MÉMOIRE ET ASSOCIATION
La mcmoîre, ou la faculté qu'a Tespritcle reproduire le plus grand nombre de ses états passés, se manifeste sous faction de causes, les unes psychologiques, les autres purement physiologiques. Les premières sont Taltention, le sentiment, la volonté, le raisonnement; elles se ramènent elles-mêmes à ces deux conditions essentielles : état normal du cerveauy- circulation régulière et active dans cet organe. A l'âge où mon observation prend ici Tenfant, « le sang est poussé en courants rapides et abondants » * dans le cerveau chaque jour accru et développé, t L*activvité du processus nutritif est tellement grande que les connexions nouvelles sont rapidement établies ' .» Cet âge est particulièrement favorable à Tenregistrement des percep-
1. Ribot, les Maladiet de la mémoire^ p. 161. S. Id. Ibid., p. 156.
B. PitRcz. — L*cnrant de troii à lept ans.
lions, des émotions et des jugements simples. Cette période si intéressante et si connue promet encore beaucoup aux observateurs. Voici un petit nombre de faits que j'ai pu, quanta moi, plutôt recueillir avec patience que généraliser avec ampleur,
La mémoire est faite d'oubli, d'oubli partiel, et plus apparent que réel *. A Tâge de trois ans, les souvenirs aes deux premières années sont tous, ou peu s'en faut, rentrés dans la nuit de l'inconscient. L'enfant de cet âge reconnaît à peine quelques souvenirs qui ont fait date dans les huit ou dix derniers mois, mais qui surnagent rarement dans le flux et le reflux des réminiscences ultérieures. Je ne vois trace d'aucune des impressions de cette époque chez les
i. « Une condition de la mémoire, dit M. Ribot, c'est Toublï. Sans? Toubli total d'un nombre prodigieux d'états de conscience et l'oubli momentané d'un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. » aK Ribot cite, à ce propos, le cafi d*ua docteur doué d'une faeulté extraordinaire pour apprendre les langues, qui pouvait répéter quelque long document lu une «eule fois, mais qui ne pouvait se rappeler un point particuli^jr qu*ea se répétant à Jul-méme la totalité dd morceau, jusqu'à ce quMi arrivât au point désiré. V. les Maladies de la mémoiret p. 45.
€bez l'enfant déjà grand, comme cbez l'adulte, l'oubli dont il ei^t ici question n'est donc qu'apparent. Un enfant de six ans, qui m'est très affectionné, m'avouait, après un an d'absence, qu'il n'avait paé une seule fois pensé à moi depuis le premier de l'an. Il est de même très probable qu'un chien ou un chat qui nous fait des démonstrations affectueuses en nous revoyant «au bout dé quatre ou cinq ens n'a peut-être jamais pensé à nous que pendant les premiers jours de la séparation. On sait aussi qu'après avoir perdu l'habitude de certains actes comportant une adaptation difflclie, nous les apprenons de nouveau bien plus aisément que ia première fois. C'est que les dé^ charges nerveuses dont ils étaient l'effet ont tracé leur voie une fois pour toutes. L'habitude de marcher, de parler, de jouer à la paume, de faire partir un fusil, lie toucher du piano ne se perd jamais entièrement. Je lis dans Romanes que le célèbre Robert Houdiu ayant appri» dans son enfance à jongler, même en lisant un livre, avec trois balles, se retrouva en possession de la même faculté trente ans après en avoir abandonné l'usage. Y. l'ÉooliUion nwUale eiics les anima use, p. 24.
REVIVISCENCES SINGULIÈRES 8
écrivains qui nous ont raconté leur enfance. • J'ignore, dit Rousseau, ce que je fis jusqu'à cinq ou six ans, je ne sais comment j'appris à lire, je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur raoi : c'est le temps d'où je date sans interruption la conscience de moi-même *. i « Ai-je été nourri par ma mère? dit Vallès : est-ce une paysanne qui m'a donné son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que J'ai mordu, je ne ijae rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit; je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup fouetté. Mon premier souvenir date d'une fessée •. » De leur côt^, ni M. et M"^ Daudet, ni Mr Anatole France n'ont consigné u4i seul événement se rapportant à ces toutes premières années. Nous savons pourtant que tout n'en est pas perdu pour la mémoire consciente. M: Ribot cite des cas où des excitations psycblques ont produit, même à l'état sain, des souvenirs se rapportant à la première année ou au commencement de la seconde '. C'est au même âge que se rapporte le souvenir pour moi terrifiant d'une ignorante et grossière bonne, qui me tint un moment suspendu en dehors de la fenêtre et fit mine de vouloir me jeter en b^. Quoi qu'il en soit, l'oubli apparent est la loi pour toutes ces premières et fondai;|tientales acquisitions du petit enfant. De nouvelles expériences se succèdent sans interruption, perdant de semaine en semaine, ou de mois en mois, leur facilité à se reproduire, au moins avec eonseience. Les plus spéciaux de ces souvenirs latents se dérobent même à l'œil de l'observateur qui ne pourrait pas établir une comparaison entre les étals correspondants du jeune esprit à deux époques
i. te$ ConfesiioM, partie I, liy. L