LE JUGEMENT COMPARATIF
tous les jours, ni toutes les semaines? — Ah! je ne suis pas la seule : il y en a d*autres qui sont aussi les plus sages; mais il n'y en a pas beaucoup. » Ce superlatif « la plus sage » a été sur-le-champ atténué, grâce à l'attention, dans ce qu'il avait de trop absolu. L'esprit de Tenfant n'est, en bien des cas, étroit, superficiel, tranchant, excessif, absurde, que parce qu'il a plus vite fait, et partant se contente de considérer un seul côté des choses, celui qui le frappe tout d'abord, qui flatte son amourpropre, ses convoitises, ses petites passions, ses habitudes de sentir, de penser et d'agir.
Jules, âgé de cinq ans, quand il y a quelque chose d'agréable à faire, trouve que son tour ne revient pas aussi souvent que celui de son frère aîné. S'agit-il d'une commission qui le dérange de son travail ou de ses jeux, d'aller avertir sa mère que le dîner est prêt, d'aller chercher une bouteille à la cave, d'aller porter une lettre à la poste, il geint, il tarde à obéir : « C'est toujours à moil » L'aîné réplique alors : « Tu n'y es allé qu'une fois hier, et moi trois fois! » De même à table, le petit ne se juge bien servi qu'après avoir inspecté du regard l'assiette de son frère. € Je n'ai pas eu mon premier rond de saucisse ; Paul en a deux. » Et l'autre : « Je n'en ai qu'un et demi. » Il se ferait volontiers, par gourmandise, charger l'assiette de mets dont il n'a d'ailleurs nulle envie. Ainsi, le chien qui nous voit fouiller dans une assiette avec un bâton, s'imagine que le bâton va manger sa pitance, et, le poil hérissé, féroce, vient engloutir l'assiettée, pour la rendre aussitôt après.
Comme nous le voyons par les exemples qui précèdent, la faculté de comparaison s'étend et s'affine, par le jeu spontané de l'activité de l'enfant, en opposition ou en collaboration avec celle d'autrui, et spécialement sous l'in-
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fluence de? instincts égoïstes, Elle pèche très souvent, il est vrai, par inexactitude et exagération ; mais ces deux défauts engendrés par l'ignorance et par l'impétuosité des sentiments, à force d'être contrebalancés par des expériences en sens contraire, arrivent peu à peu à se corriger d'euxmêmes, sans l'intervention d'autrui *.
La comparaison qu'ils font d'eux-mêmes avec des enfants moins âgés, et des adultes ignorants qu'on leur donnp comjne tels, ou qu'on ne les habitue pas à respecter, fait sur certains enfants le môme effet que, sur d'autres, la confiance en leurs forces éprouvées et le souvenir d'entreprises réussies. L'assurance du jugement est avant tout subordonnée à l'énergie des tendances actives. Un enfant de quatre ans se promène avec son père au bois de Yincennes. Au milieu d'un épais fourré, le père lui dit : « Que ferais-tu, si tu te perdais ici? — Oh! répond résolument l'enfant, si tu te cachais ou si tu t'en allais, je ne me perdrais pas. Je marcherais, je marcherais jusqu'à ce que je trouve la porte dorée, et je dirais au conducteur du tramway de me ramener à la maison. > Un enfant apathique ou timide n'aurait peut-être pas trouvé cette réponse.
L'enfant croit surtout en lui, juge avec décision, quand il a occasion de dire son avis à ceux qui sont ou qu'il regarde comme ses inférieurs. Un enfant de six ans veut expliquer à son jeune frère ce que c'est qu'un garde fores-
1. Il n'en reste pas moins que cette influence est des plus nécescessaires et des plus heureuses, quand elle s'exerce à propos et avec mesure. « Un des premiers services que rinstruction doit rendre à l'enfant, c'est de lui apprendre à comparer, & saisir les rapports qui existent entre les choses en apparence les plus éloignées. Rien n'est plus facile, non pas qu'on puisse obtenir de tous les mêmes résulftats, car les aptitudes naturelles sont très différentes, mais on obtient de tous des résultats sans proportion aucune avec ceux que l'on voit quand l'éducation manque ». Marion, Leçom de psychologie^ p. 321.
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lier. Il lui dit que c'est un soldat qui habite dans les bois^ un homme des bois habillé en soldat, que sais-je? En un niQj, il se perd dans ses explications. « Ce n*esi pas la peine, s'éciie-t-il d'un ton assuré et légèrement protecteur, de chercher à te faire comprendre ces choses-là. Tu es trop jeune. » Cette foi en lui-même met quelquefois Tenfant de pied avec les adultes. Un enfant qui est naturellement très discret et même très secret, sans être pour cela sournois le moins du monde, et qui sait combien on apprécie la discrétion chez un enfant, slmagine que non seulement ^ ses camarades, mais même les grandes personnes sont loin de posséder comme lui cette belle qualité. Il veut faire une surprise à sa mère la veille de sa fête; il en fait part, d'nn air très sérieux, à son père, et il ajoute ; « Mais es-tu bien sûr, papa, de pouvoir garder un tel secret? »
On voit, par cet exemple, combien la décision du jugement, qui tient à la décision du caractère ou à la bonne opinion que Tenfant peut avoir faussement de Uii-méme, touche de près à Timpertinence et à la fanfaronnade. Un enfant vif et hardi, mais ni présomptueux, ni volontaire, peut ayoir toujours son opinion à lui, souvent juste, sur bien des choses. Mais un enfant gâté par la flatterie ne doute de rien, tranche sur tout, sans autre raison que sa vanité et son vain caprice. J*ai connu autrefois le précepteur d*un jeune prince, que Ton élevait fort mal, à n'en juger que par le trait suivant. L'enfant aborde un jour le professeur et Jui demande à brûle-pourpoint : « Croyez-vous à un seul Homère ou à plusieurs? » Et sans donner à son maître abasourdi le temps de glisser une parole : « Eh bien, moi, je suis sûr qu'il n'y en a eu qu'un. » Notez que le prince était censé faire sa septième, et qu'il ne savait pas plus de grec que de latin. Cette sotte présomption, du goût de ses
parents, ne devait que s'accroître avec les années. Elle s'affirma de la plus ridicule et plus triste façon dans une circonstance mémorable. Les chefs de corps délibéraient en face de l'ennemi deux fois vainqueur, dans la tente du général en chef, qui n'était autre que le père de l'héritier présomptif. Celui-ci, à peine adolescent, assistait au conseil. A un certain moment, il coupa la parole à un vieux général pour proposer son plan à lui. Le général releva comme il convenait cette impertinence. Le père se contenta de dire doucement à ce conseiller de quatorze ans : c- Laisse parler le général X..., il sait mieux que nous ce qu'il y a à faire. » Cette anecdote historique peut se passer de comnaentaire.
Le jugement a des rapports si étroits avec la volonté, qu'on a essayé quelquefois de les ramener l'un à l'autre. Wundt co'ïsidère le jugement et le mouvement, d'oi^i la volonté dérive, comme les deux aspects d'un même phénomène. I^e jugemeilt, comme la volition, implique souvent^ en effet, un choix entre deux alternatives, entre affirmer et nier. Pourtant, comme Ta fait remarquer M. Janet, ils diffèrent par leurs motifs et par leurs résultats. Au début de l'affirmation volontaire, se trouve un désir ou un seatiment; elle a pour terme une fin, une action. Mais raffirmation de croyance, ou simple jugement, n'est pas directement excitée par le sentiment, et n'a jamais une fin immédiate. Cela suffit bien à distinguer ces deux états mentaux; maisils se rapprochent souvent au point de se confondre. M. Ribot nous fait < remarquer combien cette coordination à complexité croissante des perceptions et des images, qui forme les étages de la volonté, est semblable à la coordination à complexité croissante des perceptions ev des images, qui constitue les divers degrés de Tintelligence, l'une ayant
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pour base et condition fondamentale le caractère, l'autre pour base et condition fondamentale les c formes de la pensée » ; toutes deux ayant une adaptation plus ou moins complète de l'être à son milieu, dans Tordre de Taclion et dans Tordre de la connaissance *. »
La hardiesse, la fermeté de la volonté poussent à la hardiesse et à la fermeté des jugements. La première est assez fréquente, même chez les enfants les plus timides : la vivacité du sang et Tignorance donnent à leurs pensées et à leurs actions une forme plus ou moins impulsive. Le doute, qui est en suspension d'action, est rarement leur fait. On voit plutôt chez eux cette croyance facile et pleine qui excite à l'action, mais qui, en la faisant obstiné* ment poursuivre, favorise l'observation, la comparaison et, en définitive, le jugement. 11 en est ainsi chez l'animal, et il doit en être ainsi chez Tenfant. La poule dont parle Romanes, qui, ayant élevé successivenient des couvées de canetons et de poussins, ne savait pas distinguer les caractères spécifiques des uns et des autres, et s'obstinait à pousser dans Teau les jeunes poulets, montrait une persistance bien malheureuse : Tinstinct Taurait sans doute mieux guidée que ne le faisait dans ce cas son intelligence. On n'en saurait dire autant de l'animal cité dans le passage suivant, et qui montrait, en même temps qu'une impulsion vive et prolongée, une force d'attention comparative, qui ferait défaut à beaucoup d'enfants de quatre à cinq ans. c Un orang, qui est mort récemment à la ménagerie du Muséum, avait coutume, lorsque était venue Theure du dîner, d'ouvrir la porte de la chambre où il prenait ses , repas en compagnie de plusieurs personnes. Comme il
i. Les Maladies de la vclontéi p. 174.
n'était pas assez grand pour atteindre la clef de la porte, fl se pendait à une corde, se balançait^ et, après quelques oscillations, arrivait rapidement à la clef. Son gardien, ennuyé de tant d'exactitude, profita ^n jour de Toccasion pour faire trois nœuds à la corde, qui, ainsi raccouccie, ne permettait plus à l'orang d'atteindre la clef. L'animal, après un essai infructueux, reconnaissant la nature de v l'obstacle qui s'opposait à la réalisation de son désir, grimpa à la corde, monta au-dessus des trois nœuds, et les défit tous les trois, en présence de M. Geoffroy Saint- Hilaire, qui me rapporta le fait. Le même singe, désirant ouvrir une porte, son gardien lui donna un trousseau de quinze clefs; le singe les essaya Tune après l'autre, jusqu'à ce qu'il eût trouvé celle qui ouvrait. Une autre fois, une barre de fer ayant été mise entre ses mains, U s'en servit comme d'un levier*. >
i, Leiiret, Anat. comp, du sytt. nerv., t. T, p. 540. Cité par Al. Ro* mânes dans VÉvolution mentale des animaux.