LE RAISONNEMENT ET L'ACTION
apparaître. Tel le sauvage, et à plus foi te raison l'enfant, même âgé de cinq ou six ans, sauf la rare exception d'enfants élevés à peu près scientifiquement. Un mauvais plaisant, plus puéril en vérité que Tenfance même, ayant dit à une petite fille de cinq ans, bonne élève d'une école de Paris : « Je te brûlerai dans l'eau froide », la petite de rire à gorge déployée„ « Vilain sot, lui dit-elle, pourquoi me dis-tu de ces choses-là?» Pourtant, un quart d'heure après, elle dit à sa bonne : « Est-ce que tu croirais jamais, toi, que l'eau froide fait des brûlures? » Et, quelques instants après, d'un air fort sérieux, elle demanda à sa mère « si jamais on avait vu cela, qu'on se brûle avec de l'eau froide? » Sa croyance à l'uniformité des lois naturelles, fondée sur une courte et vague expérience, était, malgré tout, envahie par ce doute : que tous les phénomènes connus, relativement aux brûlures, n'étaient pas les seuls à connaître.
Les incessantes observations faites sur divers objets, et groupées, concentrées sur un nombre plus ou moins considérable d'entre eux, sont l'unique source des associations de rapports, c'est-à dire des raisonnements, ou, si l'on veut, des inférences. « Pour vivre, dit M. Ribot, résumant, les idées de M. Herbert Spencer*, il faut nécessairement qu'il (le sauvage adulte) puisse connaître ce qui le nourrira, ce qui peut lui nuire, ce qu'il doit éviter; il doit distinguer une grande variété de substances, de plantes, d'animaux, d'outils, de personnes, etc. Mais cette distinction ou classification des objets, que suppose- t-elle? Une récognition de la ressemblance ou de la dissemblance des choses. Par un progrès naturel, la classification va des ressemblances grossières à d'autres plus cachées ; dans les classes se forment les sous-classes, suivant les degrés de dissemblance;
1. La Psychologie anglaise contemporaine y 3* édition, p. d85
et Tesprit éliminant toujours le dissemblable, cherchant des ressemblances de plus en plus rigoureuses, tend finalement vers la notion de ressemblance complète^ qui suppose la non-différence. Ce que nous venons de voir dans la perception et classification des objj^ets se produit de même dans la genèse du raisonnement. Classer, c'est grouper ensemble des choses semblables; raisonner, c'est grouper ensemble des rapports semblables. Il est de l'essence même du raisonnement de percevoir une ressemblance entre les cas, et ridée qui est au fond de tous nos procédés de raisonnement, est ridée de ressemblance. Et, de même que le progrès final de la classification consiste à former des groupes d'objets complètement semblables, de même la perfection du raisonnement consiste à former des groupes de cas complètement semblables, n
Il est intéressant de voir comment les vives impulsions de la sensibilité, le besoin d'agir, de jouir, de repousser le mal sous toutes ses formes, poussent l'enfant à raisonner, à conclure. Le raisonnement se ressent toujours de ses origines animales et utilitaires. Les actes coordonnés en vue de satisfaire tel désir attractif ou répulsif sont des raisonnements pratiques, et ces combinaisons d'actes pensés et non accomplis sont de purs raisonnements. Pour l'enfant, le raisonnement se mêle toujours à l'action, tend à l'action, s'y surajoute ou la supplée. Le désir se transforme sans cesse en jugement ou en détermination volontaire. Étudions ce passage si fréquent du désir ou du sentiment à l'acte et au raisonnement chez des enfants âgés de plus de trois ans.