‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 57 sur 107 · Francisque Sarcey, Souvenirs de jeunesse, p · texte numérisé non relu

Francisque Sarcey, Souvenirs de jeunesse, p

La réponse est bien simple. Tous les êtres imagmatifs et émotionnels ont de la peine à se détacher des impressions et des émotions présentes. Ils sont difficilement spectateurs ^n même temps qu'acteurs de leurs petits drames intérieurs. Mais s'ils ne peuvent s'abstraire de leurs émotions pour les juger, quand elles sont passées ou affaiblies, leur souvenir forme un tableau mental Sur lequel ils peuvent porter une attention plus impartiale. Prime-sautiers, ils ont des retours, des résipiscences, par où il vaut mieux les juger. Ils vont vite un peu trop loin; attendons le mouvement rétrograde qui leà remettra au point et à la mesure. Quand il s'agit des femmes et des enfants, c'est presque toujours du premier mouvement qu'il faut se défier, car il peut n'être pas le bon. C'est le second ou le troisième qui, raisonnable ou non, sera décidément le plus vrai, le plus personnel, le plus imputable. Ajoutons, d'ailleurs, qu'à cet égard, Tenfant est nécessairement moins heureux que les femmes les plus mal partagées; son expérience est moins ample, €on esprit moins ouvert, ses habitudes de jugement et de <îonduite moins bien formées; en un mot, son pouvoir et ses moyens de corriger ses erreurs logiques et morales, sont infiniment plus limités.

Étant donné ces raisons et aussi quelques autres, les enfants doivent être des critiques d'art pitoyables. Pour bien sentir une œuvre esthétique, il faut pouvoir Tinterpréter, c'est-à-dire en analyser les diverses parties, et comparer Texpression à l'idéal poursuivi par l'artiste. Tout cela implique le pouvoir d'abstraire fortement les idées et les sentiments, et, ce qui est toujours plus difficile, le pouvoir de s'abstraire de sa personnalité pour entrer dans une autre. Plus l'œuvre d'art sera parfaite, c'est-à-dire représentera le tempérament, le caractère, les sentiments

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et les sensations les plus propres à l'arUste, plus tous ces genres d'abstraction seront difficiles. C'est pourquoi les êtres les plus personnels, et je ne dis pas seulenaent les enfants et les femmes, sont souvent les moins capable» «l'apprécier un tableau de peinture ou un morceau littéraire. Us sont trop naturellement enclins à tout rapporter au type abstrait qui représente plus ou moins consciemment leur personnalité, t Le crapaud, comme dit Voltaire, ne trouve rien de plus beau que sa crapaude. » L*ours, cet ancien compagnon du sage Ulysse, a aussi mille raisons d'en croire, sur sa beauté, au témoignage de son ourse.

Ce qui s'applique aux beaux-arts s'applique aussi à Tart de vivre ou à la conduite humaine. Pourquoi la volonté d'un enfant, même des mieux doués, est-elle en général si vacillante et mobile? C'est, avant tout, parce que son cerveau encore mal organisé est très peu capable de maintenir en équilibre deux tendances opposées, et ne lui permet pas d'exercer une grande force d'abstraction. Ses idées fixes ne rappellent même que très imparfaitement les obsessions passionnées et contemplatives des extatiques. L'enfant ne fixe pas son attention immobile sur l'objet de ses aspirations ; il s'agite et se démène en tous sens vers lui, pour l'atteindre ou se le faire accorder. Ce n'est f as de l'extase abstraite, mais de l'extase en mouvement*. C'est moins la confiscation de la personnalité par un sentiment que Timpuissance de se dérober à ses fascinations. Or, cette impuissance vient chez lui surtout du peu de saillie que font dans sa mémoire les motifs suggérés par l'expérience. Son instabilité inquiète se rapproche, à beaucoup d'égards, du type dont les altérations morbides de la personalité nous

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