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» Malgré tout, ce petit-maitre n'esl pas odieux. Quelque chose de bon rachËte ce qu'il a de ridicula-. Au premier abord, on est sans pitié pour cet bomme frivole et on le briserait. Mais il lui est resté, au moins pour moi, le reflet d'une ftme, et il a luimëmâ une toute petite âme troublée, confuse, qui jette une lueur à travers cet émail, comme la clarté d'une veilleuse à travers la porcelaine.
» 11 accourut à moi et m'amena à un fauteuil près du sien, en ine serrant les mains, qui restèrent embaumées par cette étreinte.
» — Je suis bien content de vous voir, mon cher docteur, — me dit-il, — bien content... Comment va Raymond?
» — Très bien ; vous le verrez par vous-même. » — 11 est ici?
1) — Je ne voyage jamais sans lui.
» — Quel excellent père vous êtes ! me dit-il étourdiment.
11 Ce fut tout ce que son cœur paternel ressentait le besoin d'exhaler. Je suis presque tenté de me trouver heureux de cette indifférence, ou plutôt de cette ignorance des sentiments qui m'emplissent le cœur.
» Après une divagation aimable de quelques minutes sur ma santé, sur la sienne, sur la Tour- Callech, M. de Proville se prépara enfin à me confier tes raisons de son appel. IL soupira, à plusieurs reprises; ses petits doigts tremblèrent, en frappant les bras du fauteuil. Un peu de ?ueur lui vint au frontet dans le creux des paupières, pour inviter les larmes; puis il m'avoua que la solitude lui pesait ;
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qu'il ne pouvait vivre ainsi, et il laissa échapper le
nom de madame Bournel.
M Je m'albendais à ce nom. Je ne parus pas étonné ; ce qui sembla d'un bon augure & M. de Proville, car il sourit en encourageant mon sang-froid . 11 s'affermit dans son fauteuil, éclairctt la voix et, apaisant ses soupirs, il osa me demander mon opinion bien franche, bien sincère. N'étaîs-je pas son coadjuteur ? 11 s'avisait maintenant de penser à son fils, quand il s'agissait de le trahir.
» Ma réponse serait un oracle accepté d'avance.
» Cette soumission ne pouvait me rendre dupe. 11 ne promettait de m'obéirque parce qu'il espérait être approuvé. Qui sait si ce candide égoïste, devenant roué & force de candeur, ne calculait pas sur mon désir d'accaparer son Bis, pour lui donner à lui le droit de se remarier !
H Avant que j'eusse trouvé" une réponse vague, dilatoire, il ajouta :
Il — Prenez votre temps, docteur, pour réfléchir. Demain, par exemple, vous me donnerez votre avis... C'est une chose grave qu'une pareille détermination à mon Age, quand on a un Ûls, et aussi des souvenirs qu'on ne veut pas renier !
» Je baissai la tète, de peur de laisser voir la mauvaise humeur que me causait cette plaidoirie sacrilège qui invoquait l'Age pour le mesurer à une folie, la morte pour la rendre complice d'une trahison, l'enfant pour le déshériter en partie.
» — Oui, c'est grave, en effet, repartis-je. . .
» Sans doute que ma voix parut sévère; M. de Proville s'eneffrava.
» — Je na puis vivre seul, — s'écria-t-il avec un accent pathétique, comme s'il insistait sur un sacrifice considérable à accomplir. — Je n'ai pas, comme -vous, l'étude, la science. Je suis déshabitué des cercles... Vous m'avez pris mon fils. Oh! ce n'est pas un reproche; mais, enfin,je n'ai pas de famille I
» — ■ Vous avez une nièce et un petit neveu.
» — Oui, qui sont sans fortune I » — Ne pourriez-vou8 assurera madame Bournel et à son fils une existence honorable, sans épouser la mère et sans adopter l'enfant?
» — Sans doute, — répondit M. de Proville, étonné de cette objection, — je pourrais faire cela ; mais ma nièce a une fierté qui lui ferait refuser un bienfait. Gela ne changerait rien à ma vie solitaire.. . et puis... et puis...
» Ses regards papillonnaient avec inquiétude, ne sachant où se poser. Ses lèvres mAcbonnaient un sourire suppliant. Il me demandait de l'aider. » — Vous l'aimez? lui dis-je.
» — Oui! me répondit-il avec la confusion d'une vierge sexagénaire.
» Je gardai le silence ; cet aveu prévu me choqumt.
» — Ab! vousne comprenez pas cela! — dit-il, — vous, un savant, un philosophe 1
» C'était la seconde fois qu'il voulait me rendre incompélent, en espérant que je serais plus facilement impartial.
)i Pourquoi ces paroles, dont M. de Proville ne pouvait soupçonner l'absurde ironie, me donnërent-
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elles un spasme soadain? Était- ce parce que j'éprouvais une humiliation secrète?
» En prétendant établir une différence entre nous deux, le baron me rappelait énergiquement, au contraire, l'analogie, la similitude de nos cœurs. Je comprenais mieux que personne qu'il l'aimait, cette créature irritante et déceyante, lui qui ne savait rien de son passé, qui n'avait pas d'autre scrupule qu'un deuil récent, pour céder à tant de charmes ; puisque moi, qui l'accusais d'un crime, je n'étais pas bien certain de ne pas garder, avec une involontaire volupté, la lie d'un amour qui ne m'avait donné que des tourments et de la colère !
» — Jevous comprends, monsieur, dis-je tristement au baron.
H 11 se soucia peu d'approfondir ma tristesse, qu'il prit pour de la solennité. Sa figure s'épanouit. 11 laissa s'envoler des éclairs de ses yeux comme une succession de fusées. 11 vit, ou il crut voir, que mes regards s'allumaient à l'étincelle des siens, et, s' élançant avec une pétulance enthousiaste, il me débita, tout d'un trait, en ne s'interrompant que pour reprendre un peu d'haleine, le discours qu'il préparait sans doute depuis plusieurs jours, pour m'insinuer le conseil que je devais lui donner. Il me parla pea< dant une demi-beure de la beauté, de l'esprit d'Elisabeth. Il m'avoua que cet amour ne datait pas de son veuvage ; mais loyalement combattu, croyait-il, quand il était illégitime, il avait pris depuis un an le caractère d'une passion que rien ne dompterait.
» Quand il s'arrêta, je crus qu'il allait s'évanouir. Il était haletant, épuisé, et ses yeux s'étaient creusés,
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L'ENFANT DE LA HORTE , t9T
pour mieu^ augmenter la flamme qui les entourait. A Le pauvre homme, il ne se doutait pas qu'il me chAbiait !
>> Il y a dans la vie des heures où le hasard, où une mystification de la nature sournoise, pour nous avertir de nos faiblesses, nous montre tout à coup dans un miroir la grimace, la parodie de nos sentiments.
» M. de Proville, avec sa vois éraillée, sa figure vieillotte, ses formules d'épicurien, son dilettantisme d'amateur, ses gestes emphatiques, me don> nait la caricature de mon amour.
» Iln'étaitpas jusqu'à ces tremblements du corps et ces trémolos de la voix, qui ne me rappelassent d'une façon cruellement grotesque mes agitations et mes frénésies d'autrefois,
u J'eus vraiment peur qu'il n'eût à me raconter quelque scène du genre de celle qui avait précédé mon départ de Paris. 11 n'eût manqué que cela à cette flagellation de ma folie passée,
« — Vous l'avez connue jeune fille? — me dit le baron à plusieurs reprises, pour m'enrMer comme témoin. — Elle ne pouvait pas 6tre plus belle que maintenant.
» 11 profita de cet appel à ma mémoire pour me décrire Elisabeth.
» Le dégoût me venait à chacune de ses extases. Tout bas je me disais : — Le misérable I il oublie son filst — Un autre écho répondait en moi àcette chicaoe : — Et toi n'as-lu pas été tout près, ne le serais-tu pas encore, d'oublier tes griefs, le devoir que tu as accepté? En dilTérant l'accomplissement de
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i«8 l'eisfant de la morte
ton œuvre, n'agia-tu pas plus mal que-ce vieillard, puisque tu sais ce qu'il ignore, et que tu n'as pas l'excuse de sa faiblesse?
» Je fus tenté de rappeler à M. deProville que son deuil était bien récent; de rallumer les remords éteints; de lui montrer, à mon tour, son fils conaaoe un miroir où sou ivresse lui paraîtrait odieuse et lAche ; mais il me sembla qu'il n'était pas digne de ces évocations. La mère oubliée, l'enfant renié par ce mari frivole, par ce père égoïste m'appartenaient. Les invoquer, c'était lui offrir le partage d'un culte dont j'étais jaloux et qu'il ne méritait pas,
» Je subis doue ses confidences parfumées de ses larmes, qui semblaient des gouttes d'eau du Portugal. J'écoutai sur cette guitare de l'almanacb des Muses les variations d'un air dont j'avais essayé vainement, pendant sept ans, d'oublier les notes ; je m'abreuvais rageusement de son ridicule délire. Je ne voulus pas m'émouvoir de sa sincérité, qu'un autre eût trouvée touchante.
u Quand il eut &ni (et il ne s'interrompit que parce qu'il surprit un frémissement des yeux qui trahissait ma lassitude), il se leva de son fauteuil, me serra de nouveau les mains et, d'une voix tendre :
» — Docteur, vous déciderez demain de ma destinée.
Il — Madame Bournel sait-elle que vous me consultez?
» — Oui.
» Je me retirai sur cette réponse. Dans la soirée, Yvonne a conduit l'enfant à son père, que je dois revoir aujourd'hui, dans deux heures.
HSme date, mlmiit.
« Ai'jebien fait?
» Ma conscience me dit oui, etce qui proteste en moi ne vaut pas la peine d'être écouté.
)i Je n'avais pas de résolution arrêtée, en allant tantAt au rendez-vous. J'avais trop réDécbî et ma volonté se trouvait enlacée dans toutes sortes de scrupules.
Un mot de M. de Proville m'a dégagé. Tous ces liens, que ja croyais forts, se sont trouvés fragiles comme des toiles d'araignée; ils se sont rompus au premier geste.
M J'avais emporté avec moi les trois pages écrites par madame de Proville, sans être absolument décidé à les montrer. Je les réservais comme une arme, comme l'épée d'Alexandre. Pour le reste, je m'en
reœettaisauhasard.Cepeodant, je médisais, malgré toul, qu'en s'adressant à moi, M. de Proville avait voulu d'avance fléchir son Bis, l'empêcher de lui reprocher un jour ce second mariage.
• Il était donc possible que l'ombre, soigneusement évitée hier, intervint tout à coup aujourd'hui dans la conversation. Si on l'interrogeait, je voulais pouvoir la faire parler.
» C'est précisément ce qui est arrivé.
» Plus confiant, plus brave, M. de Proville, après quelques paroles, me dit:
» — Savez-vous, docteur, que Raymond ressemble beaucoup & sa mère?
H — Je le sais.
» — J'ai été frappé hier de son regard. C'est tout & fait l'expression douce de ma chère Anne. Vous - savez que je l'avais élevée, depuis l'âge de huit ans, à peu près comme vous élèverez mon fils. Je l'avais aimée comme un père, avant de l'épouser, et maintenant, il me semble que c'est une fille tendre et charmante que j'ai perdue!... Sa place est à part dans mon cœur; personne ne la prendrai
» Cette casuistique naïve me blessa. Je portai machinalement la main à ma poche de porlefeuille et je fis grincer les trois pages pliées sous mes doigts.
» M. de Proville continua :
» — Si j'ai reçu chez moi ma nièce, c'est Anne qui a voulu cette réconciliation, qui l'a faite, qui a été chercher elle-même madame Bournel. Elle ne pensait guère, la chère enfant, qu'elle plaçait près de moi un ange consolateur, pour l'heure de l'épreuve.
» 11 parait, Je ie sentis, que je devins fortpftle, à. ce moment.
» M. de Proville, qui suivait sur mon visage l'effet d& ses paroles, fut interdit de leur puissance. » Qu'avez-vous, docteur? me demanda-t-il.
« *Au lieu de répondre, j'interrogeai à mon tour: n — Groyez-vous, monsieur, que madame de ■pcoville, sans se repentir de sa générosité, n'en a pas redouté plus tard les conséquepces ?
w Le baron pâlit à son tour :
» - — Que supposez -vous, docteur?
» Je crus le moment décisif. Une implacable résolution me fit répliquer:
» — Je ne suppose rien ; j'afûrme.
n — Vous affirmez?... On vous a dit... Qui a pu ■vous dire?...
o — Que madame de Proville s'était aperçue du prestige de madame fiournel? qu'elle en était mortellement jalouse? je le snis, puisqu'elle l'a écrit eMe-mCme.
» Le baron se dressa, et les bras tendus en avant comme pour repousser un fantAme :
» — Bile a écrit? Vous avez lu ce qu'elle a écrit?
» — Oui, monsieur, et j'ai gardé, pour vous les
rendre un jour, ces pages que le hasard m'a fait
connaître... Je n'ai pas cru me rendre coupable
! d'une indiscrétion... Je cherchais à me rendre
compte de cette mort, encore inexpliquée.
« Le baron ne songeait pas à me faire des reproches. 11 était livide. Je voyais ses pupilles se dilater, sous une impression de terreur grandissante.
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202 L'ENFANT DE LA ttOHTB
» — Mon Dieul balbutîa-t-il, croyez-vous qu'elle se soit tuée?
» Je lui tendis les Teuillets que je venais de déplier.
u II les regarda avec crainte. Il hésitait à les prendre, et si je n'avais pas écarlé les doigts, en lui inspirant l'effroi de les laisser tomber, il ne les eût peut-âtre pas pris.
» II eut de la peine à les lire. Son trouble et les larmes lui voilaienlles yeux. Pourtant, je vis, à une épouvante qui paraissait sur son visage, qu'il déchiffrait, qu'il épelait, qu'il comprenait.
11 A cette lumière rayonnant par-delà le tombeau, le coeur embaumé du baron s'amollit. Ces plaintes d'une femme jalouse, qu'il n'avait jamais soupçonnées positivement, mais qui cependant lui avaient donné des appréhensions vagues, se dressaient formidables et répondaient d'une façon terrible à chacune des raisons qu'il avait mises en avant pour excuser son second mariage.
» 11 venait de me dire que son affection pour Anne avait toujours été paternelle, et la douce créature se plaignait précisément de cette amitié. Il lisait ceci :
» C'est pour être mieux mon tuteur qiCil est devenu mon mari. Il m'a donné toute la preuve ^affection qu'il . pouvait me donner; m'a-t-il donné de Vamour? n
11 Je l'entendis lire celte phrase et baisser la tête. Le manuscrit de madame de Proville, en conHrmant les paroles qnevenaitdeprononcer son mari, ne les excusait pas ; il en faisait au contraire un grief sérieux, un reproche. Pourquoi ne lui avait-il pas donné plus d'amour? Était-il en droit de réclamer
L'ENFANT DE tk HORTE âO^
la passion, lui qui l'avait méconnue dans sa femme?
» Hais ce fut surtout le passage concernant madame Bournel qui plongea le baron dans une stupeur profonde, où toute sa volonté parut s'anéantir.
» Elleme hait! Elle me voudrait mortel avait écrit la jeune femme, deux heures avant de mourir. Le baron voyait flamboyer ces lignes comme une accusation positive ! C'est horrible! — me dit-il, — c'est horrible. Comment, elle aeu cette agonie, et je l'ai ignoré? Ah! je serais revenu bien vite me jeter à ses pieds... Je vous ai parlé de mon amour, monsieur Liomer, mais je suis un homme d'honneur; et, si j'avais pu soupçonner cette jalousie, je lui aurais tout sacrîQé, .. Mais vous avez lu la dernière ligne, docteur ? Elle parle de mourir. Elle s'est tuée I je vous dis qu'elle s'est tuée I Il — Non, monsieur le baron.
» — Ah ! laissez-moi m'accuser. J'ai été bien coupable, et pourtant, je vous le jure, je l'aimais bien. Elle se croyait haïe par ma uiëce ; mais elle ne l'était pas. Pauvre enfant ! Vous auriez dft me montrer ces pages-là plus tAt, docteur -, vous éUez là, quand je les demandais. Que dois-je faire? Je n'ose plus penser.
Il II arpentait le salon ; il alla tomber sur un canapé, la t6te dans les mains.
u Avais-je eu tort de différer la restitution de ces pages ? Ce qui me fit croire que non, C'est que M. de Proville, tout accablé qu'il fût par cette révélation, après quelques secondes d'une grande
douleur silencieuse, me tendit les feuillets ravis. 1
n — Reprenez-les, gardez-les, docteur, — nie dî t-it ' doucement, — vous seul Êtes digne de les posséder. Ne les montrez pas à d'autres... je n'aurais pas la force de les cacher à madame Boumel. .. et je ne veux pas qu'elle souffre ce que je vais souffrir... Je veux le remords pour moi seul... mais il me tuera.
M Je savais bien que M. de Proville n'avait pas le tempérament héroïque; mais je fus surpris de sa faiblesse subite. Son grand amour ne lui inspirait pas même l'énergie d'un semblant de lutte.
» Ce désir frénétique d'un vieillard qui avait échauffé son cerveau, cédait à la terreur d'une sorte de complicité vague dans un événement dramatique.
■ Il essaya de se lever de son fauteuil, pour se prouver qu'il avait encore au moins la force automatique et je le vis retomber, rompu, dissous, dans une prostration qui, Dieu merci, ne me faisait plus honte pour moi ; car je n'y retrouvais plus les accablements par lesquels j'avais passé.
n Au bout d'un quart d'heure, il me demanda, comme un malade qui se résigne au remëde :
n — ' Que faut-il faire, docteur? maintenant vous pouvee me donner un conseil.
t» — Il faut quitter Paris et venii: avec moi.
n — U-bas, à la Tour-Callech? Oh! non, je n'y remettrai jamais les pieds.
n — Alors, voyagea.
» — Seulî
u — Nous vous aTOompagnerons, Raymond et moi.
» — Merci, docteur, merci.
» Il dit cela, avec une reconnaissance vraie, mais sans laisser voir s'il accsptait ou s'il refusait mon offre. 11 redoutait la solitude, mais il redoutait davantage les souvenirs que je pouvais emporter avec moi.
» — Si je pars, — repril-il, — il faut expliquer mon brusque départ. Je n'ai pas la force de dire à ma nièce...
n — Ecrivez-lui.
» — Que lui écrirais-je? Que je n'ai pas asseï d'amour pour affronter mes remords.
» — Voulez-vous me charger de la commission?
H — Vous, docteur? Oui, vous, qu'elle estime. Je songe plulàt à lui épargner une sorte d'affront qu'à la prémunir contre la douleur d'une rupture... Elle n'avait pas encore dit oui. Elle avait pitié de moi. Elle m'eût épousé par bonté, pour son flis... et parce qu'elle voyait bien que je l'aimais trop.
» Ce fut le dernier soupir qui trahit la passion torturée. 11 me retint, pendant une demi-heure encore, pour me parler faiblement, timidement, de choses étrangères au sujet que nous venions de traiter. Il imitait les enfants peureux, qui parlent, en traversant un couloir obscur, pour ne pas écouter le silence.
1) Lorsque je le vis épuisé et calmé par son aceablement, je pris congé de lui.
» — Je partirai demain pour l'Italie, me dit-il.
» Tout en causant, il avait dédoublé sa pensée et en avait appliqué une partie à arranger ce voyage
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de malade; il ne me dit pas qu'il comptait sur moi pour l'accompagner. 1
» — Jereviendrai vousdireadieu, lui répoadis-je.
» — De bonne heure, monsieur Liomer... j'ai liàte de partir. j
» — Soyez tranquille, monsieur, — répliquai -je en le rassurant sur un point qu'il dissimulait, — je TOUS épargnerai des adieux pénibles. I
» — Merci I me dil-il encore.
u Je le quittai avec une sorte de satisfaction mile qui n'était ni )a vanité d'un triomphe, ni la joie ' d'une vengeance mais, je l'espère, la certitude d'un devoir difficile rempli.
n J'ai écrit à madame Bournel.
H Sans lui parler du manuscrit de madame de Proville, en obéissant strictement à la volonté du baron, je lui ai dit que, consulté sur ce mariage, je n'avais pas eu besoin de formuler une opinion explicite; que M, de Provilie s'était senti troublé par des regrets respectables et qu'il partait pour un long voyage, me laissant 'a tâche de l'excuser.
» Je ne me défendis pas autrement auprès d'elle d'avoir accepté le rôle qui m'avait été attribué par son consentement ou son conseil. Ma lettre, je l'espère, est simple, sans brutalité. La partie la plus difficile était celle où je voulais faire comprendre que M. de Proville, en renonçant au mariage ou en le difTérant, n'oubliait pas que madame Bournel était la veuve de son neveu, et qu'elle avait consulté sa sollicitude maternelle pour un
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fils sans fortune, plus que son cœur, en ne repoussant pas l'amour de son vieil oncle.
» Ma lettre est expédiée. J'attends la réponse. Elisabeth me l'apportefa peut-ëlre elle-même. »
Latoar-Cttlech, septembre.
« Il est singulier que madame Bournel ne m'ait pas écrit. Son orgueil dépasse toujours la mesure que je lui donne. Je suis resté trois jours à Paris, après le départ de M. de Proville pour l'Italie; mais, ni chez le baron, ni à mon hûtel, il ne m'est arrivé un mot d'ironie.
» Je suis revenu avec une sorte de désappointement.
» Est-ce ma cruauté qui a été déçue? Aurais-je eu du plaisir à constater le dépit de mon ennemie, à surprendre un cri de fureur dans un rire dédaigneux? à jouir de son émotion?
» Je suis mécontent de moi. Valait-il mieux laisser le vieux papillon affolé se brûler à la flamme de ces grands yeux?...
Q J'ai encore reçu hier une lettre de M. de Proville. Le voyage lui fait du bien; mais il n'est pas guéri. Pourtant, un mot de sa dernière lettre me donne à réfléchir. 11 me parle, avec assez de bonne humeur, desjoliesfemmesqu'il a remarquées à Florence. Pour la première fois, il ne fait aucune allusion, même indirecte, à madame Boumel.
» Voilà donc comment s'évapora une grande
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passion, l'amour suprême et désespéré d'uQ homme qui était tout embrasé, et qui paraissait devoir se consumer dans sa douleur, comme il se consumait dans ses désirs I
» Après tout, M. de Proville est peut-être un sage, et Médée n'est plus infaillible dans ses enchantements.
u J'ai repris ma vie paisible. Je travaille, non pas à guérir, car je crois que la nature s'entend à cette besogne, au physique et au moral, mieux que toutes les écoles et que toutes les thérapeutiques du monde. Mais je travaille à augmenter ma curiosité de toutes choses, pour être en mesure de satisfaire, dans quelques années, la curiosité de mon fils.
11 Pendant que Raymond court dans mon jardinet, je lis un traité sur la meilleure méthode d'enseigner à lire aux petits enfants.
u II paraît qu'on n'enseigne plus, comme de mon temps, par ba, bê, bi, bo, bu. On donne le son des lettres avant le son des syllabes. C'est un système ingénieux, que je commence à étudier d'avance. »
Octobre:
Il J'étais sans nouvelles de M. de Proville, depuis un mois. Je viens de recevoir de Paris un billet de madame Bournel écrit h la hâte, d'une écriture fiévreuse, menaçante :