ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ PASSIVE
peu du respect qu'elles avaient pour lui, ou plutôtpour sa gaule.
Gomme nous le voyons, dans le premier cas, la volonté est restée sous le coup de l'impression pénible, exagérée et renouvelée par l'imagination . Dans le second cas, Tintelligence, éclairée et encouragée par l'expérience heureuse d'autrui, a décidé la volonté à braver et à repousser une impression de même nature.
Je pourrais citer encore une Ibule d'exemples pour montrer que, chez l'enfant, comme chez l'adulte, l'éducation de la volonté, quant à la répression des signes de la douleur, est beaucoup plus facile qu'il ne semble. Le couvent de M.,, avait ouvert, il y a quinze ans, une ambulance pour les blessés, où j'ai passé quelques mois. Le médecin était un homme du plus grand mérite, d'un caractère un peu rude, mais très calme. Nous n'aimions pas* à voir cet homme impassible froncer le sourcil, quand il entendait un soldat se plaindre. Mais nous voyions un éclair de joie passer dans ses yeux, lorsqu'on restait immobile et silencieux pendant un pansement difficile ou une opération 'douloureuse. Et puis, comme on se sentait payé de son courage par un gracieux sourire de la supérieure, qui vous disait ces simples mots : t Vous êtes brave! > Certes, une personne qui aurait eu l'oreille collée à la porte de la salle d infirmerie ne se serait pas doutée qu'on soignait làdedans des blessures graves, et quelquefois mortelles. Nous riions, en entendant gémir, se plaindre, et même crier, à la première visite du docteur, les nouveaux venus, qui avaient été dorlotés et gâtés dans une autre ambulance. Mais le visage et l'attitude du docteur, notre tranquillité stoïque, la voix rassurante de la supérieure, avaient bien vite raison des plus lâches. On voyait bien, pendant
D ?f.v,zz. — L'cn''aTit de trois à sept ans. 20
deux ou Irovs jours, à leurs sourcils crispés, à leurs yeux inquiets, à leur bouche contractée, à leur pâleur, l'effort qu'ils faisaient pour Taincre et cacher leur lémotion. Mais ils s'accommodaient bientôt au régime moral de. la maison.
Finissons par une petite histoire d'enfant, très courte, toujours sur" le même sujet.
Henri a maintenant sept ans et demi. Il y a quelques mois à peine, voyant sa mère prendre avec la plus granfie répugnance une potion désagréable, il pleurait et criait chaque fois de lui voir faire cesc<îiitorsions et ces grimaces. Il a passé deux mois chez sou oncle, olficier de santé dans un village. Là, il a assisté à plusieurs petites opérations. Il a vu son oncle* un très bon homme très bourru, malmener les patients prompts à geindre. Pour se faire apprécier de son oncle, il a une fois demandé à être purgé avec tout ce qu'il y a de plus mauvais. L'oncle a beaucoup ri, et Ta purgé. Revenu chez ses parents, comme il voj'ait sa mère, sa potion en main, commencer ses grimaces, il lui a pris le bol, en disant : « Voilà comment cela se boit! » et il a avalé d'un trait l'amer breuvage. Puis, d'un airtriomphant : f Mon oncle h dit, les amers sont amis de l'estomac. » Il y a bien un peu, et même beaucoup d'affectation, dans ce trait-là. Mais un peu d'amour-propre ne gâte rien, à cet âge, surtout quand il excite la volontéà l'accomplissement d'actions pénibles, mais utiles.
Ainsi la volonté, comme le jugement, comme la moralité, se développe par les mêmes causes qui l'ont héréditairement constituée, c'est-à-dire par le concours de la spontanéité individuelle et des influences sociales, et particulièrement de l'autorité et de la sympathie. Nous avons même vu que, s'il y a de grandes différences entrô les individus
ÉDUCATION DR LA VOLONrÉ PASSIVE 307
quant à l'innéilé des aptitudes volitionnelles, Jes causes dont nous parlons peuvent les réduire plus ou moins. Toutefois, si le tempérament se modifie, se corrige, se perfectionne, il n'en revendique pas moins, soit souvent, soit fortement, ses droits. L'irrésolu, le capricieux, Tobstiné, Tentêté, auront à se surveiller, auront souvent beaucoup à lutter pour maintenir leurs acquisitions volitionnelles. C'est qu'il n'y a pas, à proprement parler, une volonté, maïs des tendances à vouloir, dont la force varie suivant les objets, les circonstances et les différents états de l'organisme. Tel pourra déployer une certaine force de volonté positive ou négative dans certains cas, et pas dans d'autres. 11 arrivera à vouloir tout ce qu'il peut, mais non pas à vouloir tout ce qu'il faut. Sans doute, en vertu du progrès de certaines aptitudes intellectueUes et morales, et en vertu de l'association de tous les étals mentaux, on pourra se faire comme une sorte de volonté générale, paraissant susceptible d'une infinité d'adaptations ou d'applications. Mais, ne nous y trompons pas : la volonté n'est pas une entité, une faculté bonne à tout faire ; elle est plutôt un ensemble d'aptitudes limitées en extension et en intensité, bien que non limitées d'une manière absolue. C'est dans ce sens quHl faut comprendre cette pensée d'un de nos maîtres en pédagogie : t Avec la volonté, l'œuvre de l'éducation n'est jamais terminée. Un enfant qui a appris à lire n'a plus à y revenir, c'est fini. Avec la volonté, ce n'est jamais fini, et il y a toujours à y revenir. * »
i, P. Rousselot, Pédagogie, p 263.