‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 77 sur 107 · APPRÉCIATION DE LA DURÉE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DE LA DURÉE

puis corrigé, pour avoir tiraillé avec les pincettes les oreilles du chien, au moment où il cède à la tentation de renouveler cette méchante action, se rappelle tout à coup le visage irrité, la grosse voix, le dur contact de la main de son père. Ces derniers faits, conséquences des premiers, sont revus par lui dans Tordre où ils se sont produits, c'està-dire après eux. Il les revoit, il ne les prévoit pas. Si son père survenait juste au moment où la représentation s'en fait dans l'esprit de l'enfant, et s'il le frappait aussitôt, il n'y aurait rien de changé dans l'ordre des faits qui se sont déroulés dans l'esprit de l'enfant : son raisonnement serait le même ; mais on né pourrait pas dire qu'il aurait prévu le coup; il l'aurait tout à la fois mentalement revu et physiquement senli. Il faut donq s'entendre quand on dit que le raisonnement conclut du passé à l'avenir, €omme aussi du connu à l'inconnu, du particulier au général et réciproquement ^ Nous concluons toujours» du

1. Conférez y. Brochard, dans sa remarquable étude si^r la Logique de Stuart Mill (Revue pkil., nov. et déc. 1881) : «... L'inférence et le raisonnement sont, non pas un passage quelconque, mais un passage réfléchi, raisonné, d'une idée ou d'une chose à une autre. En d'autres termes, on doit introduire dans la définition du raisonnement ridée d'une conséquence, d'une garantie, d'un principe, d'un droit, c'est-à-dire d*un rapport non seulement empirique et donné, mais nécessaire. » C'est d'ailleurs ce que Mill semble admettre quand il dit : « Inférer une proposition d'une ou de plusieurs autres préalables, la croire et vouloir qu'on la croie comme conséquence de quelque autre chose, c'est ce qui s'appelle, au sens le plus large du mot, raisonner. » Ce mot passage fait, selon moi, une confusion regrettable, en ce qu'il paraît établir une distinction réelle entre deux idées, tandis qu'il n'y a, en fait, dans le raisonnement, qu'applicatioO'-d'une seule idée, d'un semblable, à deux objets distincts. Aller du connu à l'inconnu, ce n'est pas devancer l'expérience, c'est la prolonger, grâce à des analogies éprouvées, soit dans une durée, soit dans un espace, dont les idées ne sont elles-mêmes que des expériences étendues, non conclues, au sens exact du mot. Il y a donc passage, non d'une idée à une autre, mais d'un objet (réel ou supposé tel) à un autre objet.

même au même, du semblable au semblable, mais dan» des circonstances et à propos d'objets où le même et le sem-« blable s'unissent à quelque chose d'inconnu et de différent. L'idée même abstraite d'avenir n'exprime, en réalité» rien d'ajouté à l'expérience. Le passé connu n'est-il pas une série ininterrompue de passés, de présents et d'avenirs concrets, c'est-à-dire d'antécédents et de conséquents invariablement reprod uits ?

L'appréciation de la durée, qui marche de concert avec celle de la distinction des trois temps, exige elle-même de nombreuseS^ expériences, l'usage de l'abstraction supérieure et une certaine capacité d'observation qui fait défaut à beaucoup d'enfants, et qui, chez le même individu» est toujours très variable. « Je sais ce que c'est que deux et trois heures, dînait un enfant de six ans, qui accompagnait souvent son père aux cours que ce dernier faisait à la Faculté : c'est le temps de deux et de trois conférences de papa. > Ainsi le fils de M. Egger avait dit au même âge : € Une heure, c'est le temps d'une leçon (il prenait des leçons d'une heure). » C'était déjà là, pour ces deux enfants, un commencement de détermination dans l'idée de durée : mais combien vague ! Quand le premier, à la campagne, sur le bord de la mer, ou pendant ses visites à des amis, rencontrait un plaisir absorbant, il ne s'occupait guère des heures et des minutes. Le jeu terminé, surtout s'il avait besoin de se disculper, l'appréciation du temps écoulé ne manquait pas de se faire en sa faveur, et c'est le plus franchement du monde qu'il disait, à onze heures ou à midi, après toute une matinée d'escapade : c Je ne pensais pas qu'il fût plus de neuf heures et demie. » Les indications numériques entrent comme elles peuvent dans ces supputations enfantines, et presque toujours passionnées^

MANIEMENT DES CONCEPTS GÉNËnAUX 22^

delà durée. Dans mon dernier voyage de vacances, la famille de mon frère m'attendait pour deux heures de Taprès-midi. Le plus jeune de mes neveux (sept ans et deux mois), dès le matin, courait à Ja porte ou aux fenêtres, à chaque hruit de voiture. Il disait vers midi : c Je me figure que la pendule retarde : il doit être au moins deux heures; je n*ai jamais vu passer' autant de voitures les autres matins. — Parhleu I le temps te paraît long, lui dit son frère, parce que tu attends nolre^oncle ; mais il ne passe pas plus de voiture^s aujourd'hui que les' autres jours. Les autres jours, tu ne remarquais pas toutes celles qui passaient : aujourd'hui tu les comptes. >

Même alors que Tenfant en est arrivé à pouvoir analyser quelques-unes de ces idées complexes, comme l'idée de tous, et malgré le grand nombre d'expériences sans cesse accrues et diversifiées, il est loin de raisonner sur ses termes comme on pourrait le croire. ToiiSy ou tout le monde, a pour Iqi bien plutôt le sens d'un collectif partitif que d'un collectif général; on signifie le plus souvent moins que cela, il est l'équivalent à' une personne ou de quelqu'un. Une mère dit à son fils, âgé de cinq ans et demi : € Tout le monde aujourd'hui va mettre des drapeaux à la fenêtre : c'est la Fête nationale, la fête de tout le monde? » L'enfant ajoute : c Qui* est ça, tout le monde? » Un enfant de six ans'est rencontré dans l'escalier par sa tante, à la maison depuis deux jours, et qui, en habits de dimanche, se dispose à aller à la messe, c Jack, dit-elle à la mère de l'enfant, ne vient donc pas avec nous à la messe? Il n'est pas endimanché. > L'enfant riposte avec dignité : « Les hommes ne vont pas à l'église. > Gela est très vrai pour le père de Tenfant, et pour l'enfant lui-même, car sa mère a une foi' tolérante. Mais si l'enfant était allé une seule fois à

Téglise, il saurait qu'il y a des hommes, et même des enfants qui vont à Téglise. Jack fait là un raisonnement du genre de ceux qu'on appelle inductifs, raisonnement faux pour nous, mais dont la conclusion est légitime pour l'enfant qui n'a pas fait les expériences voulues pour donner au mot hommes l'extension qu'il aurait dans la bouche de son père. En voici un autre d'apparence déductive et aussi bien conditionné qu'il peut Tôtre, eu égard aux incomplètes expériences de son auteur. Deux. enfants, l'un de six ans, Tautre de quatre ans, se sont égarés dans les champs, assez loin de la villa paternelle. Le plus jeune, harassé, les pieds meurtris, ne peut plus marcher, c Attends! dit l'autre, je vais te porter. Viens dans mes bras : c'est celaî Pends-toi à mon cou. C'est comme cela qu'on te porte quand tu ne peux pas suivre. Allons I Nous y voilà ! » Mais, deux ou trois minutes après, les deux frères, à bout de forces, roulent sur le sol. Inférence relativement juste, mais'que Tenfant, ce semble, aurait pu mieux conditionner. En effet, il n'avait pas seulement vu quelques personnes de sa famille porter ainsi son jeune frère ; lui-même avait plus d'une fois essayé de le soulever en faisant quelques pas, et il aurait dû se rappeler qu'il n'y avait jamais bien réussi. Ici donc le désir très .vif d'accomplir cet acte le faisait raisonner contrairement à son expérience.

C'est surtout quand l'enfant veut agir et raisonner en homme qu'il raisonne et agit le plus mal, c'est-à-dire tout à fait en enfant. Il le sent bien quelquefois, et aldrs il semble faire effort pour se hausser jusqu'à nos générali- ; sations. Il analyse lui-même, d'après notre exemple, les î mots doiït il se sert pour bien s'en expliquer le contenu.

Me trouvant de passage chez mon frère, je m'étais laissé retenir deux jours de plus que je ne voulais. Mon neveu

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