‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 76 sur 107 · L'INFÉRENCE RELATIVE AU CONCEPT DE TEMPS · texte numérisé non relu

L'INFÉRENCE RELATIVE AU CONCEPT DE TEMPS

relations les plus simples et les plus familières. Ainsi, <iprès s'être miré dans les facettes d'un cristal, il dira fort bien : « Regarde; maman, tu verras deux, trois, quatre petites mamans, t Et encore : « Dans trois jours, c'est dimanche : je porterai un bouquet à grand'mère, et jfaurai des dragées pour deux ou trois jours, si mon frère Paul ne me les mange pas toutes. > Mais, et même un peu plus tard, s'il faut en juger par les applications qu'il en fait, les idées du temps, des sçquences naturelles des choses, de la durée, sont encore bien peu distinctes pour lui. La petite fille de M. Bgger t croit qu'on l'appellera JWarie quand elle aura neuf ans ». Elle dit aussi : c Je porterai Emile (son frère aîné) quand il sera petit. » Semblablement, mon neveu Charles, à quatre ans passés, ayant vu' passer un petit vieux, me disait : • Quand je serai un petit vieux, est-ce que tu seras jeune? >

Pour le maniement de ce concept du temps, comme pour les autres concepts dits généraux, j'ai cru remarquer une certaine différence entre les enfants élevés par des parents instruits et les fils d'ouvriers, surtout de paysans, et peut-être aussi, en général, entre les garçons et les filles. Une de mes petites voisines, fille d'un maraîcher, fort vive dans ses jeux, qui paraît intelligente, qui compte jusqu'à mille, mais qui, à mon avis, est trop habile à reproduire les phrases des grandes personnes, entend sa mère dire : « Yoilà aujourd'hui sept ans et demi que nous nous sommes mariés ! » La petite, qui a six ans passés, fait pourtant la réflexion suivante : « Sept ans et demi, ce n'est pas bien longtemps, ça : j'ai dû vous voir marier, alors ?» A l'âge de cinq ans, un petit garçon, qui ne l'aurait pas dit à six ans, disait à sa mère quelque chose de semblable. Celle-ci lui avait appris qu'avant d'être mariée et de s'ap-

peler M"* X, elle s'appelait M"«Z. L'enfant lui dit r (c Quand je serai grand, je n'aurai pas besoin d'aller chercher une demoiselle pour me marier : tu t'appelles déjà M°»® X, et moi M. X ; il n'y aura rien à changer ; je pourrai me marier avec toi. >

On dit que, pour un être infini, prévoir, c'est voir : pour l'homme prévoir, c'est avoir vu, c'est revoir. Ces confusions des temps verbaux que nous notons dans les phrases d'un jeune enfant ne sont pas seulement de^ erreurs grammaticales* ; elles expriment quelque chose de bien réel, Tidentification de faits semblables pour lui, mais distincts pour l'adulte. Rien d'apriorique dans cette notion du temps, et l'usage maladroit qu'en fait Tenfant, encore à cinq ou six ans, et quelquefois plus tard, accuse bien son origine expérimentale. La croyance à des choses à venir, qui se trouve aussi chez l'animal, n'est pas la croyance à l'avenir. L'anticipation de l'avenir, dont on a voulu faire une intuition, n'est pas d'abord autre chose qu'une disposition organique à répéter les mêmes actes et les mêmes jugements pour se mettre en relation avec les mêmes objets. A propos d'une sensation éprouvée ou imaginée, penser à une certaine sej^sation ou à un groupe de sensations mentalement associées à la première, s'at* tendre à retrouver des rapports connus, c'est reproduire simplement une représentation du passé. Si le raisonnement atteint J'avenir, c'est en tant qu'objet d'expérience faite, en tant que passé. Il y a bien réelle]:nent une expérience de l'avenir, quoi qu'on en dise, et l'avenir pour l'homme n'est jamais, ne peut être que cette expérience. Un enfa.it de trois ou quatre ans, qui a été d'abord grondé,

i. Voir M"' N. de Saussure, VEdue, progr,j 2, I, liv. II, ch. yi^ et le Mémoire de M. Egger, partie II et III.

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