voulu lui prendre le poignet, pour lui t&ter le pouls, elle retira d'abord sa main, puis la rendit avec un petit soupir de résignation.

11 fallut que le jeune médecin gardit cinq minutes cette petite main délicate et nerveuse dans la sienne, la calmant de ses pressions, l'attiédissant de sa main solide et tempérée, pour que la jeune fille reposât sa t£te sur l'oreiller avec conGance.

Elle céda, par faiblesse autant que par conviction acquise, à la domination douce, au magnétisme du médecin.

Gomme il la regardait toujours avec le même sourire caressant et pourtant légèrement moqueur, elle finit par fermer les yeux et par feindre de s'assoupir.

Liomer sortit de la cbambre avec madame de la Touche, et la suivit au salon. Là, après un silence de recueillement :

— Vous êtes bien sûr, docteur, — demanda la vieille damed'une voix essoufflée, — que c'est fini?

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— Oui, madame.

-~ Poavet-Tous me dire maintenant le nom do cette maladie.

— L'igaorez-vous, madame?

— Mais... je ne sais; j'ai pensé que ces symptô- ! mes...

Madame de la Touche pftlissait ; elle s'interrompit.

— Je vois, madame, — repritLiomer graTeoient, — que je n'ai rien à tous apprendre. Cette prétendue attaque de choléra est une sérieuse tentative d'em- ' poisonnement.

— Ah! docteur, c'était donc vrai ?

— Oui, madame ; mais, fort heureusement, la dose d'arsenic était trop forte, et a provoqué des spasmes qui m'ont aidé.

La vieille dame était tombée dans un fauteuil, et | se couvrait le visage de ses deux mains.

— La malheureuse enfant! murmura-t-elle.

Liomer n'osa passe permettre de questions. Il

n'avait plus rien à faire ; il se leva pour se retirer.

— Docteur, je vous en supplie, le secret le plu» absolu, n'est-ce pas?

— Je vous le jure.

— Ah! si l'on savait! Il ne nous manquerait plusque cela I

Liomer se dirigeait vers la porte. Madame de la Touche, en le reconduisant, lui dit d'une voiscraintlve, suppliante :

— Vous reviendrez, tantôt, et tous les jours!

— Mes soins sont à peu près superflus, maintenant.

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' — Il se peut que le médeclD ait âoï, docteur, mais

■ .'ami?...

• — Votre ami, madame?

— Oui, vous l'êtes maintenant. Votre bonté, votre prudence nous sont aussi nécessaires que l'a été. votre savoir. Ma nièce a une imagination ardente quim'inquiëte souvent et qui peut se révolterencore. h l'ai bien remarquée tout à l'heure, elle ne regrette pas ce qu'elle a fait ; elle regrette seulement de l'avoir mal Tait.

Liomer, en écoutant madame de la Touche, ressentait tout ensemble une grande pitié, un grand ennui, et comme le pressentiment d'un grand malheur dans sa vie; mais quand la pitié l'attirait, la peur de souffrir ne pouvait pas le retenir.

D'ailleurs, un charme étrange l'enveloppait déjà. I! avait trouvé sa malade intéressante et jolie. Quel chagrin avait été si profond, si subit, et avait paru assez irrémédiable à cette jeune fille de vingt ans pour qu'elle songeât ainsi à se tuer?

La générosité du cœur était tentée dans l'homme de science, et quelque chose de plus égoïste, une curiosité tendre s'agitait en lui. Mais n'allait-it pas ' usurper les droits d'une vieille intimité et élargie imprudemment les devoirs de sa profession, en acceptant cette lâche de conseiller que sollicitait de lui une vieille femme sans confident?

Ces scrupules, suffisants pour faire réfléchir et pour inquiéter Liomer, se trouvèrent impuissants pour l'empêcher de promettre ce qu'on lui demaadait. Il était de ceux qui n'ont peur que de perdpo une occasion de grandir leur âme. Il répondit ^

madame delà Touchequ'il se mettait entiërementik sa disposition, et celle-ci ne voulant pas laisser refroidir une bonne volonté un peu forcée, se hita de mûrir cette jeune amitié, par des confidences qui devaient germer vite dans une conscience comme celle du docteur.

11 apprit que mademoiselle Elisabeth Landeronne était la fille d'un colonel et la nièce d'un général.

Les deux sœurs avaient épousé deui officiers. Mais l'une, la cadette, madame Landeronne, était morte avant d'avoir vu la dernière promotion de son mari, et l'autre, madame de la Touche avait survécu au général.

Elisabeth, ayant perdu sa mère à l'Age de huit ans, avait été placée à l'institution de Saint-Denis.

Je ne calomnierai, sans doute, ni les règlements, ni la discipline, ni les fameux cahiers qui contiennent l'essence de l'éducation intellectuelle et morale de la Légion d'Honneur, en disant qu'elle s'était imprégnée de l'atmosphère spéciale à cette institution, oti là, plus qu'ailleurs, la modestie, la résignation à la vie de ménage, au devoir humble et pratique, sont difflciles à enseigner à des filles de héros, habituées aux panaches, au rayonnement des décorations, au bruissement des chamarrures et à l'ambition des hauts grades.

Elisabeth, en sortant de Saint-Denis, instruite, brillante, ambitieuse, n'eut pas la satisfation de partager avec son père les rêves oi^ueilleux qu'elle avait pu faire parmi ses camarades, flUes d'officiers généraux.

U. Landeronne n'avait pas un intérieur assez

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L'ENFANT DE LA MOaTE 95

décent pour en confier la direction à sa fille, qui alla s'installer chez sa tante, la veuve du général de la Touche.

Le colonel était fort bel homme. Sa stature, son encolure, ses yeux noirs, prototypes de ceux de sa fille, qui n'avaient pas nui à son premier avancement et à son mariage, avaient développé en lui une autre vocation, en même temps que celle de soldat.

Il se prit à aimer la vie grande, facile, amoureuse. 11 dépensait beaucoup et avait mis à la tête de son désordre une jolie créature, qui lui faisait honneur dans un certain monde, eu parant magnifiquement sa ruine eL sa honte.

Le colonel n'avait pas de fortune. Traqué par ses créanciers, il avait donné sa démission, pour n'être pas, disait-il, la dupe de la gloire, et comme il ne manquait pas d'une certaine habileté de paroles, il s'était jeté, à corps perdu, dans le monde des affaires, voisin des cabinets particuliers du monde des viveurs. Spéculant, prêtant, louant son nom, sa croix, ses médailles à toutes sortes d'entreprises, pour recevoir des Jetons de présence, il s'était trouvé un jour dans la nécessité fâcheuse de faire un prélèvement sur une caisse ou un portefeuille dont il était responsable.

Il se croyait dans son droit, puisqu'il ne s'agissait que d'une avance. Mais, pour ne pas donner aux autres administrateurs de la même compagnie, des pékins, l'avantage d'humilier un militaire de son importance par des reproches, il avait réformé avec sa plume certains chiffres, et avait donné des

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M L'BN'FANT DK LA MORTE

remplaçants à certains autres. Cette opération fut faite maladroitement. Les collègues s'en aperçurent, s'en fâchèrent, et parlèrent de dénoncer le colonel.

11 ne voulut pas s'esposer à cet affront. Tout pAle, tout frémissant de colère, plus que de confusion, il vint trouver sa belle-sœur. La conférence eut lieu devant sa fille.

11 raconta les persécutions qui le menaçaient, pour une réquisition furtive, opérée avec une bonne volonté de remboursement incontestable.

Elisabeth, au dire de sa tante, le regarda d'un air de reproche si foudroyant, qu'il eût pn lire dans les yeus de son orgueilleuse fille le conseil de se^brûler la cervelle.

Madame de la Touche était moins Romaine que sa nièce. Elle parla de faire des démarches auprès du ministre delà guerre, un ami du général défunt, et, par le ministre de la guerre, on aurait bon marché du ministre delà justice.

Le colonel remercia sa belle-sœur, avec une effusion qui acheva de courroucer safille. Elle sortit du salon, et depuis elle n'avait pas revu son père.

L'affaire fut étouffée; le déficit fut comblé, et le colonel reçut une mission à l'étranger pour la remonte des chevauï.

Le désespoir d'Elisabeth fut taciturne, farouche, implacable. L'amitié de sa tante ne put l'adoucir, et, un matin, la femme de chambre de madame de h Touche vint annoncer avec effroi que la jeune ftlle se tordait dans des convulsions.

Madame de la Touche eut un pressentiment qui

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se trouva justifié, quand el)e se fut assurée qu'une certaine provision d'arsenic, achetée pour les rais du petit et vieil hAtel qu'elle occupait rue de Grenelle, avaitdisparu.

Voilà ce que la tante raconta rapidement à son aouvel ami, en avouant les transes que lui causait la surveillance d'un caractère ombrageux comme celui de sa nièce.

— EmpËchez-la de recommencer, dit-elle.

liomer se trouva investi de cette façon, tout à coup, d'une responsabilité morale qui n'effrayait pas son courage.

11 avait pu, quand il ignorait ce drame de famille, attribuer à quelque déception née d'une idylle cet acte de désespoir. 11 s'était attendu au récit banal d'un mariage manqué, d'un premier amour déçu.

Cette indignation filiale, cette immolation volontaire d'un cœur vierge, pour venger l'honneur, loi mit dans l'esprit un ferment d'enthousiasme, qu'il voulut se cacher à lui-même, cacher surtout à Elisabeth, et qui, malgré lui, rayonna dans son premier regard, dans sa première parole.

Le surlendemain, après un intervalle dans ses visites, n^vement calculé, pour qu'il n'eût pas l'air trop empressé, quant il vit mademoiselle Landeronne, il ne put dissimuler qu'il connaissait son ' secret.

Elisabeth eut d'abord un tressaillement de méfiance ; elle ne se défendit pas ; elle ne protesta pas. Elle ouvrit seulemei^t ses grands yeux, d'une façon démesurée, pour connaître à son tour celui

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que le hasard installait ainsi comme juge et comme sentinelle dans sa vie.

Au bout d'ane semaine de précautions morales et d'hésitations délicates, Liomereutune explication, en tète-à-ieie, avec sa malade, tout à fait guérie. Elisabeth l'écouta prorondémeat attentive, presque recueillie.

— Vous ne savei pas, — lui dit-elle, — à quoi vous vous engagez en voulant devenir mon ami ?

— Si; je lésais, je m'engage aune franche et solide amitié.

— Je lasserai voire patience; je déconcerterai votre bonne volonté.

— Je ne crois pas.

Elle fut frappfe du ton ferme de cetle réplique. Il lui plaisait de sentir du fer sous son acier. Son front se plissa ; l'éclair de ses yeux se voila pendant une seconde.

— Vous avez donc aussi de l'orgueil, vous ? lui demanda- 1 -elle avec une brusquerie à peine tempérée par un soupir.

— 11 ne faut pas beaucoup d'orgueil, mademoiselle, pour vous rester fidèle. C'est bien facile. Il n'en faut que pour prétendre à votre estime.

— Mon estime 1 — s'écria Elisabeth, — voilà la première fois qu'on se sert d'un si grand mot à mon égard. Que vaut mon estime? bien peu de chose. Avouez donc que vous me méprisez 1

— Moil

— N'ai-je pas eu peur de la vie ?

— Vous avez eu peur de la honte.

Élisabeih rougit, avec un sourire qui transforma

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za physionomie, qui en adoucit subitement les duretés, pour les remplacer par un air de soumission c&line, presque enrantine :

— Je m'y suis bien mal prise, n'est-ce pas?

— Fort heureusement, vous avez dépassé le but, répondit le docteur en plaisantant.

— Ah! voilà! le but, en toutes choses, je le dépasse toujours, — répartit la jeune flile, — et je suis punie de mon élan! C'est laid de mjinquer sa mort. Au lieu de devenir vite une statue rigide, on risque d'être une malade triviale. On veut rendre son Ame à l'inconnu, ou la jeter au néant; on rend seulement le poison. Quel dégoût IJe vous demande pardon, monsieur, du vilain spectacle que je vous ai donné. Je ne vous attendais pas. Je croyais que personne ne verrait mes grimaces I

Elle riait, d'un rire aigu, en parlant ainsi. Sa figure mobile avait maintenant une expression moqueuse.

Liomer écoulait, avec une compassion qui s'augmentait en se multipliant, à chacune des brusques variations de l'humeur de mademoiselle Landeronne.

—Vous n'êtes pas seulement orgueilleuse, mademoiselle, — lui dit-il, — vous êtes coquette.

~ Coquette, moi i ma tante me reproche toujours de ne l'être pas assez. Pourquoi, selon vous, suis-je coquette?

— Parce que vous voulez me forcer à sortir de mon rôle de médecin et à vous faire un compliment.

— Quel compliment 7

tOO L'ENFANT DE LA MORTE

— A TOUS dire que vous 6tes aussi belle, en souffrant qu'en faisant souffrir.

— Ah 1 TOUS croyez que je fais soudïir?

— Un peu, quand vous parlez du néant, par exemple. C'est un vilain mot, prétentieux dans toute bouche humaine, blasphématoire sur des lèvres de vingt ans.

Elisabeth continuait de rire, d'un rire piquant comme une épingle.

— Pour un médecin, monsieur, vous êtes bien spiritualiste 1

— Pour une jeune ÛUe qui doit se repentir d'une grande folie, tous Stes beaucoup trop spirituelle, mademoiselle.

— Ah I Toilà une dureté qui me plaît. Si vous me faites des reproches, je crois que je finirai par avoir conGance en vous. Je suis comme la femm& de Sganarelle. Il me plaît de recevoir des coups.

— Est-ce pour avoir un prétexte de les rendre?

— Peut-ôlre 1 j'ai l'instinct méchant. A Saint-Denis on m'appelait Médée, et l'été, quand je brassaismon coco dans une bouteille, on prétendait que je composais des philtres et des poisons. C est peutfitre cela qui m'a donné l'idée de ce que j'ai fait..« ces jours-ci. Je blasphème, dites-vous ? C'est qu'o» ne m'a pas suffisamment appris à prier. A quoi voulez-vous me faire croire î A l'amitié 7 Je suis encoretoute meurtrie des infidélités et des lâchetés de mes bonnes petites amies de l'instilulion. A la famille? Je ne sais pas ce que c'est. J'ai vu pleurer ma mère, autant de foisque je l'ai vue me sourire,, et j'ai vu rire mon père, autant de fois que ma

mère pleurait. A la justice ? je sais comment on la désarme. A l'boanenrî une contenance et une hypocrisie... Vous ne pourriez pas mâme me faire croire à la médecine, puisque vous avouez ne m'a- Toir guérie queparce que je ne m'étais pas sufllsamment empoisonnée 1

— Pauvre enfant I murmura Liomer avec une pitié profonde.

Elisabeth tressaillit.

— Ne me plaignez pas trop, — reprît -elle vivement. — Je ne veux pas être tentée par votre pitié. Non, jugez-moi comme une folle, comme une malade incurable. Amusez-moi de vos petites ordonnances morales ; mais ne prenez pas cet air de compassion, je TOUS en prie ; car cela me ferait vous haïr.

Elle s'était levée du fauteuil où elle était restée assise pendant tout ce dialogue, et elle marchait dans le salon, crispant ses mains, frappant le parquet d'un petit pied sec et cambré.

Elle était inquiétante et adorable dans cette forfanterie .de scepticisme. Liomer la contemplait et se disait tout bas:

— Elle a raison, sans s'en douter ; il y a on malaise physique dans ce mal moral. Les deux maux se guériront à la fois. Quel amour que celui ijui s'épanouirait dans cette fausse haine! quelle passion que celle qui donnerait un aliment à ce cœur dévoré d'ennui I

Elisabeth, après plusieurs tours dans le salon, vint s'arrêter devant Liomer.

— Ainsi, monsieur, — lui dit-elle violemment, — vous voilà devenu notre ami, notre confident?

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m L'BNFAM DE LA HOaTB

ma tante tous a conté toutes nos petites affaires de ramille, et vous attendez que je tous dise mes tomans de pensionnaire? Je n'ai pas de roman, monsieur, et je n'en veux pas faire.

— El moi, mademoiselle, je n'en lis jamais.

— A quoi tient pourtant l'honneur des gens 1 — continua Elisabeth ; — si le domestique qui tous n rencontré par hasard avait ramené Tingl minutes plus tard, un maladroit ou un indiscret, je serais morte ; demain toutes les bonnes langues sauraient que je mesuii tuée, ce qui chagrinerait beaucoup madame delà Touche, lui ferait du tort dans la paroisse, et ce qui pourrait causer un ou deux soirs d'ennui au colonel Lauderonne. Faut-il tous avoir nne grande obligation ?

— Oui, — répondit résolument Liomer, — car je vous ai épargné un crime.

— Un crime I Vous appelez cela un crime ?

Alors, la lâcheté de vivre pauvre et humiliée est une vertu î

— Sans doute.

— Je ne veux pas de cette vertu-là et je ne l'aurai j^ais. Je veux vivre ta tête haute ; si je l'incline, ce sera pour la courber tout à fait, au niveau de la tombe.

Liomer ne fut pas effrayé de ces paroles. Elles étaient pour lui la rhétorique d'une &me énergique, violemment blessée dans ses premières aspirations, •t qui s'exaltaiL dans son isolement, en trahissant ainsi autant de besoin de mélancolie, de tendresse, qu'elle croyait manifester de stoïcisme et de eolère.

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L'BNFANT DE LA HOaiE 103

Il pensait tout bas, la trouvant en même temps fort jolie :

— Heureux celui qui la fera pleurer !

Elisabeth, comme pour lui donner raison, le

Toyant impassible en apparence devant ses irooies, flécbit tout à coup, et, lui saisissant les mains :

— Décidément, je ne vous scandalise pas? — dilelle d'une voix singulièrement troublée. — Votre pitié ne peut pas s'élever jusqu'à la terreur. Vous trouvez que je joue un drame de pensionnaire et, si je ne me tue pas, vous croirez que je vous ai dit toutes ces choses-lù, en l'air, par coquetterie, par vanité, par orgueil d'empoisonnée maladroite? Eh Lien, non, je suis sincÈre. Ahl si vous saviez comme je voudrais Être autrement 1

La voix se troubla davantage encore. Elle abaissa à plusieurs reprises ses paupières sur ses yeux, et, à chaque fois qu'elle les relevait, l'acier poli de sa prunelle paraissait garder de l'humidité.

Liomerperdit certainement l'impassibilité dont il masquaitsoD émotion, devant cette sincérité d'une nature ardente qui avouait sa faiblesse. Sans savoir ce qu'il faisait, il souleva les mains d'Elisabeth qui tenaient les siennes et les porta à ses lèvres, pour leur donner un long baiser.

Pendant qu'il compromettait ainsi, avec candeur, sa dignité de médecin et de confesseur, Liomer ne vit pas le singulier regard de triomphe que lui lança la jeune fille, et ne s'aperçut pas que, par une petite pression, ellff avait ajouté à la douceur qu'il savourait, en lui appuyant les doigU sur la bouche.

— Mademoiselle, — dil-il avec un respect conrus, — je vous remercie de me permettre une amitié rraternelle.

— Vous l'ai-je permise ? repartît-elle doucement, avec une grâce insinuante.

— Je me la permets, tout seul, alors, reprit-il en s'affermissant et en voulant réparer sa faiblesse par un peu de bonne humeur. Je suis très entêté ; je vous en avertis. J'ai été appelé ici pour vous guérir, et je vous guérirai, & une condition....

— Laquelle î

— C'est que tous allez me jurer de ne plus jamais recourir à la mort-aux-rats.

— Il y a d'autres moyens, docteur.

— Sans doute ; je vous en indiquerai même qui défient tous les contre-poisons.

— Ëhfaien, alors ?

— Seulement, il serait inutile de vous les nommer, puisque vous n'aurez plus à désespérer.

ËlisabeÛi le remercia d'un regard, qui voltigea, pour ainsi dire, comme un coup d'évenlail sombre, et Paul quitta sa malade, en emportant une fièvre qu'il avait hdle d'étudier, mais dont il ne voulait pas guérir.

Ijomer, en retournant chez lui, envisageait nettement, avec cette âpre curiosité, et aven cette joie presque douloureuse qu'il devait éprouver six ans après, en quittant le manoir de la Tour-Gallech, la situation que lui faisait cette intimité presque obligée avec Ëlisabetli Landeronne.

lU'aimait, c'était certain; it l'aimerait davantage; il voudrait on être aimé, et il mettrait sa gloire, en pacifîaut, en équilibrant cette àme agitée, à lui devoir un bonheur fier, presque héroïque.

C'était une Porcia que cette jeune Parisienne, féminine autant qu'on pouvait le souhaiter, avec une coquetterie exquise, virile par une volonté qui l'avait poussée au meurtre d'elle-même, quand la pensée d'une honte à subir lui avait traversé l'esprit.

Son scepticisme était ft la surface ; mais, quanj

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