A. Espinas, Revue phil, février
qnî, encore à dix ans, avait pour le chien de son oncle une véritable passion. Il le préférait assurément à son oncle et à ses parents, c Quel plaisir d*aller te voir à la campagne t disait-il à sa tante. — Petit flatteur, lui dit celle-ci, je sais que c'est Négro, et pas nous, que tu as tant de plaisir à revoir. — C'est peut-être un peu vrai, reprit naïvement l'enfant, mais je puis bien vous aimer tous. » Les pairs de l'enfant, ce sont d'abord les animaux ; ensuite les autres enfants; puis les adultes qui les amtisent. Voilà, par conséquent, où leurs affections vont de préférence.
Plus l'abstraction est faible, plus elle se trouve à la merci du sentiment. Les images exclusives se traduisent en sentiments exclusifs, qui expriment l'état toujours très variable de la personnalité enfantine. C'est tant mieux quand le sentiment au profit duquel se fait l'abstraction tourne a des fins utiles ou morales. Pouvoir ou savoir s'abstraire de ses inclinations inconsciemment intéressées dans quelque affaire, et cela sous Tinfluence du droit jugement, en temps opportun, est très souvent bien difficile à l'adulte éclairé et sage. Les esprits pour lesquels les abstractions se changent nécessairement en images, et par conséquent en émotions, ne connaissent pas cette sorte de sélection mentale. Les êtres faibles, en général les femmes, et plus ou moins tous les enfants, commandent rarement à leurs émotions, surtout quand il s'agit de désirs intenses ou de préventions faciles à justifier. M. Sareey nous montre, dans un charmant récit, un exemple typique du cas. Je veux le citer tout au long.
c Tandis que nous suivions une route bordée d'une haie en fleurs, une de cas dames, qui marchait en avant, fit signe aux personnes qui suivaient de faire silence. Nous approchâmes tous sur la pointe du pied. C'était une bête
des champs, un rat, je crois, ou un mulot qui montrait à travers les branches un petit museau fin où étincelaient deux yeux d'une vivacité extraordinaire. L'un de nous se coula sans bruit près de l'animal, leva sa canne et lui en frappa si juste un coup sur la tête qu'il Tabattit mort sur le chemin. Il se retourna triomphant. Les dames avaient toutes poussé un léger cri d'horreur. Il voit l'indignation peinte sur les visages. — Mais, dit-il étonné de Taccueil fait à cette preuve d'adresse, c'est un animal très nuisible ; il fait le désespoir des agriculteurs, qui le poursuivent et le détruisent tant qu'ils peuvent. C'est un service que je leur ai rendu en tuant un de ces affreux rongeurs. — Ces dames ne purent lui pardonner cet acte de férocité. Une sijolie petite bête! qui avait des yeux si intelligents! Il fallait, pour l'assommer, être pis qu'un assassin. Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est qu'il était grand faiseur de madrigaux, et que tout le long du voyage on le traita comme un homme sans cœur.
« Et moi je ne pus m'empêcher de raisonner à perte de vue sur ce très petit fait et sur les conséquences qu'il avait eues. Au fond, me disais-je, ce garçon, c'est lui qui est dans le vrai! Ce qu'il a allégué pour sa défense est juste; le rat est un grand dévoreur de grains ; c'est l'ennemi du fermier; on fait œuvre pie en l'exterminant partout où on le trouve. Pourquoi donc ce meurtre avait-il si fort ému la sensibilité de ces dames? Pourquoi s'étaient-elles récriées d'horreur et de pitié? Pourquoi avaient-elles tenu si longtemps rigueur au meurtrier? Les femmes étaient-elles donc incapables d'écouter une raison raisonnable? Ne se conduisaient-elles que par imagination? ' i