‹ L'enfant de la morteChapitre 22 sur 23 · L...,..„,Goo;;lc · texte numérisé non relu

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atteint : je l'ai frappée quand elle m'aimait. Auraisje été plus généreux, plus habile, eu la frappant quand elle n'avait pas, ou quand elle ignorait son amour? Je lui ai montré du moins que je souffrais autant qu'elle. Gela suTlit-il pour apaiser mes scrupules de justicier?

M Ai-je vengé la morte? N'ai-ja rien laissé à faire h mon flls ? Tout est-il fini parce qu'elle ne reviendra plus? Nos tortures à distance doivent-elles être le dénoûmeat logique, absolu, de nos deux destinées? Suls-je assez puni de l'avoir inutilement aimée, et de ne l'avoir pas sauvée, quand il en était temps? Va-t-elle expier sufOsamment?

» Si elle expiait, si par un phénomène possible, après tout, elle apportait au repentir la passion qu'elle a mise dans l'ambition poussée jusqu'au meurtre, aurais-je le droit de la laisser se débattre seule dans cette convulsion nouvelle? Puisque je me suis arrogé le droit de punir, n'aurais-je pas celui de pardonner?

» Le pardon suffirait-il? Je lui ai avoué que je n'avais pas cessé de l'aimer, quand je voulais m'ex- ' cuser d'être son juge. Me resterait-il de l'amour, s'il ne lui restait plus d'orgueil à dompter?...

» Je veux faire des rôves. Il en est un qui m'échappe toujours, c'est celui d'Elisabeth, vivant ici, heureuse, appuyée à mon bras, me nommant son mari, dans cette maison où elle a convoité la fortune et le nom de M. de Proville, appelant mon flls son flls, quand elle a tué sa mère!

» Non, si repentante qu'elle devienne jamais, si elle se repent, toute réconciliation ici serait une im-

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piété, un meurtre nouveau. Les pierres du foyer se soiilëveraieat sous nos pieds, et je n'oserais plus regarder Raymond. D'un autre cAlé, puis-je abandonner ma tlche et le manoir qui me conseilleî. Dépayserais-je les souvenirs et les sentiments de l'orphelin, pour satisfaire l'égoïsme d'un amour que la pitié ranimerait?

» Ce que je dois faire, ce qui sufQra sans doute à ce besoin de miséricorde qui m'agite maintenant, c'est de veiller sur elle, de loin, à son insu ; c'est de l'empêcher, si je puis, de tenter, non pas le suicide réel, que son fils lui interdit, mais le suicide moral, qui doit la séduire.

. » Gomment m'y prendre? Il n'y a aucun intermédiaire pratique entre nous. Le notaire de Vannes ne peut devenir mon confident. Si je lui écris, à elle, elle verra dans ma lettre autre chose que ce que je veux y mettre, peut-être ce quis'y mettra à mon insu.

» C'est pourtant là le devoir. La justice vulgaire ne sait que punir et ne se soucie plus de celui qu'elle mutile au nom de la loi. Vais-je rassurer ma conscience en la détournant ainsi de sa juste victime?

M Non. Elisabeth est seule, abandonnée & tous les sifSements de sa colère; si elle recommençait la partie effroyable qu'elle a jouée ici et que je lui ai fait perdre, ne me trouverais-je pas sou complice? N'aurais-je pas ma part de responsabilité?

» Je suis allé à Vannes. Elle n'a fait qu'y passer. Voici l'biver. Je devais aller à Paris. Sa présence m'empéchera-t-elle de m'y installer?

■ PtrÎB, décembre.

• Je sais qu'elle habite toujours le même appartement. Elle sort régulièrement avec son Bis, qu'elle promène seule. Je l'ai vue. Elle m'a paru pâle, maigrie; elle marchait courbée, enveloppée d'un grand châle qu'elle serrait en frissonnant. Estrce la lutte contre le passé qui l'accable? Ou bien, sans se tuer absolument, résolument, ainsi qu'elle a déjà tenté de le Taire, ouvre-t-elle encore un compte au hasard, à la fatalité, et s'expose-t-elle à mourir sans eS'ort direct, sachant bien que je ne laisserais pas son Sis abandonné au colonel Landeronne?

a J'étais en voiture. Je l'ai suivie pendant sa promenade. Elle a monté et redescendu les Champs- Elysées, tenant par la main le petit Paul, qu'elle entraînait parfois trop vite, et sur lequel elle se penchait pour lui demander pardon, dans un baiser ardent et rapide, quand il semblait se plaindre ou protester.

n N'a-l-elle plus de bonne pour l'aider dans ses soins maternels? souQre-t-elle delà gène?

» Ne veut-elle rien demander à son père? Avant le repentir, la pudeur de la pauvreté lui est-elle venue? Est-ce un symptôme que je doive accueillir comme une espérance? Ou bien, ce que je prends pour une réforme, est-il un commencement d'abandon d'ellemême?

M Quel supplice, après tous les autres, que de ne pouvoir m'informer, que d'être réduit aux conjectures, à l'impuissance!

» Je suis allé au ministère de la guerre, où j'ai un ami, pour avoir des nouvelles du colonel Landefonne. J'ai appris que ce héros est momentanément à Paris ; il ne s'est pas trop mal acquitté des petites missions de remonte dont on l'a chargé. J'ai son adresse. J'irai le voir.

» Que j'en sois arrivé si vite à prendre le père d'Elisabeth pour intermédiaire, c'est là ce qu'il m'eût été impossible de prévoir, il y a quelques années, il y a quelques semaines encore ! Ma bonne volonté surnra-t-:eUe à me donner la prudence, la diplomatie nécessaire, pour être compris et servi par cet homme?

» Si j'échoue avec lui, auprès de quel autre tenterai-je une démarche? Je serai victime encore d'une pruderie qui m'a nui souvent. Si je n'avais pas craint de le rencontrer, de le voir à Bade, sur le théAtre de ses exploits, je saurais aujourd'hui le moyen de m'en servir.

» Allons, je mets des gants et je vais aller lui serrer la main.

1 Paria, décembre.

» Le colonel Landeronne m'a reçu comme s'il m'attendait ; il lui parait tout simple qu'on s'intéressa -k sa fille, une veuve fort belle et de grand air.

» — Ma parole d'honneur, — m'a-t-il dit, — si je n'avais horreur de l'intrigue, ce qui m'a toujours nui dans ma carrière, et si je n'avais pas tant de camandes envieux dans l'entourage de l'empereur, il y a longtemp&qne j'aurais sollicité pour Elisabeth une place à la cour... lectrice, dame d'honneur...

394 L'BNFANT DB LA HORTB

Elle serait comme une Junon dans ce Décaméron de femmes blondes. C'est une idée que je vous donne, docteur, à moins que vous n'ayez d'autres projets que je ratifie d'avance.

H II me regardait avec un sourire attendri, qui me bénissait comme son gendre. Les allusions sont même devenues si pressantes que j'ai dû lui déclarer ma résolution d'un célibat, consacré absolument à élever mon fils.

11 — Mais je croyais... j'avais cru remarquer, — reprit le galant colonel, — pendant votre séjour à Bade... Ma fille elle-même, par ses façons, par ses confidences... m'avait fait supposer... Enfin! je me suis trompé ; n'en parlons plus. Mais je vous avertis qu'Elisabeth me parait avoir un grand chagrin...

u Je m'efforçai de ne laisser venir ni p&leur ni rougeur à mon front, et quand le colonel eut compris que je ne venais pas lui demander la main de sa fille, il prit un air de dignité plus odieux encore que son sourire engageant.

M Je l'offensais presque, en lui parlant de l'état de fortune médiocre d'Elisabeth.

» — Tant que je vivrai, — dit-il en frappant sur sa poitrine matelassée, — madame Bournel ne manquera de rien. Je ne suis pas riche ; Elisabeth est fiëre; mais elle est bien forcée d'accepter pour mon petit-fils ce qu'elle refuserait pour elle-même. Nous ne demandons rien k personne.

') J'ai compris à mon tour. J'ai dû, par un mouvement tournant, pénétrer dans l'égolsme armé du colonel. Je l'aurais peutrétre démantelé, en le mitraillant d'offres considérables. Le héros s'attendait

peut-être à une attaque qui eût encloué ses batteries avec UQ marteau doré. Mais j'ai pensé qu'il valait mieux paraître la dupe de sa fierté, et j'ai eu le courage de m'élouner qu'un liomine de sou mérite n'eût pas l'emploi ni la position que tant d'autres obtiennent par bassesse.

Il — C'est vrai ! je ne suis pas courtisan, m'a-t-il répondu.

n J'ai offert de l'être pour lui. Je me suis vanté de quelques relations dans les ministères, et je n'ai pas eu de peine à obtenir de l'inflexible guerrier l'autorisation de solliciter, non pour lui, mais pour sa fille et son petit-fils. Il m'a juré le secret. La multiplicité de ses serments eût augmenté ma méfiance, si son intérêt ne me garantissait sa discrétion. Il paraît que le jeu lui a été cruel à Hombourg. Il s'aperçoit de rhumatismes. S'il n'a pas la perspective d'un gendre capable d'assurer à sa vieillesse un repos confortable, il se satisfera d'un ami infiuent comme moi.

» Une sorte de pacte a été conclu. Lui-même m'a indiqué ce que je devais demander. Safllle a'a-t-elle pas été élevée à Sainl-Denis? Et cette première faveur ne constitue-t-ellepas un titre?

» J'ai promis défaire toutes !es démarches, et je suis rentré accablé de cette amitié, honteux de ma sollicitude, qui ne haussait pas sus rêves de rédemption au delà d'une petite rente à obtenir, heureux pourtant d'espérer qu'Elisabeth se résignera à cette médiocrité de fortune, quand elle la saura inébran- \able, indépendante, et quand elle aura la perspective d'élever son fils, sans avoir à tenter de nouveaux hasards.

» Le colonel LanderouDe vient de me rendre un grand service. II a été frappé d'une attaque de paralysie qui me permet de parler de lui avec pitié dans les ministères, et de me soustraire un peu h ce perpétuel sourire dont on accueillait partout mes demandes, quand j'étais obligé de nommer madame Bournel devant ceux qui savaient qu'elle était belle.

D Cette fois, on peut pardonner au colonel, bien certain qu'il ne recommencera plus. Il n'a pas un an à vivre. J'ai la certitude d'obtenit' ce que je demande.

u Madame Bournel ne s'est pas doutée de mon Intervention. La maladie a mis sur les lèvres de son père un sceau qui ne sera plus brisé. Il sera discret jusqu'à la mort. D'un autre cAté, Elisabeth a reçu simplement, sinon comme une justice rendue aux services du colonel, du moins comme une faveur logique envers le petit-Qls d'un soldat, sous un gouvernement de panaches, une petite rente et la promesse que Paul aura dans trois ans une bourse dans un lycée de Paris.

» Elle a remercié fièrement, brièvement. Je n'ose regretter que mon souvenir n'ait pas traversé son esprit; car il lui eût peut-être conseillé de refuser, à moins qu'il n'e&t incliné un peu vers le repentir cette àme orgueilleuse, qui semble chercher à son tour la paralysie morale.

u Elle garde une tristesse qui me donne paiTols

des remords, et que je constate cependant avec une volupté secrète, car elle met entre nous, à travers l'abîme, une nuée qui nous unit, en envetoppant nos cœuri.

» Nous avons chacun la même tâche : un homme à Tormer. Qui sait si, plus tard, les fils qui nous séparent ne nous rapprocheront pas 7 »

Nous n'emprunterons plus de détails au journal de Liomer. Il le continua, mais avec des intermittences nombreuses, en y mêlant de plus eu plus, à mesure que Raymond grandissait, les efFusions de sa joie partemelle.

Deux ans après son retour de Bade, Liomer apprit que mademoiselle Gertrude, à laquelle il n'avait jamais écrit, était fiancée. Il fut triste, plus que d'habitude, pendant tout un jour, avant d'écrire la lettre de félicitations et les vœux de bonheur qu'il adressa à la famille.

Il n'avait aucun regret, aucune jalousie. Quelque chose de lourd et de brûlant, qui ne s'était ni allégé ni refroidi, pesait sur son cœur, et lui interdisait d'aspirer même à l'oubli.

Seulement, il regardait passer la vision d'un bonheur tranquille, d'un amour simple, pour lequel il se sentait né, et il soupirait, en suivant le sillage de cette étoile qui niait dans le lointain, pour disparaître à jamais, c'est-à-dire pour aller rayonner doucement au delà d'un horizon fermé à ses regards.

Il était condamné et résigné à attendre un inconnu, sans bonheufi

(i.)oslo ,

Jusqu'ici je n'ai pas donné de date précisa à l'histoire que je raconte. Par l'épisode de Bade, autant que par l'importance morale du colonel Landeronne, il a été facile au lecteur d'imaginer l'époque et le fond de tableau de ce drame.

L'épilogue m'oblige à conclure par un chiffre, et c'est dans l'&pie hiver de 1871, que nous allons revoir pour la derniëro fois nos personnages.

Non pas tous. Le colonel est mort, après avoir, par un geste, qui fut le plus grand elTort de sa vie, pu faire comprendre qu'il désirait l'accolade d'un prêtre et la recommandation de Véglise, pour n'être pas disgracié au ciel, comme il l'avait été si inju^tetement sur ia terre.

Nous n'avons pas non plus de. nouvelles de Ger- Irudc il transmettre. Si son mari est venu eu France,

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comme c'est avec l'invasion, il est probable qu'il n'était chaîné d'aucun message pour Liomer.

Seize années se sont écoulées, depuis la dernière apparition de madame Boumel au manoir de la Tour-Callech, où le docteur a passé ri'guliërement le temps des vacances, habitant Paris le reste de l'année, pour mieux suivre les études et les succès de Raymond.

Liomer et Elisabeth ne se sont jamais retrouvés face à face. Lui n'a pas cessé de la voir de loin, de la suivre, de s'assurer qu'elle était une mère irréprochable et jalouse, concentrant toute l'ardeur de aoD ftme sur Paul, et que celui-ci est devenu un grand et beau gnrçon, gâté à coup sûr, plus intelligent que travailleur, plus ardent au plaisir qu'au devoir, violent dans ses amitiés et dans ses Laines, inutile encore, et n'ayant pas choisi de carrière, quand les malheurs de la France le prennent à sa mère pour en faire un soldat.

Elle, confinée dans cette adoration de son enfant, ayant surmonté, au bout de quelques années, les tressaillements d'une passion qui ne s'est pas éteinte, mais qui se trouve plus facile à supporter, depuis que son fils en attire la flamme, elle n'a jamais essayé de revoir Liomer, de franchir Cette sorte de brouillard épais et noir qui les sépare.

Si plusieurs fois elle a cru deviner dans les arrangements de sa vie une intervention discrète et indirecte, elle a feint de l'ignorer; elle l'a subie ou savourée, sans rien laisser paraître.

Liomer, un jour, a failli manquer à ce pacte,

imposé d'abord par lui. La pitié que lui inspirait

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im L'ENFANT DE LA MORTE

Paul Boiirnel, écolier médiocre svecdés facultés puissaDtea, était deveque ud besoin d'amitié directe, de tendresie effective, qui lui suggéra la tentation d'u&fl .imprudence. 11 songea à faire suivre par Haymond les mêmes cours, au lycée dans lequel Paul était élève boursier. Il i-èva pendant une semaine une liaison ûntre les deux cousins, une fraternilé qui lui eût rendu la tutelle déclinée par lui.

Mais, au moment d'entreprendre ce rapprochement, il eut peur. Que dirait et que ferait madame Bournel?La lave, assoupie ou recouverte, pouvait jaillir dans une éruption de haine aussi bien que d'amour. Si la mère n'était pas vaincue par le Ùh, le fils pouvait être entraîné dans les sentiments de rancune de la mère.

11 chargea le proviseur du lycée de s'informer, par une question faite, en apparence au hasard, ai Paul Bournel se souvenait de son parent Raymond de Proville.

Un froncement de sourcils du jeune lycéen, un éclair menaçant de ses yeui, révélèrent des préventions qu'il eût été dangereux d'affronter.

Liomer renonça h son projet et dut souffrir de n'être père que d'un fils, quand son cœur élargi voulait doubler sa tendressci

Raymond n'était pas aussi beau que PauU filond, grand, robuste, il ne séduisait pas à première vue; il charmait, quand on l'avait bien regardé et surtout bien écouté. Une volonté placide, mais ferme, une imagination, large plutôt que haute, une raison douce et obstinée dans sa douceur, révélaient les

L'enfakt de la morte 401

vertus ajoutées par la vigilance et l'expérience de Liomer à ses qualités natives.

L'enfant de la morte avait gardé de sa mère les yeux bleus, celte mollesse "apparenle de la créole. Son pÈre adoptif, son vrai pÈre, avait accentué ces traits, remis dans un moule ce visage blond, en avait peut-être effacé quelques grâces mignardes, éteint quelques éclairs, mais lui avait communiqué cette sérénité virile que les années et les réflexions augmentaient, en les rendant plus communicatives, sur le visage de Liomer.

Quand la patrie fut en danger, Liomer partit avec Raymond. Ils étaient en Bretagne; ils se trouvèrent naturellement incorporés dans les bataillons de mobiles bretons. Ëtait-ce le hasard ou une prévoyance désespérée de madame Bournel qui avait envoyé son flls à la même armée?

Les jeunes soldats désignaient un jour entre eux leurs officiers. Liomer, qui avait acquis en <[uelques semaines une véritable influence, fut' proposé pour le grade de capitaine. Il refusa, alin de rester dans le même rang que Raymond, et, comme on insistait, il finit par dire:

— Nommez Raymond de Proville, je serai son ordonnance.

Un mobile éleva la voix :

— Pourquoi donc celui-là plutôt qu'un autre?

Est-ce parce qu'il a un de devant son nom?

Liomer regarda le jeune soldat qui protestait avec tant d'énergie. Il le reconnut, au premier coup d'oeil. C'était Paul Bournel, arrivé le matin même. La candidature de Raymond ne fut pas posée; il

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resta simple mobile, et Liomer, rencontrant quel-

ques heures après le fils d'Elisabeth, lui dit :

— Vous haïssez donc bien le nom de Proville?

— J'ai peut-être ie droit de le haïr.

— Non, mon enfant, reprit Liomer avec une douceur sévère; j'ajoute qu'à l'heure où nous sommes, un cœur français, un cœur de dix-neuf ans, n'a pas trop de toute sa force pour la seule haine commandée, celle de l'ennemi.

Le ton de ces paroles, plus que ces paroles ellesmêmes, qui n'étaientque le lieu commun du patriotisme, peut-être aussi l'esllme pour le docteur Liomer, suggérée par madame Bournel à son lils, intimidèrent celui-ci. Il se mordit la lèvre et, depuis ce jour-là, se tint dans une réserve absolue, hautaine, qui ne rassura qu'à demi le docteur.

Liomer, qui ne cachait à son fils que les mystères tragiques du passé et qui lui avait parlé à diverses reprises de son cousin, en attribuant à des jalousies de fortune et de position un éloignement voisin de l'inimitié, le prévint en lui disant :

— Il faut t'en faire aimer.

— Je ne demande pas mieux.

— Ce sera difficile.

— Crois - tu î

Le bon sourire avec lequel cette réponse était faite fit h son tour sourire Liomer qui ne souriait guère, depuis plusieurs mois. 11 serra la main de Raymond.

— Bien, — dit-il, — tu m'as compris, veille sur.lui 'comme sur ton frère.

— Ne crains rien.

i;- Les deux cousins ne semblaient pas se connaître ;

mats, plus d'une fois^ dans leurs marches forcées,

-■■ ils se trouvèrent rapprochés, couime par hasard.

Liomer était entre eux et pouvait, en étendant les

{■ mains, à droite et à gauche, réunir leurs mains

; dans une même étreinte. Il n'osait pas tenter celte

. elFiisioii. Il lui suffisait de constater cette attraction

involontaire de la part de Paul, volontaire de la

part de Raymond.

Le 11 janvier 1871, les mobiles bretons étaient

; chargés de défendre l'importante position de la

■ Tuilerie, sur la route de Tours, pendant la grande

lutte épisodiquG destinée à s'appeler, dans la série

des glorieux efforts de la deuxième armée de la

Loire, la première bataille du Mans.

j Le jour se leva, glacial, rigide, inflexible, ponr

durcir les courages sur la neige durcie. L'armée

semblait piétiner sur un immense linceul. Les

instructions étaient sévères. Le général en chef

avait eu besoin de menacer, pour comprimer dans

les recrues venues de l'Ouest, mal vêtues, mal

armées, mal portantes, un tremblement que les

chapelets cachés dans la poitrine de quelques-uns

étaient impuissants à arrêter.

Liomer et les deux jeunes gens étaient à leur poste, lis s'étaient déjà battus; mais ils comprenaient que, cette fois, il s'agissait d'une lutte décisive.

Au petit jour, Liomer avait tenu, pendant cinq minutes, Raymond serré dans ses bras, et, après un long baiser, lui avait dit, sans une émotion apparente :

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40( L'BNPANT DE LA HOÏtTB

— HoD âls, nous devons l'exemple à tous ces ' gars.

— Pas à tous, répondit Raymond, en cherchant dans la brume Paul Bournel qui, debout, seul, dans l'aube argentée, appuyé résolument sur son fusil, attendait le signal.

A. huit heures, les premiers coups de canon, retentirent, et, pendant toute la journée, la neige fut labourée et salie, pour n'être plus, à sis heures du BoiF, qu'une boue sanglante, niais que la victoire faisait chaude aux pieds des derniers soldats de la France.

Le général en chef commençait à écrire le bulletin de la bataille, pour annoncer un succès; quand on vint lui dire que les mobilisés bretoas, cédant tout à coup à une panique imprévue, devant un retour offensif prévu, avaient abandonné la Tuilerie, faisant une trouée, que n'avait pas faîte l'ennemi, dans cette palissade suprême dressée devant l'invasion.

Les deux jeunes gens avaient senti leurs cœur^ bondir dehonte. Liomer, qui savait l'bistoire des recruesde'1814, des déserteurs qu'on appelait les Marie-Louise, avait seulement éprouvé une tristesse profonde, sans étonnement, Tous les trois, rompant la discipline par bravoure, comme d'autres la rompaient par lâcheté, s'étaient jetés en avant, essayant d'arrêter, d'entraîner ceux qui reculaient, s'improvisant chefs, dans le désarroi dés officiers, criant, appelant, et à travers tout n'oubliant pas de se retourner, pour envoyer leurs balles à l'ennemi.

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Mdiâ que pouvaient-ils contie ce torrent de la déroute? Ils eurent beau se raidir, s'arc-bouter de tout le corps, de toute l'âme, ils subirent la violence de la panique, et eux aussi reculèrent, quand leur intrépidité courut le Hsque de n'être plus qu'un appel au suicide. Au bas de ia petite montée qui conduisait à la Tuilerie, ils se trouvèrent tous les trois, réunis et isolés du reste des troupes.

— Les lâches! s'écria Paul Bournel, en agitant son fusil avec un geste de menace.

— Les malheureux I murmura Liomer.

— Tout n'est pas fini! dit tranquillement Ray mond. D'autres vont venir. Attendons-les.

L'ennemi s'installait à la Tuilerie et ne son geait pas à poursuivre ceux qui eussent fait alors, sans le vouloir, un piège de leur désertion, en attirant les Prnssiens au centre de l'armée françai

Liomer et ses deux jeunes compagnons restèrent, pour ainsi dire, eu sentinelles pendantdeux heures, gardant la frontière du courage français, entre la masse plaintive et murmurante des mobilisés bretons qu'ils entendaient derrière eux et l'espace vide que la retraite avait ménagé entre les Français et les Prussiens.

Eux aussi avaient peur, mais d'être seuls à vouloir la revanche.

Pourtant, au bout de deux heures environ, il se Rt derrière eux un mouvement et comme un réveil. Des ordres énergiques étaient arrivés; les chefs fouettaient de paroles brèves et dures ces enfants à demi assoupis dans la fatigue et dans la torpeur de l'effroi. A la clarté de la lune qui se levait, on

voyait se dresser, du fond des fossés, sur le bord des

talus, comme des morts ressuscites.

Les conscrits du camp de Conlte reformaient en chancelant leurs rangs et ramassaient leurs fusils. Le remords ranimait ces enfants qui avaient failli à l'égard de la patrie.

Paul Boumel aspira à pleins poumons ce bruit belliqueux. Malgré son grand-père le colonel, il avait l'instinct soldat. Il n'avait pas prononcé une parole, pendant deux beures ; il n'avait pas eu l'air de s'apercevoir qu'en formant, pouf un tiers, ce groupe vaillant, il s'était reconnu de la famille de Liomer et de Proville, et avait fraternisé dans une atmosphère héroïque; avec celui qu'il ne voulait pas aimer.

— EuBn ! dit-il ; pois tout à coup, avec un élan juvénile et une sorte de gaieté, il ajouta :

— J'ai froid; je voudrais...

Il ât le mouvement de porter un flacon à sa bouche.

— Tiens, bois! lui dit Raymond, en lui tendant son bidon d'eau-de-vie.

Ce tutoiement jaillit si naturellement qu'il n'étonna pas le jeune Bournel : mais il fil venir un sourire aux lèvres de Liomer.

Paul but une gorgée, rendit le bidon, et dit :

— Merci, Raymond,

Il ne fut plus échangé un mot entre les deux cousins. Le cri de : En avant! venait de lancera l'assaut de la position perdue les Bretons galvanisés.

Hélas ! il eût fallu autre chose que les menaces

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des officiers pour soutenir ce repentir sans enChousiasme. Cette lune funéraire qui éclairait ces enfants superstitieux, et qui, passant à. travers des nuages livides, mettait des Taiitômes sous les arbres dépouillés, ne suffisait pas à réchauffer les courages. L'attaque fut indécise; la reculade fut moins vive qu'elle ne l'avait été à la chute du jour; mai elle devint aussi déliniLive, et après deux ou heures de fusillade, les Bretons mobilisés se rèrent encore une fois, pour ne plus être ralliés. Liomer et les deux jeunes gens ne s'aperçurent pas d'abord de cette seconde déroute. Ils avançaient toujours, tirant avec sang<froid, heureux de chaque pas qu'ils gagnaient sur le tertre glacé. Soudain Raymond dit au docteur :

— Père, je n'ai plus de cartouches.

— En voilà, répondit Paul Bournel, qui paya, sa dette d'eau-de-vie en vidant sa cartouchiôre.

— Mais toi ? répliqua Raymond.

— Oh ! moi 1

Le jeune homme venait de jeter un regard autour de lui et de constater le vide. Jl affermit sa baïonnette au canon de son fusil, avec un accent de colère patriotique, en même temps que d'insouciance sublime.

— Moi, — répéta-t-il,^ j'en ai presque assez de faire peur aux moineaux, avec la poudre.

Puis exhalant un grand soupir ;

— Quelle belle occasion de se faire tuerl Liomer l'entendit et fut frappé de cette invocation & la mort de la part du flis d'Élisabelh.

— Paul! lui dit-il doucement.

Au même inflUnt, uoe décharge de mitraille prussienne balaya la tnoatée que gravissaient les trois amis.

Liomer tomba.

La bourrasque de Teu avait épargné les deux jeunes gens.

Raymond, du premier regard, chercha son pfere, k son cAté. Le voyant étendu sur la neige, 11 jeta son fusil, et se baissa sur lui.

Paul, par un mouvemeut rapide, d'un élan et d'un sang-froid superbes, se posta devant eux, faisant face & l'ennemi que l'on voyait émerger comme une marée noire sur lé' tertre blanchi à nouveau par la neige.

— Est-il mort? dit le jeuse Boupnel; tTune voix brève, au bout de deux secondes, sans se rsloumer.

— Non, — répondit lui-inéme Liomer qui se soulevait; — une grenaille dans le pied! cehô aerâ Hen!

— Retirez-vous derrière les arbres, reprit Paul d'une voix rapide et sans cesser de pointer ses yeux noirs sur l'ennemi.

— Viens aussi, répliqua Itaymohd qui soulevait Liomer.

Paul ne répondit pas. II gardait son attitude menaçante.

Le docteur était debout; il s'appuyait sûr son fusil.

— Partons, dit-il.

— Pas encore, murmura PadlBoùrnel, qui lâcha son coup de fusil sur une ombre entrevue.

L'ombre ne fut pas^ atteinte, et s'élança suivie de quelques autres.

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— Feu ! cria Liomer h Raymond en !e repouRsant, poui^qu'il aidftt son cousin, et en essayant lui-ni6me, tout en se soutenant sur son pied blessé, de mettre son fusil k l'épaule.

Raymond tira; maïs les, ombres continuèrent â'avancet. Avant qu'il eût eu le temps de rechai^er son fusil, Raymond s'aperçut que le docteur chancelait de nouveau; il oublia tout pdUr l'entourer de ses bras.

— Rends-moi mes cartouches, lui dit Paul, les dents sevrées.

Raymond entendit mal, ou n'entendit pas.

R n'eut pas, en tout cas, le temps d'obéir. Paul, qui n'avait plus de munitions, se Jetait la baïonnette en avant. Trois coups de feu Retentirent ; Paul en reçnt un ; les detix autres passèrent au-dessus de la tète de Liomer qui retomba sur la neige, et de celle de Raymond qui s'était accroupi devant lui.

Par un instinct de terreur et de prévoyance paternelles, plus fort que toute vaillance, Liomer se renversa en arrière, en renversant sur lui Raymond dont il tenait la tête enfermée dans ses bras.

Les Allemands, ne trouvant plus personne debout, devant eux, s'arrêtèrent et se replièrent; un grand silence se fit; la bise seule souffla sur la trace de la mitraille, et la mort parut satisfaite.

Liomer, cependant, avait redressé la tête. Il dit à Raymond, d'une voix glacée :

— Le vois-tu?

— Non.

— Vu! dit-il, en lui montrant la place oii Paul

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Bournel élait étendu. Mais comme la luno, tin instant obscurcie, se dégageait d'un nuage et versait sur le champ de bataille une lumière cruelle, Liomer, d'un geste, avertit Raymond d'avoir à bien prendre garde, etcelui;ci, comprenant le péril, alla en rampant jusqu'à son cousin. '

Paul était entendu. sur le dos, les yeux clos ; le sang coulait sur sa poitrine, Raymond le saisit doucement, et avec précaution, glissant à terre, rejoignit le docteur.

Liomer s'était reculé et adossé à no arbre qui le masquait un peu.

Il reçut sur ses genoux le corps inanimé, le palpa, le souleva jusqu'à son oreille, et sans rien dire, ouvrant l'uniforme ensanglanté, chercha la blessure. Avec de la charpie toujours prête, dans une trousse qu'il portait suspendue en bandoulière, et qui faisait pendant à ses cartouches, il fit un premier pansement : quand il eut fini, il dit à Raymond :

— Il n'est pas mort.

Tlaymond eut un accès de tendresse et de faiblesse touchantes; il mit un baiser sur le front de son cousin, pour ajouter, à la tiédeur qui persistait encore dans les veines du blessé, le feu de son grand désir et de sa chaude amitié.

Liomer, lui, se souvenait du jour où, appelé en toute bâte pour constuter la mort de madame de Proville, il avait senti tressaillir une espérance de vie dans les flancs de la morte, du jour où il avait sauvé le dis qui l'aidait aujourd'hui k lutter contre une menace aussi terrible, dans une victime par qui sa mère était vengée.

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— :I1 faudrait gagner l'ambulance, — dit le docteur, — il n'y a pas une minute à perdre.

L'entreprise était difficile. Liomer se leva, tout en soulevant avec lui le corps de Paul Bournel, que Raymond proposa de porter.

— Non, tu ne saurais pas, dit le docteur.

— Mais toi, tu ne pourras pas.

Liomer, pour toute réplique, haussa le blessé jusqu'à son épaule; lui assujettit je bras autour de son cou, et, s' appuyant à son tour sur l'épaule de Raymond, se mit doucementen marche, en boitant.

— Tu vois bien, — dit-il, quand il eut faitcinq pas, — que c'est possible, et que tu as ta part, puisque tu portes les deux fardeaux.

Ils mirent presque une heure h rejoindre l'armée, ayant rencontré des ambulanciers, mais ayant refusé de rompre le faisceau qu ils formaient ainsi, renvoyant les secours aux blessés qui gisaient dans la neige.

La blessure de Liomer, ainsi qu'il l'avait dit, n'était pas grave, si elle était douloureuse et incommode. La gerbe de mitraille les avait effleurés, et il avait reçu la plus mince des éclaboussures du canon.

1! n'en était pas ainsi de la blessure de Paul Bournel. Le chirurgien, qui vérifia le pansement, partagea lopinion de Liomer, et lui dit tout bas :

— Je crains qu'il n'y ait rien à faire.

— Je veux faire l'inutile, répliqua Liomer.

L'armée commençait son mouvement de retraite.

La panique, qui avait coûté la possession de la Tuilerie, faisait perdre le résultat de la bataille du

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Mans. Le général en cher, un de ceux qui regardiient avec le plus de constance et de ferveur du cAté de Paris, donna )e signal du départ, le uœiir navré. Le ministre de la guerre, répondant par un télégramme à l'annonce de celle retraite; lui disait : « Quelle que soit la cruauté de la fortune à notre égard, elle est impuissante à lasser des hommes tels que vous, qui sont résolus à soutenir, jusqu'à épuisementtotal,.la guerre sainte contre l'étranger. M

Liomer, qui veillait sur son blessé, voulut suivre l'armée, ne voulant pas non plus quitter Raymond. Une voiture qu'il avait pu se procurer, et dans laquelle un lit avait été arrangé spécialement pour Paul, était mêlée aux équipages.

Quand Innouvelle de l'armistice arriva, le 39 janvier, rien n'était gagné contre la terrible blessure qui menaçait toujours les poumons; mais rien non plus n'était perdu.

Liomer n'eut pas à demander un congé. 11 lui fut signifié, le lendemain de l'armistice, par ordre du général en chef, auquel son nom et son courage avaient été signalés.

Il se mit en route avec Raymond pour la Tour- Callecli, conduisant lut-m&me la carriole, dans la> quelle il ramenait Paul Bournel.

Il s'arrêta une demi-journée à Vannes, pour s'informer d'Elisabeth. On ne put lui dire où elle se trouvait. Il lui écrivit à Paris, ouvert depuis l'armistice, et continua son chemin.

Il avait paru tout simple à Raymond d'installer chez lui son frère d'armes, son cousin, pour qu'il reçût de l'amitié et de la science de Liomer les soins que réclamait son état. Liomer n'avait pas osé faire d'objection à ce vœu si naturel. La vo-

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HV I.'ENFAAT DE LA MORTE

lonté àe se dévouer, de couvrir ses amis, de leur faire un bouclier de sa poitrine, avait été pour beaucoup dans l'imprudence martiale de Paul. Il fallait ajouter à cela, sans doute, une vague tristesse, la mélancolie d'un fils élevé par une mère ardente, qui ne s'était pas défendu de parler devant lui de la dureté de la vie et de ses Tatalilés. A dixneuf ans, on est prompt au désespoir, qui est la fièvre des grandes espérances.

La dette de Liomer et de Raymond ne s'augmentait-eUe pas, dans la pensée du docteur, de cette influence mauvaise d'Elisabeth? Voilà pourquoi, tout en redoutant d'attirer madame Boumel à la Tour, le docteur n'hésita pas à y conduire son fils.

Il ne tendait cette fois aucun piège à la coupable. Il voulait accueillir simplement la mère, lui rendre sa place au chevet du blessé. Raymond, qui ne savait rien, empêcherait toute allusion au passé. La neige emplissait à demi le fossé de la Tour, et, en accourant pour soigner son fils, Elisabeth entrerait dans la maison tragique, avec une préoccupation trop passionnée pour ne pas affronter les évocations.

D'ailleurs, il eûtétédifflcile, sinon impossible, et en tout cas imprudent, d'agir autrement. S'il fallait joindre le grave embarras de ce retour de madame Bournelauxgrandsdangers que courrait encore son flis, c'était un déR de plus porté au courage de Liomer, un appel plus énergique k sa prudence, mais ce n'était d'aucune façon un motif pour hésiter devant un devoir absolu d'humanité.

Sans agrandir au delà des vraisemblances le

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cadre de cette histoire, je puis faire remarquer aussi qu'en 1871, dans tous les cœurs qui saignaient des blessures de la patrie, il se faisait un apaisement de rancunes intimes, il s établissait une sérénité austère et souvent extatique qui rendait insensible aux drames privés, quand on ne savait pas comment allait se dénouer le drame national. Pendant huit jours, Liomer attendit l'arrivée de madame Bournel, s'étonnant de ce retard qu'elle mettait à arriver, s'alarmant, quand il la supposait malade, obligé de trouver des raisons, parfois enfantines, pour rassurer le blessé.

Paul laissait voir une anxiété craintive. On ne lui permettait pas de parler. Sa blessure profonde était lente à se fermer. Le docteur redoutait le moindre effort, qui, détachant à l'intérieur l'escarre de la plaie en voie de cicatrisation, pouvait provoquer un épanchement mortel. Aux yeux noirs qui l'interrogeaient, chaque fois qu'il entrait dans la chambre du blessé, il répondait que les chemins de fer étaient encombrés ; que l'approvisionnement de Paris empêchait le transport des voyageurs ; qu'il ne fallait pas s'inquiéter; qu'il valait mieux, après tout, que madame Bournel arrivât juste au moment de la convalescence, sans avoir eu les émotions de la période aiguS.

Paul semblait se résigner, regardait fixement Uomer, ne voyait aucun secret dans ses yeux, et soupirant, tendait la main h Raymond qui ne le quittait jamais, qui l'avait installé dans sa chambre, dans son lit.

Le docteur ne s'éloignait du blessé que pour se

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416 L EHrANT DE LA MORTE

mettre ea faction à la porte du manoir, que pour descendre au village, que pour aller jusqu'à son ancienne maison. Il attendait Elisabeth à toutes les issues qu'elle pouvait prendre pour arriver. 11 voulait prévenir l'elfet d'une brusque entrevue. En annonçant que Paul, blessé en mgroe temps que lui, était ramoné à la Tour-Callecb, il s'était bien gardé de faire comprendre à madame Boumel que la blessurii était dangereuse. Mais avantqu'elle embrass&t son fils, il fallait lui dire, à peu prés, la vérité et faire un appel rapide h son courage.

Une semaine s'était écoulée depuis l'installalion de Paul à la Tour-Callech, quand un soir, assez tard, comme on était réuni dans la chambre du malade, on entendit le bruit d'une voiture sur la terre durcie. Paul, qui paraissait sommeiller, ouvrit les yeux; sa bouche palpita; son regard étincela.

Liomer lui fit signe de se calmer, sourit en secouant la tête, pour confirmer un espoir, et sortit.

C'était en effet madame Boumel. La voiture qui l'amenait était entrée dans la cour. La vieille Tiphaiae, portant une lampe de cuivre, dont elle abritait la mèche avec ses doigts tremblants, éclairait la voyageuse. Liomer s'avança au-devant d'elle.

— Moii fils?

— Nous en avons bien soin, rassurei-vous 1

Elle descendit de voiture. Mais elle paraissait si lasse et si transie, qu'elle posa sa main, froide comme un marbre, sur la main de Liomer, pour ne pas tomber. 11 la regarda et fut frappé du chaogement que ces horribles mois d'agonie universelle avaient ajouté aux années el aux ennuis.

L'ENFANT DE LA. MORTE il7

Les orbites s'étaient creusées; labcncbe ne laissait plus pardtre qu'une sorte de liséré violet entre deux replis jaunes ; les pommettes saillaient sous la peau; mais le feu qui brûlait sous les arcades plus profondes attestaitrénergie de la vie dans ce corps lléchi.

Elle n'avait plus de beauté, et elle restait belle de celte majesté farouche que fait ta ruine d'une grande beauté.

En la conduisant, Liomerlui dit:

— Nous vous attendons depuis huit jours.

— Et moi je le cherche depuis un mois.

— Quoi?...

— Ah ! vous croyez que je l'avais laissé partir, sans essayer de le rejoindre! Je me serais plutât faite vivandière. Je suis allée là-bas h Conlie, au Mans ; j'ai été prise par les Prussiens; je pense bien que je leur ai fait peur. Us m'ont laissée partir. J'ai visité toutes les ambulances... On m'a terrinée par des récits... et plus d'une fois je me suis demandé si je n'allais pas creuser la terre avec mes ongles, quand je rencontrais' des cimetières de soldats, pour savoir s'il n'était pas resté là... Quel voyage! J'ai trouvé votre lettre, il y a deux jours, et je suis venue... Où est-il 7

— Là-haut 1

Elle mit le pied sur la première marche de l'escalier, et il sembla que, comme sa main, son pied était de marbre. Lîomcr l'arrêta.

— Prenez garde !

— A quoi donc?

— Une grande émotion esta craindre.

il8 L'ENFANT DE LjL MORTE

— Ah 1 TOUS ne m'aviez pas écrit qu'il était si malade.

Elle regarda Liomer avec une expression d'épouvante et de raillerie implacable, puis, de cette voix sifflante que depuis seize ans Liomer n'avait pas entendue :

— Vous m'avez ménagé encore cette terreur-là, n'est-ce pas?

— Non, dit le docteur arec une simplicité qui était un reproche éloquent.

Elisabeth se redressa, et, saisissant avec force la rampe de l'escalier, qui vibra sous son étreinte :

— Dites-moi vite ce que je dois savoir, ce que je dois faire, ce que je dois dire. N'ayez pas peur. J'aurai la force.

Liomer, en quelques mots, lui expliqua que la blessure, fort sérieuse, était en voie de guérison, mais qu'elle exigeait encore de grands ménagements.

— Alors, vous n'êtes pas sûr de le sauver? — répliqua-t-elle. — Je le sauverai, moi!

Elle eut tout à coup une illuminatron du visage. Ses lèvres s'épaissirent pour sourire. Elle regarda Liomer, ou plutôt elle se .montra à lui d'un air qui signiflait :

— Voyez si je ne sais pas commander à mes tortures !

Elle reprit d'une voix moins rude :

— Vous avez bien fait de m'avertir... mais vous avez bien fait aussi de ne pas me dire cela dans votre lettre. Je serais peut-6tre morte du coup.

Elle moulait, eu s'étudiant. en quelque sorte, à

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la rermeté à chaque marche ; quand elle fut au premier étage, elle se tourna pour interroger Liomer. Celui-ci ouvrit 1 1 porte de la chambre de madame de Proville, devenue la chambre de Raymond, el cédée par Raymond à Paul Boumel,

Elisabeth entra avec une lenteur calculée, précautionneuse, mais d'une intention visible et rassurante, en' faisant de loin, dès le seuil, le geste caressant des mères qui avertissent leurs enfants d'être bien sages, de ne pas bouger, qu'on va leur porter la caresse qu'ils attendent.

Raymond était debout, à c&té du Ut, tenant la main de Paul, et, tout en la serrant pour apaiser le battement du pouls, il saluait avec un sourire grave et doux cette mëre, si étrange d'aspect, dont il voulait aussi rassurer l'inquiétude et désarmer les préventions, si elle en apportait mêlées à la douleur.

Madame Boumel ne voyait distinctement que le blessé, qui répandait une lueur dans l'ombre de ce grand lit, resté funèbre dans la mémoire d'Elisabeth. Raymond se recula, quand elle s'approcha du lit. Elle se pencha, et mit un long baiser sur le front de son fils.

Par un miracle, que l'amour maternel improvise, elle avait maintenant les lèvres chaudes, pour que leur caresse fût plus douce ; sa main était devenue moite ; son regard s'était élargi. Elle ne dissimulait pas toutes ses fatigues ni toutes ses angoises; mais elle les apportait eties déposait comme une offrande sur un autel, et, s'agenouillant avec abandon, pour que sa bouche fût à la hauteur de l'oreille et du cœur de son fils, elle lui disait :

«22 L'EHFANT DE LA HORTE

— Est-ce que tu vas rester 8Gul?demanda-t-elte?

— Non, madame, répliqua Raymond, qui venait s'appuyer à une colonne du lit.

Elle se leva silencieusement et sortit. Quand la porte fut rerermée, elle s'arrêta sur le palier, porta sa main à sa poitrine avec un mouvement de surprise et de vague effroi.

— Vous avez raison, — murmura-t-elle en s'adressant à Liomer sans le regarder... — Je suis brisée et j'ai besoin de force.

Elle descendit, mais en hésitant, tentée de des- ' cendre seule, embarrassée d'Stre suivie par Liomer.

La salle à manger avait un grand feu qui pétillait dans une cheminée de pierre blanche, du commen- .cemeut du dix-septième siècle, en envoyant des lumières gaies aux vieilles boiseries.

Uoseulcouvertétait mis et madame Bouroel qui, une seconde auparavant, voulait être seule, fut choquée et alarmée de ce souper solitaire, dans cette pièce à l'hospitalité cordiale.

— Ce n'était pas la peine... balbuUa-t-elte.

Tipbaine l'inteirompit, en la servant. Liomer

s'assit à un des angles de la table carrée.

Elisabeth se rappela, tout à coup, qu'autrefois elle était à cette place, à table, dans les repas pris en famille. M. de Proville était en face, et madame de Provilleétaitdecûté, précisément ducôté où se trouvait Liomer.

Elle eut un frisson que Tipbaine remarqua.

— Vous avez eu trop froid, — dit la vieille servante. — Ce bouillon va vous réchauffer.

Comme si ce n'était pas assez du bouillon, Ti-

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ph;iineversnit àmadame Boumel un grand verre de vin de Bourgogne, allait jeter de nouveaux sarments dans l'âtre, puis sortait.

Liomer et Elisabeth se retrouvaient en t6te-à-tète, après seize annéfis d'une séparation absolue. Ils n'avaient rien à se dire du passé, et le passé ressuscitait entre eus.

Madame Boumel voulut en écarter la vision,

— Ah! quel voyage I — dit-elle, — j'étais gelée jusqu'à la moelle. On saura le compte des soldats morts, saura-ton jamais combien de mères sont mortes?

Après avoir dit cela, elle eut peur d'une réflexion de Liomer; elle ajouta précipitamment :

— Hacontez-moi encore comment Paul a été blessé. Vous étiez donc près de lui? J'avais songé à cela, mais je n'osais l'espéier.

Liomer fit le récit qu'on lui demandait, il le fit exact, n'oubliant aucun mouvement généreux de Paul. Il voulait verser l'admiration à cette mère épuisée, enivrer sa douleur, pour la rendre docile. Il songeait aussi, dans son invincible bonté, qu'Elisabeth ne voudrait pas contredire une amitié née et cimentée entre les jeunes gens dans une heure d'héroïsme.

Quand il eut fini, elle le regarda avec des étincelles divergentes. Elle ne voulait pas laisser jaillir tout ce qui grondait en elle, et cependant, comme elle voulait satisfaire un irritant désir de parler, d'intimider l'influence de cette maison, elle dit :

— Il est heureux pour M. Raymond que Paul se soit trouvé là!

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