‹ L'enfant de la morteChapitre 8 sur 23 · ELISABETH · texte numérisé non relu

ELISABETH

» Que veut dire cela?

» Tiphaine est allée me chercher une voiture. Je pars dans une heure. Quel drame s'est passé lii-bas? Comment M. de Proville est-il revenu d'Italie?

M Cette écriture d'Élisabelh a des allures hautaines, violentes. Les traits de plume, au bout de certains mots, semblent des langues sifflantes, dressées vers le ciel, ou des pointes de lames abaissées.

» Que vais-je apprendre? De toutes façons, elle se venge de moi. Ce billet, je le sens, est une réponse tragique à la lettre que je lui ai envoyée, il j a deux mois, avant mon départ de Paris. Est-ce elle qui a rappelé M. de Proville? De quoi meurt-il, s'il ne meurt pas d'elle. »

interdite, on m'a prévenue aussitôt. Je vous fais mon compliment, monsieur Liomer, tous lu i avez donné de moi une idée si terrible, qu'à ma vue, comme il était dans un intervalle de raison, il a failli mourir. J'aurais élé trop vengée. 11 m'a chassée, entendez-vous, il m'a chassée... Mais on a attrihué les vivacités de M. de Proville à la démence d'un agonisant. Moi, j'ai vu qu'il a été frappé en mon nom. Encore une fatalité, que je veux connaître, cette fois, et qui ne me laissera pas àbioi seule la responsabilité du meurtre... On m'a permis de rester ici, à son insu. Je m'y suis installée comme à un poste ; j'y resterai jusqu'à ce que la mort ou la vérité me relève.

— Quelle vérité î

— Celle que vous roe caches. Qu'avez-vous écrit à M. de Proville?

Madame Bournel, tète nue, les cheveux presque dénoués descendant sur les épaules, les mains crispées l'une dans l'autre, le visage pâle, les yeux ardents, battant le tapis de son pied, exhalait une douleur profonde, sans arrière- pensée, qui frappa Liomer de stupeur. Il devina un malentendu effroyable.

— Je n'ai rien écrit, répondit-il, sans avoir besoin de consulter sa mémoire.

— Cependant, vous entreteniez avec lui une correspondance régulière; je le sais.

— Oui, mais qui se bornait, pour ma part, à donner des nouvelles de Raymond et à en demander au baron.

— Sans jamais parler de moi?

l'enfant de la MORTB 213

— Jamais.

— C'est impossible, s'écria Elisabeth avec un mouvement de la tête qui acbeva de dénouer tout h fait ses cbeveux.

— Puisque je vous ai dit: Jamais I reprit Liomer fermement.

— Alors, il s'est souvenu de votre entretien d'ici au mois d'a#ût.

— Cet entreUen n'était pas de nature à provoquer une catastrophe.

— Cependant, pour le détourner de ce mariage..., pour le guérir...

— Ce n'est pas moi qui ai parlé.

— Qui donc?

— Madame Anne de Proville.

Elisabeth, frémissante, approcha son visage de celui de Liomer, pour mieux le regarder.

— Vous vous moquez de moil dit-elle. Puis elle se souvint:

— C'est juste! j'oubliais... — continua-t- elle avec ironie, — ce que j'avais soupçonné à la Tour-Gallech était vrai. Elle a laissé un journal... une lettre, que vous vous êtes empressé de recueillir, parce qu'on y disait du mal de moi.

Liomer resta immobile.

— Ce sont sans doute ces feuilles-là que M. de Proville a gardées. Dans ses moments de délire il fait le geste d'agiter quelque chose.

Liomer laissa voir son étonnement.

— Non, — reprit-il, en réfléchissant à mesure qu'il parlait, — si j'ai été forcé de laisser lire à M. de Proville ce que sa femme avait écrit, il m'a rendu

o,.,..„,Goo;:;lc

214 L'ENFANT DE IK HOnTE

ces trois pages, je les ai; elles ne m'ont pas quitté. Elisabeth hésita, et se décidant tout à coup :

— De quoi m'accusait madame de Proville?

— Elle TOUS accusait moins de coquetterie qu'elle ne s'accusait elle<mËme de jalousie.

— Ainsi, ce n'est pas ce cahier que M. de Proville a reçu à Naples?

—Non.

— Q'est-ce alorsî

Liomer ne pouvait la renseigner.

— Ahl — reprit-elle, avec une vibration sourde. — Je veux savoîrtout,etsiTousne l'interrogez pas, je lui parlerai, moi. Je tous ai attendu ; vous serez mon témoin, non pour un testament, comme vous le disiez avec mépris, mais pour une explication qui m'est due. Si j'avais osé faire seule cette tentative, on m'eût calomniée encore, dénoncée, accusée de sa mort.

— Il ne sera sans doute pas capable de vous eutendre.

— J'ai compté survous, pour lui rendre un quart d'heure de raison, vous l'homme aux miracles... 11 me le faut; je ne vous demande que cela.

— Je ne pourrai rien de plus que les médecins qui ie soignent, — repartit Liomer, — et si le hasard lui rend un peu de calme, je ne vous aiderai pas à lui rendre le délire.

— Vous aurez tort, monsieur Liomer.

— Envers qui? Je vous croyais, madame, plus de dédain pour l'opinion d'autrui. Je suis surpris que lès griefs ou les préventions de M. de Provîlie...

— Eh ! que m'importe son opinion à lui, pour lui !

— interrompit ÉlUabelli à toîx plus basse. — Qu'il meure en me maudissant, ou qu'il vive en tremblant de peur à mon nom, je me consolerai; mais

s'il lègue des soupçons

Liomer la regarda, surpris de ce scrupule mËlé à ce mépris. Bile continua, répondant à l'interrogation muette du docteur et en lui soufflant, pour ainsi dire, les paroles au visage:

— A vous, par exemple.

Liomer recula involontairement comme touché d'an fer rouge.

— A moii

— Oui, à vous. Je ne m'inquiète que de vous. Le reste du monde m'est bien égal !

~ Même votre fils 1

— Ahl mon fils, il a le temps d'apprendre de moi ce que je devrai lui dire, si je via ! Si je meurs, c'est vous qui lui enseignerez & me plaindre, etjene veuK pas que vous mentiez, pour qu'il me pleure 1

Liomer baissa les yeux devant le foudroiement, adouci pourtant, des yeux de madame Bournel. Elle avait mis au fond de ses dernières paroles un accent qui en corrigeait l'amertume et la menace.

— Je ne sais, madame, — reprit-il avec moins de sévérité, si j'aurai de M. de Proville une explication. Mais, je ne vous promets pas plus de vous le laisser voir, ou de vous rapporter ses confidences, que je ne puis promettre de le mettre à même de penser et de parler librement. Nous sommes, vous et moi, à la discrétion de la nature; mais soyez certaine qu'en faisant nion devoir, je me souviendrai que vous souffrez,

■ o,.,..„,Goo;:;lc

SIC l'enfant de la morte

Le visage d'Elisabeth parut traverser une atmosphère lutnineugQ qui la pénétrait.

— Merci, — dit-elle; — vous me ferez croire à la justice, et vous me ferez aimer la bonlé.

Au même ÎDstaut, le vieux domestique qui avait ialroduit Liomer ouvrit la porte du salon et annonça que M. de Proville était éveillé. On l'avait prévenu de l'arrivée du docteur. 11 l'attendait.

La chambre du malade était éclairée, comme pour une Kte. Indépendamment d'une lampe avec un globe, à peine obscurci par un abat-jour flottant de papier découpé, les candélabres de la cheminée (des amours fuyant en emportant des branches de roses) avaient reçu des bougies. M. de Proville avait peur de la nuit.

liomer reconnut tout de suite qu'on ne l'avait pas trompé. Toutes ces lumières n'empËcliaient pas une ombre glacée de planer sous les rideaux et un souffle continu d'abaisser, de seconde en seconde, la lueur qui vacillait encore dans le cerveau.

Le baron n'était plus qu'un spectre. Sur un oreil' 1er garni de dentelles, il roulait lentement sa petite tête jaunie, amincie, et ses yeux inquiets, tour à tour voilés ou brillants, attestaient les derniers frémissements, les battements d'ailes de sa pensée, prête à partir.

Ses mains, qu'il montrait toujours, étaient étalées comme deux petites mains de momie sur une courte-pointe de satin, recouverte de guipure.

Le contraste de cette chambre luxueuse, illuminée, avec ce prochain cadavre, était d'une ironie dramatique.

sic

Deux jolis portraits, au pastel, du père et de la mère du baron, en costume galant, recevaient de la clarté des bougies un reflet chatoyant qui paraissait ressusciter les eTflgies centenaires et promener la vie sur cette poussière brillante, pour la ranimer. Une Léda, se défendant ma! contre le cygne, que le baron avait achetée en Italie, et que le valet de chambre avait naïvement installée sur une console dorée, pour distraire le moribond, faisait face au lit. Toutes les frivolités élégantes, toutes les sensualités visibles, qui en symbolisaient d'autres, paraissaient rajeunies, redorées, ciselées à nouveau, pour mieux recevoir les étincelles de cette illumination qui brûlait comme des ailes de phalène les dernières heures de la vie de cet épicurien abattu, lie baron regardait venir Liomer. 11 lui fit signe, par un clignement d'yeux, de venir s'asseoir près de son lit, et se soulevant péniblement :

— Je suis bien malade, docteur, — chuchota- t-ilj — bien malade... Vous causerez de cela avec les médecins, lis veulent me donner de l'espoir. L'espoir de quoi? ... le ne demande pas mieux que d'espérer... Mais je suis frappé à mort, bien frappé. Il s'arrêta sur un bégaiement. Ses idées s'emmêlaient et lui échappaient toutes les deux minutes. 11 disait vrai, en parlant pour être démenti : l'instrument était brisé. Il rendait encore quelques sons inégaux, mais de plus en plus rares ; à chaque effort de sa volonté il se brisait on rouage.

Liomer n'avait que la pitié d'un philosophe et d'un physiologiste. M. de Proville était pour lui an sujet d'études, plus qu'un ami: Tout ce que sa gé-'

-Cj-îcslc

Sie L'EHFANT DE LA MORTE -

nérosité pouvait lui iuspirer, c'était de ne plus Voir en lui un rival.

Il contemplait celte ruine d'un bonheur égoïste. Cet organisme, surexcité par un dernier amour, s'effondrait sous l'éciair d'un désenctiautement imprévu.

Qu'était- il arrivé 7 Liomer ne pouvait le deviner. M. de Proville pourrait-il le dire?

Le docteur interrogea doucement le malade, qui ne sut d'abord que répondre. Sa mémoire errait dans des limbes : il poursuivait son propre secret qui lui échappait;. il fallut que Liomer insistât, lui parlât de eon Itls et en vint à parler de la morte. Alors, une case s'ouvrit péniblement dans le cer-

— Anne est morte, — murmura le baron. — Elle a été frappée comme moi; c'est elle... Vautre, qui l'a tuée, comme elle voulait me tuer ; comme elle a tué son mari... car je sais tout.

Liomer regarda le baron avec stupeur. 11 était plus qu'invraisemblable que les réQexions de M. de Provilte l'eussent amené à cette conviction ou à ce doute! Quel autre queUomeravait pu jeter un pareil soupçon dans cette Âme affolée?

— Qui vous a dit cela? demanda-t-il avec une autorité familière dont le malade fut impressionné.

Celui-ci parut s'éveiller tout à fait.

— Qui m'a dit cela ?,.. Je ne sais pas; je l'ai entendu dire. C'est une vois... une voix.

— Vous vous serez trompé! repartit Liomer.

— Non, — continua le malade, — non... Ahl je me souviens . Tenez 1 ouvrez ce meuble I

o,.,..„,Goo;:;lc

- L'ENFANT DB LA MORTE 3t9

11 désignait du doigt une sorte de petit bureau en bois de rose, avec incrustations detiois de couleur. Liomer souleva le cylindre du meuble; vit un portefeuille qu'il apporta à M. de Proville.

Les yeux du malade s'arrondirent et palpitèrent ; un spasme le saisit à la gorge et l'empêcha de parler. Mais, par des hochements de tête, il indiqua clairement que le docteur devait ouvrir le portereuille et lire ce qu'il trouverait.

C'était une lettre adressée au baron de Proville, à Paris, et qui après avoir voyagé quelque temps à sa recherche, l'avait rejoint en Italie.

LJomer ouvrit l'enveloppe, lut tout bas la lettre. Elle n'était pas signée.

On avertissait, dans cette dénonciation anonyme, M. le baron de Proville, que s'il épousait madame Bournel , ainsi que la rumeur publique le prétendait, il eût à se mélier de ses amis, surtout h la chasse : sa nièce ayant eu la fantaisie de faire tuer, à la chasse, son mari par son amant. On ajoutait que la mori de madame de Proville avait de singulières analogies avec la mort de M. Bournel ; que si le baron avait été l'amant de sa nièce, il savait à quoi s'en tenir sur ce prétendu accident; mais que s'il était innocent, il ne devait pas pousser l'innocence jusqu'à épouser l'assassin de sa femme.

Liomer fut bouleversé par cette lecture. La lettre était inf&fne; mais ne contenail-elle pas un peu de la vérité qu'il cherchait ?

Il eut un immense dégoût et en même temps un ressentiment profond contre le dénonciateur masque qui troublait son incertitude. La pudeur de sa

o,.,..„,Goo;;lc

220 L'BNPANT DE LA HORTE -

torture secrète était violée. Un autre pensait et disait d'Elisabeth Landeronse le mal qu'il pensait et qu'il n'osait pas dire. L'accusation terrible qu'il portait contre elle, dans sa conscience, un autre, qui n'avait sans doute pas visité le manoir de la Tour-Callech, ni lu les feuillets de madame de ProviHe, ni étudié comme lui le caractère d'Elisabeth, la formulait hardiment, cyniquement, lâchement. On savait qu'elle faisait le calcul d'épouser M. de Proville, et l'on avait prévu tout de suite les conséquences de cette ambition.

Elle s'était débarrassée de la femme, comme elle s'était débarrassée de H. Bournel, et si quelque jour, devenue riche par son mariage, il lui plaisail de faire jouir de sa fortune un jeune amant, elle trouverait bien dans le prestige de ses grands yeui noirs, de son sourire, dans le poison de sa beauté, dans cette autorité méchante qu'elle imposait à tous, le moyen de couronner ses crimes par un dernier meurtre 1 Une pareille lettre anonyme suffisait pour meurtrir un cœur plus robuste que celui de M. de Pioville. Ce vieillard avait été frappé eo plein éréthismep de passion intellectuelle et charnelle. Tout en lui était atteint. Ses remords s'étaienf ajoutés au soupçon, et du premier coup, il avait admis comme une vérité cette accusation terrible-

Liomer gardait le silence. M. de Proville, qui faisait Qamber ses dernières pensées, pour élcaircir d'un rayon les ténèbres dont sa tôte s'emplissait, lui dit avec énergie :

— Lisea tout haut, docteur, tout hauti que j'entende bien^

Après une hésitation qui était une révolte de sa pudeur morale, Liomer se résigna, et lut à haute ■voix, comme une proelamatioa, cette lettre anonyme. M. de Proville, redressé sur son oreiller, une main crispée, en avant, pour faire les gestes qui soulignaient les phrases, aspirait, dans une extase d'horreur et de triomphe, ces Tormidables rêvéUtions.

Comme Liomer finissait, il lui sembla qu'une porte s'était doucement ouverte derrière lui ; il se retourna ; Elisabeth apparut.

Elle était d'une blancheur qui éclairait l'ombre autour d'elle, et quand elle eut fait trois pas dans la chambre, les lumières allumées de toutes parts parurent lutter contre l'extraordinaire éclat de ses prunelles.

Elle s'avança, les dents serrées, la tète livide ; elle alla vers le lit, mais ne regardant pas même le moribond qui lui lançait des regards d'épouvante, elle saisit, d'un geste rapide la lettre que Liomer tenait k peine, y jeta un coup d'œil, et la laissant tomber ensuite sur la courte-pointe du baron.

— Cette lettre, — dit-elle d'une voix dure qui martelait les mots, — est d'un misérable ; vous 6tes des lûches, si vous y croyez !

M. de Proville étaitretombé sur son oreiller, dans une sorte de convulsion :

— Va-t'en 1 démon, va-t'en; balbutiait-il en grelotant.

Elisabeth voulut lui prendre la main.

Écoutez-moi, mon oncle.

— Non, non, répondit le malade en se reculant dans son lit.

o,.,..„,Goo;;lc

SSS L'ENPANT DB LA MORTE

Lionier se pencha sur lui, et après lui avoir touché le pouls, se tournant p&le et triste Ters madame Bourael.

— Si TOUS voulez qu'il vous entende plus lard, lui dit^il & demi-voix, ne commencez pas par le tuer.

— Ai ! toujours, toujours, ce mot de tuer, — répliqua sourdement Elisabeth. — C'est bien, j'attendrai, j'attends.

Elle se recula et sortît de la chambre, jetant sa promesse d'attendre comme une menace à Liomer.

M. de Proville était tombé dans uo état comateux, précurseur de l'anéanlissement prochain de toute pensée. Lecerveau, qui mollissait sous chaque étreÎQte, venait de recevoir ud dernier coup. La vie physique pouvait vaciller pendantquelques minutes encore, ou pendant quelques heures, mais la vie morale était finie.

Quand Liomer se fut assuré qu'il n'y avait aucune lutte k engager contre cette invasion de la mort, il sonna, pour que le valet de chambre de conllance reprit la veillée auprès de son maître. Le médecin qui aviiit traité leplus régulièrement le baron devait venir faire une visite dans la soirée, et Liomer désirait y assister.

— Vous me préviendrez, dit-il.

Cette recommandation faite, il alla rejoindre madame Boumel dans le salon.

m L'ENFANT DB LA MORTE

Il se croyaitrésolu, implacable. Le dégoût ressenti, la baine remuée, lui donHaient une Terra de colère, qui lui inspirait mentalement les sentences les plus éloquentes.

Il n'avait pas choisi l'heure, ni le lieu, ni la convesance de ce duel atroce. Mais, puisque ce duel était Tatal, mieux valait pour lui passer par une lutte décisive, dùt-^ ne rieu garder intact dans son cœur, que d'emporter encore des ressentiments équivoques, complaisants, et ce doute perpétuel, insultant pour la rectitude de sa raison.

Pauvre -Liomer 1

Il entra la tête haute. Elisabeth était accoudée à la

cheminée. Elle se redressa. Elle aussi était décidée à

une lutte sans merci. Comme il venait droit à elle,

madame Boumel alla droit h lui. Ils se heurtèrent

' du regard.

— Croyez-vous cette lettre? lui demandât-elle brusquement.

Liomer allait dire oui. Sa loyauté, plus Torte que son ressentiment, l'arrfita.

— C'est quelque chose d'hésiter 1 — reprit Elisabeth avec une Apre ironie. — Je vous remercie.

— Savez-vous qui l'a écrite? repartit Liomer, en montrant la lettre qu'il avait reprise sur le lit de M. de Proville.

Elisabeth, par un mouvement de répulsion, se rejeta en arrière. EÙe n'avait pas besoin de vérifler l'écriture.

— Oui, — dit-elle, — c'est l'homme qui a tué M. Boumel.

— Par imprudence?

Liomer vibrait de douleur, en faisant cette interrogation.

— Non, — répondit hardiment Elisabeth; — le meurtre a été volontaire.

Elle attendit une seconde, après cette réponse. Son visage dévorait par tous les pores le visage de Liomer. Celui-ci avait peine à garder une impassibilité apparente; mais la sueur Rltrait h travers la peau de son front et de son menton.

— Oui, — continua madame Bournel, plus solennelle etmoins implacable, — l'accident était une hypocrisie, comme l'anonyme en est uneautre. Mais jevous l'affirme, monsieur Liomer, ce n'est pas moi qui ai commandé ce meurtre. Cet homme a menti; il ment doublement, en avançant que j'ai été sa tnaitresse.

Un peu de rougeur monta aux joues de Uonoer.

— Si j'avais fait ce dont il m'accuse, je vous le dirais, — reprit la veuve avec une simplicité sinistre. — Mais le lâche qui essaie de me frapper derrière un masque ne soutiendrait pas son imposture s'il était devant moi. Non; je ne lui ai pas dit de me faire veuve. Ahl si mon Ûls était un homme; ou bien, si un homme avait pour moi un amour jaloux, une estime flëre, je serais bientôt vengée I . . .

Liomer sentait] la persuasion s'insinuer dans son esprit, en dépit des révoltes de sa conscience. II devenait in&dèle h la morte, de^nt cette vivante superbe, indignée.

Elle devina sans doute l'avantage que lui donnait

■ o,.,..„,Goo;:;lc

iSe L'ENFANT DE Lk MORTE

la candeur scrupuleuse du docteur, et elle lui dit

avec un soupir :

— J'ai subi cette fois encore la fatalité lugubre qui s'acharne après moi. l'ai beau faire; ou meurt dans mon ombre, sans que je frappe, ou que je fasse frapper. Ab 1 je suis la victime de tous ceux qu'on m'attribue comme victimes I

Elle se recula jusqu'au fauteuil, à l'angle de la cheminée. Elle ne voulait plus d'une attitude quaûthé&trale, pour charmer celui qui dissimulait mal ses émotions.

Liomer la suivit, et resta debout, le coude â la cheminée :

— Cette histoire est simple, — dit-elle ensonriant d'un sourire triste, — vous auriez dû la deviner. Si je ne suis pas la complice de cet homme, j'ai à me reprocher ce qui, pour toute autre femme, serait un simple jeu de coquetterie mondaine, et ce qui pour moi, devient, paraît-il, l'incantation d'une Hermïone. Il était l'ami de M. Bournel, un ami de plaisir, de jeu, de folie, c'est-à-dire un ennemi intime... Je puis vous dire son nom, que tout le monde dans le pays vous dirait d'ailleurs. C'est M. dePriziac, d'une vieille famille bretonne qu'on trouve dans toutes les légendes de galanterie. Il est hardi, entêté, sans aucun scrupule. Il s'est fait la main dans des duels, et si la Vendée se réveillait, il irait déshonorer son drapeau par des orgies de bataille, d'incendie ou de meurtre... Il ne lui a pas été aussi facile qu'il l'espérait de s'ercuser de cet accident, et malgré l'aveuglement de la justice, il a cru prudent dé s'en aller à l'étranger. Ses créanciers, après tout, lui

rendaient le séjour delà France bien difficile. Fautil vous raconter qu'il m'a obsédée pendant deux ans d'un amour qui me donna de la vanité pendant sis . mois, de la fatigue, de l'ennui et de la terreur pendant dix-huit mois. Cette convoitise de corsaire m'irrita et me blessa; j'eus le tort de la taquiner. Gomme je ne répondais jamais à ces sommations de don Juan, par l'évocation de mes devoirs; comme je refusais sans commentaires, sans espltcations, en riant, en me moquant, en le méprisant, il me crut plus affranchie de préjugés que je ne la suis en réalité, et il osa me supposer une âme, brigande comme ta sienne. Un jour qu'il médisait: — Si vous étiez veuve I — Je lui répondisironiquement ; — J'aurais le droit de vous chasser sans consulter personne, ou de vous épouser. — La plaisanterie se renouvela... Il m'était arrivé de lui laisser voir trop souvent que je n'aimais pas M. Bournel. Quand je voulus prévenir les effets de cette indiscrétion, il en abusa, en s'offrant pour confident de ce qu'il croyait être de la haine. Mon indifférence n'allait pas jusque-là. La veille delà partie de chasse, M. Bournel qui, après avoir été parsa naissance, sa situation, son éducation, un homme du meilleur monde, était devenu insensiblement, à mesure qu'il se ruinait, un être fantasque, grossier, violent, s'oublia dans une scène, dont .M. de Priziac fut le témoin. 11 parait que la colère me Qt jeter un cri de haine, et qu'en regrettant ma liberté perdue, j'eus un air si farouche delà souhaiter, que iM. de Priziac se crut autorisé à me rendre libre... Le soir, quand on rapporta le corps de M, Bournel, je compris que

monindipiftlion avait fait un assassin... Voilii la vérité. Le meurtre n'a pas été le prix de Tamour, et le meurtrier a été repoussé comme il l'était la veille, quand il est venu réclamer le prix du sang. Je vous Bfflrme que c'est là strictement ce qui s'est passé. Mon tort a été le badinage de mon orgueil avec celte béte fauve. Il parait qu'il n'est pas consolé de son crime inutile; qu'il veut se venger de mon ingratitude ou me séduire par un redoublement d'infamie. Unedesbnmiliations que je dois dévorer, c'est que M. de Priziac, qui est trop scélérat pour être nn sot, me croit capable d'aller à lui, fascinée par l'acbarnement de sa calomnie, plus encore qu'il ne me croit faite pour succomber sous l'atteinte d'un mensonge. Il a appris, ce qui n'était pas difficile à deviner, ce que tout le monde conjecturait, c'est que, pauvre et mère, sans illusion, me croyant, par les espérances que j'avais eues autrefois, des droits sur la fortune de M. de Proville, je consentirais ou j'aspirerais à devenir baronne. Il n'a pas su que vous aviez mis une ombre' infrancbissable entre mon oncle et moi; il a voulu creuser un abîme, ou bien il a calculé que M. de Proville s'abattrait au premier souflle de calomnie, et il a commis ce meurtre, pour aplanir un obstacle... Dites-moi, monsieurLiomer, cette fois encore, suis-je coupable de quelque cbose de plus que d'une témérité î

Lio'mer fut lent à répondre ; que répondre d'ailleurs? Il ne cbercbait pas à douter de ce récit; mais il redoutait presque autant d'y croire, qu'il eût souffert de le traiter comme une imposture. Cette femme, calomniée, sortait toujours froissée et

tachée de la démonstration de son innocence. Que fallait-il donc pour l'arracher d'une façon déflnilivfi à ces fatalités qui assombrissaient sa route?

Tandis que madame Bournel passait la main sur son front, pour en essuyer la moiteur, Liomer se demandait s'il avait le droit d'6tre sans pitié, et si, & l'origine de toutes ces misères morales, il n'y avait pas de sa faute, à lui, c'est-à-dire l'abandon brusque d'une jeune Ûlle ardente, maladive, qu'il avait voulu convaincre d'un grand amour, et à qui il n'avait laissé, pour première leçon, que la preuve d'un amour-propre] plus prompt à se venger qu'à se laisser persuader.

Qu'on ne l'accuse pas de crédulité niaise, cet homme, vraiment homme, qui viv^t d'une aspiration continue vers la justice I

Il avait cette sollicitude du véritable juge, pesant les circonstances, les défauts du milieu où l'àme coupable a vécu, avant de peser les fautes, et n'admettant pas une prédestination sans remède.

11 y avait aussi, dans les façons de madame Bournel à son égard, dans cet appel, sarcastique ou suppliant, qu'elle faisait toujours à l'équité de Liomer, une tentation, un piège qu'il voyait, qu'il redoutait, mais dont il était remué au fond de sa conscience. Il ne pourrait cesser de haïr tout ce qu'il y avait de huïssable en elle. Il gardait aussi, relativement à la mort de madame de ProviUe, son grand soupçon qui le mettait en garde contre les entraînements de sa compassion. Mais rien ne pouvait contrebalancer, jusqu'à rendre Liomer inflexible, le charme de cette femme intelligente et belle, aspi-

o,.,..„,Goo;^lc

S3fl L'BNFANT DE LA HORTB

rant et inspirant le mal, sans s'y mêler autremenl que pour en respirer le parfum, le poison, s'agitaol sans amour dans une atmosphère de passion, toujours suspectée et toujours crue sur parole, tant la brutalité de sa franchise interdisait de douter, quand elle avait nié ou affirmé une faute.

L'occasion était propice, pour en finir avec ce procès en suspens que la mémoire de la morte attendait toujours. Liomer n'avait qu'un mot k dire, et Elisabeth confirmait ou réTutait, malgré les apparences, l'accusation qu'il portait en lui.

Mais c'est là une des faiblesses que je veux signaler, et qui fait de Liomer un caractère réellement humain. Il tremblait tout autant à l'idée de la décharger d'un meurtre qu'à la pensée de l'en rendre directement responsable. 11 lui faudrait alors, ou l'aimer, ou se détacher d'elle sans retour, et ce cœur gonflé de tendresse devenait timide devant la menace d'un sentiment qui eût troublé son dévouement paternel, autant qu'il le devenait devant la menace du mépris.

— Je vous crois 1 dit-il enfin.

Elisabeth, lassée, apaisée, laissa voir un ravissement, presque naïf, à la pensée d'avoir persuadé le docteur :

— Moi, monsieur Liomer, — dit-elle doucement, — je vous demande pardon de vous avoir accusé. Je n'ose plus demander ce que vous m'avez refusé déjà, la permission de vous écrire, de vous consulter. Le seul et faible lien qui nous empêchait de devenir tout à fait étrangers lUin à l'autre va se

o,.,..„,Goo;;lc

L'ENFA.NT DE LA HORTE 231

rompre... Quand M. de Proville sera mort, vous partirez... et moi?...

Elle s'arrêta ; parut s'interroger; fit an geste de dé c ou rage ment.

Liomer se crut obligé à une question.

— Songez-Tous à quitter Paris, à retourner en province ?

— Je ne saisi — répliqua-t-elle sur le même ton mélancolique, — la résignation m'était difficile quand je n'avais pas d'enfant. Elle m'est presque impossible, maintenant que j'ai mon fils à élever.

Elle s'interrompit pendant deux secondes, parut chercher devant elle, dans le fond assombri de ce salon magnifique, la vision de l'avenir qu'elle redoutait ; puis reprenant avec un soupir :

— Voyons, monsieur Liomerl maintenant que nous sommes calmes tous les deux, avouez que je n'avais pas bien tort de vouloir donner à mon fils un beau-père comme M. de Proville. Je faisais un grand sacrifice, égal & mon ambition. Je voulais une fortune, c'est vrai I Mais à quoi puis-je aspirer, sinon & cela ? Est-ce à l'amour ?

Elle mit sur ce mot une note tendre qui fit frissonner Liomer, Pour cacher cçtte surprise de la sensibilité, le docteur serra avec force ses lèvres l'une contre l'autre et ne répondit pas. Madame Bournel, au surplus, n'attendait pas de réponse. Elle pensait tout haut, bien plus qu'elle n'interrogeait. Elle reprit :

— Pauvre M. de Provîlle ! pourquoi m'a-t-il eue pour nièce ?. . . S'il lui revenait une lueur de raison, failes-lui comprendre que j 'ai été calomniée odieu-

o,.,..„,Goo;;lc

232 l'enfant de LA.HORTE

sèment. Je tous disais que je n'avais nul souci de son mépris et de soa estime... C'était la colère qui me faisait dire cela. Si peu que vaille son témoignage, maintenant je voudrais l'obtenir. Il est vrai que je ne saurais plus qu'en faire.

Elisabeth était transformée. Tout le soufre et toute la fumée du cratère s'évaporaient. 11 restait cependant sons cet apaisement subit un fond brûlant qui voulait s'attiédir.

L'intention était sincère , avec un désir toutefois de se faire miens apprécier et de séduire son juge.

Liomer craignait de céder & cette séduction nouvelle; il regrettait qu'elle ne fût plus hautaine et menaçante; il voulut se défendre.

— M. de Proville ne passera pas la nuitl dit-il gravement.

— Voulez-vous me faire entendre que je suis pour beaucoup dans cette mort? reprit madame Bournel avec un peu d'acrimonie.

— Non, je voudrais seulement, s'il doit s'éveiller encore une fois à la vie, avant de s'endormir, que vous ne fussiez pas tentée de le revoir... Le docteur Z... va venir. J'aurai sans doute à conférer ici avec lui...

Elisabeth se leva. '

— Vous me renvoyez?

liomer fit une vague protestation de la main.

— Je vous obéis, docteur. Je n'ai rien à faire ici : ni consolations, ni adieu à donner, ni bénédiclion à recevoir. Je ne puis plus détromper M. de Proville, et je n'ai pas à vous fléchir.

L,.,..„,Goo;:;lc

L'BNFANT de la HORTB 233

— Me fléchir ?

— Oh I je m'enfends ! Il y a bien de la sérdrité dans votre indulgence. Vous me croyez pour la seconde fois, et cependant, je suis bien certaine que je suis plus descendue que remontée dans vos souvenirs.

Ijîomer eut, à ce moment encore, la tentation rapide de lui poser la question qui lui rongeait le cœur. Il la remua en lui et la &t venir presque à ses lèvres.

— Il dépendrait de tous, madame, — dit-il en essayant de dissimuler l'essouniement de sa voix, — de détruire l'amertume de ces souvenirs.

— J'aime à me sentir menacée par vouslriposta vivement Elisabeth.

— Mais, si au lieu de menacer, — balbuUa le docteur, que cette soumission entraînait, — je vous priais...

— Non, ne me priez pasi — s'écria madame Bournel qui alla prendre sur le canapé le chapeau et le mantelet qu'elle avait déposés en s'installant dans le salon. — Je n'ai un peu de force pour le bien, qu'à la condition d'avoir à mériter, sans l'obtenir trop tôt, votre compassion. Je crois aussi que je vous estimerais moins, — ajouta-t-elle après une pause, — si vous aviez pitié de moi, tout de suite, parce que ce soir j'ai été irritée d'une injustice et attendrie de votre bonté. Votre rigueur m/est nécessaire. Je commence à faire un rêve...

— Lequel?

j — Je vous le dirai dans un an ; si j'ai pu sappor-

I ter ma pauvreté et si vous ne l'avez pas devine.

Elle parlait avec ua sourire triste et fier, nouant de ses doigts fiévreux les brides de son chapeau , arrangeant son mantelet sur ses épanles, prête & partir, s'arrétant, hésitant à tendre la main.

La porte du salon s'ouvrit. Le valet de chambre introduisit le médecin attendu. L'embarras du départ et des adieux était ainsi dissimulé pour Liomer et pour Elisabeth.

Elle salua, et par contenance, pour maintenir ses droits de nièce, elle dit au domestique du baron :

— Germain, je compte sur vous pour avoir demain des nouvelles.

Germain s'inclina, prit un flambeau et la reconduisit. Sur le seuil du salon, madame Boumel s'était retournée. Son dernier regard avait laissé tomber une étincelle que Liomer, pendant une minute, sembla chercher sur le lapis, tout en écoutant les questions que son confrère lui adressait relativement à la dernière crise du malade.

M. de Proville mourut dans la nuit, sans nouvelles souffrances, et sans retour h la raison. Depuis un an, il avait trop souvent parlé de sa mort, pour y avoir songé sérieusement; aussi ne trouva-l-on aucun testament. Madame Boumel et son fils furent ainsi naïvement déshérités.

Le pauvre baron avait encore moins songé à rien prescrire pour sa sépulture. Liomer déclara aus parents qui se présentèrent, que M. de Proville eût souhaité une place à c6té de sa femme, dans le cimetière de Vannes. Ou ne souleva aucune objection. Le docteur ne demandait pas d'ailleurs qu'aucun parent fit avec lui le voyagede Bretagne.

Il partit donc seul avec le corps et ne revint que quelques jours après à Paris, pour se faire décerner par le conseil de famille une tutelle qui ratifiait

Page 1