INFÉRENCE DU GÉNÉRAL
Même à Tâge de quinze mois, l'enfant dira : « La bougie brûle, le feu brûle, la braise brûlé, la soupe brûle. » Que faut-il voir ici? des cas de ressemblance^ tous particuliers, auxquels se relient certains mouvements spéciaux, et, si l'on presse Tenfant de questions, une vague tendance à saisir entre eux une analogie. Mais ce n'est pas cette idée d'analogie, même quand on la supposerait plus nette qu'elle ne Test à Tâge de trois ou quatre ans, qui intervient en rien dans l'accomplissement des actes correspondant à celte phrase de l'enfant : « J'évite le feu parce qu'il brûle. > L'enfant sait que le feu brûle, et il fait ce qu'il sait faire pour le fuir : voilà tout. C'est affaire au logicien d'affirmer non seulement qu'un objet d'une certaine espèce qui se présente à ses yeux ou se représente dans sa pensée a telle ou telle qualité, mais d'exprimer la conviction qu'un objet de la même espèce a eu et aura cette qualité en quelque temps €t en quelque lieu que ce soit. Ce n'est ni l'affaire de l'enfant, ni môme, en général, de l'adulte, de raisonner ainsL €'est seulement après coup que celui-ci applique sa faculté de généraliser aux données particulières du raisonnement *.
i. Conférez Paul Janet (Revue phil.^ août 488i) : « Uenfant qui s'est brûlé une fois le doigt au flambeau le retirera, une autre fois, pour ne pas se brûler de nouveau; et il aura raison, mais par hasard; car une autre fois, en agissant de même, il pourra avoir tort; car, par exemple, s'il a mangé une fois un fruit amer, il pourra ensuite refuser ce fruit, croyant qu'il doit être amer : et ce sera une erreur. Toute,s les erreurs, les superstitions sont de fausses inférences du particulier au particulier. C'est sans doute un des grands principes de la prudence dans la vie pratique; mais c'est un principe d'erreur et de paresse intellectuelle autant que de perfection pratique. Or, si nous nous demandons dans quel cas le passage du particulier au particulier est vrai, nous verrons que c'est lorsqu'il est réellement un passage du particulier au général; nous ne pouvons prévoir le particulier qu'en tant qu'il est général : ainsi je ne peux rien prévoir de Paul en tant que Paul, mais seulement en tant qu'homme. »
Ne cherchons donc aucun principe antéempirique» aucun instinct irréductible, pour expliquer la nature du rai* sonnement. Bain, qu^ aurait dû s*en tenir à Fassociatloa dés idées ou des expériences, donne au raisonnement pour rondem^t un instinct primitif qu'il appelle croyance à Tuniformilé des lois de la nature. L'idée de cette uniformité subsistant partout et toujours, c'est-à-dire dans tous les lieux et dans tous les moments où nous en faisons expérience, est une de nos plus difficiles acquisitions. La croyance qu*en a Tbomme adulte est en rapport avec sa conception plus ou moins scientifique de Tanivers. Pour un homme relativement instruit, elle se limite aa champ déterminé de la science qu'il a parcouru. Partout ailleurs» les préjugés, la passion, Tautorité, Tintérét, le disposent à croire que les lois naturelles peuvent être violées. Il accep-^ lera, sur la foi d'autruî, que la pluie tombe ou s'arrête spontanément, et sans causes météorologiques; qu'un corps pesant se suspend en l'air par l'unique vertu d'une volonté surnaturelle ; que telle source guérît sans la moindre propriété ourative : tout cela s'appellera pour lui mystère ou miracle, et son instinct de croyance n'en demandera pas davantage. Que sera-ce alors de l'homme à peu près ou tout à fait ignorant? Otez-le de la sphère de sa vie journalière et de ses relations habituelles, où il témoigne par ses paroles et par sa conduite d'une foi absolue à l'ordre nécessaire des expériences accoutumées : la nature, la société sont pour lui un chaos, où tout est possible, même le contradictoire, où tout ce qui arrive ordinairement peut cesser d'arriver, où tout ce qui n'a jamais été vu peut
Ce que M. Janet appelle ici le général n'est pour nous que le semblable, dont il a été fait un plus ou moins grand nombre d'expériences, mais qui ne cesse pas d'être unilatéral ou particulier, en tant qu'élément d'association ou d'inférence.