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m L'ENFANT DB LA MORTE
— Gomme il est heureux que Raymond ait pu relever son cousin.
Getta parenté que Liomer constatait pour la première fois, au lieu de rassurer madame Bourael, la blessa.
EHe garda le silence pendant quelques minutes; fut torturée du silence que gardait Liomer ; but plusieurs gorgées de vin de Bourgogne, et tout & coup, d'une voii aigre, moqueuse :
— Savei-vous, monsieur Liomer, — dit-elle , en se levant pour sortir de la salle,— que la balle qui a frappé Paul et qui vous menaçait, venait peut-Stre du fusil d'un Badois, du mari de mademoiselle Gertrude?
Cette attaque, presque sacrilège dans un pareil moment, atteignit Liomer dans sa pitié pour Elisabeth. Il se leva, sévère, rigide, silencieux, prit un flambeau, et la conduisit, sans lui répondre, à la chambre de son flls.
Paul n'avait pas besoin d'être Teille tonte la nuit.
Avant l'arrivée de sa mère, le voisinage de Raymond, installé dans la pièce à côté, que nous connaissons et qui avait sei'vi autrefois à la nourrice, lui surOsait. Le repos, l'immobilité, la paix et le silence, étaient les seuls remèdes nécessaires, que la vigilance de ses amis lui assurait.
Lioraer n'avait pas voulu, dans les premiers instants de l'arrivée, refuser, ou contester à madame Bournel la tAcfae qu'elle réclamait.
Il était tout simple qu'elle oubliât sa fatigue ; qu'elle la sacrifiât à la Joie de reprendre possession de son fils : qu'elle eût besoin d'une nuit tout entière d'extase, pour se reposer de ses inquiétudes et pour se guérir elle-même.
Kbosic
436 L'KNFANT DE LA MOBTE
Le docteur changea d'opinion, en revenant avec
madame Bournel au chevet du blessé. Celle ezacer-
balion de sa fatigue n'était pas rassurante pour la
fonction qu'elle réclamait.
Liomer voulut le lui faire comprendre, H la retint
près de la porte, pendant deux secondes.
— Notre malade va dormir, — lui dil-il à demivoix, — faites comme lui. Vous n'en pouvez plus.
— Où dormirais-je dans cette maison? répliquat^lle avec un éclair'; puis elle ajouta plus bas :
— Vous m'avez fait préparer mon ancienne chamhre, là-haut, n'est-ce pas?
— Non, madame.
— Peu m'importe, d'aiileursl je veux rester ici... puisque vous l'avez installé ici... Demain, nous verrons.
Comme Liomer allait insister, elle avança vivement vers le lit, et s'adressant d'une voix subitement adoucie au blessé :
— N'esirce pas, mon enTant, que tu veux bien que je reste? que tu ne m'as pas assez vue, ce soir?
Paul sourit.
— Vous voyez, docteur] il m'ordonne de rester, et j'obéis à cette ordonnance-là, puisque vous n'en avez plus de sérieuses à prescrire.
Elle parlait avec un enjouement maternel, et, tout en pa,rlaDt, elle s'installait dans le fauteuil, avec une agilité douce, rassurante.
Liomur était vaincu. Il t&talepoulsdu blessé; déclara qu'il n-'y trouvait plus de fièvre; qu'après une bonne nuit de sommeil, on pourrait tenter le lendemain l'épreuve, toujoursajournée,d'uDleverdequel-
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ques heures et sortit avec Raymond auquel il dit :
— Toi, ne dors qu'à demi, et s'il survenait la moindre complication, préviens-moi !
— Est-ce que la blessure t'inquiète?
— Elle ne m'inquiète pas assez.
Raymond fit un geala d'étonnement.
— Sans doute, puisqu'elle me dispense de veiller aussi. Je regrette que madame Bournel ne soit pas arrivée pendant le jour. Elle consentirait maintenant t se reposer. Je redoute la fatigue qui peut
' fatiguer son lils.
11 serra la main de Raymond, et remonta dans sa chambre, tout pensif. Son cœur lui paraissait lourd à poiter. 11 y senlait peser les années mortes qu'il croyait dispersées, el qui s'étaient soudainement accumulées, comme ces tas de feuilles séchées que le vent de l'hiver improvise, dans un tourbillon, sur une plaine dépouillée.
Madame Bournel voulait donner tort à Liomer, dont elle devinait la méBance. Elle était certaine au moins d'être infaillible dans sa foi maternelle.
Elle laissa sortir le docteur et Raymond, el commença la veillée. Une lampe avec un abat-jour qui répandait la lumière sur le tapis, en faisant trembler un cercle au plafond et en faisant une clarté vague qui caressait les murs et les meubles, avait été placée sur une table, à quelque distance du lit.
Paul tomba bienlAt dans un demi-sommeil heureux, béat. Sa mère était de retour. Il la voyait accueillie, installée dans un milieu qui lui était singulièrement caressant et sympathique. Il avait l'espoir de la guérison; il reviendrait à la vie active,
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dans un cercle d'amitié et de tendi-esse qui adou- ' cissait les horizons parfois agités et sombres de sa destinée; il reprendrait, avec la santé primitive, une santé aouvelle, celle de i'àmeetderesprildont il n'avait jamais joui pleinement. 11 pouvait s'abandonner à la convalescence qui le tentait.
Elisabeth aussi eût bien voulu se reposer. Haïs cette brusque transition d'un grand tourmrait à une sécurité, encore un peu inquiète, d'un froid glacial à une température chaude, des duretés de l'hiver et de la douleur à la douceur de cette maison et de ce confort ; les excitations d'un repas rapide, du vin qu'elleavallbu,sans le mesurer, et aussi les infltKnces qu'elle voulait conjurer, lui donnèrent une trépidft^ tîon intérieure, une fièvre, qu'elle prenait pour de la joie, et qui était le premierferment d'un cauchemar.
Le sommeil ne lui vint pas ; ou, plutôt, à chaque fois qu'il venait, il était combattu par la rébellion de sa nature lasse, meurtrie, mais indomptée. Après s'être remuée et retournée sur le fauteuil, sans trouver le sommeil, madame Bournel prit son parti de réfléchir et de rftver.
Elle pensa d'abord et ne voulut penser uniquement qu'à son fils. C'était le centre, le poiht lumineux de sa vie. Dieu mercil la guerre était finie. Paul était relevé du devoir qu'il avait accepté avec un héroïsme dont sa mère avait été tt-ès flère et très troublée. Il pourrait désormais avoir une ambition moins cruelle; 11 serait signalé par son courage, s'il voulait être soldat, et quel soldat, étoile sur sa poitrine par une halle ennemie, avant de l'être par la justice et la reconnaissance de la
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patrie! Il ne serait plus seulement le fils d'une veuve sans fortune; il aurait des amis riches, ardents à l'aimer! Cette union de Paul et de Raymond, sous le regard protecteur de Ltomer, qu'elle avait tout à la fois souhaitée et redoutée, était désormais un fait accompli. Elle devait s'en réjouir.
Mais, quand, élargissant sa pensée, elle voulait songer à Raymond, à Liomer, en les séparant de son fils, madame Bournel avait la sensation d'un abîme qui l'attirait.
Liomer! t'aimait-elle encore? Le haissait-elle toujours? Le juge était-il désarmé? N'avait-il pas un otage, pour la condamner de nouveau à un guppiiceplus rafBué? Se laisseraitrelle faire? Et ce Raymond, cet enfant de la morte, si miraculeusement protégé par son propre fils, availnl perdu le droit, ignoré par lui, des représailles?
Pour se débarrasser de ces idées, elle regarda autour d'elle. Alors la solitude de cette chambre s'anima. Un spectre y revint.
Elle se rappela le jour où, le cœurétreintparune épouvante qu'elle cherchait à dissimuler, elle était entrée dans cette pièce, pour voir, pour contempler, pour mesurer sur son lit funèbre la rivale qu'elle avait livrée à la mort.
Rien n'était changé dans la chambre. On avait tout respecté, comme si on l'eût attendue, la table où madame de Proville avait commencé ce journal, qui devait être un acte d'accusation, le portrait, ' rayonnant dans la pénombre, de cette jolie blonde, avec une rose qui paraissait refleurie à la ceinture, et qui présidait maintenant h la veillée de la coupable.
assise au chevet de son fils. Trappe en expiation.
Si Liomern'étaitplus là pour l'étonner de sa présence, il veillaitet seFaisait plusredoutable, en la laissant seule avec son fils. Raymond était dans la chambre d'où son petit cri d'enfant avait retenti, et s'était élancé, comme pour une première blessure.
Non, rien n'était changé, à la différence près d'une mort possible, au lien d'une mort certnine. Ne s'imagina-t-eile pas que Puni prenait la Rgure de madame de Pro ville, et blêmissait comme elle, sous les courtines de ce grand lit, solennel comme un catafalque?
Elisabeth, ne voulant plus regarder autour d'elle, porta les yeux au plaTond, pour les y attacher à l'encoignure d'un caisson peint. Mais elle entendait marcher Liomer k l'étage au-dessus. Il veillait aussi. Comptait-il les minutes de la veillée maternelle?
Elle se dit : — Je ne penserai plus qu'à mon fils.
Mais elle n'osait le regarder. Pourquoi l'avait-on mis là? Elle eût voulu l'arracher de ce lit, le transporter ailleurs.
Elle chercha la grande Tenètre que les rideaux fermés recouvraient. Elle lui en voulait de n'être pas ouverte, de ne pas fouetter son courage en le bravant.
Elle se leva, souleva les rideaux. La lune éclairait la neige. L'horizon n'était pas celui qu'elle avait vu autrefois. Mais sa blancheur, au lieu d'un décor candide, lui semblait être un décor sinistre; cette immense tenture était celle d'un drap mortuaire étalé pour de nouvelles victimes.
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L'EMFA.WT DE LA MOBTE 431
Elte eulpeur et se grisa de sa peur.
Une hallucination véritable, l'ivresse d'un remords inconnu, combinée avec l'ivresse de la fatigue, des excitants bus à son arrivée, s'empara d'elle. 11 lui fut impossible de rester en place. Elle tourna autour de sa chambre, étouffant d'abord ses pas sur le tapis, dans la crainte de réveiller Paul, puis, peu à peu, s'oubliantet oubliant tout dans le vertige de son cauchemar.
— Ah! — se disait-elle, à voix basse, — c'est la fatalité, encore, toujours, qui me poursuit.
Elle en vint à trahir par de sourdes exclamations la pensée qui lui tordait le cœur, puis à parler à demi-voix, puis tout haut.
Cette chambre, cette chambre maudite! Je
m'étais juré de n'y jamais rentrer. Pourquoi l'a-toa choisie pour y mettre mon fils?
Elle alla à la fenêtre, BL glisser doucement les rideaux sur les tringles et l'ouvrit.
— Voilà le fossé... on ne voit plus la trace. Les niais 1 Est-ce qu'on se jette d'ici? Je m'y jetterais que je ne me tuerais pas... Il a bien deviné, lui, que ce n'était pas d'ici qu'elle était tombée involontairement 1 Ah i si j'avais su 1
Elle fltun geste de menace dans le vide. Une rafale d'hiver s'engouffra par la fenêtre ouverte et agita la lumière de la lampe. Elisabeth crut entendre un soupir. Elle se retourna vivement.
Paul, soulevé sur son coude, à demi sorti du lit, était penché vers elle. Madame Bournel fut foudroyée par un réveil terrible et complet. Elle repoussa la fenêtre, accourut au lit et, s' agenouillant:
432 L'BNPAKT DE LA MOaTE
— Es-tu Tou? — dil-elle à Paul, i-iào te, découvrir ainsi... Je t'ai donc réveillé? I
Paul était livide, sas yeus brûlaieat. U ratemba sursonoreiller, eu grelot tan t.pondantqu'Élisabeth. le recouvrant, le bordant avec précaution, lui demandait :
— Souffres-tu?
— Non, mais je croyais que tu souffi'ais.
— Moi, j'avais cbaud, j'ai ouvert cette fen&tre: •— Moi, j'ai froid, balbutia l« blessé.
Madame Bournel voulut envelopper de nouveau son fils, ramener la couverture sur sa poitrine, lui arranger son oreiller. 11 tressaillit au frôlement, h l'approche de la main maternelle.
— Est-ce que je te Tais mal? lui demanda- t-elle timidement.
U ne répondit pas. Il avait reposé sa tête sur l'oreiller, en se détournant.
.Elisabeth eut peur. Elle se reprochait d'avoir ou* vert cette fenêtre, ne voulant que se reprocher cela. Après une minute d'attente, écoutant sa respiration, qui lui parut plus rapide :
— Paul, — reprit-elle, *— est-ce que tu souffres davantage?
11 persista à ne pas répondre.
Elle se pencha avec précaution sur lui pour l'interroger de plus près; il a*ail les yeux fermés, mais son souffle devenait haletanti Madame Bournel lui donna un baiser sur les yeux pour prendre ellemême son pardon de l'imprudence commise; les yeux semblèrent se reculer dans l'orbite et fuir le baiser; la tète s'enfonça dans l'oreiller.
Elisabeth, tremblante, se releva, reprit sa place dans le fauteuil. Elle s'interrogeait. Cette fenêtre ou< verte avait-elle laissé entrerdanscettechambreautre chose que l'air glacial ? Une ombre, errante au-dessus du fossé, ne s'était-elle pas introduite? Paul n'avait-il pas surpris un mot, un geste, un regard, qui eût fait germer en lui quelque horrible soupçon?
Le soupçon? ne l'avaitr-ll pas eu toujours dans ce tête-à-lëte de son enfance et de sa jeunesse avec une femme sombre et triste.
Qu'avait-elle dit dans cette ébriété de sa fatigue? Elle ne se le rappelait pas bien. Elle écoutait bouillonner le sang dans ses veines, et bourdonner autour de aon front des terreurs qui la heurtaient, en lui donnant une sensation de douleur physique.
Aux ivresses que j'ai décrites, s'enjoignait maintenant une plus menaçante, plus brûlante, plus désordonnée, qui crispait ses mains sur les bras du fauteuil, pour l'y retenir, comme si le vertige l'eût attiré. Le plancher lui paraissait osciller, les grandes colonnes du lit se penchaient pour écraser le malade.
— Je deviens follel se dit-elle.
Elisabeth voulut s'arracher à cet envahissement tumultueux, s'attacher k une idée fixe, ne voir que le malade, s'absorber dans l'espérance qu'elle lui donnerait le repos, le sommeil, la guérison. Mais, c'étaitprécisément ce visage pâle, sans yeux ouverts, cette poitrine plus fréquemment soulevée, cette immobilité contrainte ,et tiraillée par la fièvre qui lui donnaient ce commencement de délire.
Elle eut, pendant un quart d'heure, une agonie qui lui mouilla le front. Elle souffrait d'un remords ss .,.,..„,Goo;;lc
multiplié, d'un monstre armé de toutes sortes de griffes aiguës qui lui pénétraient les chairs, s'emparant de la moindre libre de son être tout entier pour la Taire vibrer et pour en arracher lu vie.
Elle eût voulu se mouvoir, marcher encore, mais elle n'en eut pas la Torce. Elle ramena ses pieds sous son fauteuil et les serra l'un contre l'autre, pour se convaincre qu'elle les sentait.
Paul s'était redressé brusquement, Elisabeth redouta de lui tendre la main, de le soutenir.
II remua ta lèle, sulTuquant et voulant dominer sa suffocation, et cédant enltn :
— J'étouffe! j'étouffe! balbutia-t-il. Puis il retomba.
Madame Bournel lui prit la main. Il la retira. Alors, affolée, terrible, elle enlaça d'un bras une colonne du lit pour ne pas tomber, comme on enlace un mât dans une heure de tempe te, commele soldat qui va mourir enlace le drapeau qu'il défend. Elle appela d'abord en silence, ne trouvant pas un son dans son gosier, puis d'une voix rauque, bestiale.
.— Au secours 1 au secours! Raymond ! Liomerl
Raymond s'élança de la chambre voisine, dans laquelle il s'était jeté tout habillé sur son lit, pour être prêt au moindre appel, pour veiller mieux, par un pressentiment que les dernières paroles de Liomer lui avaient suggérées.
Il n'interrogea pas, il vit madame Bournel se tordre en lui montrant Paul.
— Qu'as-tu donc? demanda-t-il en courant ai blessé.
Celui-ci ne pouvait parler.
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Raymond le prit dans tes bras, avec la même précaution que quand il l'avait ramassé sur le champ de bataille.
— Vite I appelez mon p&re, dit-il à madame Bournel .
Madame Bournel obéit, subitement assouplie et redevenue libre de ses mouvements. Elle n'eut besoin que d'ouvrir la porte. L'escalier était éclairé. Le docteur descendait.
Il avait entendu le cri. 11 ne s'était pas coucbé. 11 écoutait.
Élisabelb, avec une lucidité prodigieuse, instantanée, se dit que tout le monde, cette nuit-là, la surveillait, la jugeait incapable ou dangereuse pour la garde de son Sis.
Liomerpassa devant elle, sans presque la regarder, et elle se sentit frappée de ce silence, comme d'un mépris qui l'atteignait au plus profond de son cœur. Elle n'était pas m6mo digne d'être plainte dans son inquiétude maternelle. Cet homme l'écrasait pour aller sans elle vers son fils. Eh bien, elle se laisserait écraser.
Elle rentra derrière Liomer et nele suivit pas jusqu'au lit de Paul ; elle se tint immobile, au milieu de la pièce, comme un accusé qui attend uu arrêt.
Le docteur examina le blessé, l'ausculla, donna des ordres à Raymond qui sortit vivement pour les exécuter, et resta seul, un instant, avec Paul, la mère étant assez ékiignée pour ne pas voir, pour ne pas entendre ce qui se passait, ce qui se disait dans l'encadrement de ce grand lit.
Paul Bournel avait ouvert les yeux au contact de
la main de Liomer. II parut chercher avec embarrras, en hésitant, les yeus du docteur; et comme il v TÏt une tendresse Infinie qui s'épanchait sur lui e^ lumière pour le consoler, le ramener à la vie, <t l'espoir, il attira vers sa bouche la main de Liomer, l'efOenra d'un baiser et murmura d'un souffle il peine distinct :
— Pardon I
Liomer se détourna, pour s'assurer qu'ÉlisabeU n'avait pas entendu cette supplication qui était ans» une confession douloureuse et une condamnationj Il se courba sur le blessé qui l'attirait de sou regard; et alors il entendit celui-ci qui lui disait tout bas :
— Je sais; j'ai compris... la fenêtre.. .la fenêtrela mère de Raymond... ma mère... pardon, pardon!
Liomer, par un geste caressant, lui mit un doigl sur la bouche, pour effacer les paroles qui les touri mentaient, et répondit doucement :
— Silence 1
Raymond rentrait, en apportant ce que le docteui avait demandé.
— Raymond! balbutia Paul, dont la respiratioi devenait de plus en plus oppressée.
Le docteur renouvela son exhortation au silence mais déjà le fils de madame Buurnel avait dit aussi au fils de madame de Proville : Pardon I sans que Raymond pût comprendre autre chose à ce motqu'un remerciement tendre de l'ami qu'il avai' tendrement veillé. ' '
— Tais-toi! tais-toi I répliqua- t-il en rembraf| sant. 1
Elisabeth était parvenue h se détacher deja pi? J Coosk- f
t'ENFANT DE LA. HORTE 437
- ' OÙ elle s'était sentie clouée par la terreur. Elle alla !-r jusqu'au lit et resta au pied, derrière une colonne .: " e( le rideau drapé, ne se montrant qu'à Liomer, !'in- ,„'• terrogeant avec ansiété.
jj!3' Celui-ci but en une seconde toute la lie de son I Vf- Œuvre et de ses souvenirs. Que répondre? La vérité Id parut dépasser tous les crimes commis et toutes les cruautés rêvées par madame Bournel.
fllv II cacha le couple des deux jeunes gens, et faisant ;Uil' reculer Élisabetli, en allant à elle :
.01' — C'est grave! lui dit-il tout bas, très gravel ,i!^' — ^ Ah!
lijuli ÉKsabeth lui fouillait le visage. Elle comprenait. (eo^ Sa figure se décomposa pour se recomposer. fiK Les traits convulsionnés et brûlés se refroidirent et up i se fixèrent dans un masque de marbre. Elle secoua lei'f sa^tête lentement pour se débarrasser d'un reste de yie qui importunait sa conscience de statue, et, se - It .issant, elle attendit la suite de l'arrêt. i'i'ï — L'épanchement intérieur que je redoutais,
continua le docteur, est arrivé. jl-iïi — Je l'ai tué, reprit Elisabeth d'une voix sourde. ^ Liomer fit un geste involontaire de protestation. ;>'■ ■— Alors, sauvez-le; je vous le donne, reprit- ■j!^ elle du même ton.
;~f Le docteur revint au blessé dont l'étoufiement ■"''•' augmentait. On essaya tous les moyens que la :''| science prête & l'impuissance humaine pour s'affir-
I' mer; mais l'asphyxie gagnait de minute en minute, Ve seconde en seconde.
Liomerserra la main de Raymondavec force, pour "avertir de l'épreuve qu'il allait supporter, des dé-
* ' o,.,..„,Goo;;lc
chirements d'une inexorable séparation, et n'oubliant pas, dans sa sollicitude qui se multipliait, h malheureusemëre, insensible en apparence, pétri liét i l'écart, il parut l'appeler pour l'adieu suprême.
Elisabeth s'approcha, sansunelarme, s'agenouilla automatiquement devant le lit, chercha la main déjà & demi refroidie, la mit sous sa bouche, en essayant de la brûler d'un baiser,
Paul se ranima à cette source, ouvrit les yeux; regarda sa mère, d'un regard à demi voilé, errant, qui ne put se fixer sur elle, et qui, remontant dans les paupières, s'y .éteignit en les faisant retomber.
Ce fut tout.
Rarement la mort, en prenant une proie aus»
jeune, se fit aussi silencieuse. Tout ce drame s'était dénoué, sans un sanglot, sans un cri.
Liomer et Raymond, debout, les mains unies, laissaient couler le long de leurs pâles visages ces larmes virilesque les âmes faibtesne connaissent pas- '
Madame Bournel n'eut pas besoin d'être avertie de son châtiment. Dans son impassibilité apparente, elle en avait senti, et, pour ainsi dire, savouré toutes les phases, avec l'âpre ténacité des malheureux qui ont dépassé la mesure des désespoirs humains.
Quand le dernier regard s'éteïgDit dans les yeuii de son fils, une dernière lueur s'éteignit dans ses' veines. Elle baisa de nouveau la main froide, n'osa pas baiser le visage, de peur de le réveillei- pour une malédiction nouvelle, et se reculant jusqu'f fond de la chambre, elle tomba sur une chaise.
[.iomer et Raymond se rapprochèrent du mort.
— Pauvre ami 1 murmura Raymond.
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L'EHFANT DE LA HORTE 439
' 'I' Liomer, bien qu'il fftt persuadé, cherchait encore ip si, par un prodige comme celui donit il avait étâ ff" l'instrument jadis, la tie que l'on croyait éteinte 'F'^ n'allait pas se rallumer dans la mort même. )?■■' Mais cette fois la mort ne transigeait pas. 3 \' 11 songea alors à madame Bournel.
011'^ Elle était sortie de la chambre ; la porte restait
ouverte.
le!' Liomer poussa un cri et s'élunça dans l'escalier. 1^1^ Il ne put rejoindre Elisabeth; et quand il atleignîl ]lan'' le secondétage.Ëllleétaitentréedêjcidanslachambrc f^^^ dont elle avait ouvert la fenêtre donnant sur le
balcon.
)roit^ It la vit, se découpant sur le ciel qui commençait iiD^'' à blanchir des premières lueurs du matin.
Il jeta un cri en l'appelant, en lui tendant les iBS"^ bras.
\sif Elle se retourna, elle avait posé le pied sur un ij0'' des croisillons du balcon, et penchée en dehors : rei^^ — Maintenant, Liomer, j'ai bien le droit de ippJ"' mourir, dit-elle; puis elle s'élança.
uréM' Raymond vit passer une grande ombre devant la iiren'' fenêtre de la chambre, dont les rideaux étaient laio^' restés ouverts. La morte était vengée. . les." On releva madame Bournel, à la place même où ,I0[ madame de Proville avait été relevée. Son sang de, " avait fondu la neige et ravivé la- tache effacée sur lleif' la pierre.
ju!<]< Ce fut Liomer qui, descendu le premier dans le •<0- fossé, porta Elisabeth dans la salle basse où ma-« 0*^ dame de Proville avait été déposée dix-huit ans auparavant.
L,.,..„,Gpo;:;[c
Dans le trajet du fossé à ta salle, il mit à plut reprises sa bouche sur la boucbe refroidie, dont il avait redouté et désiré les ardeurs, cherchant dans un long baiser de désespoir, d'amour le rive d'une impossible résurrection.
Quand il eut étendu sur la table sinistre, restée vide depuis la mort de madame de Proville, le cadavre de madame Bournel; quand il eiit'contemplé ce beau visage longtemps voilé par les orages de la vie, et qui reprenaitsa sérénité dans la mort, il se demanda, pensantà cette étrange symétrie du châtiment et des représailles :
— Est-ce la fatalité? est-ce la justice?
Qui des deux avait eu raison, d'Elisabeth, qui n'admettait que la fatalité, ou de lui qui avait voulu servir la justice?
Il doutait, pour porter plus librement devant sa conscience le deuil de la coupable qu'il avait tant aimée.
AS'i
sic'